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Full text of "Revue philosophique de la France et de l'étranger"

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v^"^S^ 



REVUE 

PHILOSOPHIQUE 

DE LA FRANCE Eï DE L'ÉTRANGER 



REVUE 

PHILOSOPIIIOUE 



DE LA FHAIS'CK ET DE L'EIIU.MJEH 



GOULOHMIERS. — TYPOGRAPHIE PACL BRODAKD 



REVUE 

PHILOSOPHIQUE 

DE LA FRANCE ET DE L'ÉTRANGER 



PARAISSANT TOUS LES MOIS 

DIRiaÉË PAR 

TH. RIBOT 



CINQUIÈME ANNÉE 



IX 



(JANVIER A JUIN 1880) 



PAHIS 



LIBRAIRIE GERMER BAILLIERE ET ('*'' 

108, BOULEVABD SAINT-GERMAIN. 108 
Au cuiu de la rue liaalofeuilk' 



1880 



ÉTUDES 
DE PSVCHOLCXilE COMPARÉE 



LE SENS DE LA COULEIR : 
SON OKKUiNE ET SON DÉVELOPPEMENT < 



Toutes les parties de la philosophie doivent être successivement 
renouvelées par le point de vue de révolution. La psychologie sait 
déjà retracer dans ses grandes lignes l'histoire de la pensée; la 
logique est pénétrée de plus en plus par Tidêe du devenir; la morale 
telle qu'on l'entendait autrefois, cette science par excellence de 
l'immuable et de Tabsolu, paraît même quelque peu enlamée. Voici 
l'esthétique qui se transforme à son lour. Les types éternels sur les- 
quels les philosophes spiritualistes avaient les yeux Oxés quand ils 
traitaient de la beauté et de ses lois ont perdu leur antique splen- 
deur ; personne ne les consulte plus. Une esthétique nouvelle se 
constitue peu à peu, très préoccupée de questions que Tancienne 
eût considérées comme inlîmes : du sens de la beauté chez les ani- 
maux, des conditions physiques de nos sensations agréables; du 
rapport des sensations agréables désintéressées avec les fonctions 
vitales essentielles, et par-dessus tout des origines, des premitïres 
manifestations de tel ou tel sens esthétique dans la série zoologique 
et dans l'homme. Les anciens livres sur le beau empruntaient leurs 
exemples aux œuvres de Raphaël et de Mozart; tes plus récents se 
réfèrent surtout aux poteries primitives et à la musique rudimen- 
taire des sauvages, quand ils ne portent pas leur attention sur la 
parure des papillons et le chant des oiseaux. C'est ainsi que les par- 
tisans de l'évolution cherchent» ici comme ailleurs, à jeter la lumière 
sur les commencements des choses, qui semblaient iiajiuère impéné- 
trables. Dès maintenant, leurs travaux abondent en résultats pré- 
cieux : que sera-ce quand l'école se sera étendue au delà de l'Angle- 
terre et de l'Allemagne et aura recruté chez les nations latines les 

\. Ghant Allen. The colour setw^ ita ori;/in umi fJevdvppemenL In-l*'. 
LondoD, Trûbner. 

TONi IX. — Janvier 1880. 1 



9 12 4 8 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



collaborateurs qu'elle ne peut manquer d'y susciter dès que sa 
méthode et ses principes y seront mieux connus? 

Un de ceux qui ont le plus fait en Angleterre pour les progrès de 
Vesthétique évoluLionniste est M. Graat Allen. Son Esthétigue phy- 
siologique présente, àToccasion d'une élude sur les sens de fhomnie, 
une ialéreesante application du principe posé par Spencer et 
Darwin : que les allribuls esthétiques ne sont acquis par les êtres 
vivants qu'en vue d'une utilité et ofTrcnt toujours quelque avantage 
à Tespèce où ils se développent dans la lutte pour rexistence. On a 
montré ici même * les mérites de ce brillant essai, en même temps 
qu*on y faisait remarquer certains défauts. Aujourd'hui, le même 
auteur donne au public une étude plus pénétrante peut-être et plus 
vaste, portant sur un point qui n'avait été qu'effleuré dans le pre- 
mier ouvrage, — à savoir l'origine et le développeineot du sens de 
la couleur dans la série zoologique, — mais embrassant toutes les 
manifestations esthétiques qui s y rattachent et les effets que l'acqui- 
sition de ce sens a produits par contre-coup sur des parties consï- 
dérables de la nature animée. Toutes les sciences sont mises à con- 
tribution dans ce nouveau travail; un nombre immense de faits y sont 
empruntés à la physique, h la botaniqtie, à lai^oologie; mais il reste, 
comme celui qui Ta prédédé, un travail philosophique; tous ces 
matériaux sont employfîs à la solution d'un problème de psycho- 
logie comparée; Is point de vue de M. G. Allen reste général; il 
cache son érudition scienlilltiue plus qu'il n'en fait montre, ne récla- 
mant d'autre spécialité que celle du généralisaleur qui coordonne 
les résultats des sciences et détermine les rapports des dilTérents 
êtres entre eux, de tous avec la conscience des animaux et des 
hommes. De fait, si les questions agitées dans ce volume ne relèvent 
pas de cette discipline générale qu'on appelle, faute d*un nom plus 
clair» la philosophie, il serait difficile de dire à quelle science elles 
appartiennent. Quand l'auLeur demande comment les fleurs se sont 
formées, il semble qu'il entre sur le domaine du botaniste; mais il 
ne peut répoudre à cette question qu'en recourant aux sensations 
subjectives des insectes en quèle de nourriture, et nous voici ramenés 
à la psychologie comparée. Dira-l-on que la psychologie comparée 
est encore une science particulière*? Mais les rapports de la con- 
science en général avec son milieu, les modifications qu'elle y intro- 
duit, la manière dont les êtres vivants pris dans leur ensemble se 
perfectionnent les uns les autres sous l'elTet de la sélecUon, les har- 
monies des diUérentes parties de Tunivers qui en résultent, voilà 



I 



1. Voir la Bévue du l'* janvier 1878. 



ESPINAS- 



LE SENS DE LA COULEUR 



des considérations qui dépassent même le champ de la psychologie 
comparée, ou qui rétendeiU si loin qu'elles en feraient une sorte de 
centre et de foyer où viendraient converger les résultats de toutes 
les sciences : la psychologie, comme science de l'esprit, servirait de 
lien h toutes les sciences de la nature; par elle et en elle, leur inter- 
dépendance serait seulement consacrée : la philosophie renaîtrait 
sous son nom. 

C'est un fait important ài signaler que la formation en Angleterre 
et en Aileiitai^ne de celte classe d'organisateurs [organizing cl<iss) 
qui se sont donné la mission d'absorber au profit de la philosophie 
les découvertes de la physique, de la chimie et des sciences natu- 
relles, maÎÂ n'ont pas renoncé pour cela à former au milieu des 
investigateurs de la nature un groupe distinct et déiini. En France, 
les philosophes reprochent à ceux d'entre eux qui s'enfoncent dans 
les détails des sciences naturelles de trahir la philosophie; et les 
savants spéciaux ont une tendance à considérer les génêralisateurs 
comme des poètes qui ont iTianqué leur vocation. Le temps est 
proche où cette délîiince mutuelle va cesser. Elle a pour cause pré- 
cisément le défaut d'organisation du travail scientifique, c*est-ù-dire 
le manque de livres et d'habitudes favorisant le couimerce des faits 
avec les idées, des érudits de diverses sortes avec les penseurs. 
Toute une littérature nous vient de L'étranger pour répondre au 
premier besoin; le contact des professeurs appartenant aux ordres 
multiples d'enseignement que renferment les établissements univer- 
sitaires satisfera le second. En Angleterre, Torganisalion est plus 
avancée. L'ouvrage de M. Grant Allen nous en fournil la preuve : il 
est bien le produit naturel d'une sorte de collaboration où une mul- 
titude d'hommes spéciaux mettent en commun les résultats les plus 
certains de leurs recherches. Nous voyons dans la préface M. Grant 
Allen énumérer ses obligations; à l'un il doit telle et telle idée géné- 
rale, à l'autre des renseignements sur telle et telle classe de faits : 
un boUiniste L'a pourvu d'abondantes informations sur les Ûeurs et 
les fruits» un assyrioiogue la introduit dans l'art assyrien, un hé- 
braUant lui a expUqué le vocabulaire des couleurs u^ité par la 
Bible. Une vingtaine de savants sont nommés à la suite comme 
ayant apporté quelque contribution à l'auteur et il eût pu sans 
doute en nommer d'autres. 11 y a plus. La puissance coloniale de 
l'Angleterre procure aux anthropologistes et aux biologistes en 
Inéral des facilités d'information exceptionnelles; elle fait de ce 
lys le sol privilégié de la philosophie expérimentale. M. Allen avait 
be&oin de vériÛer l'assertion de Magnus que les sauvages actuels ne 
discernent pas un aussi grand nombre de couleurs que nous; aas- 



4 RETCE PHILOSOPHIQUE 

sitôt il lance dans toutes les parties du globe où se trouvent encore 
des sauvages un questionnaire détaiHé ; presque partout, il trouve 
des personnes éclairées pour y répondre, après expérience faite; 
quelques mois après, les feuilles lui reviennent, et la difficulté est 
résolue. Lui-même du reste a pu recueillir des observations nom- 
breuses dans des voyages prolongés à travers le monde. 

Quand un investigateur patient et consciencieux, aidé de pareilles 
ressources, a rassemblé sur une question définie un volume de fuits, 
quelle que soit la valeur de ses théories, son elTort ne peut être inutile 
li la science. Ici, nous avons, outre un recueil considérable d'obser- 
vations et d'expériences heureusement classées, un ensemble de 
théories probables, un système séduisant, dont les grandes lignes 
offrent à l'analyse un petit nombre de propositions fundamentules de 
la plus grande netteté. 

Ces propositions sont au nombre de trois : 

1" Les insectes ont produit les fleurs; les oiseaux et les mammi- 
fères ont produit les fruits. 

2^ La poursuite des fleurs a inspiré aux insectes le goût de la cou- 
leur, qui, appliqué à la sélection sexuelle et fortifié par elle, a déter- 
miné chez les insectes Tacquiâition de couleurs brillantes. La même 
cause a produit le môme effet chez les oiseaux et les mammifères 
mangeurs de fruits. 

3« Le sens de la couleur, hérité par l'homme des mammifères 
mangeurs de fruits, ses ancêtres, a de même été développé chez lui 
et a produit les arts correspondants. 

Laissons de côté deux chapitres consacrés à l'exposition de ce 
qu'on sait sur la couleur considérée objectivement et sur l'organe de 
la vue, et recueillons les preuves diverses présentées par M. Mien ^ 
l'appui de ces trois propositions. 

I. Les plantes peuvent être divisées en trois classes : les plantes 
sans fleurs ou cryptogames, comme les champignons, les algues, les 
fougères et les mousses; les plantes à fleurs, fécondées par le vent 
ou unémophiles, renfermant toutes les espèces dans lesquelles le 
pollen de la fleur mâle est lancé par Timpulsion du vent sur le stig- 
mate de la fleur femelle, par exemple les pins, les cycadées, les gra- 
minées et les plantes à chatons; enfin les plantes fécondées par les 
insectes ou entomophiles, excessivement nombreuses parmi les dico- 
tyiédonées et dont les orchidées offrent de si curieux spécimens. 

Dans le temps, les diverses catégories se sont succédé suivant le 
même ordre. Il y eut une longue période de Thistoire de la terre où 
le monde végétal présentait une couleur verte absolument uniforme. 
Aucune fleur, aucun fruit ne Iraucliait sur la monotonie des feuil- 



I 



ESPINAS. — LE SENS DE LA COULEUR 

îages et des pousses. La fécondation des plantes par le venl intro- 
duisit une première difTérenciation au sein de celle uniformité. Les 
plantes disposèrent aux endroits qui offraient le plus de prise au 
souflla de l'air des organes de dissémination el de réception volumi- 
neux, qui, ne contenant pas de chlorophylle, — puisqu'ils ne pre- 
naient pas part au travail de la végétation et profitaient de l'énergie 
accumulée par les feuilles, — s'écartaient plus ou moins de la colo- 
ration générale. Les plantes douées de tels organes obtinrent un 
avantage et se multiplièrent d'autant : la fécondation croisée donna 
à leur végétation une impulsion vigoureuse. Mais cet avantage ne 
fut pas obtenu sans compensation; une énorme dépense d'énergie 
dut être consacrée par elles à la formation des appendices florifères 
et des quantités immenses de pollen que nécessitait ce mode de 
fécondation : on sait que les forêts de conifères sont jonchées de 
couches épaisses de poussière pollinique que le vent soulève et fait 
retomber souvent en pluies abondantes. Il fallait aviser ix produire le 
même résultat avec une dépense de forces moindre : les insectes se 
chargèrent d'y pourvoir. 

Le pollen était pour eux (ou pour leurs ancêtres non différenciés 
encore) un aliment des plus séduisants. Sa douceur, son haut pou- 
voir nutritif leur offrait un vif attrait. Des sécrétions sucrées ne tar- 
dèrent pas à s'y joindre dans les Heurs de Tun et de Vautre sexe ; et 
Ton sait à quel degré le sucre stimule le goût chez toutes les espèces 
animales. Les insectes se mirent donc en quête de Heurs à explorer; 
ils portèrent ainsi, des fleura mAles aux fleurs femelles, le pollen sus- 
pendu à diverses parties de leurs corps, et les plantes qui bénéficiè- 
rent de ce transport direct purent dès lors se reproduire avec une 
dépense beaucoup moindre de matière fécondante : elles eurent en 
outre plus sûrement les avantages de la fécondation croisée. Il s'agis- 
sait maintenant d'attirer du plus loin possible leurs auxiliaires 
errants vers les réserves de nourriture qu'elles leur avaient pré- 
parées. Supposé que les insectes aient été doués d'un organe visuel 
seulement rudimentaire, si les Meurs parvenaient h trancher en clair 
sur le fond sombre de la verdure, elles frapperaient ainsi leur atten- 
tion, et bientôt, comme le discernement des couleurs lointaines serait 
pour eux une faculté des plus pro(iLables, elles détermineraient en 
eux par la sélection une aptitude de plus en plus marquée à les dis- 
cerner. Souvenons -nous ici que les fleurs des conifères et des 
plantes anémophiles en général taontrent déjà , bien que n'ayant 
rien h faire avec les insectes, une tendance à la dilVérenciation des 
couleurs dans leurs fleurs et leurs fruits. Cette tendance dépend de 
la loi générale suivante : si Ton admet avec tous les botanistes qu'il y 



RErV't'E PHILOSOPHIQUE 

a dans la plante des parties où L'énergie solaire est accumulée et 
erania^ïasinée à l'état potentiel par un travail qui consiste en une 
fixation de carbone et une émission d^oxygène, et d'autres parties au 
contraire où cette énergie est dépensée de diverses manières, mais 
surtout par une oxydation qui met en liberté de l'acide carbonique 
avec dégagement de chaleur^ — les parties où Ténergie est accu- 
mulée, signalées par la présence de la chlorophylle, sont toujours 
vertes, et les parties où elle est dépensée, signalées par la présence 
de divers pigments, sont de couleurs différentes, rouges, jaunes, 
brunes ou violettes. D'une part on a la feuille, d'autant plus active 
au travail végétal qu'elle est d'un vert plus intense; d'autre part, les 
bulbes, les bourgeons et les jeunes pousses privées de lumière, les 
fleurs, les fruits, les feuilles mourantes. La différence de fonction 
semble résulter précisément de la manière dont les deux groupes de 
tissus se comportent à l'égard des rayons lumineux. Les champi- 
gnons, les vrais parasites, les saprophytes ne forment qu'une excep- 
tion apparente à cette règle ; car ils se nourrissent de matières 
organiques et ont, comme les parties de la plante qui dépensent au 
lieu de produire, un régime en quelque sorte animal : de là l'absence 
de chlorophylle et des couleurs souvent éclatantes. 

Maintenant étant donnée cette source de variations purement 
adventices, les insectes avaient-ils ce qu'il leur était nécessaire 
pour s'emparer de cette riche matière et en faire sortir, comme les 
plantes elles-mêmes les y invitaient, la Oore des derniers Aj^es? Il 
n'est pas douteux que les insectes discernent les couleurs. Lubbock 
a fait à ce propos, sur les abeilles et les guêpes, des expériences 
décisives, que nous raconterons tout à l'heure : le fait de l'imitation 
en vue de la protection concourt également & établir que les insectes 
ont cette faculté. Ainsi donc, d'une part les insectes pouvaient pro- 
fiter de l'avantage considérable que leur offrait la plante et la plante 
pouvait tirer parti de la ressource précieuse que lui présentaient les 
insectes : ces deux posâibilltés ont-elles suffi? L'échange a-t-il eu 
lieu en réalité? Apparemment, puisque, en fait, les plantes fécondées 
par le vent ont presque toutes des fleurs insignifiantes comme cou- 
leurs, tandis que les fleurs entomophiles sont toutes brillamment 
parées; puisque les premières sont réduites aux organes essentiels 
et que les secondes sont munies de larges enveloppes peintes. 
Une vérification expérimentale a même été tentée et a réussi ; des 
fleurs privées de leurs ornements ont cessé d'être visitées par tes 
insectes. Que faul-il de plus? Du reste, la géologie peut servir à con- 
trôler la théorie; si elle est vraie en effet, les plantes entomophiles 
et les insectes brillants ont dû se développer parallèlement; leurs 



ESPINAS. — LK SENS DE Ul COULEUR 

destinées sont inséparables, c'est ce qae donne h penser l'étude 
des terrains. « Les plus anciennes fleurs eniomophiles apparte- 
naient probablement au groupe des dicotylédonéeâ , qui mainte- 
nant montre la plus haute ditTérenciation; mais elles consistaient 
en pétales séparées, comme la rose sauvage, au lieu d'être lubu- 
laires ou en forme de clochette, comme le chèvrefeuille ou la cam- 
panule. Peu h peu cependant les divers pétales devinrent en cer- 
tams cas adnales, c'est-à-dire se développèrent ensemble de 
mainère à former une seule coroUe dentelée. La première de ces 
deux classes de fleurs est connue sous le nom de polypétale, l'autre 
sous celui de gamopétale. A. une date plus récente encore paru- 
rent Ue fleurs irrépulières, comme les labii-es et les orchidées, 
qui sont spécialement adaptées en vue de la visite des insectes; 
et sous nos yeux, à celte heure, le processus de différenciation se 
produit sans aucun doute partout où une abeille visite une fleur 
dans les jardins de nos maisons. Parallèlement h celle dilTéren- 
cialion des diverses fleurs se produisit la difl'érenciation des insectes 
chercheurs de fleurs. Même dan^i le monde carbonifère quelques 
espèces errantes de cette grande classe vivaient déjà dans la 
brou$saille dure et siliceuse; mais Lubboek croit que les Hymé- 
noptères, les Hémiptères et les Diptères commencèrent à exister 
pendant la période crétacée, tandis que les Lépidoptères ou papil- 
lons n*apparurent qu'aux temps tertiaires. Les Coléoptères n'of- 
frent des vestiges probants d'alimentation par les fleurs que durant 
répoi]ue miocène. Quant aux abeilles^ elles représentent proba^ile- 
ment les membres les plus récentw et les plus diflerenciès de toute 
la claï^se, cl elles ne peuvent guère avoir atteint leur forme présente 
qu'à une période relativement rapprochée de nous. » Les fleurs gamo- 
pétales n'ont pas pu évidemment se développer avant les insectes 
munis d'une trompe spécialement adaptée pour leur fécondation. 

kinsi non seulement la richesse de tons et le parfum des fleurs 
sont le produit des insectes, mais encore les destinées prospères 
faites aux plantes qui les portent, grâce au privilège de la fécondation 
croisée, sont dues à leur intervention. Ce sont eux qui ont donné à 
notre globe l'aspect qu'il a maintenant, car, sans eux, il n'est pas sûr 
q»e les espèces végétales supérieures auraient pu ee constituer ; en 
tout cas, sans eux, elles n'auraient pas su se répandre et envahir la 
plus grande part des continents. 

Les vertébrés leur ont rendu un service analogue, en se chargeant 
de développer les fruits. Quand ce phénomène s'est produit, la sur- 
face de la planète avait à peu près le même aspect qu'à présent : 
c'était pendant la période tertiaire. Une flore et une faune voisines ^ 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

dans leurs caractères pênéraux de la flore et de la faune modernes 
étaient déjà constituées. Des réserves de matières nutritives et su- 
crées commençaient dès lors à environner le jeune embryon des es- 
pèces végétales arborescentes ; mais ces réserves étaient menacées 
par la dent des mammifères et le bec des oiseaux. De là, en vertu du 
principe ôa la sélection naturelle, une tendance de la plante à se dé- 
fendre contre ce danger en durcissant ses enveloppes ; seulement il 
est évident qu'elle se privait par là d'un puissant moyen de dissémi- 
nation dont les animaux eussent pu être les agents si la graine, quoi- 
que dure, eût continué à ôlre ingérée. Le problème à résoudre 
n'était pas, à ce que pense M. G. Allen, au-dessus des ressources de 
la sélection : pour obtenir la dissémination sans compromettre la 
semence, les plantes entourèrent leurs durs noyaux de pulpes épais- 
ses et savoureuses; la pulpe servit d'appât, le noyau d'enveloppe 
protectrice et la semence fut transportée au loin sans être digérée 
par Toiseau ou le mammifère mangeurs de fruits. Les moyens variè- 
rent à l'infini dans le détail selon les diverses espèces; le principe fut 
le même : offrir à l'animal un aliment en échange du transport de 
Vembr^'on sans que celui-ti ait rien à redouter de cet organisme qui 
devenait son véhicule. Nous donnerons avec l'auteur le nom de 
fruits à tous les organes végétaux répondant à ce besoin, pommes 
ou poires, prunes, pêches, cerises, baies de toutes sortes. 

Ce premier résultat atteint, il restait à attirer de loin l'oiseau et le 
mammifère vers le mets de choix qui lui était préparé. 

C'est ici qu'intervient la couleur, comme moyen d'appet et en- 
suite de séduction. Les semences qui s'étaient contenlées de se dé- 
fendre par des enveloppes dures complétèrent leurs précautions en 
se dissimulant sous des téguments verts et acres au goût : la noix 
est le type de celte classe. Pour elle, le but est premièrement de ne 
pas être découverte, secondement de résister, une fois découverte, 
au bec ou h la dent. Toute autre est la tactique du fruit. Plus il sera 
en vue, plus 11 tranchera sur le vert du feuillage, et plus il aura de 
chance d'être dévoré et par coTiséquent emporté au loin, semé dans 
un endroit propice, hors de l'ombre de l'arbre paterneL La couleur 
la plus voyante, le rouge ou le jaune, était indiquée. Comment la se* 
leclion naturelle n'eut qu'à choisir parmi les couleurs adventices pour 
obtenir ce résultat, c'est ce que nous avons déjà expliqué en montrant 
que tous les amas de matières végétales qui sont le produit du travail 
de la plante, et où l'oxygène se combine avec le carbone au lieu 
d'être séparé de lui comme dans ta feuille, tendent à revêtir de bril- 
lantes colorations. Ici, point de doute au sujet des facultés visuelles 
des vertébrés. Aucune difUcullé de ce côté de la théorie. 



ESPINAS. — LE SENS DE LA COULEUR 9 

La vérification de Thypothèse se trouve dans la difTérence mèoie 
de couleur entre les diverses semences des végétaux. Celles qui 
sont confiées au vent, celles qui sont lancées au loin par un nnéca- 
nisme spécial (par exemple celles de notre balsamine), celles qui 
s'accrochent aux flancs des animaux à l'insu de ceux-ci, celles enfin 
qui sont protégées par des noix difficiles à briser, sont toutes plus ou 
moins obscures. Celles-là seules qui requièrent pour leur dissémina- 
lion l'inlervention volontaire des oiseaux ou des mammifères sont 
revêtues d'enveloppes pulpeuses et plus ou moins brillantes. Ce sont 
des remarques que M. Wallace avait déjà faites. 

Il est donc très vraisemblable que ce sont les oiseaux et les mam- 
mifères qui ont enrichi la nature végétale de ce groupe d'organes 
considérable et qui forment l'une des plus riches catégories d'objets 
colorés, après les fleurs automophiles. Voyons quelle a été la réac- 
tion des fleurs et des fruits ainsi parés sur les animaux qui leur 
avaient donné leurs couleurs. 

II. M. Lubbock a disposé, pour déterminer l'aptitude des insectes 
à discerner les couleurs, l'expérience suivante. Il plaça des mor- 
ceaux de verre chargés de miel sur des papiers de différentes cou- 
leurs et posa une abeille sur l'un d'eux, soit le verre orange. Vingt 
fois de suite Tabeille revint au même verre, ne visitant les autres 
qu'une fois ou deux. Et ainsi de suite pour les autres couleurs. On 
aurait pu croire que c'était la position du verre qui la déterminait, 
non la couleur du papier ; par de fréquents changements de place, 
l'expérimentateur s'assura qu'iï n'en était rien. Les hésitations des 
insectes quand ils se trompaient rendaient leur mobile très visible. 
Des résultats semblables furent oblenusavecdes guêpes. — MM. Wal- 
jace et Darwin et plusieurs autres naturalistes ont fait connaître le 
singulier phénomène de l'imitation {wimicrif) : il est très fréquent 
chez les insectes. Beaucoup de ces travestissements s'adressent aux 
yeux des oiseaux ou des reptiles, mais un assez grand nombre en- 
core ont pour but de tromper les yeux d'autres insectes. Des lézards 
prennent dans le même but la couleur du feuillage. Nous ite pouvons 
ici rapporter les exemples. — Chaque espèce a ses plantes préfé- 
rées; les insectes reconnaissent leur fleur de prédilection à une 
grande distance et s'y précipitent directement , sans se tromper 
jamais. Les fleurs nocturnes entomophiles n'ont pas d'éclat ; ce sont 
de pures taches blanchâtres dans lobscurité ; les diurnes au con- 
traire sont richement nuancées : ces diJTérences ne s'explique- 
raient point si les insectes ne discernaient pas les couleurs. Il en 
est de môme de la difl*érence de l'un et de i*autre âexe pour les indi- 



tû REVUE PHILOSOPHIQUE 

vidns fécondés par le venl et de celles qui le sont par les insectes! 

Mainlenantr le discernement de la couleur appliqué h la recherche 
des fleurs brillantes a dû nécessairement développer chez les insectes 
un lîoùt de plus en plus prononcé pour la couleur. Ce goût a eu 
pour ell'et la préférence de Tun et de l'autre sexe pour les individus 
les plus brillants : c'est ainsi que peu à peu les insectes amis des 
fleurs se sont revêtus a leur tour des couleurs qu'elles avaient re- 
vêtues eiles-tnémes pour les attirer. Les papillons qui ont ce genre 
de vie sont les plus brillants de tous les insectes et forment avec les 
fleurs la masse d'objets le plus éblouissants de toute la nature. Cela 
est visible dans nos climats, cela frappe encore davantage sous les 
tropiques. Les diptères les plus beaux ont le môme régime. On con- 
naît, parmi les coléoptères, les splendides cétoines, qui vivent sur les 
roses. Latreille avait déjà remarqué la coïncidence des brillantes 
livrées des Lamellicornes avec leur régime végétal. Dans tous ces 
divers groupes, les exceptions s'expliquent par la différence d'ali- 
mentation, et partout les espèces qui se nourrissent de matières en 
décomposition, de substances ternes se montrent couvertes de teintes 
sombres ou indifférentes à l'œil. Les abeilles semblent être un em- 
barras pour la théorie ; mais il suffit, pour écarter ce scrupule, de 
penser que la reine, qui seule transmet la vie à la génération nouvelle, 
ne se livre pas à la [>oursuite des fleurs, tandis (]ue les ouvrières, 
acharnées à cette recherche, sont précisément stériles. Les hymé- 
noptères solitaires rentrent dans la règle générale. Tous les insectes 
brillants sont donc bien des visiteurs de fleurs. Comment rendre 
compte d'une telle rencontre, si ce n'est par la sélection sexuelle, 
provoquée elle-même, mise en mouvement par un penchant dû à 
réclal des fleurs visitées? 

Avant de passer plus loin, nous devons cependant signaler une ca- 
tégorie d'insectes très éclatants et carnassiers, les Mantes (orthop- 
tères) ; mais le cas s'explique, dit M. Allen, par une cause analo^'ue; 
ces insectes mangent des insectes brillants, et les effets sont les 
mêmes, qu'd s'agisse d'insectes ou de fleurs : il y a toujours pour- 
suite d'objets colorés. Des araignées fréquentant les fleurs, et bien 
entendu ne s'en nourrissant pas, sont aussi fort belles : ce sont de 
vraies pierres précieuses ; « mais leur coloration magniflque doit 
être plutôt attribuée à la nécessité d'imiter les pétales des fleurs 
où elles siègent le plus souvent, pour se dissimuler à la vue. » 

La sélection sexuelle est la vraie cause de la coloration des in- 
sectes, dès que la protection n'en est pas le but. Ainsi certains pa- 
pillons sont ornés de taches brillantes précisément sur les côtés de 
leurs ailes qui sont cachés au repos, et ces ornements ne se voient 



j 



I 



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ESPINAS. — LE SENS DE LA COULEUR 



If 



qae quand ils volenl. Qiiaitd les papillons Volent au soleil ou se po- 
sent sur les fleurs, on voit qu'ils s'efforcent de faire valoir Téclat de 
leur parure. S'agit-il ici d'un sentiment de la beauté semblable au 
n6lre?Non; il suffît qu'on admette la sensation de l'éclat : chatjiie 
papillon cherche à attirer Tatlention de ses semblables de l'autre 
sexe. La sensation excitée est de la môme famille que celle du pa- 
pillon en présence d'une bougie : Téclalde la couleur l'attire, comme 
la lumière elle-même. 

La démonstration est un peu plus dilÛcLle quand on passe aux ver- 
tébrés. 

Nous avons considéré comme évident le discernement de la cou- 
leur chez les vertébrés. M. G. Allen a consacré tout un chapitre à 
en fournir la preuve. Ce sens remonte probablement aux formes 
aocestrales primitives de l'embranchement. Les premiers types qui 
commencèrent à se différencier en ce sens vivaient dans la /ner, et 
Ion sait quelle profusion d'organismes inférieurs brillamment co- 
lorés s'y trouvent réunis, depuis les anémones de mer et les coraux 
jusqu'aux ascidies et aux mollusques, x Dans un tel milieu, il 
était presque impossible qu'un sens de la couleur ne prit pas nais- 
sance. > On sait que de nombreux poissons changent de couleur 
avec le fond où ils reposent, que plut^ieurs se pn!',cipilent sur les lo- 
ques rouges qu'on accroche après les hameçons, que la truite recon- 
naît ses espèces de mouches favorites et dédaigne les mouches arti- 
ficielles mal imitées, etc. Les amphibies ne sont ïwis dépourvus de la 
même faculté : Kûhne, de Ueidelberg, ayant placé des grenoui Iles dans 
DQ bocal mi-parti vert et bleu, les vit se réunir toutes dans la partie 
verte. Comme les poissons et certaines grenouilles, les caméléons 
changent de couleur suivant l'objet au-dessus duquel ils se trouvent. 
Les lézards et les reptiles voient si bien les couleurs, que les surpre- 
nantes imitations des insectes (feuilles, branches, etc.i n'ont pas 
d'autre but que de leur échapper. Pour ôter toute défiance à des 
grenouilles et k des lézards, un serpent de TAmérique du Sud a pris 
l'aspect d'une liane, au point que le naturaliste s'y trompe. Les faits 
analogues abondent pour les oiseaux : chose singulière, ils font pres- 
que entièrement défaut quand on en vient aux mammifères. Cela 
tient au régime de ceux-ci, qui, pour le plus grand nombre du moins, 
ne recherchent pas les parties brillantes des végétaux: herbivores ou 
carnivores, la couleur devait leur rester indifférente ; mais il n'en est 
pas de même des singes et des écureuils, qui se nourrissent détruits. 

Quelle est donc la cause de cette univert^elle coïncidence? Il ne 
suffit pas de la constater ; il faut l'expliquer. Pourquoi les animaux 
qui se nourrissent d'objets brillants sont-ils eux-mêmes brillamment 



12 REVUE PHILOSOPHIQUE 

colorés? Suivant M. G. Allen, la loi d'associarioM. qu'il ne nie pas 
pour son compte, mais dont il estime qu'on a fait abus, ne jette au- 
cune lumière sur cette connexion, là où il serait le plus intéressant 
de l'éclaircir, à savoir chez les invertébrés. Les ganglions oesopha- 
giens des insectes ne prêtent aucun fondement k la théorie associa- 
tioniste, qui requiert des niasses nerveuses centrales hautement dif- 
férenciées. Mais cette même connexion est bien expliquée par la 
théorie du plaisir présentée dans le précédent ouvrage de Tauieur. 
Le plaisir résultant de la slimulalion normale d'un organe capable 
de réparer sa dépense, en d'autres termes de lacliviié des organes 
proportionnée à l'énergie dont ils disposent, il est évident que des 
plexus fréquemment stimulés croitront en volume et que la stimula- 
lion y deviendra de plus en plus facile, partant de plus en plus 
agréable. 11 en résultera une tendance à répéter cette stimulation. Le 
sens uoe fois éveillé et développé devra réclamer un plus fréquent 
exercice. C'est ainsi que le discernement de la couleur s'est trans- 
formé chez les insectes visiteurs de tleurs et les oiseaux mangeurs 
de fruits en un goût de plus en plus prononcé. L'association a pu 
s'ajouter h cette cause principale chez les animaux supérieurs, mais 
précisément parce que chez eux de nombreuses émotions, liées à 
l'exercice du sens de la couleur, avaient pour substratum orga- 
nique des parties volumineuses de cerveaux hautement tlifférenciés. 

Du reste, l'association n'explique pas pourquoi vertébrés et inver- 
tébrés ont pris goût aux mêmes couleurs. L'association n'est qu'un 
effet; la cause est ici la liaison établie entre les besoins essentiels 
de l'animal et les couleurs dominantes de ses aliments végétaux. 
C'est ainsi que s'explique la ressemblance des goûts dans toute 
réchelle animale parmi les visiteurs de fleurs et les mangeurs de 
fruits, qu'il s'agisse d'aliments, d'odeurs ou de couleurs, tandis que 
les goûts des chercheurs de chair sont tout à fait différents. La re- 
cherche des couleurs brillâmes répond donc chez les vertébrés supé- 
rieurs à un besoin ancien, primitif, et le plaisir correspondant a ses 
racines dans les traits essentiels de son organisation héréditaire. 
Le même goût règne dans toute la série, plus ou moins diflérencié. 

Ce goût a dû nécessairement réagir sur les vertébrés qui en 
étaient doués, et il a trouvé dans la sélection sexuelle une applica- 
tion Eivorable à son développement. 

Darwin a exposé dans son ouvrage sur La descendance de 
l'homme de nombreux effets de la sélection sexuelle sur les 
poissons. Ceux des mers tropicales ont un éclat exceptionnel; maïs 
cet éclat n^est pas le simple reflet des objets brillanu qui les envi- 
ronnent : Us tranchent par la diversité de leurs teintes sur le fond 



I 



I 



ESPINAS. 



LE SENS DE LA COULEUR 



13 



: 



bariolé sur lequel on les distingue. En général cependant, les 
poissons des rivières sont plus éclatants que les poissons marins, 
sans doute parce que leur nourriture est plus variée dans ses cou- 
leurs; peut-être leur beauté est-elle due aux insectes qu'ils saisissent 
h la surface?... Les crocodiles et les alligators sont ternes; mais 
un très grand nombre de chéloniens sont brillamment parés. Les 
petits sauriens, qui se nourrissent d'insectes, quelquefois de fruits, 
les iguanes, les grands et les petits lézards, s'écartent souvent, sous 
l'empire de la sélection sexuelle dirigée par le régime, des couleurs 
gris et vert qui servent à la protection. Les espèces pourvues 
d'appendices routes ou jaunes vivent sur les arbres; les autres 
vivent dans les plaines, sur les rochers ou sur les murs. Môme 
observation au sujet des serpents. Les oiseaux rapaces ont d'ordi- 
naire une livrée sombre, comme les crocodiles, les poissons carnas- 
siers et — parmi les invertébrés — les mouches : les oiseaux de 
nuit sont les analogues des phalènes et des insectes nocturnes. Les 
oiseaux-mouches et les perroquets sont les plus remarquables de 
tous par leurs couleurs ou miroitantes ou tranchées; ils vivent 
les uns aux dépens des Qeurs, les autres aux dépens des fruits. Les 
perroquets sont l'objet d'une étude spéciale ; Tun d'eux, qui a des 
habitudes nocturnes et vit de chasse, le strigops, a un plumage vert 
terne semé de points noirs. Les pigeons terrestres présentent pour 
la coloration un frappant contraste avec les pigeons des arbres; les^ 
uns vivent de graines, les autres de fruits, a En raison, dit M. Wal- 
lace, de la prédominance des forêts et de l'abondance des fleurs, des 
fruits et des insectes, les oiseaux des tropiques et particulièrement 
de Téquateur ont éié largement adaptés h ces sortes d'aliments. 
tandis que les mangeurs de graines, qui abondent dans les climats 
tempérés, où des herbes couvrent la plus f^runde partie du sol, sont 
rares en proportion. r> Les tragopans d'Amérique, mangeurs de 
fruits, ont un plumage plus riche que les trapogans de l'Inde, man- 
geurs de graines; dans chaque genre, quand on trouve une excep- 
tion, comme celle du geai parmi les pies, elle s'explique par la 
dïtTérence des aliments. Les mangeurs de poissons sont comme eux 
blancs sous le ventre, colorés sur le dos : le martin-péchenr a tout 
Téclat des plus brillantes d'entre ses victimes. Il faut s'arrêter. A la 
fin de sa longue revue, M. G, Allen reconnaît lui-même quelques 
cas aberrants qu'il ne sait comment justifler^ les canards, les paons, 
les faisans, les flamants; mais il demande qu'on envisage les grands 
groupes qu'il a signalés plutôt qu'un petit nombre de singularités 
encore inexplicables. — Venant enfin aux mammifères, il constate 
les mêmes coïncidences générales; les carnivores^ surtout les noc- 



i REVUE PHILOSOPHIQUE 

lûmes, comme la hyène, ont des couleurs sombres : dans le même 
groupe, les babilants des arbres sont bien plus ornés que leurs 
congénères, vivant sur le sol ou dans l'eau (écureuils, lérots, d'une 
part, rongeurs omnivores de Taulre). Les singes remportent de* 
beaucoup sur les autres mammifères pour l'éclat de leur pelage ; 
les mandrilles particulièrement ont certaines parties du corps peintes 
des plus vives couleurs (rouge et bleu), dont le rapport avec les 
instincts sexuels n*est pas douteux : tous ceux qui olîrent quelque 
intérêt k cet égard sont arboricoles et vivent de fruits, a Si les faits 
résumés dans cette longue liste ne sont que des coïncidences, ce sont 
sans aucun doute les plus extraordinaires coïncidences qu'on puisse 
observer dans la nature, > 

Remarquons-le : il n'est pas un de ces faits qui ne s'explique par 
rbypothèse que le sens de la couleur est lo même dans les mammi- 
fères supérieurs et dans la série animale tout entière. L'immense 
quantité de faits qui forment les éléments de la théorie s'ordonne 
en un seul ensemble dont les diverses parties sont liées; car les 
inférences tirées à propos des invertébrés visiteurs de fleurs con- 
firment celles dont les vertébrés mangeurs de fruits sont l'occasion, 
et réciproquement. S'il est vrai que les uns doivent leur brillante 
coloration à leur nourriture, pouri]tioi ne serait-ce pas vrai des 
autres? Mais dès lors tous voient le monde environnant sous les 
mêmes couleurs; les fleurs pont les mêmes pour les oiseaux-mou- 
ches et les abeilles, l'oiseau qui est adiré par un insecte brillant le 
voit des mêmes yeux que son congénère de l'autre sexe, et chez les 
quadrumanes enQn le sens de la couleur n'est pas autre que dans 
toute la série zoologique. 

IIL Dès lors, l'homme, descendant d'un quadrumane et ayant 
hérité de lui son organisation et ses goûts essentiels, a dû avoir 
dès Torigme un sens de la couleur développé. Les partisans de 
l'évolution ne peuvent donc accéder, selon M. Grant Allen, à la 
théorie soutenue par MM. Gladstone et Hugo Magnus , théorie 
d'après laquelle le sens de la couleur ne se serait développé chez 
l'homme que depuis les temps héroïques, c'est-à-dire depuis irois 
mille ans environ. Cette théorie repose sur les preuves suivantes : 
1" Les sauvages actuels ne comptent pas autant de parties que nous 
dans l'arc-en-ciel et ne distinguent pas en général autant de couleurs 
que nous. 2" Les hommes des temps héroïques, les auteurs et les 
contemporains des Védas, des inscriptions assyriennes et égyp- 
tiennes, des poèmes homériques sont, vis-à-vis des modernes, dans la 
môme infériorité. — Donc, dans réducalion progressive de l'organe, 



ESPINAS 



LE SENS DE LA COULEUR 



11 



troi3 couleurs principales lui ont été successivement révélées et 
lui sont apparues dans Tordre de leur plus ou moins grande i*éfran- 
gibilité : ce sont le rouge, le vert et le violet. La première phase est 
celle où l'œil commence à distinguer le rouge du noir. Le rout;e est le 
premier perçu, parce qu'il est la plus lumineuse des couleurs; mais 
dans le Rtg-Véda le blanc et le rouge sont à peine distingués. Dans 
la seconde phase de son développement, le sens de la couleur 
devient cùmplèlement distinct du sens de la lumière. Le rouge et 
le jaune avec leurs nuances — l'orangé compris — sont maintenant 
nettement distingués. C'est à cette période que M. Magnus rapporte 
les poèmes homériques dans lesquels figurent le rouge et le jaune, 
tandis qu'aucune mention n'est faite (si du moins Ton en croit les 
partisans do la théorie) du vert ou du bleu. Ce qui caractérise la 
troUième période, c'est qu'on y apprend à reconnaître les couleurs 
qoi^ en fait d éclat, n'appartiennent ni à Tun ni à Tautre extrême, 
mais qui sont en somme des variétés du vert. Entin, dans la qua- 
trième phase de ce développement, on commence à discerner le 
bleu; celte phase dure encore, et même elle est peu avancée pour 
certaines parties de Thumanité; nous-mêmes, à la lumière, confon- 
dons très facilement le bleu et le vert ^. 

A.U nsque de combattre contre des moulins à vent, M. G. Allen 
entreprend ta réfutation définitive de cette tliéorie. Il trouve d'abord 
insoutenable du point de vue de l'évolution qu*un pareil dévelop- 
pement ait pu se faire dans le court espace de 3<*00 ans. C'est par 
raillions d'années qu'il f:iut compter, quand on traite de la formation 
des organes sensoriels dans la série animale. £n second lieu, il 
présente les résultats de son enquête sur le sens de la couleur chez 
les sauvajjies actuels ; ils sont décisifs. Les races les plus déàhôrilées 
sous le rapport des facultés inlellecluelles comme sous le rapport 
de l'organisation physique, les Bushmen par exemple, non seule- 
ment dislmguent les couleurs lorsqu'on les interroge, mais donnent, 
par r usage qu'ils en font pour leur tatouage ou leurs grossières 
peintures, une preuve irréfutable de ce discernement. Les témoi- 
gnages précis, les expériences méthodiques dont ce chapitre est 
rempli en rendent l'analyse impossible; il faudrait le transcrire : la 
démonstration est surabondante. Mais, demande M. Allen, comment 
refuser aujc Achéens d'Homère un sens que les sauvages les plus 
proches de la brute montrent si développé? — Enhn, suivant ses 
adversaires bur leur turrauL do prédilection, il exaunne a son tour 
les preuves d'ordre historique tirées des monuments les plus anciens 

s. (Extrait presque textuellemenl île l'urlicle de M. Gladstone dans le 
Ninettcnth Ccntury d'octobre 1877, a Le sens «Je la couleur »). 



f6 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



des littératures et des arts. M. Layard a trouvé sur les briqcrâ 
émaillées de Ninive le blanc, le bleu, le vert olive, le jaune ; le 
bleu y apparaît sur fond vert. Mêmes remarques sur les briques de 
Babylone. H est vrai que les mômes hommes qui en pratique dis- 
tinguaient ces couleurs n*avaicnt pas un langage complet pour les 
désigner et nommaient le vert tantôt jaune, tantôt bleu. Les pein- 
tures qui recouvrent les boUes à momies ne laissent pas subsister 
le moindre doute sur Taplilude des Égyptiens à discerner les cou- 
leurs : l'emploi du rouge, du jaune, du bleu et du vert leur était 
familier; on ne comprend pas qu'un pareil exemple ait échappé aux 
partisans de la théorie de l'acquisition récente : ces peinture:^ sont 
de beaucoup antérieures aux poèmes homériques. Les poteries 
découvertes h Mycènes par le docteur Schhemann, et qui sont déjà 
préhistoriques, les pierres précieuses (quelques-unes vertes, d'aulres 
bleues) témoignent d'un goût déjà prononcé pour la couleur. Des 
armes et des usten^^iles d'or et d'argent trouvés dans ces lombes 
conduisent à la même conclusion, car ces métaux sont évidemment 
recherchés pour leur couleur en même temps que pour leur éclat. 
Un collier émaillé de l'âge de bronze trouvé dans un lac de Suisse 
montre des bandes jaunes et bleues sur un fond rouge. L'âge de 
pierre est encore assez riche en faits de ce genre, puisque beaucoup 
de pierres usitées comme flèches ou ustensiles sont brillamment 
colorées, par exemple le jaspe, l'obsidienne, le jade, le quartz rose. 
Des cailloux rouges ou verts sont souvent placés dans les sépultures 
à côté des morts. Nous atteignons ainsi l'âge paléolithique. Il faut 
songer que le plus grand nombre des objets servant à l'usage quo- 
tidien des hommes préhistoiiques ont subi dans la terre qui nous 
les a conservés de telles détériorations que la plupart des preuves 
contraires en ce point h la théorie de MM. H. Magnus et Glad- 
stone nous font défaut aujourd'hui. Seuls les émaux et les pierres 
peuvent témoigner contre elle : nous ne pouvons invoquer ni les 
tatouages ni les peintures d'instrumenUi en bois ou en cuir, dont 
les sauvages modernes nous fournissent de si nombreux spécimens. 
Restent les passages des anciens poètes où Ton a cru relever une 
ignorance relative des couleurs. Il ne faut pas oublier, quand on 
aborde cette étude, que les noms modernes des couleurs sont 
abstraits et que Thomme primitif, pas plus que Tenfant, ne se sert 
de pareils termes : les couleurs ont donc dû porter dès l'abord des 
noms concrets, ceux des objets types où elles se rencontrent lejplus 
communément. £t comme les objets de la nature sont souvent 
colorés de teintes mélangées et changeantes, ce sunt les peintures, 
ce sont les substances colorâmes qui ont servi de type pour la 



I 



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I 



ESPINAS. — LE SENS DE LA COULEUR 



17 



dénomination des couleurs, en raison de la pureté et de la fixité de 
leurs teintes. C'est ainsi que le rouge, employé tout d'abord pour 
les étoffes comme pour les tatouages, a été nommé le premier. Les 
teintures bleues et vertes ont été trouvées plus tardivement. Le 
rouge artificiel , étant plus anciennement connu , a été employé 
comme décoration par les chefà ; il a figuré dans toutes les céré- 
monies. Il est devenu ain!?i la couleur par excellence, et le discerne- 
ment de ses nuances a donné lieu à un vocabulaire très riche. Nous 
avons encore de la peine aujourd'hui à discerner en paroles le vert 
du blou. quand ils ne sont pas francs, comme ils le sont dans le 
feuillage et le ciel ou dans la boîte à couleur du peintre : en dehors 
de ces cas de divergence extrême, notre langage est à cet égard 
d'une extrême indigence, bien que ni le peintre ni le teinturier ne 
s'y trompent pratiquement. Les Birmans, que M. Magnuscile, d'après 
le témoignage de Bastian, comme dt^pourvus de mots pour désigner 
le vert, nuancent fort habilement le vert et le bleu dans leurs objets 
d'art, et il en est de même des Écossais des hautes terres, qui n'ont 
qu'un adjectif pour exprimer la couleur du ciel et celle des feuilles. 
Mais, même pour le rouge» nous sommes fort embarrassés quand 
nous voulons préciser certaines nuances autrement que par le nom 
d'un objet type; nous disons que le géranium de la nuance la plus 
vive est rouge : nous le disons aussi de la brique, et cependant 
quelle différence de Tun à l'autre! Le langage est donc par rapport 
aux couleurs en général, et par rapport aux couleurs du côté sombre 
du spectre en particulier, bien en retard sur la pratique, et on peut 
reconnaître, distinguer pratiquement une couleur bien avant de 
savoir la dénommer par un terme abstrait. 

il faut avouer aussi que les différentes couleurs ont une valeur 
esthétique et poétique bien différente. Pour plusieurs raisons, ce 
sont les bandes centrales du spectre, le bleu et le vert, qui plaisent le 
moins à l'œil, tandis qu'il est charmé par les bandes les plus proches 
des rayons caloriques. D*abord le rouge et le jaune sont rares dans 
la nature, et les parties de la rétine qui les perçoivent sont moins 
fréquemment excitées, par conséquent répondent plus énergiquement 
aux stimulus qui viennent à les mettre en jeu. Le vert devient-il 
rare, comme pour l'habitant sédentaire de nos grandes villes ou 
pour le Perse, qui vil dans un pays pauvre en feuillages, cette cou- 
leur revêt pour ces yeux désaccoutumés un charme inattendu; il 
fât adopté comme motif de décoration de préférence au rouge. En 
second lieu, le rouge et le jaune sont sensiblement inférieurs aux 
autres couleurs comme intensité lumineuse. Sur ce point, MM, Hugo 
Magnus et Glastonc ont pleinement raison. £nfia les fruits rouges et 

Toiœ u. — 18S0. : 



is 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



jaunes sont bien plus nombreux que les autres, et la perception de 
ces couleurs a dû par sa fréquente répétition déterminer cbez les 
arboricoles nos ancêtres le développement de masses nerveuses 
correspondantes bien plus volumineuses. En fait, les poètes — 
M. G. Allen l'a établi par la plus curieuse statistique — se servent 
bien plus souvent des épitbètes se rapportant au rouge et au jaune 
que des épitbètes se rapportant aux autres couleurs. A se servir de 
ce critérium, dont ses adversaires lui ont fourni le modèle, notre 
auteur trouve que, d'après les poètes modernes, le rouge et le jaune 
sont cinq fois plus poétiques que le vert et le bleu. Les poètes de 
tout temps, Homère comme les autres, ont donc dû se servir plus 
souvent du premier couple de couleurs que du second. 

Si l'on tient compte en outre du vague que comporte la poésie 
dans ses désignations de la couleur des objets, va^ue qui résulte de 
la nature des choses, car à vrai dire y a-l-il précisément une couleur 
fixe, unique, que Ton doive attribuer à la mer, au ciel, aux champs^ 
à l'homme, au cheval en général'? — si, dis-je, on tient compte de 
cet à-peu-près inhérent à toute qualification poétique, on trouve 
dans les observations qui précèdent tout ce qui est nécessaire 
pour expliquer les lacunes du vocabulaire homérique et biblique 
en ce qui concerne la couleur. Quant à établir par les poèmes 
de la race hébraïque ou hellénique que les premiers hommes ne 
connaissaient pas les couleurs que nous connaissons, c'est ce 
qu'aucun linguiste ne peut faire, parce que toutes les couleurs essen- 
tielles sont suflisamment désignées dans ces mêmes poèmes. 

Homère a pour désigner le rouge deux mots principaux, «rtit/iros et 
phoinios;\e premier est te tenue abstrait; le second, dérivé de/'/jot- 
nîx, est le nom d'une teinture couleur de sang : il sert à désigner les 
objets artificiellement recouverts de rouge. Le mot porphureoa a un 
usage et un sens analogues. On doit rapprocher rhodoeis, oinOps.cal- 
Uparèos, tirés de métaphores très claires. Xanthos a nettement la 
signification de jaune; il est appliqué à la chevelure (blonde), au 
cheval (bai), au torrent chargé de boues argileuses. L'épilhète de 
doré sufût en maintes circonstances, comme chez les poètes actuels, 
à éveiller la même idée avec une nuance d'éclat et de richesse en 
plus. Le bleu, le bleu violet sont rendus par huakinthinos et ioeidèsy 
ou ioéis. C'est, suivant Homère, la couleur de la violette; c'est aussi 
celle de la mer à de certains jours. Dans VOdtfssée, on trouve iodne- 
phês (assombri de violet, teint en bleu] appliqué à la laine. Il est 
probable que la teinture bleue commençait seulement alors à faire 
son apparition. Quant au vert, il n*y a qu'un mot, chlàros^ pour le dé- 
signer, et il est vrai que le poète homérique ne revient pas souvent 



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ESPINAS. — LK SENS DE LA COULEUK 



10 



sur cette couleur; raais le vert du feuilla^^e peul-il avoir, aux yeux de 
ces rudes batailleurs vivant en plein air et encore pleins d'une admi- 
rMian naïve pour les œuvres de la civilisation naissante, autant d'in- 
térêt que le rouge et Por, insignes de rauiorité, couleurs du sang et 
desiinnaes précieuses? Et faut-il conclure de ce peu de souci pour la 
veréttre qu'elle n'était réellement pas vue de ces mêmes yeux qui 
savaient discerner la pûleur fugitive qu'un mouvement de crainte fait 
passer sur le visage? Point de doute non plus pour les auteurs, quols 
qu'ils soient, des poèmes hébreux. Les Juifs, en communication avec 
l'Egypte et l'Assyrie, connaissaienl dès lors plusieurs teintures; leur 
vocabulaire est plus développé que le vocabulaire homérique : le bleu 
revient souvent dans leurs chants, avec le rouge; et les pierres pré- 
oàeosesde diverses couleurs sont fréquemmentcitées. Le vert est rap- 
pelé parmi les couleurs servant à la décoration du palais d'Assuérus. 

Il est donc certain que les anciens voyaient les mêmes couleurs 
que nous. Dès lors, la formation de Torgane visuel humain tel qu'il 
existe aujourd'hui et le développement du sens de la couleur ne peu- 
vent s'expliquer que par une transmission héréditaire. Non qu'il 
faille remonter jusqu'aux insectes pour avoir le secret de leurs 
origines : le type vertébré a divergé de trop bonne heure et les 
organes visuels sont de part et d'autre trop difTérents pour qu'il y 
ait des uns aux autres une filiation quelconque ; mais, étant établi 
que l'œil simple des vertébrés avait déjài atteint chez les mammifères 
supcneurs sa structure délinitive, c'est dans le genre de vie de ces 
derniers qu'il faut chercher la cnuse de nos préférences pour cer- 
taines couleurs et Vexplication des plaisirs esthétiques de celle caté- 
Sçorie. C'est l'attention habituellement accordée par nos ancêtres 
arboricoles et frugivores aux brillantes teintes des fruits qui a donné 
naissance au goût décidé qu'a pour ces mêmes teintes l'homme pri- 
roilif. comme l'homme civilisé. De nos jours encore, les fruits, bien 
que décolorés par une séleclior qui les a développés surtout du c6lé 
de leur arôme et de leur volume, comptent parmi les objets les plus 
beaux de la nature végétale. Les enfants ne peuvent voir une cerise 
ou une orange sans les porter instinctivement ^leur bouche. Ils font 
de même de tout ce qui a de brillantes couleurs, et c*est pour cela 
que les confiseurs oni soin de barioler leurs sucreries. 

Seulement, tandis que chez nos ancôlres denii-humainH les mani- 
festations du sens chromatique sont toujours liées à la fonction de 
nutrition ou à la fonction de reproduction, chez riioiniuô ces mani- 
festations ont été de bonne heure dégagées de Uïul rapport avec les 
besoins vitaux ou sexuels. Les singes, dit-on, pillent en se jouant gà et 
là quelque fleur, arrachent une longue plume à U queue d'un oiseau, 



20 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



poursuivent un instant un papillon qui passe; mais ce ne sont que 
des actions fugitives et sans suite. L'homme primitif, comme le sau- 
vage moderne, s'est orné de bonne heure de fleurs, de plumes et de 
coquillages, puis il a recueilli des pierres précieuses et des mor- 
ceaux de terre rouge, puis il s'est tatoué; bref, son goût pour la 
couleur a été désintéressé et a eu pour but rornement personnel. 
L'art de la peinture était en germe dans cet obscur commencement. 

Bien qu'opposé en efîet aux liiéohes qui font du sens de la cou- 
leur une acquisition récente, M. Grant Allen ne nie pas, comme nous 
l'avons vu, que le goût pour la couleur n'ait subi une évolution, 
« depuis l'ocre rouge et les plumes dont se pare le naturel des lie 
Andaman jusqu'aux peintures et aux décorations des palais euro- 
péens. » Lui-même a retracé les premières phases de cette évolution 
et a passé en revue dans leur ordre d'importance esthétique et leur 
ordre probable d'apparition les diverses prédilections du sens chro- 
matique. « Les sentiments esthétiques les plus simples précèdent, 
dit-il, les plus complexes, et les plus vifs précèdent les plus faibles. » 
Suivant celte loi, on a vu apparaître successivement chez l'homme et 
on voit à l'heure qu'il est subsister dans les diverses couches de 
l'humanité, selon leur degré de culture : i*> le goût de la lumière, la 
passion des danses aux ilambcaux, des feux d'arlifice, des feux de 
joie, etc,; 2° Je goût des objets brillants : métaux, bois ou minéraux 
polisj verroteries, laques, etc., goût qui trahit si visiblement un sens 
esthétique inférieur qu'on Tappelle inanvah dans notre société raf- 
finée; 3"legoùlpDur les couleurs voyantes, pures: le rouge, le jaune, 
le bleu d'abord, puis le violet et le vert : on sait quel rôle joue le 
rouge dans l'esthétique des sauvages et des enfants, dans le costume 
des Orientaux et des militaires, dans les cérémonies royales, etc.; 
4° le goût des nuances mixtes, délicates, le pourpre, puis l'orangé, le 
lilas, le mauve, etc. jS*» ïegoût des dispositions variées de ces éléments 
suivant des dessins et dans des proportions dont le nombre est infini. 

Sans l'analyse détaillée que nous venons de terminer, on n'eût pu 
comprendre l'extraordinaire richesse de ce livre en faits curieux et 
en aperçus originaux, ni sa magistrale ordonnance. Et encore avons- 
nous été forcé de passer sous silence de nombreuses théories de 
détail, dont plusieurs pourront à leur tour fournir le sujet d'un 
ouvrage. Quant au charme et au mouvement du style, quant à la 
chaleur d'imagination, h la poésie, qui se fait sentir sous les plus 
arides détails sans rien enlever à la poésie scientifique de l'exposi- 
tion, la lecture du texte seule peut en donner une idée. 



(La fin prochainemefii.) 



A. ESPINAS. 



PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



M. VACHEROT 



L'œuvre de M. Vacherol n'est pas seulement intéressante comme 
histoire d'un libre esprit, elle fait partie du développement logique 
de la philosophie française au xix" siècle. Au inoment où il écrit, le 
positivisme rejette toute spéculation sur les causes, rallie les esprits 
prudents qui ont plutôt la crainte de l'erreur que l'amour de ta 
vérité; la théologie a pour elle la foule qui tient à ses habitudes; 
récleclisme se sépare de la science, ménage la théologie, substi- 
tue à l'autorité de la révélation Tautorité du sens commun. Le posi- 
tivisme mutile l'esprit, la théologie le supprime, l'éclectisme n'ose le 
rétablir dans tous ses droits. M. Vacherol trouve celte scission de la 
métaphysique et de la science illogique : lu science, c^est la réalité ; 
la métaphysique, c'est TexpUcalion de la réaUtô; la première contrôle 
la seconde, la seconde achève la première, l'esprit ne peut être satis- 
fait que par leur concihalion. Tout accorder aux savants sans rien 
refuser aux prétentions léi^ilimes de l'inteUigcnce humaine, tel est le 
dessein de M, Vacherol. Il garde de réclectisme le goût de rhi:>toire, 
mais il voudrait emprunter à la science positive avec la sûreté de ses- 
méthodes la certitude de ses résultats; il voudrait ne rien oublier, 
embrasser tout ce qui est réel et tout ce qui est vrai dans un système 
compréhensifetscientiiique dont l'âme serait faite de Vùnne de vérité 
qui a donné la vie, ne fût-ce qu'un instant, aux systèmes antérieurs. 
Cette méthode syncrétique est exposée à prendre la juxtaposition des 
idées pour leur conciliation et, dans cet égal amour de toutes les 
vérités, à sacrifier la vérité même, qui ne saurait se composer d'idées 
contradictoires. M. Vacherol a-t-il réussi à faire de la métaphysique 
une science positive et à condenser dans son système les principes 
de tous les autres systèmes ? Suivons la marche qu'il a suivie : son 
livre est l'histoire de ta pensée; résumons cette histoire; cherchons 
dans ses études historiques les éléments de sa propre doctrine, puis 
voyons dans quelle mesure il a réussi à former de ces éléments un 
tout organique et vivant. 



K 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



I 



Qui veut marcher en avant doit écarter les obstacles. M. Vacherot 
trouve d'abord devant lui les savants ou du moins ceux qui se pré- 
tendent les représentants de la science. Kst-il vrai que la métaphy- 
sique soit une vieille route impraticable, encombrée de ruines et qui 
ne mène à rien? Le positivisme le soutient. Voici ses raisons , sont- 
elles décisives'? — Depuis que la science ne traîne plus le lourd 
poids des questions impossibles sur les essences et sur tes causes, 
d'un pas léger d'affranchie elle s'avance à travers le monde, l'ob- 
serve, le décrit et ne s'arrête plus, trouvant toujours l'espace 
ouvert devant elle. Les poèmes des vieux métaphysiciens sont des 
conceptions naines, que la réalité dépasse de tonte son immensité, 
des rêves d'enfants, qui voient tout grand parce quMlssont tout petits. 
Le monde n'est pins la terre, la terre n'est plus une grande plaine 
immobile, abritée sous la voûte du ciel, comme sous on globe de 
verre : elle est un atome, qui voyage à travers l'espace. L'immensité 
est ouverte; l'unité de longueur est la marche de la lumière, soixante- 
quinze mille lieues par seconde ; l'esprit compte les distances par des 
années et, montant sans vertige à des hauteurs incalcuiées, regarde 
dans les nébuleuses les mondes qui se préparent. Ce n'est pas assez 
de prendre ainsi mesure de l'univers : la science ne dédaigne pas ce 
qui l'entoure; elle sait par quelles lois sont régis les phénomènes, 
par quelles combinaisons régulières se constituent les corps com- 
posés, dans quelles proportions s'unissent les éléments pour former 
les tissus vivants, et voici même qu'elle surprend le secret de la vie. 
Cest à sa modestie qu'elle doit tous ses progrès : elle ne prétend pas 
monter dans le paradis des intelligibles; simple mortelle, elle regarde 
les choses d'ici-bas. Son objet est \isiblc à tous, nul ne le lui con- 
lAste : les faits et les lois ; sa Riélhode est simple, n'a rien de mysté- 
rieux : elle observe, elle induit, elle établit des lois, vérifie au contact 
des faits les hypothèses qu'elle imagine, ne tire des conséquences 
qu'après avoir sobdement étal)li ses principes; sa certitude est 
incontestée ; ses résultats s'imposent avec la brutaJité d'une sensa- 
tion ; elle a détruit le scepticisme absolu, en lui faisant honte de 
lui-même. 

Par ce travail, les connaissances acquises pour toujours s'ajou- 
tent et se raullipUent. Que les métaphysiciens ne parlent pas de con- 
fusion I on n'a jamais trop de ventés. — Mais l'esprit ne se contente 

1. X« mé$cpky»iyue et to sctenee, L I, p. 1-53. 9- éditioa. 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 23 

pas d'une multilude d'idées, il veut en saisir Tunité. — Est-ce à 
dire qu'il Taille abandonner la méthode précieuse à laquelle nous 
devons tout? Images de la réalité, les sciences ea reproduisent Thar- 
roooie , elles saisissent les phénomènes dans leurs rapports ; par 
leurs progrès môraes, elles tendent à former un tout, à s'organiser, 
à devenir la science. A. Comte a dessiné le plan de ce grand 
édifice qu'élèvera Tavenir. D'après lui» « les sciences diverses, consi- 
€ dérées dans leur rapport de subordination et de dépendance, tor- 
« laenl un système hiérarchique, dans lequel la plus abstraite et la 
« plus générale sert de point de départ, de condition, de base élémen- 
€ taire à la science plus concrète et plus particulière qui la suit 
• itnmédiatemcnt dans l'échelle de la généralisation, b Cette cl^ssi» 
fication n*est pas arbitraire*, elle reproduit les relations réelles des 
phénomènes entre eux. L'esprit peut donc trouver le repos en dehors 
des vames hypothèses, mettre l'unité dans ses idées en s' élevant par 
inductions successives jusqu'à la loi universelle d'où se déduisent 
toutes les autres lois , jusqu'à la formule suprême en laquelle se 
iôsame et s'exprime toute réalité. Qu'on ne parle plus du démembre- 
ment de Tintelligence, dispersée dans une multitude de vérités sans 
rapport^ du vertige que donne le tournoiement des idées chaotiques: 
la science se fait art sans cesser d'être la science; la beauté s'est 
ajoutée à elle par surcroit c-ornme la fleur naturelle du vrai ^ 

Telle est la science : elle est calme, sûre d'elle-même; elle ne s'est 
pas marqué pour but un infini, vers lequel on marche sans cessesans 
en approcher davantage, et elle communique à ceux qui l'aiment cette^ 
sérénité des âmes sages qui, sachant ce qu'elles peuvent, proportion- 
nant leur tâche à leurs forces, neconaisseat ni l'angoisse de l'incerti- 
tude, ni le découragement des efforts stériles. La métaphysique c'est 
la vierge folle, la \ierge errante et chimérique : son orgueil méprise les 
petits devoirs et les petites véritési dédaigne la réalité qu'elle ignore; 
elle se complaît dans les rêves éphémères, à chaque passion nou- 
velle oubhe de bonne foi les passions anciennes, jure de s'arrêter 
dans la possession de cette vérité déAnitive : ce n'est que l'ombre d'un 
songe qui passe. Ceux qui l'aiment lui ressemblent : inquiets, tour- 
m^Stés, avec des enthousiasmes rapides, des élans d'orgueil, des 
disparitions soudaines du monde réel, des séjours sans lin dans les 
rêves, où ils s'emprisonnent. C'est de la poésie peut-être; à coup 
sûr ce n'est pas de la science. Il n'y a pas de science sans objet 
Quel est l'objet de la métaphysique 1 La discussion commence, pour 
ne plus unir. ÎHi parle bien d'absolu, d'infmi, de parfait, d'essences 



1. Tome m. p. 158-309, 



24 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



et de causes : mais l'accord n'est qu'apparent; chaque philosophe 
donne à ces mots un sens différent qui est le seul juste. Quand on 
ne sait pas où l'on va, on ne peut savoir par quel chemin s'y rendre. 
Chacun propose sa méthode avec la môme confiance que sa défini- 
tion, Tun l'induction psychologique, l'autre Vinluilion, un troisième 
la déduction logique à priori; le plus prudent, pour ne pas se 
tromper, n'en refuse aucune, les prend toutes. Aussi voyez les résul- 
tats. Après des siècles d'efforts, aucune vérité démontrée, beaucoup 
de systèmes abandonnés, un recommencement sans lin, rien de fait, 
tout à faire. Ce qui caractérise la science, c'est le progrès ; les vérités 
demeurent, les questions changent, et, ces questions nouvelles étant 
résolues, les vérités s'ajoutent en se complétant. En métaphysique, 
les systèmes passent, les questions restent. L'esprit ne marche pas, 
il s*agite. Encore semble-t-iL que le t^énie métaphysique se soit 
épuisé à ces créations successives et qu'il ne puisse plus que se 
répéter en s affaiblissant. Où est notre Platon'] Pas d'objet déterminé, 
par suite pas de méthode, pas de principes, pas de progrès, aucune 
vérité acquise, de j^rands efforts perdus, Tépuisement de l'imagina- 
tion systématique, voilà où en est la philosophie spéculative. Elle 
s'est condamnée par ses propres fautes, qui tiennent à sa nature 
même : elle doit mourir; nul ne peut la sauver, elle n'échappera pas, 
sa disparition étant une loi nécessaire du développement historique 
de rhumanité. L'esprit commence par la théologie , poursuit sa 
marche h travers la métaphysique pour parvenir ài la science posi- 
^tive, qui marque son point d'arrivée. On ne résiste pas au destin, on 
s'y résigne*. 

L'esprit ne s'y résif^nera pas. Les positivistes ont raison contre les 
métaphysiciens, ils ont tort contre la métaphysique. M. Vacherot a la 
franchise des aveux nécessaires : il abandonne le passé, il veut ([u'on 
réserve l'avenir. De l'histoire d'une science on n'a pas le droit de 
conclure contre cette science. Au xvi" siècle, sous la plume de 
Montaigne, les arguments des positivistes valaient contre toutes les 
sciences. Rien n'est fait; est-ce à dire que rien ne soit possil)le? La 
métaphysique a un objet : les principes et les causes ; la réalité que 
manifestent les phénomènes ; Dieu, T^rne, la matière ; depuis Kant, 
elle a une méthode^ la critique de Tintelligence, l'analyse de ses 
pouvoirs de connaître ; son progrès n'est pas encore visible à tous 
les yeux, il est réel : c'est le progrès intérieur d'un homme d'esprit 
qui lait des expériences et s'instruit par ses erreurs; elle n'a pas 
résolu le problème, elle sait du moins dans quels termes il doit être 



1. Tonte llit idem. 



G. SÊAILLES. — PHILOSOPHES CONTESITORAINS 



2S 



posé, quelles en sont les données nécessaires, de quelles idées il faut 
lenler la conciliation. Le positivisme fournit à la métaphysique son 
meilleur argument. Les sciences simples, abstraites, sont les plus 
faciles, les premières achevées ; plus la science se complique, plus 
elle exige de temps et d'efforts : les mathématiques sont faîtes, la 
biologie commence, la sociologie se cherche encore. De quel droit 
exiiferait-on que la métaphysique fût soustraite à celte loi du progrès 
scientifique? Elle est la plus complexe des sciences, elle a encore 
droit à Terreur et à l'hypothèse '. 

La métaphysique s*est défendue, elle peut attaquer à son tour. On 
exige qu'elle cède la place et disparaisse, soit. Par qui cette place 
sera-t-elle remplie? les savants supposent-ils qu'en présence du 
môme monde le même esprit humain ne se posera pas les mêmes 
questions? Vont-ils supprimer par Jécretj avec la métaphysique, les 
besoins originels, les exigences impérieuses, qu'elle a mission de 
satisfaire? Ou bien prétendent-ils résoudre les problèmes nécessaires 
qui jusqu'ici Font tenue en échec ? Les savants se récusent, et au 
nom de leurs découvertes somment Tesprit de s'en tenir k leur 
méthode : on n'échappe pas aux questions qui s'imposent. L'astro- 
nomie nous fait monter jusqu'aux étoiles, mais elle s'arrête aux 
limiles du visible et nous abandonne en face de l'inconnu ; qu'y a-t- 
11 au delà? demande l'esprit ; ces grands corps sont-ils isolés dans 
l'espace? ne sont-ils pas les organes \ivants de l'Etre infini? La géo- 
logie fait Tanatomie de la terre, tente son embryologie, raconte son 
histoire ; la terre n'est-elle pas un être réel, un système organique, 
un individu véritable? demande l'esprit. La biologie étudie chaque 
organe, distingue les tissus, les résout en leurs éléments, explique la 
fonclion par l'organe, Torgane par le tissu, le tissu par les éléments; 
la psychologie empirique observe les faits intérieurs , détermine 
leurs lois, cherche le fait élémentaire, dont les combinaisons consti- 
tuent la vie morale ; l'esprit interroge encore : Qu'est-ce que la vie? 
Qu'est-ce que Tâme? D^oîi vient le concours de tous les éléments en 
an même être organique ? le concours de toutes nos sensations, de 
toutes nos pensées, de tous nos actes en un seul et même être moral? 
« Unité de système, unité de rapport, unité de composition, voilà le 
« terme où chaque science s'arrête en fait de synthèse; elle n'atteint 
< pas l'unité de vie et de substance, runilé réelle et vivante, le prin- 
« cipe qui fait l'accord des éléments , Tessence et la nature de 
« rKlrc. » Ce qui est vrai de la partie est vrai du tout. Supposons la 
science faite : tous les phénomènes sont coordonnés, saisis dans leurs 



1. Tome I, p. 53-101, 



26 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



relations constanles, dans Leurs rapports réciproques; tous les faits 
sont ramenés à leurs lois, toutes les lois sont des cas particuliers de 
la loi universelle, des coroUaires de la formule suprême, dans 
laquelle se résume tout le système des choses. Généraliser n'est pas 
expliquer : la loi universelle n'est qu^un tait très général, qui, com- 
prenant ce qui est commun h. tous les autres faits, les coordonne. On 
a beau s'élever de lois en lois, « on n*atteint ni les raisons ni les 
causes, qui sont les vrais principes d'explication. « La nature esl- 
elle un mot? une abstraction? ou un Etre? demande Tesprit. a Ce 
a grand tout n'est-il même qu'un système? La vie universelle est-elle 
«continue ou fractionnée, éparpillée à L'infini à travers le temps et 
« l'espace? En un mot, le monde esl-il réellement un Tout ou un 
« Etre, l'Etre universel, l'Etre cosmique â proprement parler, prm- 
c cipe, cause, substance, sujet de la vie universelle? » Ainsi, l'œuvre 
de la science positive achevée, Tespril n'est pas satisfait; il veut une 
science du Tout, de Tinûni, du nécessaire, des principes et des 
causes ; la métaphysique reste à faire, parce que toutes les questions 
qui s'imposent ne sont pas résolues, et que Texpérience scientifique 
ne suftlt pas à les résoudre ^ 

Il y a des problèmes nécessaires, inaccessibles à la science, qui 
les déclare insolubles par ses méthodes rationnelles. Mais la science 
avec ses méthodes, disent les théologiens, c'est Tesprit humain avec 
tontes ses puissances : où elle s'arrête, il faut poser les limites de 
Tesprit. Sommes-nous donc condamnés au supplice des questions 
impossibles? Découragement salutaire. La raison, égarée par l'or- 
gueil, croyait entendre Dieu en s'écoutant, et elle prenait ses fan- 
taisies successives, ses rêves éphémères pour les principes étemels 
des choses; enlin elle a été Jusqu'au bout d'elle-même, elle recon- 
naît que l'infini la dépasse infmiment, elle se tait sur les choses 
divines et laisse à Dieu le soin de parler de lui. Dieu a parlé, écou- 
tons la parole deUieu^ acceptons sans discuter sonautorilé suprême. 
L'enfant a foi dans son maître, la foule a foi dans ses savants, ayons 
foi en Dieu, le maître des maîtres, le savant des savants, et que dans 
robscurité silencieuse de la raison humiliée s'allume la Hamme de 
Tamour divin, qui échauffe le cœur en éclairant lesprit. 

La science positive, reposant sur l'expérience, ne peut la dépasser, 
c'est évident; reste à démontrer que la science positive est toute la 
science, qu'elle épuise les puissances intellectuelles. L'autorité du 
savant se propose, l'autorité du théologien s'impose; Tune est la foi 
dans la raison» l'autre la foi en dehors de la raison; rien à conclure 



1 . Jbifiem 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



27 



ce rapprocheinent de mots. Dieu a parlé plusieurs lois, autant de 
qu'il y a de religions dilTérentes, et il a eu le malheur de se con- 
tredire ; comment se décider"} Ce n'est pas tout : chaque fois qu'il 
parle, son langage est si obscur qu'on le commente durant des 
siècles, sans s'entendre, et sa pensée peu précise reste assez claire 
pour que Tbomme y découvre plus d'une erreur. M. Vacherot rejette 
U théologie. Il n'accepte pas davantage le mysticisme indépendant 
qui prétend suppléer aux défaillances de la raison par les inspirations 
du sentiment, et sentir la vérité à sa chaleur quand sa lumière se 
dérobe. Le sentiment et la raû^^on ne s'opposent pas; le sentiment 
passe par Tesprit avant de pénétrer dans le cœur; le coeur bat en 
même temps que l'esprit s'illumine. M. Vacherot ne veut môme pas 
que la métaphysique soit un ensemble de croyances raisonnèes^ un 
système d'idées vraisemblables en accord avec les lois de l'esprit et 
les données de la science. La croyance « est un oreiller mobile, qui 
u se dérobe incessamment à la tôte de qui veut s'y reposer ; » elle 
manque d'évidence, de rigueur et de précision; elle est, puis elle n'est 
plus, puis elle reparaît pour disparaître encore, et l'àme s'épuise à 
suivre les caprices de celte lueur incertaine. Nous voulons la vérité, 
la lumière qui ne s'éteint pas, qui, toujours pure, toujours égale à 
elle-même, nous fait une âme k sa ressemblance, limpide et sereine. 
Il n'y a pas de milieu entre savoir et ignorer : Tévidence ou l'autorité, 
la raison ou la toi, la science ou la théologie, il faut choisir. M. Va- 
cherot a tait son choix : il rejette la théologie. Ce mépris de la 
croyance raisonnable est un engagement peut-être téméraire, une 
prétention au moms hardie de nous éclairer des lumières d'une 
science incontestable et d'imposer la paix aux esprits, en leur pré- 
sentant la vérité dans son indiscutable évidence *. 

Le positivisme a tort, la métaphysique existe ; la théologie a tort, 
la métaphysique doit être une science; reste à interroger les philo- 
sophes contemporains, ceux qui n'ont pas désespéré de la raison. 
Voici leur réponse : « Les vérités sont trouvées, la vérité ne l'est 
pas : elle est perdue, éparpillée dans les divers systèmes, mêlée à 
des erreurs dont il faudrait la dégager. Nous prenons le nom d'éclec- 
tiques, nous nous sommes donné pour mission de réunir les rayons 
dispersés, de les rassembler en un faisceau unique, de reconstituer 
la lumière dans la pureté de son éclat véritable. — Mais, pour dis- 
cerner le vrai, il faut déjk le connaître; si vous le connaist^ez, k quoi 
bon le cherchery si vous ne le connaissez pas, comment le décou- 
vrir? — Le cercle vicieux n'est qu'apparent. Ce qui égare les philo- 



I. Tome 1, p. 103-110. 



38 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



sophes, c'est l'abus de la logique, c'est la volonté de tout expliq 
par un principe unique, de construire le monde avec les données 
d*une seule faculté, dont les habitudes d'esprit déterminent le choix. 
Les physiciens ramènent tout aux sens et sont matérialistes; les 
psychologues voient tout à travers la conscience et sont spiritua- 
listes; par besoin de déduire» les mathématiciens sont condamnés à 
ridéalisme. Mais Tunivers est plus grand que vos systèmes et fait 
éclater de toutes parts ces cadres artificiels. Les philosophes ont 
tort, les hommes ont raison. Le sens commun ne rejette rien ^ 
accepte toutes les affirmations des divers systèmes, la matière et 
l'Ame, le monde et Dieu, le lini et l'inûni; il écoute toutes ses facultés, 
n'ayant pas l'habitude d'en entendre une seule dans le silence de 
toutes les autres; il prend quelque chose de toutes les théories, il ne 
rejette aucune de leurs vérités fragmentaires, et de ces éléments il 
constitue une philosophie un peu va^^ue qu'on pourrait appeler la 
philosophie de Thumanité et qui, précisée, satisferait tout esprit, 
expliquerait toute réahté. Nous sommes les philosophes du sens 
commun, les interprètes de la raison universelle. » 

£t nous, nous demandons quels sont les titres du sens commun? 
Entre une erreur ancienne et une vérité nouvelle, a-t-il jamais 
hésité? De lautorilé théologique, nous voici tombés à une autorité 
nouvelle, celle du nombre, aveugle et irresponsable, inquiète des 
intérêts immédiats, capable de les discerner, indilTérente aux spécu- 
lations théoriques et désintéressées. La voix du peuple a remplacé 
la voix de Dieu ; toutes deux sont également dociles aux volontés de 
leurs interprètes. Le sens commun dit tout ce qu'on veut qu*il dise; 
on le tourne à son gré selon le côté des choses qu'on lui présente; 
sa complaisance égale sa naïveté ; on lui dicte ses réponses par la 
manière dont on l'interroge. S'il accepte toutes les idées, c^esl parce 
quMl ne recule devant aucune contradiction. Contradiction est 
mauvaise marque de vérité. Il ne suffit pas d'additionner les idées, 
il faut les concilier. Toute la question est de savoir si nos diverses 
facultés ne construisent pas des mondes irréductibles. Pour l'imagi- 
nation, tout est étendue; pour la conscience, tout est force; la raison 
anéantit la réahté phénoménale, ne laisse subsister que la substance 
infinie; h rêclectisme de montrer que le sens commun concilie ces- 
théories contradictoires, en restant fidèle aux lois de la logique *. 

M. Vacherot veut une science de l'absolu : la théologie lui offre 
les mystères de la révélation divine, Téclectisme les contradictions 
du sens commun. Autorité n'est pas science. Le présent nous laisse 



I 



« 



1, Tome l, p. 270-2y3. 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



29 



nos incerliludes; inlerropeons le passé. Inutile d'exposer la multi- 
lude lies systèmes; saisissons-les duns leur priDcipe. C'est uvec les 
données de ses facultés intuitives que l'esprit construit toutes ses 
théones; quelles sont ces données*? Les perceptions des sens les 
sentiments de la conscience, les intuitions de la raison. Donc trois 
espèces de matériaux, qui nécessitent trois grands types de cons- 
trudion, indéfiniment variés par les hypothèses du génie, par les 
caprices de l'imagination, par les préjugés de la pensée individuelle. 

Voici d'abord les matérialistes'. Les sens nous suffisent : avec 
l'étendue et le mouvement, nous faisons le monde. Le monde n*est 
qu'une immense cornue de matière agitée. De la nébuleuse, masse 
bomogène, roulant à travers l'espace dans le silence et la nuit, à ce 
monde du bruit, de la lumière, de la vie, de l'intelligence, il y a un 
abîme, si vous considérez les termes extrêmes : illusion d'optique 
qui s'explique par l'ignorance des intervalles lentement parcourus. 
La nature ressemble aux grands ambitieux, dont les étranges des- 
tinées paraissent impossibles à qui ne suit pas la progression lente 
mais continue de leurs succès envahissants- Le composé vient du 
simple, le meilleur du pire; l'inférieur est toujours la condition et la 
base du supérieur, le passé du présent, le présent de l'avenir. Tout se 
lient, tout s'enchaîne : des différences de degré, aucune différence 
de nature. Rien que la matière et le mouvement, avec ses lois pri- 
raordiales, attraction, répuision, qui brisent la nébuleuse, allument 
le soleil, lui mettent sa couronne mouvante de planètes; qui, domi- 
nant Tinvisible comme Timmense, agitant la masse homogène jus- 
qu'en ses dernières profondeurs, créent les corps simples, corabi- 
oenl ces corps, arrivent à l'organique, réussissent la cellule; c'est la 
vie; chimibtes infatigables, les lois continuent leur travail : elles com- 
binent encore, elles varient les ceHules, elles créent les divers tissus, 
elles organisent le système nerveux ; la conscience apparaît, et les 
roémes lois, combinant les sensations, créent la science, qui n'est 
que U face subjective des mouvements de la matière, traduits par 
les mouvements du cerveau. 

Viennent les spiritualistes. Un système ne vaut que ce que valent 
ses principes. L'étendue n'est qu'une abstraction géométrique; le 
vide ajouté à l'étendue, c'est l'inintelligible ajouté a l'illusoire; la 
force ajoutée à la matière, c'est encore rininteliigible^ puisque c'est 
ronion de Têlendu avec Tinétendu. Quelle est la loi qui doit faire 
■ortir le monde de ces abstractions'^ IL y a plus dans TelTet que dans 
la cause. Et pour nous imposer cette loi, négation des lois de la 



i. Tome I, p. 14019». 



30 REVUE PHILOSOPHÎQUE 

pensée, un argument qui n'est qu'une confusion : en fait, le supé-" 
rieur naît de ririlérieur. Oui, en fait, le supérieur a s>a condition dans 
l'inférieur, l'intelligence dans la vie, la vie dans les propriétés phy- 
siologiques des tissus; mais condition n^est pas cause, ce qui est 
nécessaire peut n'être pas sufûsanl. L'ôtre ne s'explique pas par ses 
éléments, mais par lo principe supérieur qui les domine et les orga- 
nise, par l'àme une, identique et forle, qui en soutient pour ainsi 
dire le fardeau. L'abstrait pour élément, la contradiction pour loi, 
voilà tout le matérialisme K 

Interrogeons la conscience *. Elle ne nous donne plus seulement 
rappîirence; avec elle, nous allons jusqu'à l'être que nous sommes, 
jusqu'à la réalité vivante, et comme nous ne sommes pas isolés de 
l'univers, comme nous sommes plongés en lui, pénétrés par lui, 
cette connaissance de nous-mêmes est une révélation de la nature 
des choses. Puisque tout est force, tout est spirituel, nous n'avons 
plus à résoudre le problème insoluble de Tunion de deux substances 
sans rapport; il y a des différences de degré, non des différences de 
nature, et la marche ascendante du monde vers la pensée n'est plus 
l'absurde génération du plus par le moins, de l'inétendu par l'étendu, 
de l'esprit par la matière. Ce sont les monades, forces semblables à 
celle dont nous prenons conscience en nous-niôme, qui par leurs 
combinaisons successives produisent l'infinie variété des phénomènes 
et des êtres : le monde inorganique, qui est l'effet le plus simple de 
leur union féconde; puis, par la poursuite du perpétuel effort qui 
résulte de leur nature essentiellement active, le monde organique et 
au-dessus de la vie la conscience, qui n'est que l'exaltation suprême 
de ces forces primitives multipliant leurs elTets par leur concours. 

Les idéalistes ne sont pas satisfaits. L'univers n'est pas une collec- 
tion de forces, e une multitude d'individus, rattachés entre eux on 
" ne sait comment ni pourquoi» sans lien intime de parenté, sans 
c racine commune, sans unité de tin, de moteur ni de substance. » 
Avec cet cparpillement d'individus s'agitant dans Vespace, comment 
expliquer que les êtres se pénètrent jusqu'à se confondre et que de 
cette fusion de tout ce qui est naisse l'unité du monde*? Par l'inter- 
vention d'un Dieu personnel * ! Mais la raison ne se contente pas de 
cette intervention d'un individu, imaginé sur le modèle de l'homme, 
sorte de roi absolu, très sage et très puissant, qui par une action 
mystérieuse fait tout ce qu'on ne peut exphquer sans lui. Pour 
rimauination , l'univers se brise en morceaux et s'émiette en un 



1. Tome II, p. 250-2C3. 

2. Tome I, p. 2(H-238. 

3. Tome 11, p. Stxi-'dUO. 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



31 



nombre infini d'éléments : la raison est aveuglée par celte pous- 
sière d'êtres : pour elle, toutes les divisions de l'espace et du temps 
s'évanouissent, il n'y a pas plus d*astres que d atomes, tout s'iden- 
tifie et s'unifie dans Tabsolu, dans l'être universel, dont la conti- 
nuité sans fin s'impose à la raison, malgré Tépouvante de l'imagina- 
tion saisie de vertige. L'univers n'est intelligible qu'à la condition de 
former ainsi un système logique, dont toutes les propositions en- 
chaînées lune à lautce trouvent leur unité dans un principe su prôme, 
que l'expérience ne peut révéler, parce qu'il la dépasse Infiniment, 
mais que la raison saisit par une intuition directe, parce qu'il est 
cette raison même. Si vous construisez l'universel d'individus isolés, 
vous n'expliquez ni l'individu ni le tout, vous n'arrivez qu'à un 
système ruineux , fait d'êtres distincts , dont l'égoïsme en révolte 
menace sans cesse de tout disperser; pour comprendre et le tout 
et rindividu, ne les séparez pas; le principe n'existe qu'avec et par 
ses conséquences; les conséquences ne sont rien sans le principe. 
L'idéalisme ne va pas toujours jusqu'au panthéisme, toujours il y 
tend. La nature etï)ieu s'impliquent logiquement comme les notions 
qui les représentent à la pensée; l'oeuvre de lesprit est de retrouver 
cette géométrie vivante dont les déductions sans fin remplissent 
Téternel et l'immense : la science est déductive et à priori^ ou elle 
n'est pas. L'intelligible en nous est devenu l'intelligence, et dans 
l'enchaînement de nos idées nous devons retrouver l'enchaînement 
des choses. Ordo et connexio idearum idem est ac ordo et connexio 
rtrum. Ainsi la science est dans l'esprit, la raison est la lumière 
qui l'y découvre, et l'effort dialectique est le mouvement par lequel 
celte lumière se projette sur toutes les parties de l'univers idéal, 
qui ne se distingue pas de l'univers réel V 

Ne sommes-nous pas enfin au terme du voyage? Pour aller à l'in- 
telligible, nous n'avons pas à sortir de nous-mêmes : il est en nous et 
nous sommes en lui; apprenons seulement à regarder et à supporter 
l'éclat de la pure lumière. L'idéalisme est la doctrine des grands 
esprits d'autrefois; tous en ont subi la séduction : Pyihagore, Platon, 
Plotin, dans Tantiquité; Descartes, Malebranche, Spinoza, dans les 
temps modernes. El l'on comprend la tentation : l'homme, faible et 
chélif, occupe dans Tespace et dans le temps un point imperceptible; 
il semble emprisonné dans l'étroit horizon qui limite son regard, il 
est d'une petitesse éblouissante, et voici qu'à regarder en lui, par 
je ne sais quel mirage, toutes limites ayant disparu, il découvre 
l'éternel et l'immense; voici que son esprit grandit en s'éclairant 



1. Tomel, p. 338-2f70. 



32 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



jusqu'à dépasser toute mesure, jusqu'à comprendre Tinfîni, l'univers 
entier en Dieu son principe. Certes la doctrine est séduisante, mais 
le Dieu que chaque philosophe prétend saisir immédiatement en 
lui-même est-il autre chose que la conscience de son propre génie? 
le monde qu'il déduit de ce principe créateur n'esl-il pas son chef- 
d'œuvre? La certitude qu'il atthbuë à son système n'est-elle pas la 
foi naïve d'un grand esprit qui s'admire? Les idéalistes prétendent 
tirer la science de la pensée; tout ce qu'ils peuvent découvrir par 
cette réflexion de la pensée sur elle-même, ce sont les lois de la 
pensée; mais ces lois s'appliquent aux phénomènes en général, elles 
ne révèlent pas les phénomènes particuliers ; elles sont les prin- 
cipes de la science, elles ne sont pas la science : erreur fondamen- 
tale qui condamne ce système à s'agiter dans le vide, à faire sortir 
péniblement d'une formule abstraite la réalité qu'elle ne contient 
qu'à la condition qu'on l'y introduise artificiellement. Les formules 
parlent à la volonté de celui qui les interroge et répondent selon 
Fétat de la science. C'est un fait que les idéalistes ne savent rien de 
la réalité que ce qu'en apprend l'expérience; qu'ils ne font jamais 
que résumer et coordonner les connaissances acquises et qu'ils res- 
semblent à ces prophètes des événements arrivés, qui trouvent les 
meilleures raisons pour établir qu ils étaient inévitables '. 

De toutes parts, nous échouons : tout système contient la contra- 
diction qui le tue; combiner les systèmes, c'est multiplier les contra- 
dictions. Mais rhisloire des erreurs passées ne décourage pas 
l'esprit, elle laisse Tespoir de réussir. Ce n'est donc pas dans l'his- 
toire, comme les positivistes, c'est dans l'esprit même qu'il faut 
attaquer la métaphysique. Les philosophes ne se tairont que quand 
on leur aura prouvé que leur impuissance n'est pas une défaillance 
du génie individuel, mais une loi radicale de Tesprit. Cette preuve 
est faite par la philosophie Gi*itique. La critique de l'esprit établit la 
possibilité de la science et Timpossibilité de la métaphysique ; du 
même coup elle justifie la science et marque ses limites. La science 
est possible : en tous les esprits se trouvent det principes auxquels 
doivent se soumettre les phénomènes pour devenir objets de ta 
pensée; la métaphysique est impossible : ces principes universels, 
nécessaires, n'apprennent rien par eux-mêmes, ils n'ont d'autre rôle 
que de coordonner les phénomènes, et ils donnent lieu à des anti- 
nomies insolubles dès qu'on prétend par eux atteindre la réalité que 
manifestent ces phénomènes. Les matérialistes veulent faire le 
monde avec l'étendue; retendue n'est rien qu'une forme de la sensi- 
bilité. Les spiritualisles croient découvrir en eux- mêmes une force 

1. Tomo II, p. 3U0 sq. 



G. SEAILLES. — THILOSOPHES CONTEMPORAINS 



33 



I 



une, idenlique, indépendante, et retrouver dans tout ce qui est des 
forces analogues; ils sont dupes d*une illusion subjective; ce n'est 
pas Tunité primitive de l'esprit qui t'ait Tunîté de la pensée, c^est 
l'unité des pensées coordonnées par !es catégories de l'entendement 
qui crée l'unité dérivée, saisie par La conscience du moi. Les idéalistes 
oublient que les lois de la pensée n'ont d'autre fonction que de faire 
la synthèse partielle des phénomènes et de pousser cette synthèse 
aussi lom qu'il est possible; ils veulent atteindre la réahlé, saisir 
dans leurs rapports le monde, l'àme et Dieu ; mais ils n'arrivent qu'à 
se contredire, et toujours entre eux et les objets inaccessibles qu'ils 
poursuivent se dresse robstacle infranchissable des anllnomies K 

Kanl semble l'avoir établi, les systèmes ne peuvent vivre que la 
vie éphémère des êtres monstrueux, leur germe de mort étant dans 
le principe qui les crée. L'homme ne se résigne pas; il y a en lui 
une âme métaphysique qui sans cesse se construit un nouveau corps 
de dogmes et de formules, {kme mobile, mais immortelle, qui ne peut 
ni s'enfermer dans une forme déiinitive, ni renoncer à vivre et pour 
vivre à se réaliser dans des conceptions particulières. Voici que 
larme avec laquelle on prétendait la tuer devient l'instrument dont 
elle se sert pour se créer un corps nouveau. Qui sait si la contra- 
diction n'est pas la vérité même et si elle ne peut se résoudre en 
une harmonie? Hegel est le disciple inattendu de Kant. Kant a fait 
l'esprit législateur des choses, mais il a supposé en dehors de l'esprit 
un monde mystérieux, une réalité impénétrable : hypothèse inutile, 
qui rendrait inintelligible renlente de Ea pensée et de l'univers, la 
soumission des phénomènes aux lois à priori de rinlellîtience. Son 
audace était encore une timidité. Il n'y a pas d'une part le monde, 
de Vautre l'esprit, d'une part le pliénomène, de Tautre le noumène; 
il n'y a que la pensée qui fait tout à la fois et la vérité et la réalité 
des choses. La pensée, c'est l'absolu, c'est tout ce qui est, tout ce 
qui peut être; ses principes et ses formes sont les lois nécessaires, 
universelles; sa marche dialectique est Thistoire des choses. Qu'on 
n'oppose pas les antinomies : les antinomies sont des vérités qui se 
heurtent, mais de leur choc jaillit une lumière qui éclaire la réalité 
jusqu'en ses dernières profondeurs. Au-dessus de la logique de l'en- 
tendement, que domine le principe de contradiction, il y a la logique 
de la raison, que domine le principe de l'identité absolue et dont 
l'oeuvre est de concilier les contraires dans une synthèse supérieure. 
L'entendement ne comprend pas que le fini et l'inflni, le relatif et 
l'absolu, l'individuel et l'universel soient substantiellement identiques 
sans se confondre; la raison le comprend, et elle prononce que la 

J. Tome I, p. 295^38. 

TOME IX. — 1880. 3 



s^ 



FEVUK PHILOSOPHIQUE 



distinclion n'exclut pas Tunité, ni la dilTérence l'idenlité. Ainsi, au 
moment où Kaut désespérait d'atteindre la réalité^ il y était plonf«é ; 
au moment où il croyait ruiner la métaphysique par ses antinomies, 
il en établissait les assises dé&nitives. La pensée est l'absolu; toute 
ré&litô est une détermination de la pensée; le réel se conlond avec 
rintetUgible , la logique avec la métaphysique, la dialectique de 
rintellipence rcnéchie avec Tenchalnement nécessaire des idées et 
des catégories dans la nature, le mouvement de la pensée consciente 
qui se développe en idées successives, toutes visibles à elles-mêmes, 
avec révolution de l'obscure pensée qui s'élève par reïlorl fécond 
de ses créations successives. Quand Thomuie se tourne vers lui- 
même, il n'est pas emprisonné dans les limites étroites d'une indivi- 
dualité fermée, il contemple l'universel et l'absolu; quand il analyse 
sa pensée, il n'y découvre pas je ne sais quelles formes vides, types 
généraux, abstractions stériles» squelettes banals de la réalité dé- 
pouillée, il étudie Tétro dans son essence et dans ses lois; et quand, 
obéissant k Timpulsion qui meut toute pensée, il suit la marche 
dialectique, qui par thèse, antithèse et synthèse, oppose et concihe les 
idées et les catégories en les enchaînant, de l'être abstrait identique 
au néant jusqu'à la réalité la plus concrète, il reproduit la logique 
mouvante qui travaille au plus profond des choses et conduit tout ce 
qui est par la voie sûre des déductions nécessaires. Est-ce à dire 
qu'il faille reprendre Tœuvre impossible de l'idéalisme? faire sortir 
de rormuU*s à priori le détail des phénomènes? Pourquoi mépriser 
Texpérience? La nature, c'est encore la pensée, et il faut la consulter, 
parce qu'elle vériQe la logique en la réalisant L'homme ne sort de 
Iui-mén)e que pour se retrouver dans les choses : c'est partout et 
toujours la lutte féconde où les termes ennemis se réconcilient dans 
nn terme supérieur qui les comprend sans les anéantir, paix pro- 
visoire d'où sort une guerre nouvelle jusqu'à la conciliation suprdme 
dans l'absolu ; c'est toujours la même logique progressive et asœa- 
dante qui éiève la nature de la matière à la vie et à la pensée, et qui 
dirige toutes les démarches de Taclivité humaine dans la religion. 
dans Tart, dans la philosophie, dans toutes ses expressions pratiques 
ou spéculatives. De cette union féconde de l'homme et de la nature 
natt la science, amour lieureux, où d'abord la distinction et les 
reseeroblances pressenties susoîtenl une curiosité sympathique, jus- 
qu'à ce que rameur, grandissant avec TinteUigenoe de l'être aùné, 
concilie toutes les contradictions apparentes et, en rêvélaal à l'esprit 
«m identité avee la nature, de plus en plus réveille à la conscienoe 
de sa divinité •. 
1. TomeUl» p. 1-Wt. 



4 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPÏIES CONTEMPORAINS 



35 



Sommes-nous au terme de nos efforts? ne pouvons-nous nous 
remettre avec confiance au puissant gt'^nie qui de la critique de Kant 
a (ait le point de départ d'une métaphysique nouvelle? Il a récon- 
cilié l'empirisme et l'idéalisme, les deux philosophies toujours 
opposées» toujours renaissanlfî.^; il a rappelé rhomme à l'étude de 
la réalité, il lui a ouvert l'univers visible, toute la nature, toute 
l'histoire, et il a donné tout son prix à ce monde mobile de phéno- 
mènes qui passent, en dégageant la logique intérieure, le progrès 
rationnel et nécessaire, que peuvent dissimuler aux esprits moins 
clairvoyants les cotnplicalions des faits qui s'entrecroisent. Peut- 
on s'arrêter à la dialectique hégélienne? est-il vrai qu'on ne puisse 
lui échapper? que tous ses termes et toutes ses catégories s'en- 
gendrent déductivement? et qu'elle s'impose avec Taulorité d'une 
démonstration irrésistible? On n'échappe pas à la déduction ordi- 
naire, mais cette déduction s'appuie sur le principe d'identité, et 
dans le principe général est contenue la vérité particulière qu'on en 
dégage : c'est en quelque sorte une logique d'appauvrissement. La 
logique de Hegel prétend enrichir Têtre de déterminations nouvelles, 
aller du moins au plus ; elle engendre, elle construit, mais elle n'est 
plus nécessaire. Plusieurs hommes, partant de principes donnés, 
pourront déduire les mômes conséquences par les procédés de la 
logique ordinaire; partant de l'être abstrait, il n'e^t pas deux esprits 
qui pourraient retrouver la dialectique hégélienne, les formules et 
leurs termes antithétiques, les catégories et leur enchaînement. Les 
lois, que Hegel croit déterminer à priori^ il les abstrait de la réalité; 
d'après ce qu'il sait du inonde, il imagine le plan de la nature, et ses 
raisonnements sont pleins d'invention et de génie. Aussi n'est-il pas 
an véritable empirique. Il aborde l'étude des faits avec des idées 
préconçues; il ne demande à l'observation que de vérifier des prin- 
cipes qu'il a tirés d'une expérience incoraplèle, et il impose à la 
nature et à l'histoire des formules abstraites qui n'ont de vérité que 
celle des faits qui les ont suggérées i. 

Exposer le système de M. Vacherot, sans tenir compte de ses 
antécédents historiques, ce serait étudier la plante après en avoir 
coupé les racines*. Toutes les théories du passé ont traversé son 



1.Tom>? m. p. 131-158. 

3. • Ces entretiens sont moins l'expo&é didactique d'iinfl riiMitrinn que Vhis- 
« toire d'une pensée qui a traversé t(tutes les coiiception.s, tous l«'8 systèmes 
*• décrits sticcessivemcnt pour se reposer dans une conclusion déllnitive. Je 
■ ne suis pos le seul qui ait passé par l'inévitable succession des syslèmes, 
•I par le matérialisme, par le spiritualisme, par l'idéalisme, par l'éclecLisme, 
« par la critique, avant d'arriver à une mélupliysique vraiment scientitique. » 
(la métaphyfBnjue ei la science. Préface.) 



36 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



esprit, toutes plus ou moins y ont laissé leur empreinte, et c'est ainsi 
que peu à peu, par l'effort pour concilier et comprendre, s*est 
organisée sa pensée. Quand Descartes cherche dans une philosophie 
nouvelle un fondement assez solide pour supporter tout rédifice des 
connaissances positives, il ne s'embarrasse pas de ce que les autres 
ont pensé avant lui, il cherche plus à oublier qu'à se souvenir, il 
ferme les Uvres et il médite, convaincu que la raison individuelle 
contient toute vérité el quM suffit de frapper juste pour Ten faire 
jaillir. Pour nous, nous avons vu toucher tant de doctrines et de consti- 
tutions qu'on avait proclamées définitives, qu'avant d'affirmer nous 
nous sentons pris d'hésitation, qu'avant d'oser penser nous ouvrons 
1 histoire et nous nous usons les yeux à chercher dans les systèmes 
qui ont vécu l'âme de vérité qui les a soutenus et le principe do 
mort qui les a tués. Il y a tant de manières de se tromper que plus 
d'un se sent pris d'effroi el se console par la science des erreurs 
commises de rignorance de la vérité. L'œuvre de M. Vacherot est 
Thistoire de sa pensée, le Discours de la méthode d'un esprit 
du xix* siècle qui a résisté au découragement et n'a pas succomLê 
fious le fardeau de l'histoire. Il a regardé autour de lui, il n'a pas été 
satisfait. Alors il s'est mis à l'œuvre et il a entrepris son grand 
voyage à la recherche de la vérité métaphysique. Il a traversé tous 
les systèmes, et il s'y est plus ou moins attardé ; il a connu le charme 
de se reposer dans une théorie, de ne se souvenir que de ce qui 
la confirme, d'oubher tout ce qui la contredit, de considérer ainsi le 
monde d'un point de vue d'où l'on croit tout embrasser, jusqu'à ce 
qu'un mouvement imprévu révèle des horizons nouveaux et force à 
monter plus haut pour embrasser davantage; il a connu les réveils 
douloureux devant Tévanouissement de ces mondes créés par un 
mirage de l'esprit qui réalise ses illusions. Son imagination s'est 
laissé tenter par le vide et les atomes, son entendement par le mé- 
canisme abstrait des mathématiciens. Le spiritualisme met l'homme 
en sympathie avec toute la nature, il s'est épris de cette doctrine 
dans la mythologie grecque, il en a admiré la fécondité dans Arisiote, 
la vertu pratique chez les Stoïciens ; il en a suivi la renaissance et 
les progrès dans Leibnis et les contemporains. Il n'a pas été insen- 
sible aux séductions de l'idéalisme, il en a connu l'ivresse orgueil- 
leuse; il s'est plu aux subtililés des écoles platoniciennes; il a aimé 
Descartes, très simple et très grand; Maleljrancho lui a dit des 
choses très hardies dans une langue charmante; longtemps il a cru 
qu'il s'en tiendrait à Spinoza et que la vérité était dans ses formules 
inflexibles; il a quitté lu France et la Hollande, il a passé en Alle- 
magne; il s'est arrêté devant la philosophie critique, il s'est demandé 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAIN! 



37 



la néf^alion n'était 



le 



'é 



repos, S! s être prouve son impuissance 
n'était pas une consolation; une voix inconnue parlait, il a été de ce 
côlô; Hegel lenlait un dernier effort vers l'absoiii, un dernier coup 
d'audace; il ne s'est arrêté qu'à cette suprême étape de Tesprit 
humain. Maintenant assis au bord du chemin, il songe. Tous ses 
souvenirs combattent; les systèmes se disputent son esprit et s^y 
bousculent. Volontiers les voyageurs qui ont trouvé autant de 
croyances sincères que d'erreurs possibles finissent par le doute et 
par l'ironie : sa curiosité satisfaite se tournera-t-elle en lassitude et 
en dégoût? S'il est las, Tépicurisme le lente : a L'homme n'a besoin 
d'idées que ce qu'il en faut pour vivre en accord avec la nature, en 
paix avec lui-môme et avec les autres, pour s'en aller le plus tran- 
quillement possible vers la mort, qui est la solution véritable, vers 
la mort très douce au pauvre esprit, fatigué de la stérile agitation des 
idées. >» Et s1l n'est pas brisé par celle longue marche à travers 
l'histoire, c'est la science qui l'invite et l'appelle, a Pourquoi épuiser 
tes forces à lutter contre un fanlùme que tu crées? n'es-tu pas pris 
de tristesse à voir les vains etTorls des plus grands esprits! Réveille- 
loi, la réalité est plus belle que ton rêve. L'univers n'est-il pas assez 
^ vaste, assez fécond? les objets manquent-ils h ton étude, des astres 
Hux atomes? Suivre les infinies métamorphoses du soleil ne vaut-il 
pas mieux que suivre les obscures conséquences d'une plus obscure 
abstraction, o Malgré tout, M. Vacherot ne renonce pas à son œuvre; 
il lui reste le courage d'oser et l'espérance de réussir. 



II 



On dit : Les erreurs des métaphysiciens condamnent la métaphy- 
sique ; la science des phénomènes et de leurs lois doit suffire à 
Fespnt qui ne peut allcindre les principes ni les causes. M. Vacherot 
maintient que les erreurs des autres ne doivent pas nous décourager, 
mais nous instruire, que supprimer un problème n'est pas le résoudre, 
el que le progrès des sciences positives ne doit pas avoir celte con- 
séquence d'amoindrir et d'humilier Tespril humain. Éviter les erreurs 
commises en s'élevant au point de vue supérieur qui domine les 
points de vue partiels, réconcilier la métaphysique avec la science, 
faire de l'idée l'expression du fait, montrer TinteUigible dans le réel, 
telle est l'œuvre à accomplir. Cette œuvre doit éiro l'œuvre philoso- 
phique du Xï\r siècle, du siècle de la science et de l'histoire. 
L'histoire préserve de l'erreur, la science donne la méthode et les 



38 REVUE PHILOSOPHIQUE 

éléments du système. Le but marqué, il reste à tracer la route qui y 
conduira et à l'atteindre. 

D'où viennent les erreurs des philosophes? De Tesprit systéma- 
tique qui refuse d'interroger toutes les facultés de Tintelligence et 
de tenir compte de tout ce qui est. Avant tout, consultons donc Tin- 
lellipence; pour savoir ce qu'elle peut, sachons ce qu'elle est; pour 
éviier la partialité, interrogeons toutes ses puissances. Efforçons-nous 
aussi de répondre aux exigences légitimes des savants. On reproche 
à la métaptiyâiquc d'être condamnée à l'impuissance, de poser des 
principes ruineux et de se lai^^ser séduire par la rigueur des déduc- 
tions. Donnons à la métaphysique la certitude en établissant ses 
principes par les procédés des savants. Ne demandons aucune con- 
cession; n'invoquons ni révélation mystérieuse, ni hypothèse vrai- 
semblable. L'expérience, rabàtraction, l'analyse et la synthèse sont 
les instruments de toute science, ne demandons rien de plus ; la 
métaphysique sera une science. Alors nous aurons vraiment satis- 
fait à Tesprit scientifique comme à Tesprit historique de notre temps. 
Concilier les divers systèmes en acceptant leur vérité relative, trouver 
et imposer les principes de cette conciliation par une méthode vrai- 
ment scientifique, telle est l'œuvre qu'entreprend M. Vacherot. 

Le monde et Tesprit sont en présence : comment le monde devient- 
il pensée dans lespril? Avant tout, l'homme connaît les objets indivi- 
duels, c'est l'œuvre de la perception; la science étudie les rapports 
de ces individus, découvre la stabilité des lois générales sous la mo- 
bilité des phénomènes, c'est Tœuvre de l'entendement; la méta- 
physique va plus loin, elle cherche les principes universels qui domi- 
nent toutes les existences particulières et en composent la vie de 
TËlre unique, dont tout ce qui est manifeste la puissance infinie, c'est 
l'œuvre de la raison. Si chacune de ces facultés a des droits égaux 
à notre confiance, la métaphysique est aus&i légitime que la science. 

Etudions d'abord la perception sous ses deux formes : la con- 
science et la perception extérieure, a La conscience n'est pas la 
simple connaissance des modifications et des actes du moi; c'est le 
sentiment immédiat et direct du moi lui-même, de ses forces, de ses 
pouvoirs, de ses facultés, de ses aspirations, de tout son être enfin. > 
Il ne faut pas confondre l'observation intime et la conscience; la 
première ne révèle que les phénomènes de la vie intérieure, la se- 
conde atteint félre lui-même, le moi a qui se sent tel qu'il est, qui 
se sent tout ce qu'il est, c'est-à-dire une force une, active, libre, 
rien de plus^ rien de moins. » Les données de la conscience, quand 
on éUminc tout ce qui ne lui appartient pas en propre, se résument 
dans ces quelques attributs du moL 



Q. SÉÂILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



39 



^ 



I 



^ 



ns à la perception externe. Le sens comnoun n'hésite pas à 
faire de toutes les sensations des réalités, à ineltre la chaleur dans 
le feu, rôdeur dans la rose. L'analyse et la critique rectifient le sens 
commun. Dans la perception, il y a un élément purement affectif, la 
sensation, simple modification du moi relative h notre manière de 
sentir, et un travail de l'esprit qui coordonne les éléments aiTectifs- 
Prenez la sensation qu'il vous plaira, celle de l'étendue par exemple, 
qui a paru souvent une intuition directe de la réalité matérielle. 
a La ^en^ation de solidité en fournit la matière, c'est-à-dire les pointa 
résistants ; la synthèse de Tesprit y met la forme en en faisant un 
tout continu, u La science confirme ces conclusions de la prjycho- 
nd elle ramène les forces physiques, son, lumière, chaleur, 
rmes diverses du mouvement. La durée est aux événements 
internes ce que l'espace est aux objets extérieurs : ici encore, nous 
trouvons des éléments affectifs et un travail de Tesprit qui les em- 
brasse et les coordonne. Des sensations de la vue, du tact, dont 
raction synthétique de l'esprit forme le concept d'étendue; des états 
intérieurs qu'un travail analogue de la pensée unit dans la durée : 
telle est la matière de la connaissance. Dès lors, ne sommes-nous pas 
enfermés en nous-mêmes ? Les matériaux do notre science sont des 
aCTeclions sans rapport avec la réalité, dont le travail de l'esprit 
semble nous éloigner encore. Comment dans ce monde inLérieiu* 
retrouver le monde réel? L'esprit agit sur les données de» sens, mais 
il agit en esclave et non en maître; il obéit aux indications de la 
nature et ne peut rien sur le rapport et Tordre des éléments qu*il 
coordonne. Les formes des corps ne changent pas ù. notre gré; la 
succession des phénomènes ne peut être intervertie par notre fan- 
taisie; rimaginalLon dessine sur le modèle que la nature lui impose. 
Si l'esprit n'était qu'un miroir, il ne resterait qu'une poussière de 
sensations; si l'esprit créait l'ordre des éléments, il serait en présence 
d'un monde fictif; le travail synthétique par lequel il arrive aux con- 
cepts de l'espace et du temps répond aux relations objectives des 
éléments et des faits. L'espace et le temps ne sont ni des étres^ ni de 
simples formes de l'esprit ; ils expriment quelque chose d'objectif, 
les rapports réels de coexistence et de succession. Ainsi l'esprit 
paraissait tout faire, et il se trouve qu'il se borne à retrouver Tordre 
déjà réalisé par la nature; il agit, il ne crée pas. Les sensations sont 
des mots qui n'ont de valeur et de sens que pour nous; la nature 
parle une langue qui se transforme en passant par le cerveau da 
Tbomme; mais ces mots gardent leur rapport réciproque, la plirase 
n'est pas altérée, et la traduction reste exacte K 

1. Tome U, p. l-i6, p. 11^156. 



40 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



La perception consiste à saisir dans la mulliplicil*'^ des sensations 
toutes sul>jeclives Tordre objectif selon lequel elles apparaissent dans 
l'espace et dans le temps; de même, l'œuvre de l'entendement est de 
discerner dans la réalité ce qu'elle a d'intelligible, de découvrir par 
l'abstraction les idées que la nature réalise dans toutes ses œuvres 
Ce qui dislingue la notion de la perception c'est qu'elle est intelli- 
gible, c'est qu'elle peut être définie, parce qu'elle répond à un type- 
Ici le langage de M. Vacherot manque parfois de clarté. On dirai! 
qu'il éprouve quelque hésitation k se décider, et on voit se marquer 
son désir de concilier les théories contraires et de ne laisser échapper 
aucune vérité! 11 parle d'abord comme un idéaliste. <* Bien loin que 
la notion ne soit qu'une perception abstraite et généralisée, dit-il, 
c'est par son rapport au concept à priori que toute perception de- 
vient notion '. » Mais, quand il arrive à faire la part de l'expérience 
dans la notion, il se retourne vers l'empirisme et se souvient qu'il ne 
doit se servir que des procédés de la science : « La part rigoureuse 
de rentcndement dans la notion, c'est la synthèse des données em- 
piriques, laquelle a besoin de matériaux pour se former*. » — « La syn- 
thèse, rien de moins, rien de plus, tel est l'unique à priori de la no- 
lion ^. » Dégagée de ses incertitudes, la théorie est assez claire. Etant 
donné le monde, l'esprit élimine les accidents, dégage par abstrac- 
tion ce qu'il y a d'intelligible; Fanalyse discerne dans l'expérience 
les éléments de l'idée; la synthèse coordonne ces éléments et en 
constitue l'idée, qu'expriment les faits. Prenez la notion de sub- 
stance; l'analyse donne les états successifs de l'ôlre, la synthèse 
l'unité de ces états successifs dans ia notion de substance qui se 
ramène à celle de puissance et de virtualité. L'esprit est donc une 
puissance de découvrir dans les choses les éléments intelligibles et 
de grouper ces éléments dans l'unité de la notion. L'esprit est une ac- 
tivité dont l'unité est la loi. La perception, en saisissant les rapports 
des sensations, y met une première unité, déjà les ordonne dans l'es- 
pace et dans le temps; l'entendement poursuit cette œuvre et résume 
ce que les perceptions ont de général et d'immuable des les notions 
de quantité, de qualité, de substance, de genre et d'espèce, de loi, 

1. T. Il, p. 38 et 20 : « La nolion lie loi n^est pas réduite à un simple rap- 
M port do succËB&ion ou de cuncomitarice, doiU l'e:tpérience, aidée de l'in- 
H ducUon, nous aurait révélé la constance et l'uniforiiiUé. Elle implique un 
•t autre concept sans lequel linductioti ne serait pas possible, savoir le con- 
•• cepL de l'ordre, en vertu duquel l'esprit suppose à priori une certaine 
" dépendance, une certaine connexion entre les phénomènes. que l'expérience 
•4 vient ensuite contirmer. > M, Vacherot ne âenible-t-il pas ici reconnaître 
l'idée innée de l'ordre comme loi universelle de la nature et de Tcsprit. 

2. P. U. 

a. p. M. ■ 



G. SE AILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



41 



de cause et de fin. Ici encore, l'esprit agit, il ne crée point; il dé- 
couvre les principes qui se dissimulent, et il démêle !es grandes lignes 
que suit la nature dans toutes ses œuvres, comme Tceil retrouve des 
formes géomélriiiues dans les objets que l'éloignement simplifie. Ce 
que dit M. Vacherot de ce qu'il y a de subjectif et d'objectif dans la 
notion achève d'éclaircir sa pensée; les notions sont subjectives, 
parce qu'elles sont abstraites, parce qu'elles n'existent pas à litre de 
notions dans la nature; la quantité n*exiE;te pas, ni la substance» ni 
la qualité, ni la cause, ni la loi; est-ce à dire que le nominalisme 
triomphe? Non. Les catégories sont des idées, que tout ce qui est 
manifeste, et h ce titre sont plus réelles que les phénomènes pas- 
sagers. La notion, c'est ce qui ne passe pas, ce qui existe toujours 
sans éiro toiijoui's aperçu; c'est la science, c'est l'idée de la nature, 
devenue consciente d'elle-même dans l'esprit humain. Jusqu'ici, 
M- Vacherot, fidèle à son principe, ne demande rien aux savants 
^qu'ils ne puissent accorder. L'esprit ne sort pas de la réalité, il la 
reproduit et il l'exprime, en en dégageant ta pensée : il ressemble à 
un architecte qui, chargé de retrouver le plan d'un édifice construit. 
en démêlerait les intentions et en reconstituerait le dessin dans son 
ordonnance et sa simplicité primitives '. 

Il sendile plus difficile de ramener h l'analyse les principes uni- 
versels de la raison, les idées du parfait, de l'infini, tout ce qui, dé- 
passant raxpérience, ne semble pas pouvoir y être contenu ni par 
suite en être dégagé. Il y va du sort de la métaphysique. Sera-l-elle 
une science? Forcera-t-elle l'assentiment des savants? Si la raison 
est une faculté mystérieuse qui ne puisse qu'affirmer sans donner 
ses preuves, la métaphysique est condamnée au vraisemblable, à 
Tinceriitude des inspirations individuelles; chaque philosophe est un 
prophète à qui la voix de Dieu dicte des oracles contradictoires. Mais 
si la raison peut poser un principe incontesté et de ce principe, sans 
autre procédéque l'analyse, déduire avec les axiomes, fondements de 
toute science, les idées de l'infini et du parfait, elle est une faculté 
scientifique du même litre que l'entendement. 

On attribue d'abord à la raison des jugements universels et néces- 
saires, révélations primitives de Vinlelligence, irréductibles à l'analyse. 
M. Vacherot nie l'existence de ces prétendus jugements synthétiques 
à priori, qui tous pourraient être ramenés à l'analyse. Pour les 
axiomes mathématiques, nul ne le conteste; ils ne sont que des appli- 
cations diverses du principe d'identité; qui dit tout dit plus grand 
que la partie; l'attribut répète le sujet. N'en est-iî pas de môme de 



1, Tome II, p. 18-59, p. 150.179, 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

tous ic3 axiomes? Tout mode sup(>ose une substance, tout elTel un© 
cause, tout moyen une fin. Ici encore, l'attribut n'est qu'une abstrac- 
tion du sujet. Vous ne pouvez définir le mode que par la substance, 
la substance que par le mode; qui dit efTet dit cause, qui dit moyen 
dit fin ; autant de propositions taulologiques. Nous n'avons donc pas 
lieu d'être surpris que !es axiomes soient, à jtrioriy nécessaires, évi- 
dents par eux-mômes, puisqu'ils ne sont que les applications plus 
ou moins déguisées du principe d'identité, que nul savant ne songe 
àuier. 

Mais nous ne posons pas seulement des jugements universels f?t 
nécessaires, nous nous élevons aux idées du parfait et de Tinfini : 
n'est-ce pas dire que par une grâce d'en haut nous nous dépassons 
nous-mêmes et tout ce qui est, que par une envolée mystérieuse 
nous pénétrons dans le monde des intelligibles pour nous reposer 
enfin dans la contemplation de l'absolu. M.»Vacherot veut remplacer^ 
le mystère par la science, et pour cela, parlant d'un principe accordé,' 
créer les idées du parfait et de Tiaûni par l'analyse. Le pomt de 
départ est un fait. « Nulle réalité, pensée ou imaginée, n'épuise l'ac- 
tivité de ma pensée franchis.^nt la série des temps, des espaces, des 
nombres, Téchelle des qualités, le système des relations^ la succes- 
sion des modes de l'existence. Cette nécessité logique est une loi 
positive de la pensée, loi universelle et constante, à laquelle obéit 
toujours et partput l'esprit humain. > De cette loi que le savant ne 
peut nier, parce qu'il la constate en lui-même, et de l'abstraction qu'il 
emploie sans cesse, nous allons voir sortir toutes les conceptions de 
la raison. L'étendue est infinie, voilà un jugement nécessaire, où 
entre l'idée d'infini : comment se forme-l-ii? 11 ne s'agit pas ici de 
l'étendue concrète, il n'y a pas de corps qui ne soit limité. Mais 
prenez félendue abstraite, dont toutes les parties sont conçues 
comme parfaitement homogènes; l'esprit, en vertu de sa loi, devra 
toujours concevoir une autre étendue au delà de l'étendue limitée et 
circonscrite qui fait fobjet de sa représentation. « Vous voyc^! donc 
sortir tout natureUement la conception de finlini d'une simple ab- 
straction, c'est-à-dire de l'analyse, n Dans la catégorie de fexistencse, 
tout être concret, individuel est contingent; mais dépouillez f être de 
toutes ses propriétés, de manière à le réduire à labstracLiou vide de 
rÉire, en vertu de la loi de la raison, il devient nécessaire, inûni, 
universel, absolu. Il est nécessaire, parce que la négation de l'être, le 
néant, est inintelhgible; il est infini, parce qu'au delà d'un être limité 
f esprit est forcé de concevoir encore et toujours l'être; il est uni- 
versel, parce que fétre comme tel ne laisse rien en dehors de lui; il 
est absolu, parce qu'il n'y a rien qu'il ne soit et dont il puisse dô- 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



43 



pendre. Dans Tordre de la qualité, le même procédé conduit au même 
résultat. Tout être individuel est imparfait, parce qu'il réalise une 
perfection déterminée à Texclusion de toutes les autres. Mais prenez 
rÈlre abstnût, la raison, en vertu de sa loi constitutive, dépasse tous 
les types réalisés, comme elle a dépassé toutes les quantités assigna- 
bles, et arrive par l'extension indéfinie de la qualité à l'idée de per- 
fection, à laquelle ne résiste pas l'être abstrait, (pii n*est pariait que 
parce qu'il n^est rien de déterminé. Ainsi il n'y a dans tout ce travail 
nen de mystérieux; une loi de l'esprit qui ne permet à la pensée de 
s'arrêter dans aucune catégorie, une abstraction qui permet h cette 
loi de s'exercer sans trouver dans une réalité déterminée et néces- 
sairement unie une contradiction insoluble : voilà tout le mystère i. 

Quelle est la valeur objective des idées de la raison? Les notions 
de l'entendement ont toujours leurs homonymes dans la réalité dont 
elles sont extraites; en même temps que les nôtres, elles sont les 
idées de la nature, nous les dégageons, nous les déûnissons, nous 
ne les créons pas. En est-il de même des idées du parfait, de l'infini? 
et pouvons-nous trouver une réalité qui leur corresponde? La méta- 
physique le plus souvent imagine un être en soi, abstraction faite de 
toute quantité, de toute qualité, de toute relation, un Dieu sans 
inonde, « relégué sur le trône d'une éternité silencieuse et vide; » 
mais comment se représenter cet être qui a pour caractère d'ôlre en 
dehors de toutes les lois de l'exiàlence. La raison ne nous révèle ni 
re nous impose cet être inintelligible qui contredit toutes les con- 
ditions de l'être. La raison nous impose la nécessité logique de con- 
cevoir VÈtre encore et toujours, au delà de toutes les formes que 
l'expérience nous montre et que Timaginalion peut nous représenter. 
Puisque nous ne pouvons concevoir un certain être, indépendant des 
êtres réels, qui réponde à cette loi de la pensée, sans tomber dans 
rinîntelligible, et puisque nous ne pouvons échapper à cette loi de 
l'intelligence sans renoncer à Tintelligence même, il reste que cette 
conception s'applique non à tel être, à tel système d'êtres, mais à la 
totalité inliniedes êtres qui remplissent Tunivers. La déduction est 
très simple; on ne peut nier l'Être, le limiter ni dans l'espace ni 
dans le temps; cette loi de l'esprit reconnue, et il faut bien la recon- 
naître, puisqu'elle s'impose, le monde apparaît comme TÉlre infini, 
universel, absolu, nécessaire dont les manifestations reniplissent 
rétemel et Tiramense. L'Être infini existe : c'est le monde. 

Pouvons-nous trouver de môme une existence réelle qui réponde 
à ridée de perfection? Les théologiens n'hésitent pas, et ils vont jus- 



1. Tome llr p. 52-118. 



u 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



qu'à prétendre avec Descaries que l'idée seule du parfait pose son 
existence. Si nous pensons le parfait, dit-on, le parfait existe; dans 
quelle mesure pensons-nous le parfait? peut-il exister? La perfec- 
tion relative est une idée claire. Des données de rexpérience, Ten- 
tendemeut dégage certains types qui n'existent dans toute leur pu- 
reté que comme idée, mais que la nature semble s'étro proposés pour 
modèles de ses créations, o Autant de types, autant de perfections 
dilTérentes : » il y a la perfection de Thomme, de Tanimaî, de la plante, 
qu'aucun homme, qu aucun animal, qu'aucune plante ne réalise 
entièrement. Le caractère propre de la perfection, c'est donc de ne 
pas exister, puisqu'elle n'est qu'un type, qu'un idéal, dégagé par le 
travail de la pensée. L'idée de la perfection absolue vient de la né- 
cessité logique qui ne permet pas plus à l'esprit de s'arrêter dans la 
catégorie de la qualité que dans la catégorie de la quantité ; à ce titre, 
elle est une conception nécessaire ; mais^ comme il y a « autant de 
perfeclions que de types n, elle est sans objet définissable, et, dès 
qu'on la réalise^ elle se résout en une synthèse de qualités contra- 
dictoires, L'Être n'est pas parfait : telle est la conclusion qui s'impose; 
mais fl il est infini en puissance, en fécondité, en beauté, en bonté, 
puisque rien ne borne sa force créatrice et sa vertu bienfaisante. 
Seuiement cette ijifiiiilé ne réside que dans la faculté, la substance 
même de TÉtre universel; elle ne se retrouve dans aucune de ses 
œuvres, dans aucun de ses modes, dont le caractère est d'être essen- 
lielletucnt (ini. En un mot, pour emprunter la formule si exacte 
d'Aristote, l'infini existe en puissance, non en acte. L'infinité en 
acte serait la perfection, laquelle répugne précisément à tout ce qui 
est réalité et non idée pure. » Nous pouvons maintenant marquer 
le rôle de la raison : elle a pour fonction, comme reniendement, la 
synthèse des éléments fournis par l'expérience. Si nous élevons au- 
dessus du monde un Etre parfait, infini, Dieu sans rapport au monde, 
nous réalisons des abstractions, nous tombons dans les contradic- 
tions de la vieille métaphysique : la perfection sans type définis- 
sable, rimmensilé sans étendue, la vie sans mouvement, la pensée 
sans succession; mais si nous appliquons les idées rationnelles à 
l'univers, considéré dans la totalité de ses phénomènes, elles retrou- 
vent tout leur sens; elles ont un objet qui ne peut être déterminé, 
représenté, connu, mais qui est définissable et intelligible, qui peut 
être conçu; cet objet c'est le Tout, c'est la Vie universelle; elles 
sont l'unité de tout ce qui est, comme les notions de rentendemeul 
sont l'unité des individus et des phénomènes ^ 



1. Tome II, p. no-îit. 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPOUAINS 45 

Par sa théorie de rinlellit^ence, M. VacUerot veut donner salisfac- 
tion tout U la l'ois à Tesprit scicntiûquc et à l'esprit historique du 
XIX* siècle, concilier les divers systèmes philosophiques et ne rien 
affirmer qui ne soit établi par les procédés rigoureux de la science. 
Voyons d abord comment cette théorie explique Torigine des divers 
systèmes et comprend les vérités relatives sur lesquelles ils so fon- 
dent. 

Le sensualisme a tort quand il ne voit dans l'esprit qu'un miroir 
où. les objets se rélléchissent^ une sorte de capacité vide que les 
phénomènes rempli^ssent; il a raison quand il recomniande l'ob- 
servation, Texpérience et l'analyse, quand il ordonne de chercher le 
vrai dans la réalité qui le contient; la philosophie critique a tort 
quand elle ne voit dans les principes de la connaissance que des 
formes vides sans aucune réalité objective; elle a raison quand elle 
fait sa part à l'activité de l'esprit, quand elle montre dans funité la 
loi qui domine cette activité, la loi dont tous les principes de l'enten- 
dement et de la raison ne sont que des corollaires. Le matérialisme 
fait de retendue l'unique réalité, mais retendue n'est que la condi- 
Uon première de toute reprôsenlalion de la réalité sensible, elle n'ex- 
prime que les rapports de coexistence, elle n'est qu'une abstraction; 
Dous savons ce qui condamne le malcrialisme ; nous savons aussi ce 
qui le lait naître ; rien n'existe dans la nature pour l'esprit que ce 
qui a été d'abord représenté par l'imagination; la catégorie de l'es- 
pace précède et accompagne toutes les autres catégories ; on prend 
la condition de la représentation des phénomènes pour la condition 
de leur existence. Le spiritualisme par sa théorie des monades, dont 
il trouve le type dans la conscience individuelle, méconnaît l'unité 
de la vie universelle, dissout le monde en une poussière d'êtres ; nous 
le combattons ; il affirme la connaissance réfléchie de l'espnt par 
Tesprit qui se sent tel qu'il est, tout ce qu'il est, une force une, active 
ei libre; il réduit l'Être à la force mous sommes avec lui. L'idéalisme 
d'un petit nombre d'idées innées veut tirer la philosophie tout 
entière, construire le monde à priori ; on lui oppose que les vérités 
transcendantes sont immanentes, que les idées n'existent que dans 
les choses en lesquelles elles sont réalisées, a que la science se fait 
avec l'eâpril. qu'elle ne se fait pas de l'esprit, » que c'est du réel 
qu'il faut dégager l'intelhgible ; on affirme avec lui que les idées sont 
les vrais principes des choses, l'unique objet de la science, qui con- 
siste à découvrir dans ce qui est ce qui doit être. Ainsi M. Vacherot 
prétend, en supprimant les systèmes, concentrer dans le sien l ame 
de vérité qui les a fait naître, qui les fait vivre encore et qui tou- 
jours menace de les ressusciter. 



46 REVUE PHILOSOPHIQUE 

La théorie est faite aussi bien pour plaire aux savants et forcer leuF 
adhésion. M. Vacherol leur dit : « Vous ne contestez pas le principe 
d'identité, vous faites un usage constant de l'analyse et de l'abslrac- 
tion, je n'ai besoin de rien de plus pour construire la métaphysi- 
que. » Etant donné le monde, il s'agit d'en faire sortir le vrai; le 
problème de la philosophie n*est pas didèrenl du problème de la 
bcience. C'est en observant ce qui est que la perception saisit les 
rapports de coexistence qui consliluenl l'espace, les rapports de suc- 
cession qui constituent la durée; c'est par ^analyse de La réalité que 
l'entendement dégage les notions qui font les choses intelligibles ; 
la raison ne nous fait pas sortir du monde, elle nous y laisse ; son 
œuvre n'est pas de nous révéler un être surnaturel, de nous faire 
penser en dehors de toutes les conditions de la pensée ; elle nous 
donne un cadre qui nous permet la synthèse universelle des phéno- 
mènes, mais c'est a l'expérience de remplir ce cadre : a à elle seule 
il appartient de donner la connaissance précise des choses et des 
êtres auxquels s'appliquent nos conceptions métaphysiques. » C'est 
cette inquiétude de concilier la métaphysique et la science qui do* 
mine toute la théorie de rinlclligence de M. Vacherot. La science 
des savants est tout entière dans les faits, dans les lois, dans le 
monde dont il fuut l'extraire; la science des philosophes n*est pas 
hors du monde, elle doit s'y enfermer, mais après l'avoir fait infmi. 
De cette volonté de tout expliquer par l'expérience et rabstraction 
résultent la négation du Dieu personnel, la négation de l'Ltre parfait, 
et la réalisation de kintini dans l'univers. Que la totalité des êtres 
réalise l'intini, il n'y a rien là qui nous fasse sortir de Vexpérience et 
nous contraigne d'en appeler à une faculté mystérieuse sans rapport 
avec les procédés scientifiques. Mais si au parfait et à l'intini répond 
un Dieu personnel, distinct du monde, nous ne pouvons l'alt-nadre 
que par un saut brusque hors U réalité phénoménale : le surnaturel 
n'est pas dans lu nature. De môme, le parfait ne peut être qu'une loi 
de l'esprit, puisqu'il n'y a aucun être qui corresponde à l'idéal de la 
pensée et qu'on ne saurait abstraire le purfait d'un monde qui ne 
donne que l'imparfait. 

G. SÉAILLES, 

(La fin prodiainemeni,) 



I 



LES PROBLÈMES DE L'EDUC4TI0N 



Stuart Millf dans le remarquable essai sur la Logique des sciences 
traies qui sert de conclusion à son Système de logique^ s'est attacLié 
montrer que, si l'art dépend de la science dans la délenninalion 
des moyens propres à atteindre la fin qu'il se propose, la détermina- 
tion de cette fin appartient exclusivement à l'art lui-môme et foroae 
son domaine particulier. II réclame dune rétablissement d'une phi- 
losophie première de l'art qui détermine, selon ses expressions, a si 
la fin spéciale de chaque art particulier est digne et désirable, et 
quel rang elle occupe dans la hiérarchie des choses désirables. » 11 
donne à cet art suprême le nom de léléologie ou de théorie des 
fins, et il déclare qu'aucune théorie scientifique, si parfaite qu'elle 
soit, ne peut la remplacer. Un écrivain qui traite de la morale et de 
la politique a besoin à chaque pas d'invoquer les principes généraux 
de ta télèolûgie, et l'exposé le plus scrupuleux et le mieux digéré des 
lois des phénomènes mentais ou sociaux et des rapports de causalité 
qui les unissent ne sera d'aucune utilité pour l'art de la vie ou de la 
société, si les fins que doit poursuivre cet art sont abandonnées aux 
vagues suggestions de Vintelleclus sihî permissus ou prises pour 
accordées sans analyse ou sans discudsion. 

A la morale, à la prudence ou politique et k Testhétique, qui sont, 
d'après lui, les trois branches de ce grand art do la vie, Stuart Mill 
aurait pu sans doute joindre la pédagogie ou l'art de l'éducaliou. 
Elle aussi exige impérieusenient, pour se constituer, pour se définir 
même, l'examen et la solution préalables de ce problème fonda- 
mental. Quelle est la fin propre de léducation, et comment se 
suburdonne-t-elle îi la lin générale et suprême de la vie humaine? 

Tant qu'on n'aura point nettement établi et délimité le but final 
de l'art pédagogique, û sera donc impossible d'asseoir sur des bases 
solides une théorie philosophique de réducalion. Cette question pré- 
jodîcielle doit être examinée et résolue avant qu'on aborde l'étude 
des facultés intellectuelles et morales de Thomme et des lois psycho- 
logiques qui président à leur développement naturel; îi plus forte 

i. O. Compnrrê. Hùtnire critique des doetiines de Vêdueation e» France 
depuU le xvi* êiècte. 2 vol. iu-8', Hachette. 



48 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



raison doit-elle précéder la question des procédés et des méthodes 
qui permettront d'utiliser ces lois pour le succès de l'éducaiian elle- 
même. Il est trop clair que les moyens à employer varient nécessai- 
rement avec les tins qu'on se propose, et que les propriétés laôines 
du sujet sur lequel l'art doit agir changent complètement d'aspect 
pour le praticien selon la nature du but auquel il prétend les 
ajuster. 

Ne s'ensuit-il pas que, pour apprécier les différents systèmes péda- 
gogiques à leur juste valeur , la première et la plus indispensable 
condition est une connaissance claire et précise du véritable but de 
l'éducation? Sans elle, en elTet, quel autre critérium resterait que 
le critérium empirique et variable de refficacité 'î « Que la fin visée 
par l'éducateur fiU bonne ou mauvaise, toujours est-il qu'il Ta 
atteinte; les moyens du moins étaieuLbons, si la fin ne l'était pas. » 
Voilà, ce semble, à quelle sorte de jugements serait réduite la critique 
des systèmes pédagogiques, sans la lumière supérieure des prin- 
cipes. Et, sans doute, c'est une qualité nécessaire des moyens que 
d'être efficaces ; mais c'est tant pis, quand la fm à laquelle ils con- 
duisent n'est pas désirable ou ne peut être atteinte qu'au détriment 
d'une fin plus désirable encore. En pédagogie, non plus qu'en mo- 
rale et en politique, le succès n'est pas une justification suffisante; 
et d'ailleurs ce critérium même ferait nécessairement défaut à toutes 
les théories qui n'auraient pu être mises à Tépreuve de la pratique. 
Elles échapperaient donc ù toute appréciation, à moins qu'on ne les 
taxât d'utopies, irréalisables, par cela seul quelles n'auraient jamais 
été réalisées. 

11 s'en faut malheureusement de beaucoup que les penseurs soient 
d'accord pour définir de la même manière le but de l'éducation ; et 
les traces de cette divergence d'opinion ne sont que trop visibles 
dans l'ouvrage si consciencieux et si « suggestif » que M.Compayré a 
consacré à l'hisloiie critujue des doctrines de l'éducation en France. 
Peut-être même l'auteur n'a-t-il pas assez compris, à notre gré, 
l'importance capitale de cette partie de son sujet. Préoccupé avec 
raison de la dépendance nécessaire qui unit la pédagogie à la psycho- 
logie, il n'a pas été frappé au même degré de la subordination plus 
étroite encore qui la rattache à la morale ou pour mieux dire à cette 
philosophie première de l'art que Stuart Mill appelle téléologie. Une 
pose même pas le problème du but de l'éducation dans sa préface, 
et c'est seulement dans sa conclusion, après avoir énuméré » quel- 
ques-unes des données essentielles que la psychologie fournit dès 
maintenant à la pédagogie, » qu'il dresse un tableau des diverses 
formes d'activité qui constituent la vie, ou, en d'autres termes, « des 



BOIRÂC. — LES PaoULÈMES DE L'ÉDUCATION 



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catégories d'actions auxquelles l'éducation doit préparer l'homme, 
pour que Thomme soit à la fois parfait et heureux autant qu'il peut 
Tétre. 6 Or, sans examiner si ce tableau est complet, ni s'il ne con- 
tient pas des éléments auxquels l'éducation proprement dite n'a pas 
nécessairement rapport, ni en vertu de quel principe les différentes 
parties qui le composent ont été rangées dans un ordre plulôl que 
lânsun autre, il est bien permis de douter que, dans le cours môme 

son ouvrage, l'auteur se soit reporté par la pensée à ce tableau, 
pour apprécier la valeur relative des théories ou des systèmes dont 
il faisait l'exposition et la critique. Si l'éducation a en elTet le but 
qu'il lui assit;ne, elle doit sans doute faire une large part à la culture 
intellectuelle et morale =i dont les lettres et les sciences, ainsi que la 
religion, seront l'instrament » ; mais, avant tout, elle doit apprendre 
.M'hommeàse conserver lui-même, et par conséquent faire une non 
xuoins large partàréiude utilitaire de la physiologie, de l'hygiène, de 
réconomie domestique ou sociale, et des sciences positives, dont 
Vindustric n'est que i'aiiplication. Pareillement, la connaissance des 
devoirs paternels et maternels, et des moyens les plus propres k les 
remplir, l'étude du droit et de l'iiistoire passeront avant la culture 
désintéressée des lettres, des sciences et des arts. Or une pédagogie 
Tondée sur ces principes dilTérerait considérablement, il faut bien le 
dire, de toutes celles que les pédagogies du seizièine et du dix-sep- 
lième siècle ont esquissées ou pratiquées, et on a quelque peine à 
comprendre après cela comment l'auteur peut se demander ce que 
nos devanciers nous ont vraiment laissé à inventer! Lui-môme avoue 
du reste, quelques lignes plus loin, que, sur bien des points, Téduca- 
tion n'est encore qu'une œuvre de hasard où la méthode scientifique 
n'a point pénétré, et que la pratique de l'éducation est encore moins 
avancée que les théories des philosophes. 

Il est donc bien difficile à riùstorien de la pédagogie d'asseoir sa 
critique sur des principes fermes et invariables. Bon gré mal gré, il 
se trouve conduit îx une sorte d'éclectisme qui se borne h bien com- 
prendre les idées dpjîi mises en circulation et à faire un choix entre 
elles, ou encore â déduire des conséquences, à générahser ou h 
éclaircir des aperçus incomplets ou obscurs, surtout à concilier des 
tendances diverses. Travail utile assurément, mais qui, s'il contribue 
à recueillir de nombreuses véritésde détail, réussit difficilement à dé- 
terminer Tordre dans lequel elles doivent s'échelonner et s^unir. 
Après l'avoir accompli, on verra bien que nombre d'innovations et de 
réformes pédagogiques sont désirables : mais on sera fort embar- 
rassé de savoir, si elles sont toutes possibles ou compatibles, et par 
lesquelles il faut commencer, car on n'ignore pas sans doute que tout 

TOME LX. — i880. \ 



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ne peut se faire \ la fois, cl qu'il faut bien prendre ganie à ne point 
poursui\Te en même temps des buu trop nombreux, de crainte de 
fuir les uns en courant après les autres. 

L*êlude des doctrines de réducalion nous facUitera-t-ellc du 
moins la solution du problème inilial de la pédagoprle'? Une revue 
générale de ces doctrines, d'après M. Gompayré lui-même, nous per- 
suadei-a du contraire. 

Ainsi, d'après Maton, le but essentiel de Téducation, c'est de faire 
des hommes vertueux et entièrement soumis et dévoués àTËtat : but 
moral et politique. Seuls les philosophes reçoivent dans la république 
platonicienne une éducation proprement intellectuelle; mais cette 
éducation môme est un moyen : la lin demeure toujours la prospérité 
matérielle et morale de l'Eiat. A Rome, on s'efTorce de faire d'abord 
des citoyens et des guerriers, plus tard des lettrés et des rhéteurs. Au 
moyen âRe, l'idéal change avec les milieux et les époques; mais 
l'École le marque de plus en plus h son empreinte, et n'y laisse à la 
fin qu'une érudition et une dialectique purement verbales. Rabelais 
veut que Télève â la fois fortifie son corps par Texercice et intéresse 
son esprit à l étude de toutes les vérités : il ne s'elTrjiye pas d'en faire 
« un abîme de science ». Pour Montaigne, le but n'est pas de savoir 
tout, c'est de bien savoir ce que l'on sait; c'est de juger plutôt que 
de connaître, de devenir, non pas une encyclopédie vivante, mais 
un esprit avisé, srtr, qui voie clair dans les affaires de la vie. 

Avec les Jésuites se fait jour une nouvelle et très vive préoccupa- 
tion, celle de la culture hltéraire. Mais esl-il bien sur que le vérita- 
ble but de leur système d'éducation ne soit pas ailleurs, dans ce que 
M. Gompayré appelle leurs « visées politiques et religieuses »? et l'art 
de parler et d'écrire avec correction et élégance est-il autre chose 
pour eux qu'un de ces éléments décoratifs, si bien caractérisés par 
Herbert Spencer et dont la convention fait tout le prix? Leur ordre, 
au moins à l'origine, eut toujours celle habileté de ne point heurter 
de front les opinions reçues dans le monde, mais de les flatter plu- 
tôt et même de les satisfaire en s'y pliam, car tout moyen lui semble 
bon qui contribue à retenir et à accroître la clientèle. Au seizième 
siècle, l'humaniste était k la mode; les Jésuites s'efforçaient donc de 
faire des humanistes. Peut-être n'avaient-ils pas prévu que la mode 
dût chauger ; et de fait, si elle a changé, ce n'est point leur faute, et 
on est bien forcé de reconnaître qu'ils ont presque réussi à l'immo- 
biliser, puisqu'à peu de cliose près c'est encore l'humaniste qui est 
resté l'idéal de l'Université dans renseignement littéraire classique. 
Mai?, malgré leurs ertorts pour perpétuer leur système d'éducation, 
cl en dépit de l'appai'eule immutabihlé de leurs programmes., ils 



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BOIRAC. — LES PROBLÈMES DE L ÉDUCATION 



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floot k TaiTùt de tous les changements que Topinion exige, et on peut 
être asMiré que sur bien des points, surtout en ce qui concerne le 
régime intérieur de leurs établissements, ils ont procédé à de nom- 
breuses et secrètes innovations. La mode est aujourd'hui au bache- 
lier, bon ou mauvais huinaniôte : faire des bacheliers est donc le 
but auquel ils visent, et, sans y mettre la retenue de l'Université, 
qui rougirait de rabaisser expressément Téducation à une aussi 
mesquine fin. ils le disent et agissent en conséquence. Le monde a 
besoin de jeunes gens nourris aux mathématiques pour le recrute- 
ment de* Ecoles de TEtat; la Congrégation, qui est fort attachée au 
recrutement de ces Ecoles, consacre d(inc tous ses soins à former 
déjeunes mathématiciens, futurs inv^énieurs, futurs officiers de l'Etat; 
et, comme elle veut bien ce qu'elle veut, elle ne recule devant au- 
cun sacriÛce : elle va même, a-t-on prétendu, jusqu'à chercher des 
professeurs à ses élèves parmi des mécréants avérés, dont elie paye 
fort cher la science et la complaisance. 11 serait donc imprudent 
d'attribuer h l'éducation jésuitique plus de valeur que les Jésuites ne 
lui en attribuent eux-mêmes ; c'est à leurs yeux une simple atlaire 
d'opimou. Que demain l'Université change radicalement, je ne dis 
pas 6on pian d'études et ses méthodes, mais les programmes du 
baccalauréat, et Ton verra, croyons-nous, les Jésuites transformer 
immédiatement leur système, et s'adapter docilement à ce nouvel 
état de chose» : peut-être môme réussiront-ils à s'y adapter plus 
rapidement que l'Université. Sur ce point, le passé est garant de 
Taveoir. Déjii, en 1874, le baccalauréat es lettres a subi unepreuiiêre 
modification : il a été, comme on le sait, divisé en deux examens 
que sépare l'intervalle d'une année; cette modilication aurait dû en 
eatsalner d'autres dans Torganisation des classes de rhétorique et 
de pèâloeophie, quand ce c'eût été que la suppression dans cette 
denâëre classe de la dissertation latine, qui désormais no répond 
plus fcrien; voilà cependant cinq ans que l'on continue à cotnposer 
en dissertation latine dans tous les lycées et collèges de France. 
Noos ne savons point ce qui se passe dans les établissements de la 
Congrégation, mais nous serions bien étonnés si les classes de rhé- 
torique et de philosophie n'y avaient pas été transformées depuis 
nnq ans en vue de la meilleure préparation aux examens du nouveau 

Lccalauréat. 

Avec les Jansénistes, nous nous trouvons du moins en présence 
'esprits indépendants et originaux, qui voient dans l'éducation autre 
ïbose qu'un moyen d'enchainer lesprît humain à des intérêts de 

He, tout en le parant à la surface d'ornements conventionnels. 
'M* Compayré caractérise et critique leur doctrine avec une grande 



52 REVUE PHILOSOPHIQUE 

justesse : iî les loue d'avoir voulu que Téducation tendit avant tout à 
développer la réflexion personnelle chez l'élève, d'avoir simplifié 
renseignement du latin, et d*y avoir joint celui de la langue nationale, 
mais il leur reproche leur esprit d'ascétisme. L'idéal de Port-Royal 
est Thonnête homme, tel que le concevaient les meilleure esprits 
du dix-sepUême siècle, assombri seulement par une sorte de tristesse 
et de gravité puritaine. Quelques emprunts que la pédagogie contem- 
poraine puisse faire aux méLliotles des solitaires ôe Porl-Royal,il lui 
sera difficile, croyons-nous, de ne pas modifier profondément leurs 
vues générales sur réducation, si elle veut les approprier au nouvel 
état social et intellectuel de Thumanité. 

Sur bien des points, comme M. Compayré Ta montré, les idées qui 
ont cours sur l'éducation dans notre siècle concordent singulièrement 
avec celles d'un écrivain trop peu connu, Fleury, l'auteur d'un Traité 
du choix et de la méthode des études. La satire, exagérée sans doute, 
qu'iï fait des études de son temps ressemble fort à celles que pour- 
raient faire des études de nos jours les adversaires de notre sys- 
tème d'éducation publique : « Parlons de bonne foi : que reste-t-il à 
un jeune homme nouvellement sorti du collège qui îe distingue de 
ceux qui n'y ont pas été? Il entend médiocrement le latin. lUui reste 
quelques principes de grammaire qui font que, s'il y veut penser, il 
peut écrire plus correctement qu'une femme. Il a quelque teinture 
de la fable, des histoires grecques et de Thistoire romaine. Pour la 
philosophie, il lui en reste aussi quelque idée confuse..... Au reste, 
il croit n'avoir plus rien à apprendre, puisqu'il a fait ses études. •• 
Le but que Fleury assigne à l'éducation est double; il s'agit de 
faire : des hommes honnêtes, et des hommes habiles. Fleury dis- 
tingue, â peu près comme Herbert Spencer, trois sortes d'études, 
les unes nécessaires, les autres utiles, les autres enfin simplement 
curieuses. Au nombre des premières, qu'il voudrait voir communes 
ù tous les hommes» il met non seulement la morale, mais la logique 
et l'hygiène. 11 fait passer la grammaire, rarithtnélique et même 
l'économie et la jurisprudence avant l'histoire el les langues. Il ne 
croit au latin d'autre utilité (fue de nous faire entendre les ouvrages 
des anciens et de nous permettre de communiquer avec les étrangers. 
Evidemment, de lelles vues supposent une tout autre idée de la 
nature et du but de l'éducation que celles qui ont généralement 
cours, même à notre époque, parmi ceux qui font profession de 
s'occuper des questions pédagogiques. 

Un autre écrivain du dix-lmitieme siècle représente un esprit tout 
diflerent, celui-là même qui a longtemps dominé dans rensei- 
gnement classique et qui exerce encore une profonde influence sur 



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BOIRAC. — LES PROBLÊMES DE L'ÉDUCATION 



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noire syslèoio d'études. C'est Rollin, qui, comme le dit si bien 
M. Compayré, est avant tout un professeur de rhétorique. Aussi 
la lin prochaine de réducatioti est, à ses yeux, de faire des hommes 
de goût. « Former le goùl, dit-il, est ma principale vue. » C'est bien, 
il faut lavouer, l'idée que l'on se fait trop souvent en France du but 
de réducation dans notre enseignement secondaire : c'est du moins 
ridée que s'en faisaient, par exemple, M. Villemaiu, qui déclareque, 
< depuis le Traite des études, on n'a pas fait un pas, » et M. Nisard, 
qui proclame que, & dans les choses de l'éducation, le Traité des 
rAttdes est le livre unique : c'est le livre! > Voilà bien, mais cette fois 
prise au sérieux et professée de bonne foi, la doctrine pédagogique 
des Jésuites, pour qui, nous l'avons vu, toute leducalion intellec- 
tuelle consiste à s'eiïorcer d'acquérir par la lecture et rimitation des 
classiques une certaine correction et élégance littéraire. EL Ton sait 
trop que le goût n'e&L pour bien des gens que le cuUe d'un certain 
lormalisme traditionnel, et comme le respect humain du a. convenu ». 
Toutefois^ et c'est ici qu'éclate celle incohérence de principes qui est 
le défaut commun h presque toutes les doctrines pédagogiques, ces 
études littéraires, si hautement louées et si minutieusement réglées, 
se trouvent, enfin de compte, n'être qu'une fin accessoire, ou, pour 
mieux dire, qu'un moyi:*n subordonné ;i la Im véritable. « Le but, 
dit M. Compayré, d'après UoUin, n'est pas de faire apprendre le latin, 
le grec, des dates, des syllogismes : ces études ne sont que des 
moyens, la fin est ailleurs. Elle est dans le développement de l'Ame, 
dans sa conformité à la vertu, à la vertu chrétienne. » IL faudrait bien 
pourtant s'entendre une bonne fois sur Le but qu'on assigne définiti- 
vement à l'éducation, car iï n'est pas possible d'accorder sans 
discussion que, si ce but est de former des âmes vertueuses, des 
études comme celles du latin, du grec, des dates, des syLlogismes, 
puissent en être les moyens; i! semble bien plutôt qu'elles consti- 
tuent elles-mêmes un second but, tout à fait distinct du premier, 
celui que Ilullin a déjà lui-même défini en disant que sa principale 
vue était de former le goût. 

Ainsi de ces trois formes de l'éducation qu'Herbert Spencer 
appelle successivement éducation intellectuelle, éducation morale, 
éducation physique, laquelle, sans parler de réducation technique, 
doit être considérée comme la lin et la raison d'être des deux 
autres? C'est encore, exprimé en d'autres termes, ce premier pro- 
blème de la pédagogie que nous ne voyons ni discuté ni inème posé 
nulle part, mais qui reçoit tour à tour, et chez Le même écrivain, les 
solutions les plus diverses. Reconnaissons cependant qu'au dix- 
huitième siècle, en particulier, on tend à subordonner réducation 



94 REVITE PHILOSOPHIQUE 

intellectuelle à l'éducation morale. Ainsi l'abbé de Saint-Pierre, à 
qui Rousseau a emprunté quelques -unes de ses idées en cette ma- 
tière, donne à l'éducation comme but principal le bonheur, comme 
moyen principal la prudence, c'est-à-dire la connaissance de nos 
intérêts réels. « Ceux qui président à l'éducation font, dit-il, un très 
mauvais choix d*employer dix fois trop de temps à nous rendre 
savants dans la langue latine, et d'en employer dix fois trop peu à 
nous donner uno grande habitude à la prudence. » Eniin, dans 
Rousseau lui-même, l'éducation intellectuelle est presque entière- 
ment sacriOée à l'éducation physique et morale. Jusqu'à douze ans, 
Emile doit être un parfait ignorant, mais il a développi^ son corps et 
exercé ses sen?'. De douze à quinze ans seulement, il étudie l'astro- 
nomie, la géographie et les sciences avec discrétion^ sans le secours 
den livres ; mais en revanche il apprend un métier manuel. De quinze 
à rint^'t ans, il s'initie à la morale et à la religion, et ce n'est qu*aux 
approches de la vingtième année qu'd étudie l histoire dans l*lularque 
et Tèloquence dansDémoâthène et Cicéron. La pédagogie de Rousseau 
est donc exclusivement morale ou peu s'en laut : il est môme 
curieux de constater qu'une des doctrines qui a exercé la plus pro- 
fonde influence sur Téducation est presque muette sur l'iasiruction 
proprement dite. M. Compayré en l'ail un reproche à Rousseau et 
aussi à Duclos, qui partage son opinion sur ce point, o Ou trouve 
parmi nous, disait Buclos, beaucoup d'instruction et peu d'éduca- 
tion, )• Mais, au fond, n'est-ce pas le reproche contraire qui est de 
nos jours le priucipal ar>:umeiit des adversaires de l'Université? Ce 
qu'ils lui reprochent en effet avec plus ou moins de bonne foi, c'est 
de subordonner entièrement l'éducation à l'instruction. Volontiers ils 
diraient avec Duclos en parlant de ses élèves qu'on trouve parmi eux 
beaucoup d'instruction et peu d'éducation. Et nous avons déjà vu 
que pour les Jésuites l'instruction n'est, en quelque sorte, qu un para- 
vent destiné à cacher le lent et sourd travail que l'éducation opère 
dans le» âmes. Ici encore se fait sentir la nécessilê d'un principe qui 
permette de déterminer avec certitude et précision quelle peut et 
doit être la tâche propre du maître dans l'œuvre si complexe de 
l'éducation totale. 

Une autre préoccupation se fait jour vers la fin du dix-builième 
*iëcle. On commence k comprendre que l'éducation doit avoir un but 
social, et qu'il faut que les maîtres soient de leur temps, de leur pays, 
pour ne point élever les jeunes générations dans l'ignorance ou dans 
la haine des institutions nationales. Déjii Helvétîus attribue les vices 
de l'éducalion à l'opposition deà deux puissances spirituelle et 
temporelle qui prétendent la diriger, c il y a entre l'Eglise et l'Etat 



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BOIRAC. — LES PROBLÈMES DE L'ÉDUCATION 



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opposition de vues. L'Etat veut que la nation soit brave, indus- 
trieuse, éclairée, L'E^ïli-se demande unesouroîâsion aveugle, une cré- 
dulité sans ixtrnes. De là... une éducation hésitante, tiraillée en sans 
opposés, qui ne sait pas nettement où elle va, qui s é^are, tAtonne 
et perd son temps. » Un an après V Emile de Ruusseau, parait l'Essai 
fTéducatiûn nationale de La Chalotais, où on lit : « Comrnent a-t-on 
u penser que des hommes qui ne tiennent point à l'Etal, qui sont 
ccouLumés à mettre un religieux au-dessus des chefs des Etats, 
leur ordre au-dessus de la patrie, leur institut et leurs constitutions 
au-dessus des lois, seraient capables d'élever et d'instruire la jeu- 
nesse d'un royaume? L'enthousiasme et les prestiges de la dévotion 
avaient livré les Français à de pareils instituteurs, livrés eux-mêmes 
à un niaitre étranger. Ainsi rcmseigneiiient de la nation entière, cette 
portion de la législation qui est la base et le fondement des Etats, 
était resté sous la direction immédiate d'un régime uilramontain, 
nécessairement ennemi de nos lois. Quelle inconséquence et quel 
scandale ! » La Révolution française, qui instituait un nouvel ordre 
de choses, devait être forcément appelée k tenter une réforme de 
Téducation, pour l'accorder avec les conditions fondamentales de 
l'ordre social et politique qu'elle inaugurait. Voilà donc une nouvelle 
dée de réducation qui apparaît, ou, pour mieux dire, voilà Tidée 
tique qui reparait , celle-là môme que nous avons trouvée tout 
d*abord dans Platon. 

M. Gompayré a bien vu, chemin faisant, ces transformations inces- 
santes de l'idéal pédagogique, et il les a exprimées avec beaucoup de 
force dans une page que nous ne pouvons nous empùclier de citer, 
parce qu'elle confirme et résume tout ce qui précède : ■ Au fond de 
tout système pédagogique, il y a toujours une pensée dominante et 
ssenlielle. Au moyen Age, — et le moyen àye s* est continué dans les 
coles des Jésuites, — c'est la pensée du salut, c'est la préparation de 
l'âme à la vie future. Au xva" siècle, c'est la conception d'une jus- 
sse parfaite d'esprit jointe à la doctrine du cœur : tel tut Tidëal des 
lîtaires de Port-Royal. En 17^2, ia politique est devenue la préoc- 
cupation presque exclusive des éducateurs de la jeunesse. Tout le 
rrate, religion, finesse du jugnmenl, noblesse du cœur, est relégué 
au second plan. L'homme n'est plus qu'un animal politique, venu au 
onde pour connaître, aimer et servir la constitution. Ainsi, dans 
histoire de l'éducation comme ailleurs, nous voyons que rhumanité 
procède par une succession de points de vue exclusifs, mettant tour 
tour en saillie les dilTérentes faces du problème, comme si elle 
"était incapable de les saisir et de les embrasser à la fois. > 

ftiais un tel aveu ne prouve-t-il pas Timpuissanoe de la méthode 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

historique & nous éclairer sur les principes de la science pédagogi- 
que? El cette méthode ne nous conduirait-elle pas plutôt à conclure 
qu'il est impossible d'assigner un but fixe à Téducation, parce que 
ce but varie avec les temps, les milieux et la nature même de ceux 
qu'il s'agit d'élever? A moins donc de limiter volontairement, 
comme l'a fait M. Bain, la théorie de l'éducation à celle du dévelop- 
pement intellectuel et de l'acquisition des connaissances dans Técole 
proprement dite, une pédagogie historique est nécessairement réduite 
ou à hésiter toujours entre des principes différents, souvent même 
opposés, et à aller au hasard des uns aux autres, ou à les juxtaposer, 
sans parvenir h les concilier, dans un éclectisme incohérent et 
vague. Nous ne prétendons point que ce soit là le défaut de Touvrage 
de M. Compayré, si remarquable à tant d'égards : nous dirions au 
contraire qu'il Ta évité, autant que la nature du sujet qu*il traitait 
et de la méthode qu*il employait pouvait le permettre. L'exposition 
et l'histoire des doctrines n'y sont pas seulement d'une scrupuleuse 
fidélité : un art aimable les fait revivre avec leur physionomie et leur 
esprit même ; mais peut-être aussi souhaiterait-on à la fois plus de 
décision et de précision dans la critique. S'il est impossible de ne 
pas rendre justice à la sage modération et à la prudente impartialité 
de l'auteur, on craint presque que ces qualités précieuses n'aient été 
achetées au prix d'un peu d'originalité et do hardiesse. On croit 
remarquer, en tout cas, une incertitude au moins apparente et comme 
la difficulté de concilier tant de vues diverses, toutes les fois qu'il 
s'agit de prendre parti sur le fond des choses ; et quand on voit 
M. Compayré, dans sa conclusion finale, réduire la philosophie de 
l'éducation à rénumératioii d'un certain nombre de principes pris 
de tous côtés dans les différents systèmes, on se demande si, dans 
une science encore incomplètement constituée comme la pédagogie, 
il n'existe pas une sorte d'incompatibihté entre le rôle de rhistoriea 
et celui du critique. 



U 



Dans son Essai sur Véducaiionj M. Herbert Spencer propose une 
classification des diverses formes de l'activité que M. Compayré a 
reproduite en la modifiant sur certains points. Le philosophe anglais 
distingue successivement la vie physique, la vie domestique, la vie 
sociale et enûn cette vie supérieure où l'individu charme ses loi* 
sirs par l'étude des lettres et des sciences et les jouissances des 
beaux-arts. L'éducation, qui selon lui a pour but de nous ap- 
prendre à vivre, doit nous préparer à exercer notre activité dans 



BOIRA.C. — LES PROBLÈMES DE L'ÊDUCATIOS 



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chacune de ces sphères; et Tordre même selon lequel se superposent 
les différentes formes de la vie est celui des degrés divers que l'éduca- 
lion doit parcourir. M. Compayré admet en principe la doctrine d'Her- 
bert Spencer : il croit aussi que l'éducation a pour objet de préparer 
l'homme à toutes les catégories d'actions dont la vie se compose, 
« pour que l'homme soit à la fois parfait et heureux autant qu'il peut 
Tôtre. » Il intercale seulement un terme nouveau dans la classifica- 
tion d'Herbert Spencer. Dédoublant, pour ainsi dire, cette vie intel- 
lectuelle que l'auteur de l'Essai place après toutes les autres et dont 
les lettres, les sciences, les arts sont les principaux éléments, il y 
distingue ce qu'on pourrait appeler le nécessaire et le supertlu ; et, 
non peut-être sans raison, il prétend qu'un certain développement 
intellectuel et moral est presque aussi indispensable à Tiionime que 
la conservation même de la vie physique, et qu'il doit passer même 
avant la vie domestique et la vie sociale, dont il est d'ailleurs la con- 
dition sine quà non. u Kn second lieu, dit-il, après avoir parlé de la 
vie physique et du besoin de bien-être et de sûreté personnelle, 
Thomme est une personne morale et doit s'efTorcer d'acquérir de 
plus en plus les caractères qui la constituent, la conscience, la 
raison, la volonté, le sentiment religieux. » 

Malgré la légitime autorité qui s'attache aux idées de M. Herbert 
Spencer en cette grave question, il était permis de se demander si 
le but de l'éducation se confond entièrement avec le but même de 
la vie. Sans contredit, c'est pour la vie qu*on doit élever les hommes, 
cl les fins propres de rêducalion doivent se rapporter et se subor- 
donner aux Gns générales de la vie. Mais il ne s'ensuit pas que 
chaque art n'ait point son but spécial, et que la pédagogie en parti- 
culier n'ait pas h faire entrer en ligne de compte d^autres données 
que celles qui suffisent h la morale. Il serait certainement désirable 
que l'éducateur put préparer l'Olève à toutes les formes de la vie; 
mais, ùla considération du désirable, il faut joindre celle du possible 
Or, quelle que soit la puissance de Tèducation, elle n*est pas ilHmi' 
lée, et l'inlluencemêmedô l'éducateur ne doit pasêtre exclusive; elle 
ne peut pas s'exercer toujours. Aussi, quelque désirables que soient 
certames connaissances, si Tindividu est capable de les acquérir 
plus tard par ses propres efforts, et s'il est probable que les néces- 
sités de la vie le contraindront à les acquérir, l'éducation est peut- 
être excusée de n'en point taire son oeuvre propre, et cette excuse 
aura encore plus de poids si ces connaissances, provisoirement 
sacrifiées, laissent la place libre à d^autres, importantes aussi et 
nécessaires, quoique un moindre degré, telles cependant que l'in- 
dividu, si réducation ne les lui communiquait dès Tenfanco ou la 



58 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



jeunesse, ne pourrait les acquérir plus tard qu'au prix de longs ei 
laborieux efforts. En d'autres termes, l'art de l'éducation doit lui 
aussi savoir se borner au plas pressé; et le plus pressé, ce n*est pas 
seulement ce qui vaut le mieux d'une manière absolue; mais ce qui 
est à la fois désirable et opportun, étant donnés et les conditions 
préi^entes de ceux qu'on élève, et l'état futur pour lequel on les 
élève. 

Il ne nous appartient pas ici de prendre parti entre les deux plus 
récents théoriciens anglais de Téducation, MM. Bain et Herbert 
Spencer. Si l'un élargit peut-être outre mesure le domaine de l'édu- 
cation, l'autre le rétrécit peut-être à Texcès. Mais la divergence 
m^me des deux doctrines montre bien que c'est là une question fort 
délicdte et qui mérite d'être examinée de très près. 

La division généralement admise des diverses sortes d'éducation 
correspond à peu près au tableau des formes de l'aclivité dressé 
par MM. Compayré et Herbert S^)encer : éducation physique, éduca- 
tion morale, éducation intellectuelle. 

L'éducation physique, dans sa partie positive, est l'oeuvre des 
premières années de l'enfance : si 1 on y fait entrer l'éducaiioii des 
sens, elle est la préparation nécessaire de l'éducation intellectuelle 
ou de l'instruction proprement dite. A mesure que le corps se for- 
tifie et que l'esprit se développe, son rôle s'an^oindrit de plus en 
plus. H Unit par se réduire à l'observation de certaines règles d'hy- 
giène scolaire, dont les plus importantes sans doute se résument 
dans la vieille formule : u.r,5iv oIy»^- Toutefois M. Compayré remarque 
avec raison qu'il ne suUU pas d' utiliser les lois de la physiologie 
pour l'éducation physique de l'enfant; il faut que l'enlaut, devenu 
homme, ait été initié à la connaissance de ces lois, à la fois dans 
son intérêt propre et dans l'intérêt de la famille dont il sera plus tard 
le chef. 

L'éducation morale est le plus complexe et le plus difQcile des 
problèmes pédagogiques. Bien des causes en retardent la solution. 
D'abord, les lois qui président à la naissance et au développement 
des émotions et qui règlent leui* influence sur l'activité volontaire 
sont encore mal déterminées : de l'aveu de tous les p>ychologues, 
cette partie de la psychologie est la plus impartaite. Ensuite 
ces lois, quelles qu'elles soient, permettent ou plutôt commandent 
une variété presque inQnie de combiîiaisons et de formes dans les 
différentes natures individuelles. Pur là sont mises en ^défaut, dès 
qu'il s'a;;it du moral, c'est-à-dire des tendances el des habitudes 
émotionnelles et de leurs effets sur la conduite, la plupart des maxi- 
mes pratiques d'éducaliun qui visent à une certaine généralité. Ce 



BOIRAC. — LES PBOEtÉMES DE L*ÉDUCATION 



50 



n est pas seulement une psychologie exacte et complète que réclame, 
comme le dit M. Compayré, celle partie àe Tari de réducalion : c'est 
une éthologie, c'est-à-dire une science des caractères, indiquant les 
principaux types quMs présentent, les élétnents qui les composent, 
les signes auxquels ils se reconnaissent, les lois selon lesquelles ils 
se forment et se modifient. Or cette science n'est pas encore cons- 
tituée; fjueliiues psychologues conlemporaina en ont à peine tracé 
lebauche. Entln, sans méconnaître Tinflaence décisive que les évé- 
netnents ultérieurs peuvent exercer sur le caractère, esl-il téméraire 
de prétendre que c'est surtout dans la première enfance que se contrac- 
tent les habitudes les plus énergiijues et les plus tenaces, et que sou- 
vent, lorsqueles parents et les maîtres veulent agir sur le jeune homme, 
il est déjk trop tard pour réformer des penchants qui n'ont cessé de se 
développer dès les premiers jours de la vie? — Nous avons une 
preuve de l'extrérne difficulté de l'éducation morale en lisant les 
pages H intéressantes où M. Compayré raconte Téducation du duc de 
Bourgogne pur Fénelon, A coup sur, nul pédagogue n'est compa- 
rable à Fénelon en habileté. Quelques circonstances atténuantes 
qoe M. Compayré accorde à Bossuet pour l'insuccès de son éduca- 
tion du Dauphin, il ne peut dissimuler au lecteur ta profonde insuf- 
fisance des moyens que Bossuet employa. Ce n'est pas tout que 
d'esquisser un « magnilique programme d'études n ; il faut le 
proportionner à rinlelligeuce de l'élève. Si Bossuet, en pédagogie 
ime partout, c'est la p;randeur, on peut trouver que la prajideur 
\i guère de mise en pédagogie, et qu'il y vaut mieux de l'adresse 
et de la chaleur de cœur. Ces qualités supérieures, Fénelon les a 
eues au plus haut degré ; et cependant l'éducation du duc de Bour- 
gogne a preïsque échoué pour avoir trop bien réussi : tant il est 
malaisé dans l'éducation morale, même quand on atteint le but, de 
ne pas le dépasser! 

L'enseignement public, nécessairement adapté à une certaine 
moyenne non seulement des intelligences, mais des caractères, ne 
peut avoir sur Téducation morale des jeunes générations qu'une 
influence collective et mdirecle. Par les habitudes de disciphne et 
d'obéissance qu'il impose, par les sentiments qu'il développe, ému- 
lation et fraternité entre condisciples, respect, conii nce et alTeclion 
pour le maUre, enlin par les ulées et les émotions morales et esthé- 
tiques que l'élude des sciences et des lettres éveille infaiUiblement 
dans les âmes, il contribue, quand il fait agir en concert toutes les 
'ressources dont il dispose, à modeler d'une façon durable ce qu'on 
pournut appeler la physionomie morale des êtres humains. Mais de 
ces diverses mlluences, la dernière seule, qui résulte de l'éducation 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

iiiteUectuelle ou de rinstrucUon proprement dite, se prêle» dana 
une certaine mesure, h Tanalyse : on peut du moins essayer de la 
rendre plus générale et plus constante en imprimant une direction 
d'ensemble à l'enseignement public : la plus elficace, celle qui con- 
siste dans l'action personnelle du maître, se dérobe à toute formule, 
et nulle réglementation ne peut la créer, là où elle n'existe pas. 

Ccpendunt, ce qui importe dans celte sorte d'éducation morale qui 
est !e propre de l'enseignematu public, ce sont les tendances généra- 
les» c'est l'esprit donl elle procède. Et à. cet égard, on le sait, un grave 
problème se pose, qui de nos jours surtout passionne l'opinion pu- 
blique et préoccupe les hommes (J'Etat. Ce problème, au fond, c'est 
Ul morale qui en est l'objet. La murale est-elle, doit-elle être surna- 
turelle ou naturelle, thôologique ou philosophique, et, pour tout dire 
en un mol, ecclésiastique ou laïque? Ou trouver aujourd'hui des 
esprits fermes et modérés (|ui, comme les jansénistes et les galli- 
cans du dix-sepliôme siècle, s'eiforcent de concilier ces deux 
tendances opposées? De l'antagonisme des deux morales naît 
celui des deux systèmes d'éducation : les uns travaillent à élever 
les hommes pour l'Eglise, pour lu société religieuse, la seule véri- 
table k leurs yeux, à laquelle doit se subordonner la société civile 
qui en émane, et qu'une volonté providentielle desline à triom- 
pher dans cette vie et duiis Tautre, dans le temps et dans l'éter- 
nité. Les autres voudraient travailler k élever les hommes pour 
TEtat, disons mieux, pour la société civile et humaine, pour la pairie, 
pour riiumanilé; ils voudraient en faire avant tout des citoyens, des 
hommes; mais, plus occupés jusqu'à ce jour du développement et 
de la culture de l'esprit que de l'éducation des sentiments et du 
caractère, encore incertains et timides, ils n'ont ni la même iermelé 
de vues, ni la même liberté d'allures que leurs adversaires. Il est 
cerlainemenl fâcheux que le problème se soit posé en ces termes : 
mais enûn, tel qu'il est, il faut le résoudre. M. Gompayré, avec une 
rare impartialité, énumère tous les avantages que rensei^^nemcnt 
ecclésiastique peut offrir, et ces avantages se résument dans la puis- 
sante influence que l'idée religieuse exerce sur Téducalion morale. 
Mais il n'en dissimule pas les inconvénients et les dangers, surtout 
quand cet enseignement est entre les mains d'une congrégation 
envahissante et disciplinée, comme la Société de Jésus, si profondé- 
ment différente de la modeste et libérale congrégation de TOraloire. 

11 reproche à cette éducation si vantée des Jésuites de n'être ni 
assez générale, ni assez patriotique, ni assez désintéressée : elle tend 
à développer la servilité, rhypocrisie, l'amabilité superficielle et la 
politesse banale. Faul-U y ajouter Tmlolérance, presque toujours 



BOIRÂC. — LES PROBLÈMES DE L'ÉDUCATION 



Cl 



■ 



inséparable de la servilité'? — Aussi M. Compayré n'hésite pas à 
déclarer que Tesprit général de Téducalion doit ôlre laïque, quelque 
part que Tidée religieuse y puisse légitimemcal revendiquer. Mais, 
si tels sont les périls d'une éducation, ne disons pas ecclésiastique, 
mais anli-laique ou anti-sociale, l'Elat est-il autorisé h se défendre 
par des mesures préventives qui limitent la- liberté de renseigne- 
ment'? C'est là une question de morale ou de politique et non de 
pédagogie : M. Compayré n'avait pas à la discuter; mais on lira sans 
doute avec intérêt le récit de révénement ou, comme dit M. Com- 
payré, de la révolution de 17C2, c'est-à-dire de l'expulsion des 
Jésuites. On y verra c|uelle défiance inspirait aux parlementaires 
ou magistrats do ce temps une Compagnie qui, comme le disait déjà 
Richelieu dans son Testament, a ne peut, suivant les lois d'une bonne 
politique, ôlre beaucoup autorisée dans un Etat auquel toute com- 
munauté puissante doit ôlre redoutable. ■ (T, II, p. 258.} On y verra 
aussi les efforts de La Chalotais et de Rolland pour organiser un 
enseignement séculier et national. Peut-être aussi n'apprendra-l-on 
pas sans quelque surprise que saint Thomas, le docteur de TEglise, 
est un des auteurs de la théorie de TElat enseignant ^ et que Fénelon 
partageait cette doctrine. 

Les problèmes relatifs à l'éducation intellectuelle ou à renseigne- 
ment proprement dit ont été l'objet de l'attention particulière des 
pédagogies; aust^i M. Compayré a-t-il pu dans sa conclusion dé- 
gager de leurs travaux un certain nombre de principes, d'une géné- 
ralité sufCsante pour dominer toutes les méthodes, sur la valeur 
desquels tous les théoriciens sont d'accord, et dont la pratique fait 
de jour en jour des applications plus étendues. Les elTorts tentés 
pour réaliser pratiquement ces principes ont déjà profondément mo- 
diûé, même en notre paya, l'esprit el les méthodes de renseignement 
|/rimaire ; el les progrès passés répondent des progrès à venir. Faut- 
il le dire*? cette influence réformalnce des principes pédagogiques 
ne s est pas encore fait sentir, à beaucoup près, dans renseignement 
secondaire. Peut-être serait-ce un vérilahle bienfait pour les enfants 
des bourgeois que de pouvoir jusqu'à dix ou douze ans s'asseoir 
dans ces écoles nouvelles que l'on construit de toutes parts pour les 
fils des ouvriers et des paysans. Au lieu de pâlir le plus» souvent 
dans des cloîtres vieux de plusieurs siècles, entassés sur de longs 
bancs et courbés sur d'étroits pupitres, ils profiteraient, eux aussi, 



1. Ad eum qui rempublicam régit perlinet ordinare de nutritionibus et ins- 
trucLiunibus jur«uuni, iu quit>u8 exercer! debeant, et quales disciplinas unus- 
quiiique addiscere et usque quo debeal. (Saint Thomaa, Contra imp\ig}tanttm 
religio7iein^ tlompayré, l i, p. 3ytJ.) 



6S REVUE PHILOSOPHIQUE 

et de ces salles spacieuses^ aérées et éclairées, dont Thygiène trace 
le plan, et de toutes les ingénieuses innovations apportées dans le 
mobilier scolaire. Mais ne pourraient-ils, dans les lycées mêmes, 
avoir leur part des progrès accomplis? Croil-on qu'ils ne s'intéresse- 
raient pas auTç leçons des choses, et que leur intelligence se trouve- 
rait mal de la méthod©»intuitive? Est-on d'avis que les règles pêdago- 
giqïiesqui prescrivent, parexemple, de conduireTesprit pardegrés des 
faits sensibles aux idt'es, et des idé(îs concrètes aux idées at^straitef:. 
vraies et utiles quand il s*agit des élèves des écoles primaires, ne le 
sont plus quand il s'agit des élèves des lycées qui sont du même 
âge, s'ils ne sont pas de même condition sociale? Qu'une fois parvenu 
à l'âge où rélève des écoles primaires a terminé ses études, Télève 
des lycées soit soumis à un régime intellectuel plus sévère et plus 
viril, à la bonne heure! Il sera d'autant plus capable de le supporter 
et d'y proûler que la curiosité native de l'esprit n'aura pas été 
étoufTée en lui pir le poids d'abstractions machinalement apprises, 
et qu*il aura développé les facultés de jugement et d'invention en 
les exerçant sur des sujets auxquels il s'intéressait, parce qu'il pou- 
vait les comprendre. Mais pourquoi, jusqu'à cet Age, donner pour 
tout aliment à sa curiosité et pour tout exercice à son intelligence le 
rudiment de la grammaire latine, alors qu'on recommande au maître 
d'école de subordonner autant que possible l'étude de la grammaire 
française à celle de la langue elle-même? A cet enfant qui sait seu- 
lement lire et écrire, pour qui la langue maternelle est encore un 
instrument bien nouveau et d'un usage bien difllcile, on impose suns 
préparation l'élude d'une langue ancienne, dont il ignore l'origine, 
l'histoire, la valeur ou la beauté et dont les formes lui semblent, 
autant qu'il en peut juger, différer radicalement de celles de sa 
propre langue. Quel intérêt, quelle facilité ne trouverait-il pas au 
contraire, dans cette étude, s'il l'entreprenait plus tard, avec un 
esprit plus mûr, exercé par le maniement de la langue maternelle, 
et initié» par l'étude du français, à la connaissance des lois générales 
du langage et de la diversité de ses ioroies? L'enseignement supé- 
rieur est la suite et Tachèvement de l'enseignement secondaire ; 
l'enseignement secondaire devrait être la suite et la continuation do 
renseig«ement primaire. Entre le prentier et le second degré cepen- 
dunl, nulle liaison, nulle transition dans l'état actuel des choses : 
ils s'ignorent réciproquement; les innovations, les progrès faits dans 
l'un ne ijèaêlicieiU point à l'autre; les meilleurs élèves du premier 
degré n'ont la plupart du temps, disons-le en passant, aucun moyen 
d'arriver au second, Quoi de plus étrange, quand on y pense, que 
cette scission de L'enseignement national en deux parties complè- 



BOIRAC. — LES PROBLÈMES DE L'ÉDUCATION 



63 



temcnt indépendantes, dans un pays démocraUqae comme le nôtre, 
où louteô les classes tendent à se rapprocher et à s'unir! 

Cette situation ne semble pas avoir l'rappé M. Compayré. De ren- 
seignement secondaire, il ne voit guère que les classes supérieures, 
et en quelque sorte les sommets : c*est là qu'il ju^je que certaines 
réformes sont nécessaires; nous croyons qiVelles te seraient infini- 
ment moins si l'on réformait tout d'abord les premières classes, les 
classes dites de grammaire, base de tout rédiûce. C'est aus^ii Topi- 
tiion de l'auteur d'un livre remarquable sur la réforme de l'ensei- 
gnement public en France Ml croit, comme nous, que l'enseignement 
secondaire doit se composer de deux degrés successifs, l'un ana- 
logue à renseignement primaire supérieur, l'autre consacré aux 
études proprement classiques. On peut dilîérer d'avis avec lui sur le 
rôle qu'il assigne dans cette transformation générale du By^tème à 
l'enseignement secondaire spécial : cet enseignement lui-môme 
aurait sans doute besoin de subir une transformation préalable non 
moins profonde, pour être capable d'un tel rôle ; mais, toutes réserves 
faites sur la question des moyens à employer, l'idée fondamentale 
nous semble juste, et les considérations dont L'auteur l'appuie dignes 
d'an sérieux examen. 

Est-ce à dire qu'on doive supprimer ou même amoindrir la part des 
études classiques dans Téducation'? C'est Tavis de bien des écrivains 
panai tous ceux dont M. Compayré nous retrace les doctrines; c'était 
déjà au dix-septième siècle celui de Fleury ; ce fut au dix-huitième celui 
de l'abbé de Sainl-Pierre, de Locke, de Jean-Jacques Rousseau, de 
Damarsais, de Condillac, de Diderot, etc. ; c'est de nos jours celui de 
II. Bain. Nous estimons au contraire, avec Stuarl Mill, avec M. Com- 
payré, que ces études doivent continuer à former la plus importante 
partie de l'éducation libérale. Ceux qui en contestent TutiUlé n'ont-ils 
pas après tout été élevés par elles et ne ressemblent-ils pas à ces enfants 
dont parle La Bruyère qui, a drus et forts du lait qu'ils ont sucé, » ont 
llngratitude de battre leur nourrice? Mais ceux-là même qui recon- 
naisEent la haute valeur des lettres grecques et latines objectent les 
résultats médiocres qui résultent en général de leur étude, telle du 
moins qu'elle est pratiquée dans les collèges. Combien trouvera-t-on 
déjeunes gens qui, uue fois sortis des bancs, soient capables decom- 
prendi'8 un classique latin ou yrec, et surtout de s'intéresser el de se 
plaire dans le commerce des auteurs anciens? La plupart ne s'em- 
pressent-ils pas d'oublier le peu qti'ils ont appris, et, s'il leur arrive 



f» La H>' forme de l'enseignement public en France, par Th. y eraeuïl. llachettei 

iim. 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

de penser aux classiques, est-ce avec d'autres senUtnents que Tindif. 
férence et le dégoût'? 

En supposant que la médiocrité des résultais actuels de Véduca- 
lion classique n'ait pas été exagérée, elle prouve seulement deux 
choses : la première, c'est qu'une telle éducation n*est pas sans 
doute faîte pour toutes les intelligences et qu'il faudrait, avani 
d'être admis à y participer, avoir fait la preuve qu'on est capable 
d'y proflter : il ne serait pas peut-être aussi difficile qu'on le 
croit d'exiger et d'obtenir celte preuve; la seconde c'est que les 
tnéLhodes jusqu'ici employées ne sont pas sans doule les meilleures, 
et qu'on pourrait, par d'autres procédés, sans perte de temps et 
il'elTorts, développer une culture intellectuelle infiniment plus inten- 
sive; les maîtres de Port-Royal l'avaient déjà compris, et M. Com- 
payré voit en eux, avec raison, les initiateurs des vraies méthodes 
d'enseignement secondaire. Mais que de travaux restent encore à 
faire avant que tous les pnncipes qui doivent régler ces méthodes 
aient été mis en lumière et surtout avant qu'on ait dessiné dans ses 
linéarnenls essentiels le plan d'une éducation classique qui leur soit 
conforme! On s'ingénie de tous côtés à perfectionner renseignement 
primaire : une sorte de concours perpétuel est ouvert entre tous 
ceux qui s'efTorcent de rendre l'élude plus facile, plus attrayante, 
plus fructueuse en même lem(is, pour les enfants de nos écoles. Là, 
on n'en est plus à discuter sur les principes : on cherche seulement 
à les faire passer de plus en plus dans les méthodes. Est-il dérai- 
sonnable de désirer, d'espérer un mouvement d'idées analogue 
autour des questions d'enseignement secondaire ? Certes, les 
hommes compétents sur ces questions ne manquent point dans 
notre pays : les lumières de l'expérience ne font point défaut à nos 
maître:?. Puisse le livre de M. Compayré, en déroulant sous les yeux 
de tels lecteurs l'histoire de notre éducation nationale teUe qu'elle 
s'est peu à peu développée sous la double action des événements et 
des théories, contribuer à hâter celle évolution nécessaire, d'où doit 
sortir enfin un système d'enseignement plus harmonieux et plus 
complet, d'accord à tous ses degrés avec les exigences de notre état 
social et pohlîque non moins qu'avec les principes d'une pédagogie 
rationnelle [ 

Emile Boirac. 



I 



* 



NOTES ET DOCUMENTS 



NOTES SUR L'IUSTOUIE DE MON PElUtOmJET 

DANS SES RAPPORTS 

AVEC LA NATURE DU LANGAGE 



On s*est demandé souvent si les animaux avaient un appareil 

vocal différent de celui de Thonirne. Je crois qu'il n'y a de diffé- 
rences ni analomiques ni physiologiques. Chez les animaux comme 
chez l'homme, il y a les mêmes cordes vocales, les mômes muscles 
et les mêmes nerfe; et^ en co qui concerne les nerfs des muscles du 
larynx, ils sont composés de deux parties qui ont des fonctions 
différentes, chez les animaux comme chez l'homme^ Tune venant du 
centre respiratoire de la moelle épinière et l'autre du ceatre pho- 
nateur : ce qui est en rapport avec la double fonction du larynx, qui 
est, à la fois, un organe respiratuire et vocal. Cette différence de 
fonctions se voit dans les maladies, dans les paralysies bulbaires, 
par exemple, où le larynx s'ouvre pendant l'acte respiratoire, mais 
n'obéit plus à la volonté du malade. Celui-ci peut respirer, mais il 
ne peut parler. Cela est également vrai pour les animaux inférieurs, 
car les physiologistes nous apprennent que» en sectionnant un nerf 
qui contribue k former le laryugé inférieur, les animaux cessent de 
crier, tout en continuant à respirer comme de coutume. Celte expé- 
rience prouve qu'il existe aussi bien chez les ammaux que chez 
l'homme des nerfs volontaires qui se rendent au larynx. Il existe 
naturellement une organisation spéciale qui fait que chaque animal 
a ses cris particuliers; mais je ne puis dire si cela tient au larynx 
lui-môme, ou h un centre nerveux supérieur, ou aux deux à la fois. 
Nous savons que le ton de la voix humaine diffère chez des nations 
différentes et chez des individus différents, et que cette qualité est 
héréditaire. Il est inutile de dire qu'un animal a pour le larynx un 
aer[ volontaire spécial, outre celui qui sert à la respiration, quand 

TOME IX. — 1880. 5 



06 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



on se rappelle quel pouvoir certains oiseaux ont sur leur appareil 
vocal. Un sansonnet, par exemple, peut répéter les clianis de tout 
autre oiseau avec lequel on le met. Ce qui conlàrme encore notre 
croyance en la similitude de l'organisation de l'animal et de l'homme, 
c'est de voir TuniformiLé du cri qui sert aux animaux à exprimer 
leur» sentiments et qui fait que le cri d'un oiseau en détresse, ou 
celui d'un chien subitement maltraite, éveillent les sympathies de 
tous ceux qui les entendent. 

Ce qui montre bien que le mécanisme des nerfs et des muscles 
est le même chez tous les animaux, ce sont les actes d'aboyer ou 
de braire, où l'on peut percevoir une action rhythmique distincte. 
Le rhythme est une nécessité de l'action musculaire; la contraction 
et le relâchement doivent alterner. Pour qu'un mouveiuent soit 
produit par la contraction d'un muscle, ce muscle doit se relâcher 
avant d'élre le siège d'une seconde contraction. Par suite, dans le 
mécanisme du languige, il doit y avoir des mouvements constants 
de la poitrine, du larynx et de la bouche; et en conséquence le 
langage n<^ peut consister en un courant continuel de mots, niais il 
doit être divisé en syllabes, avec un accent défini et un rhythme. Il 
y s un rhythme dans les cris des animaux, et les mouvements de 
leur corp», quand on leur apprend à suivre des notes de musique, 
montrent également qu'ils peuvent apprécier, ou qu'ils connaissent 
le rhythme musculaire étendu à tout leur organisme. 

On a dit, je crois, que chez tous les animaux les sons sont pro- 
duits dans le larynx, mais que le langage articulé de Ibomm e était 
modulé par la bouche. Cela peut être vrai dans une certaine mesure, 
maLs n'est pas absolument correct, comme on peut s'en rendre 
compte en observant les mouvements de la bouche d'un animal qui 
émet un son, pour ne rien dire de ceux des oiseaux imitateurs. 

Maintenant, si l'on considère le langage comme le mode de com- 
munication par l'appareil vocal' et par les gestes, je pense que l'oo 
peut h peine s'empêcher d'admettre que les animaux possèdent un 
langage, lia communiquent entre eux au moyen do sons qu'ife 
comprennent, et, dans le cas do chien et de son maître, il s'établit 
de part et d'autre un nouveau langage que chacun d'eux comprend. 
Quiconque a possédé un chien sait quoi commerce intime s'établit 
entre lui et l'animal au moyen des mots, des regards et des gestes. 
Il suffit de se rappeler que dane Tespôce humaine le langage 
s'apprend par imitation, par l'intermédiaire de l'organe de louïe^ 
et que, par suite, tous les enfants sourds sont nécessairement muets. 
S» donc le lanuage était une faculté naturelle de l'humiiie, et purCai- 
i'-* nent indépendante de conditions d^erses, l'homme devrait paner 



I 



ï>' s. WIULS. — NATURE IK) LANGAGE 67 

ind même il ne pourrait entendre. Si l'on dit que i'ouïe est une 
nécessité au point do vue de la cadence et de la régulaiiou Je la 
voix, on montre par là même que le larynx seul ne suffit pas à 
produire le lan^a^e chez un être inlelligent. Mais il est inutile de 
fournir des arguments pour montrer que le langage s apprend par 
imitation et par l'intermédiaire de l'ouie. C'e&t par cetie luétliode 
que tous les enfants apprennent à parler, car, lorsqu'ils ont été 
privés d'entendre la voix humaine, — comme dans le cas de ce 
qu'on appelle les enfants sauvages (si les histoires de cette sorte 
sont authentiques) qui n'ont vécu qu'au milieu des bètes des 
champs, — ils ne (ont entendre que des cris et des bruits, bien 
que tous leurs sens et tous leurs appétits aient conservé leur inté- 
grité, lis ne parlent pas, parce qu'ils n'ont pas entendu la voix 
humaine. 

Un enfant entend un son ou un mot en connexion avec un objet 
parOcuher; il imite le son et s*en sert plus tard en l'associant avec 
œt objet. C'est de cette façon que le langage semble s'acquérir, et 
il n'est pas déraisonnable de supposer que, dans Tenlance du monde, 
le langage s'est développé par l intermédiaire de l'organe de l'ouïe, 
ce qui tend k corroborer la doctrine de l'onomatopée, c'est-à-dire 
de l'origine du langage par rimitation des sons naturels. 

Si je fais ces remarques préliminaires avant de donner un exemple 
de langage chez les animaux, c'est parce que je pense qu'il est 
nécessaire de voir clairement dans quelle direction nous devons 
poursuivre nos recherches, et quelle est la véritable question que 
nous avons à élucider. Il est très certain que le langage n'est pas 
un processus simple, mais quHl dépend de l'organisation cérébrale, 
de la perfection de l'appareil vocal, et aussi de l'intétirité de l'ouïe. 
On peut aussi affirmer que le langage ne se réduit pas uniquement 
au langage articulé; mais sous ce nom doivent être compris les au- 
tres modes de communication qui existent entre les animaux par le 
moyen des gestes ou des mouvements. Cependant, tant qu'il existe 
des différences d'opinion sur la distinction que le langage met entre 
les animaux et l'homme, il est préférable, pour le moment, de con- 
tinuer à recueillir des observations, car c'est seulement par les faits 
et les exemples que l'on peat élucider la vérité. Je raconterai donc 
aussi brièvement que possible quelques particularités touchant mon 
perroquet. 

Quand je devins possesseur de mon perroquet, il y a déjà quelques 
années, c'était un oiseau entièrement illettré, et j'avais par suite une 
occasion d observer de quelle manière il acquerrait le langage. Je 



68 REVUE PHILOSOPHIQUE 

fus vivement frappé par sa manière d'apprendre, et par les causes 
qui !e provoquaient à parler dans des circonstances spéciales. Sa 
manière d'apprendre ressemblait beaucoup à la méthode des enfants 
qui apprennent leurs leçons, et les causes qui le faisaient parler 
semblaient dues à quelque association ou supgesUon, c*est-à-dire 
k ce qui provoque d'ordinaire la parole à toutes les périodes de la 
vie humaine. 

On sait qu'un perroquet imite tous les sons d'une manière pres- 
que parfaite, même le ton de la voix, et que sa voix a une éten- 
due dont ne peut approcher aucune voix humaine, qui passe de 
la note la plus prave à la note la plus aipuè. Mon oiseau, bien que 
possédant un bon vocabulaire de mots et de phrases, ne pouvait 
les retenir que pendant quelques mois , à moins que le retour 
suggestif des circonstances qui provoquaient leur expression conti- 
nuelle ne fût constamment répété. Quand ils étaient oubliés, cepen- 
dant, ils revenaient rapidement en mémoire si on les répétait quel- 
quefois, et ils revenaient d'une manière beaucoup plus rapide que 
s'il s'était agi d'apprendre une nouvelle phrase. Quand on com- 
mence à apprendre une nouvelle phrase au perroquet, il faut la dire 
plusieurs fais, et pendant tout le temps l'oiseau écoute très atten- 
tivement, en tournant Touverture de Toreille aussi près que possible 
de celui qui parle. Au bout de quelques heures, on l'enlend essayer 
de répéter la phrase, je dirais plutôt essayer de l'apprendre. Il a 
évidemment la phrase en réserve quelque part, car, si par hasard il 
la prononce parfuilemenl, il fait au début des essais qui sont mal- 
heureux et risibles. Si la phrase se compose de peu de mots, il 
répète sans cesse les deux ou trois premiers, puis leur en ajoute un 
autre, puis un nouveau, jusqu'à ce que la phrnse soit complète, la 
prononciation étant d'abord très imparfaite, mais devenant plus 
exacte, jusqu'à ce que la lâche soit accomplie. Ainsi^ sans se fatiguer, 
l'oiseau travaille sur sa phrase pendant des heures et des heures, et 
elle ne sera parfaite qu'au bout de quelques jours. 

Celte façon d'apprendre me semble être exactement la même que 
celle que j*ai observée chez un enfant qui apprend une phrase de 
l'rançais. Deux ou trois mots sont constamment répétés; à ces mots 
s'en ajoutent d'autres, jusqu'à ce que le tout soiL appris, la prononcia- 
tion devenant de plus en plus parfaite à mesure que la répétition se 
fait. J'ai vu aussi que, en sifflant un air populaire à mon perroquet, 
il le saisissait de la même manière, prenant les notes les unes après 
lesautre8,jusqu'àceque la totalité des vingt-cinq notes fût complète. 

La façon d'oublier, ou la manière dont les airs et les phrases ces- 
sent d'être rappelés, est digne de remarque. Les dernières notes ou 



D' S. WILKS. 



NATURE DU LANGAGE 



ed 



les derniers mots sont oubliés tout d'abord, de sorte que bientôt la 
phrase reste incomplète et que l'air n'est sifflé qu'à moitié. Les pre- 
miers mois sont les mieux fixés dans la mémoire; ceux-ci suggèrent 
ceux qui viennent après, et ainsi de suite jusqu'aux derniers, qui ont 
le moins do prise sur le cerveau. On peut cependant faire revivre ces 
derniers par la répétition, ainsi que je l'ai déjà dit. Ce procédé est 
également très habituel chez L'homme; par exemple, un Anglais 
qui parle français paraîtra, dans son pays, avoir oublié cette langue, 
s'il n'a aucune occasion de s'en servir; et cependant il n'aura pas 
plutôt traversé le détroit que la langue qu'il entend lui revient en 
mémoire. Si Ton essaye de se rappeler des poèmes appris pendant 
Tenfance ou pendant le cours des études, bien qu*à cette époque on 
ait pu en apprendre des centaines de lignes, on s'aperçoit que dans 
rage adulte on se souvient seulement des deux ou trois premiers 
vers de VlUade, de VÉnéide ou du Paradis perdu. 

Il est donc important, au point de vue du langage de Thonr-me, de 
noter les circonstances qui excitent Toiseau à parler. C'est la pré- 
sence de quelque personne ou de quelque objet avec lesquels les 
mots ont primitivement été associés, ce qui montre que le langage 
est dû à la suggestion. Quand il est seul, un perroquet passera en 
revue un long catalogue de ses dictons, surtout s'il entend parler à 
une certaine distance, comme s'il voulait se mêler à la conversation; 
mais, à d'autres moments, il ne prononce un mot particulier ou une 
phrase que si une personne ou un objet les suggèrent. Ainsi des 
amis, qui ont fréquemment adressé à l'oiseau une expression par- 
ticulière, ou qui ont siffliti un air devant lui, seront toujours salués 
par celte expression ou cet air ; et en ce qui me concerne, quand 
j'entre à la maison, — car il reconnaît mes pas, — Toiseau répétera 
l'un de mes dictons. Si les domestiques entrent dans la chambre, 
Poil aura toute prête une de leurs phrases et avec leur ton de voix. 
U est clair qu'il y a une association intime entre certaines phrases 
et certaines personnes ou objets, car leur présence ou leur voix 
suggère quelque mot spécial. Par exemple, mon cocher, quand 
il vient prendre ses instructions, a eu si souvent pour réponse : 
c Deux heures et demie, » qu'il n'a pas plus tôt franchi le seuil de la 
porte que Poil s'écrie : « Deux heures et demie. » L'ayant trouvé 
pendant la nuit éveillé et lui ayant dit : « Allez dormir, i si j'approche 
de sa cage quand la nuit est venue, l'oiseau me répète les mêmes 
mots. 

En ce qui concerne les objets, si certains mots ont été pronon* 
ces en connexion avec eux, ils seront toujours associés ultérieu- 
rement. Par exemple, le perroquet ayant été accoutumé à recevoir 



10 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



pendant le dîner des morceaui savouronx, je lui avais appriâ à dire : 
« Donnez-inoi an morceau. > Il le répète constmament maintenant, 
mais seulement pendant le dîner et d'une manière appropriée. L'oiseau 
associe l'expression avec quelque chose bon à manger; mais, natu- 
rellement, il ne connaît pas plus que Tenfant la dérivation des mots 
dont il se sert. Ëtant irëâ friand de fromage, il saisit t'ucilement le 
mot, et vers la fin du diner. et non à un autre moment, il demande 
constamment du fromage. Que Toiseau attache ou non le mot à ta 
véritable substance, je ne puis le dire; main le moment où il fait sa 
demaoftde est toujours correct. Il aime également les noix, et quand 
il y en a sur la table il emploie un cri particulier; on ne le lui a pas 
appris; mais c'est le nom que PoU donne aux noix, car on ne Tentend 
jamais sans que le fruit soit en vue. Il a pris aux objets eux-mêmes 
quelques bruits qu'il reproduit, comme celui d'un bouchon qu'on 
tire, à la vue d'une bouteille de vin, ou le bruit de l'eau qui tombe 
dans un verre à la vue d'une carafe d'eau. Le passage d'un domes- 
tique qui va ouvrir la porte de la rue suggère un bruit de charnière 
en mouvement suivi d'un sifflement aigu pour appeler un cab. 

On verra que Toiseati associe les mots et les sons avec les objets, 
et, quand on lui a appris les noms exacts, on peut dire qu'il connaît 
les noms des choses; il y a même plus : l'oiseau invente des noms et 
ces noms il les lire d'un bruit particulier. Ainsi le nom que Poli 
donne à l'eau est un bruit produit par un écoulement de liquide. Si 
on animal inférieur a celte faculté d'imiter les bruits, et s'il les 
exprime quand les substances qui les produisent sont en vue, il n'y 
a aucune objection à la théorie d'après laquelle l'homme aurait 
acquis le langage de la même manière. La vue d'un chat fait dire 
au perroquet : « Miaou >, comme la vue d'un train qui passe fait dire 
à un enfant: « Pouff, pouff! n Quand l'enfant grandit, il écarte le- 
mot primitif, mais il y a eu un mument où il nommait les objets de 
la môme manière que le sauvage ou le perroquet. 

Ce caractère des mots, de n'avoir aucune significaiion pour Tigno- 
ranl, correspond à ce que l'on voit dans les races primitives et chez 
l'enfant. Ils se servent d'un mot ou d'une phrase en rapport avec 
un objet particulier, mais ils ne aavèat rien de sa racine ou de 
sa vraie signillcalion. De plus, un mot en suggère un autre, de aorte 
qu'il y a plusieurs exemples où deux mots sont employés, associés 
l'un h l'autre d'une façon si constante , que l'un s'entend rare- 
ment sans l'autre. C'est la source d'un grand embarras pour mon 
perroquet. Si on lui adresse une phrase nouvelle et que cette 
phrase commence par un ou deux mots qui lui sont familiers, il se 
passe longtemps avant qu'il puisse l'apprendre, et même alors lea 



D' S. AVILKS. — NATURE DU LANGAGE 71 

deux phrases s'embrouiUenI Tnne avec l'autro de la manière la plus 
lisible. On peut se rappeler comment le corbeau de Barnabe Hadge 
ne &e contentait pas de crier pendant lee émauteR catholiques : c Je 
sois protestant, » ou : « Je suis un démon, » mais, d'une manière cyni- 
que, disait quelquefois : < Je suis un démon protestant, » ou : " Je suis 
une théière prolestante, » précisément de la môme manière qu'un 
petit enfant qui commençait à parler, et qui avait appris les phrases: 
• Méchante tante, » et : c Méchant grand-papa, > dirait dans uu 
moment de colère, quand quelqu'un de ses proches lui déplaisait : 
« Méclumte tante grand-papa. » Cette association hâtive de mots 
sans Bignificalion me paraît être exactement la même que celle que 
j'observe chez mon perroquet. L'association de certains mots et la 
façon dont ces mots en suggèrent d'autres sont fréquentes dans la 
société humaine et sont Técueil de toute discussion logique. 

Le résultat de mon observation, en ce qui touche la faculté du 
perroquet à acquérir le langage, c'est qu'il a un appareil vocal très 
parfait, que son oreille peut recueillir les intonations les plus déli- 
cates de la voix humaine, qu'il peut arriver à les imiter d'une ma- 
nière parfaite après un travail prolongé, et finalement qu'il peut les 
conserver dans sa mémoire. Un autre résultat de mon observation, 
c'est que le perroquet associe ces mots avec certaines personnes qui 
les ont prononcés et qu'il peut aussi inventer des sons correspon- 
dant à ceux qui émanent de certains objets. 

Comme je veux me borner ici à la question du langage, je n'abor- 
derai pas d'autres sujets qui montrent combien il y a des phéno- 
mènes qui se ressemblent chez les animaux et chez les enfants, bien 
qu'on en ait proposé diiïérentes explications fondées sur la distinction 
entre l'instinct et la raison. Ainsi un bruit ou un objet étrange font 
qu'en un instant Poil quille son perchoir, et l'on appelle cela un effet 
réllexe. Chez un enfant, on attribue h la crainte le tressaillement pro- 
duit par l'apparition soudaine de son ombre. Si l'on donne à un per- 
roquet du pain et de la marmelade de fruits, eL s'il mange la marme- 
lade et ne louche qu'à des miellés de pain, nous rions Je sou manège ; 
nmis quand un enfant fait la même chose, nous inlroduisons daus 
le fait un élément moral, et nous disons que l'enfant est mauvais. 

Un fait s'est constamment imposé à mon attention : c'est la force 
de l'habitude, et le plaisir de voir ou d'entendre une répétition du 
môme acte ou des mêmes phrases. Un enfant ne se lasse jamais 
d'entendre répéter indéfiniment la mÔme histoire, et de môme un 
perroquet ne semble jamais se fatiguer d'entendre parler ou chanter 
Ce qu'il connaît, et, si on lui a appris quelque maUce plaisante, il 
parait désirer la continuer indéfiniment. 



'19 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



Aussi je pense que, si l'on essaye de définir la nature des attributs 
de l'homme et de voir quelles sont les facultés qu'il possède en com- 
mun avec les animaux inférieurs et quelles sont celles qu'il possède 
seul par suite de son organisation supérieure, nous devons conclure 
que le langage, pris dans son sens le plus large, e^tiste sous sa forme 
rudimentaire chez les animaux inférieurs. 

Considérant que Thomme est un animal, que plusieurs de ses 
fonctions sont communes à loul être vivant, et que nous n'avons 
aucun pouvoir de le dégrader de la position qu'il occupe, peu im- 
porte que la faculté du langage ait ou non ses rudiments chez les 
animaux inférieurs. Du point de vue physiologique, il est très utile 
de faire une comparaison. Pour ma part, je m*attendrais plutôt à 
trouver la plus grande difTérence entre Thomme et les animaux dans 
le peu de connaissance arlistiqae que ceux-ci possèdent. 

D' Samuel Wilks, 

Membre de le SooiAté royele de Londree . 



1 
4 



(Extrait de The Journal of wenuxl ncienee*) 



NALYSES ET COMPTES RENDUS 



Herbert Spencer. The Data of Ethics. Les données de la 

morale. Williams and Norgaie. London, 1879 >. 

M. Herbert Spencer vient d'inierrompre la suite annoncée de ses 
ouvrages pour publier avant le temps, sous le lilre de Données de la 
morale^ les principes comme il les conçoit de la science des mœurs. 
Certaines défaillances quil a prises pour des averlissemenis et qui ne 
sont cependant pas de nature, nous Tespérons, à inquiéter sérieuse- 
ment ses amis, lui ont suggéré cette résolutiou. C*est en effet comme 
préparation à la morale qu^il apprécie surtout ses précédents écrits, et 
il craint) s'il tardait encore, de n^avoir pas le loisir ou la force de donner 
ce couronnement à l'œuvre de toute sa vie. Ce n'est pas la seule raison. 
Le discrédit croissant, à son avis, des enseignements religieux. Tinsuf- 
lisance des principaux syslômes philosophiques, et, d'une manière 
générale, le défaut commun à la plupart des doctrines de proposer à 
l'homme un idéal impossible à atteindre, au lieu d'emprunter de l'expé- 
rience des leçons plus pratiques et moins rebutantes, en contribuant 
Il rendre de plus en plus incertaine la direction de la conduite, lui ont 
paru exiger la publication immédiate de ce nouveau livre. Jamais, au 
gré de Tillustre philosophe, n'avait été plus pressant te besoin d'aune 
morale vraiment scientifique et attrayante & la fois. 

Dans quelle mesure le système fondé sur la théorie de révolution a 
ces deux caractères, le résumé que nous allons présenter, sans Tin- 
lerrompre d'aucune réflexion, permettra peut-être d'en juger et aussi 
d'apprécier l'originalité d'une œuvre qui ne ressemble assurément pas 
aux traités de morale accoutumés. 

Pour bien connaître une partie d*un tout quelconque, il faut d'abord 
connaître ce tout, La morale traite d'une partie de la conduite; il faut 
donc connaître la conduite tout entière, la définir et en montrer Tôvo- 
latioD. 

La conduite elle-même n'embrasse pas tous les actes; elle doit être 
définie suivant que Ton considère l'ensemble des actes qui la compo- 
sent ou la forme de cet ensemble : des actes adaptés à des fins, ou 



i. Une traduction de ce livre est annoncée dans la BiiUiothèque $cient, inter» 
nationale. 



le REVUE PHILOSOPHIQUE 

l'adaptation des actes à de\> lins. Le passage de la conduite ainsi définie 
en général à la conduite proprement morale est insensible. S*il est 
tndiflérent de se promener ici ou là, il ne l'est pas au môme degré de 
faire faire ô un ami une promenade qu'il a déjà faite, quand on pourrait 
lui faire voir co qu'il ne connaît pas encore, et il ne l'est pas du tout de 
se promeuLT au lieu d'aller ii un rendez-vous. Mais, avant de circons- 
crire le domaine de la conduite morale, il faut étudier la conduite en 
elle-même, el parvenir ainsi, suivant une loi de la méthode évolutioa- 
nisle, à interpréter le plus développé par le moins développé. 

Les partisans de cette méthode sont habitués à l'idée d^une évolution 
de structures h travers les degrés ascendants du règne animal ; ils le 
sont aussi, du moins dans une certaine mesure, h l'idée d'une évolu- 
tion parallèle des fonctions. Il leur faut maintenant concevoir une évo- 
lution analogue de la conduite. On ne sort pas de la physiologie tant 
que l'on se borne à considérer les processus internes et leurs combi- 
naisons internes; nous en venons au domaine de la conduite, lorsque 
nous étudions les manifestations extérieures des actions des organes 
sensoriels et moteurs. On objectera peut-être que ces manifestations 
extérieures, comme on pourrait dans beaucoup de cas les imaginer, 
sont trop simples pour mériter d'être désignées par le mot de conduite; 
muis elles se relient du moins par d'msensibtes gradations à ce que 
nous Appelons de ce nom, et c'est assez pour être autorisé à marquer 
ainsi la limite inférieure de ce domaine qui, par degrés, &*étendra 
Jusqu'à embrasser les adaptations les plus complexes, celles que nous 
soumettons à des jugements moraux. Nous avons donc à étudier 
l'agrégat de toutes les coordinations externes, et cet agrégat comprend 
môme les mouvements les plus simples des animaux les plus hum- 
bles. Encore faut-il cependauL que ces mouvements ne soient pas en- 
tièrement fortuits. 

Aussi n'y a-t-il pas vraiment lieu de parler de la conduite d'un infu- 
soire : ses actions ne sont pas adaptées, du moins d*une manière ap- 
préciable, à une lin déterminée; il se meurt au hasard, avale ce qu^il 
peut, et le plus souvent est avalé prématurément lui-même par quelque 
autre animal. Mais les rotifères ont déjà, avec une plus grande taille, 
une siruciure plus développée et un pouvoir plus marqué de combiner 
des fonctions, une véritable conduite. Ils savent beaucoup mieux et se 
nourrir el se défendre : ils vivent aussi plus longtemps. 

Les mollusques nous présenieut l'exemple d'un nouveau progrès et» 
suivant l'espèce à laquelle ils appartiennent, d'un progrès croissant. 
Il en est de même sî nous parcourons la hiérarchie des vertôbréSa 
depuis le poisson jusqu'à l'éléphant. Le développement de la conduite, 
de l'adaptation des actes à des uns, suit pas à pas le développement 
de la structure et des fonctions. 

Les liommes, pour les partisans de révolution, ne sont que les 
mammilères les plus élevés. Ici. les adaptations sont plus nombreuses 
et meilleures. Mais il y a des races inférieures et des races supérieures, 



ANALYSES. — HERBERT SPENCER. TUe Data of Eihics. 75 



■ 



et Ton remarque entre la conduilâ des unes et des autres, d'après 
BL Spencer, une différence analogue à celles que nous avoiib constatées 
entre les sortes de conduite des divers genres d'animaux. Il n'est plus 
question , il est vrai, d'un progrès dans la conduite parallèle à un prcH 
grès dans les structures et les fonctions; mais que l'on compare aux 
modes ordinaires de ractivité des sauvages les modes ordinaires de 
raciivilé des hommes civilisés, ou les uns que se proposent les uns et 
(es autres, et l'on verra quelle dislance les sépare. Les hommes civi- 
lisés se nourrissent mieux, d'une fugon plus variée et plus régulière: 
leurs produits de toutes sortes sont infiniment mieux élaborés et appro* 
plies aux besoins; leurs maisons n'ont plus rien de commun avec les 
cabanes de feuillages. Faut-il parler de ces transactions commerciales 
à longue portée, de ces carrières préparées par de fortes éludes et rem- 
plies par des occupations si diverses, dont les sauvages n'ont môme 
pas l'idée? La prolongation de la vie, qui est la Un suprême, estlarècom* 
pense de ce progrès. 

Oo pourrait objecler, il est vrai, que la vie des hommes civilisés, et 
Ie4 plus civilisés, n'est pas toujours plus longue que celle des hf^mmes 
les moins développés ; mats il ne faut pas mesurer la vie à sa longueur 
seulement-, il faut tenir uoiiiple delà quantité de vie, et l'on conviendra 
qu'une huître attachée au rocher, après avoir longtemps survécu à un 
poisson quelconque, aura cependant moins vécu. 

Les actes qui composent la conduite ne se rapportent pas seulement 
\ notre propre conservation; un grand nombre d'entre eux ont pour fin 
la vie de 1 espèce. Nous pouvons suivre à ce point de vue une évolution 
comparable à celle que nous avons observée déjà. M. Spencer recom- 
mence son examen de la série animale, depuis ces êtres chez lesquels 
on oe peut h proprement parler discerner une conduite, jusqu'à l'homme, 
qui se montre, ici comme dans le premier cas, très supérieur aux ani- 
maux. Les deux genres de conduite déjà distingués se développent 
donc simultanément. 

Mais révolution de la conduite n'est pas complète. D'autres actes 
sont nécessaires et naissent des relations sociales; ceux dont noua 
avons parlé ne peuvent être véritablement adaptés à leurs fins 
que si la guerre entre les races et les luttes entre les individus dimi- 
nuent ou sont entièrement supprimées; il faut que pc^rsonne n'empêche 
les autres d'arriver à leurs Uns, il faut que tous au contraire s'entr'ai- 
deot ou indirectement par une coopération industrielle, ou directement 
par une assistance volontaire. Alors seulement la vie de chacun de- 
viendra plus complète. 

Or la vie, telle qu'elle a été définie dans les Premiers principes^ dans 
les Princijfei; de biologie^ dans les Principes de psycIvtlogiCf est 
$ la oombinaiBOn définie de changements hétérogènes, à la fois simul- 
laués et successifs, en correspondance avec des coexistences et des 
séquences externes, » ou, en d*autres termes, « l'adaptation continuelle 
des relations internes aux relations externes. > Plus cette combinaison, 



76 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



'11 
rt3? 



plus celte adaptation sera parfaite, plus l'évolution de la conduite sef 
complète, plus aussi elle sera morale, et celte conséquence de Thypa 
thèse de Tévoluiion s'accorde avec les idées généralement reçues, d 
quelque manière d'ailleurs qu'elles se soient formées. 

Quel est en effel le sens des mots bon et mauvais dans un juge 
ment moral ? Pour le savoir, il faut rechercher la signification de 
deux mois dans leurs différentes acceptions. Qu*entend-on par ui 
bonne paire de boUes? Que veul-on dire quand on parle d'une bonc 
journée, d'un bon chien, dVn bon coup au billard, etc.? Une bonr 
paire de bottes est une paire de bottes qui rendent exactement les se 
vices qu'on leur demande; une bonne journée, une journée où noi 
avons fait ce que nous désirions ; un bon chien, un chien qui nous ei 
utile comme nous le voulons; un bon coup au billard, un coup résul 
tant do mouvements parraitement appropriés à certaines fins. Le se 
du mol mauvais esL par \h. même liéLerminu. Ces deux mots n^onl p 
lorequ*on les applique à la conduite, une autre signification, et, si nous 
bèsitons à le reconnaître, c'est parce que le même acte, dans certain 
cas et par suite de renchevètrement des rapports sociaux, peut ser 
ou contrarier plusieurs fins h la fois. Mais, si l'on dislingue ces rapport 
on n^hésitera pas h reconnaître qu'un acte est bon, lorsqu'il sert à 
atteindre la fin qu'on se propose, quelle qu'eUe soit d'ailleurs, c'est-à-dire 
quelle que soit à ellB-mâme sa fm ultérieure, et ^nauvais dans le cas 
contraire. ■ 

La conduite, prise dans son ensemble, sera bonne, d'après cett? 
dèQnliion, dans la mesure où elle tendra simulianément aux trois fins 
que Thomme peut se proposer: sa propre conservation, la conservation 
de la famille et celle des autres hommes, en un mot le plus haut déve- 
loppement de la vie* 

Mais, si ce développement parait être le but de l'êvolutioi. l'évoluti 
n*a-t-elle pas fait fausse roule? La vie vaut-elle la peine de vivre? £s 
elle bonne, comme le veulent les opiimistes? ou mauvaise, comme le 
prétendent les pessimistes? Entre ces deux opinions contradictoires, il 
y a du moins un postulai également admis de part et d'autre : la vie 
est bonne ou elle est mauvaise, selon qu'elle apporte ou n'apporte pas 
un excès de sensations agréables. Suivant les pessimistes, elle cause 
plus de maux que^e biens, et les optimistes croient le contraire; mais 
les uns et les autres soot prêts à reconnaître qu'il faut travailler au 
salut de l'individu, de la famille et des autres hommes, si la vie est 
plutôt heureuse que malheureuse, La conduite sera donc bonne ou 
mauvaise si ses effets, en somme, sont agréables ou pénibles, et le 
bonheur seul, de l'aveu de tous, est le critérium de la valeur des 
actes. 

De l'aveu de tous, si les hommes se divisent véritablement en 
oplimisles et en pessimistes, et il semble bien qu'il devrait en ètrQ 
ainsi, il y en a cependant qui, restant fidèles, sans le savoir, à d'aadj 
Ciennes superstitions, s'imaginent encore que nous sommes au moad^ 



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I co 






ANALYSES. — HERBERT SPENCER. The Data of Ethics. 77 

poar y souffrir et faire par nos souffrances mêmes la joie de je no sais 
quelle divinîlô diabolique. Mais h quoi bon discuter avec les partisans 
de cette odieuse doctrine? Elle est au-dessus ou au-dessous de toute 
discussion. 

Pourquoi donc tant de difficultés à faire admettre ce principe que, si 
l'on tient compte des effets immédiats et des effets éloignés pour toutes 
les personnes, le bien est universellement ce qui procure le plaisir? 
Diverses influences morales, tbéologiques et politiques ont amené les 
hommes à se déguiser cette vérité. Le plus souvent, on se préoccupe 
des moyens d'arriver à une fin, au point de perdre de vue cette fin 
elle-même. C'est ainsi que l'argent, qui n'est qu'un moyen, passe, aux 
yeux de beaucoup de gens, pour une fin. Mais, d*une manière générale, 
si nos bonnes actions produisaient de mauvais résultats, et les mau- 
vaises de bons effets, continuerions-nouâ à leur donner ces noms? Nos 
idées sur la qualité des unes et des autres viennent de la. conscience 
que nous avons de la certitude ou de la probabilité avec lesquelles ces 
actions causeront quelque part des plaisirs ou des peines. 

On arrive à la môme conclusion par l'examen des divers systèmes 
de morale. Ils tirent tous leur autorité de ce principe suprême -, le bien 
qu'ils prescrivent n'est qu'un bien dérivé; les philosophes qui les ont 
proposés ont pris de simples moyens pour la fln. 

Il faut être parfait, dit Platon, et, depuis, M. Jonathan Edwards a 
repris avec plus de précision cette idée si abstraite de perfection 
comme équivalent de l'idée de bien. Mais l'homme parfait est celui qui 

t constitué de manière à adapter coniplëtement ses actions à des Uns 
tout genre, et nous savons maintenant qne Tadaptation complète 
<it:5 actes aux fins est celle qui assure et constitue la vie la plus déve* 
loppée : or tout accroissement de la vie ne se justifie que s*il en résulte 
un excès de bonheur. 

Il faut être vertueux, dit Aristote. et l'idée de vertu ne se ramène à 
aucune autre idée plus simple. Mais qu'entendrons-nous par ce terme 

néral de vertu? Que trouvons-nous de commun entre le courage, la 

mpérance, la libéralité et les autres vertus énamérées par Ârislote? 
KUes n'ont assurément aucun caractère commun intrinsèque; mais de la 
pratique de ces vertus, d'après le même philosophe, résulte le bonheur, 
et c'est U le seul caractère commun qui autorise à les désigner du 
nAme nom : c'est un caractère extrinsèque; elles ont toutes le même 
but; ce sont autant de chemins pour y arriver, et la véritable fln est, 
encore ici. non la vertu, qui n^existe pas, mais le bonheur. 

n faut, disent de leur côté les intuitionnisles, comme les appelle 
il. Spencer, et il range parmi eux Hulcbeson, il faut consulter sa con- 
science, et l'on s'aperçoit alors que nous sommes naturellement portés, 
tims avoir à nous inquiéter de leurs conséquences, h juger certains 
tcies bons et d'autres mauvais. Si les premiers tendent au bonheur, 
c'est en vertu d'une coordination préétablie dont nous n'avons pas h 
iious préoccuper. Mais comment reconnaître que ces inspirations de la 



78 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



conscience sont vraimenl morales , si nous ne regardons pas à leurs 
effets ? La conscience d*un Pijien lui commande de commeltre des 
meurtres; celle d*un Turooman, de faire des pèlerinages au tombeau 
de voleurs célèbres, etc. Il faut donc en venir à considérer les effets 
fanesles et du meurtre et du vol, pour décider que la conscience u 
raison de nous interdire des actes de celte sorte. 

n n*est pas jusqu'aux partisans attardés de œtle morale diabolique 
à laquelle nous avons fait allusion et qui fait consister le bien dans la 
souffrance supportée pour offrir au Créateur que l'on imagine un spec- 
tacle a^^réable, qui ne doivent faire du bonheur le critérium du bien. Ils 
se Hgurent en effet que leurs maux actuels leur attireront plus tard de 
plus grands biens et leur feront éviter de plus grands maux, ou bien, s^ils 
prétendent que l'homme est né pour être malheureux à jamais, c'est 
encore le plaisir de leur dieu comme ils le conçoivent qu'il faut servir. 

Ainsi un état de sensibilité désirable, telle est la fin dernière de toute 
action morale. Quelque nom qu'on lui donne, le plaisir est rélément 
fondamental de la conception du bien : u îl est une forme aussi néces- 
saire de rintuition morale, que Tespace est une forme nécessaire de 
Tintuilion intellecLuelle. > 

Si les diverses écoles morales ne se sont pas accordées sur ce point, 
c'est qu^elles n'ont pas eu le moins du monde ou n'ont eu qu*imparfai- 
tement la notion de la causaliié. Nos actes ont certains effets nainrels; 
ils conduisent naturellement les uns au bonheur, les autres au mal- 
heur. Admettre, comme l'école Ihéologique, l'interveotion de Dieu qui 
seul prescrit on défend, c'est admettre que les hommes ne peuvent par 
eux-mêmes, par rexpérience, découvrir les conséquences naturelles 
de leurs actions, et par suite la conduite qu'ils doivent préférer : c'est 
nier ou plutôt ignorer la causaliié. Soutenir, avec Hobbes, que les lois 
civiles font seules la distinction du bien et du mal, c'est commettre la 
même faute. Si la législation commando des actes qui ont n.Uurellemeni 
des efTeis avantageux, si elle interdit des actes qui ont naturellement 
des effets nuisibles, ce n'est pas elle qui rend ces actes bons ou mau- 
vais; toute son autorité dérive des effets naturels de ces actions. Hob- 
bes n'a donc pas reconnu la causalité. Les intuitionnistes la reconnais- 
sent dans une certaine mesure; mais à quoi bon faire appel à des 
inspirations surnaturelles de la conscience? Les utiliLaires eux-mêmes 
ne tieimentpas de la causalité, c'est-à-dire de ces relations nécessaires 
de cause à effet, le compte qu'il faudrait. Sans doute, ils sont d'avis 
que l'on doK apprécier la conduite par Tobservaiion des résultats; 
mais ils ne reconnaissent encore que cer(nûip relation, fortuit© pour 
ainsi dire, et non la relation de canse k effet dans toute la force scien- 
tifique du mot^ et leur doctrine (celle de Stuart Milï, par exemple) n'est 
pas encore la science de ta morale. Il Paul donc faire subir h cette 
doctrine une transformation décisive -, il faut montrer, dans les consé- 
quences naturelles de nos actes, des conséquences nécessaires et 
non pas seulement accidentelles. Mais, comme lu morale relève de la 



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■ 



ANALYSES. — HERBERT SPKNCER. The Data nf Kthics. 79 

pbysi(|ue. de la biologie, de la psychotogie et de la sociologie, ce pro- 
grès n'était pas possible avant PéubUssement de ces diverses sciences 
telles qu'elles sont aujourd'hui constituées. 

Ces préliminuires posés, cette partie critique de son livre achevée, 
M* Spencer aborde Tétude des phénomôues moraux considérés comme 
phénomènes d^évolution, et successivement sous leurs divers aspects : 
physique, biologique, psychologique et sociologique. 

Il semblera surprenant d'étudier au point de vue physique la conduite 
morale, et cependant. la conduite de nos semblables n'est pas autre 
chose, de môme que la nôtre pour eux, qu'un ensemble de change- 
ments perçus par le toucher, la vue et Vouîe; c'est assez pour être 
autorisé, sans paradoxe, & rechercher quels sont les caractères de ces 
changements, de ce dehors de la conduite, quand la conduite est mo- 
rale. C'est une loi de l'évolution de tout agrégat, que non seulement la 
matière qui le compose, mais eocore le mouvement de cette matière, 
passe d'une homogénéité indéfinie et incohérente à une hétérogénéité 
définie et cohérente. Les actes dans leur évolution obéissent à celte loi. 
£a remontant dans la série des êtres, si nous considérons d'abord la 
cohérence, nous voyons les actes ou les mouvements des êtres animés 
devenir de plus en plus cohérents, se coordonner de mieux en mieux. 
Chez les sauvages, ce caractère se manifeste plus visiblement que 
chez les animaux, chez les hommes civilisés plus visiblement que chez 
les sauvages, et enfin, chez ceux dont la conduite est morale, il s'ac- 
cuse plus nettement que chez tous tes autres. De là l'expression de 
dissolue, appliquée à la conduite immorale, tandis que la manière d'agir 
la plus haute, la plus développée, présente aussi le plus d'unité. On 
peut prévoir à coup sûr les démarches de Thonnète homme et compter 
sur lui : les mouvements combinés qui composent sa conduite se font 
dans un sens parfaitement déterminé. 

Les modes d'action les plus humbles sont inrlèftniR. comme ils sont 
incohérents, et nous avons ici le même progrès à observer, en passant 
de ranimai au sauvage, du sauvage à Thomme civilisé et, dans ce 
dernier genre, de l'homme immoral h l'homme moral. Celui-ci est exact 
dans toutes ses transactions, de quelque nature qu^elles soient. De plus, 
tandis que la conduite immorale est exposée à tous les excès, la modé- 
ration est au contraire le caractère habituel de la conduite opposée. D'un 
côté» les oscillations sont grandes et échappent à tout calcul; dePauire 
côté, elles ne dépassent pas certaines limites : les mouvements sont 
déOnis. 

. Enfin r/ié(érogénéifé des mouvements et des actes s'accrotl à mesure 
que les organismes se compliquent, et, si nous considérons Thomme 
seulement, c'est l'honnête homme dont la conduite est aus«;i la plus 
hétérogène et la vie la plus variée. C'est une erreur d'identifier la vie 
morale h une vie monotone. Plus nous nous conformerons à toutes les 
exigences de notre condition, relativement à nous-mêmes, au corps et 
à l'esprit, relativement à ceux qui dépendent de nous, à notre famille 



80 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



et relaLivemgnl à nos semblables en général, plus aussi nous aurons 
d'actes divers à accomplir. Combien plus simple et plus homogène au 
contraire sera la conduite deThomme uniquemeDt occupé de lui-môme! 
Les actes nécessaires à la cullure de l'esprit, à Texercice de ses plus 
hautes facultés, contribueront encore à restreindre runifortnilé de la 
vie pour l'homme de bien, et rhétérogénëité dans la combinaison des 
mouvemenlâ atteint, dans sa conduite, le plus haut degré. 

L'évolution de la conduite, comme toute autre évolution, tend à un 
équilibre, mais à un équilibre mouvant. Conserver la vie. au point de 
vue physique, c'est conserver une combinaison harmonique d'actions 
internes en opposition à des forces externes qui tendent à la détruire, 
et plus la vie se développe, plus nous sommes d'abord devenus capa» 
blés, par un progrès graduel des forces organiques qui ont à réagir 
contre les forces étrangères, de maintenir celle harmonie pendant une 
longue période. La vie est morale lorsque le maintien de cet équilibre 
mouvant est le plus assuré. Nous devons alors concevoir la possibilité, 
mais seulement dans une société idéale, d'une vie complète, c'est-à-dire 
d'un équilibre complet € entre les activités coordonnées de chaque 
unité sociale et celles de Tagrée^at des unités >. 

Cet homme moral, dont Téquilibre mouvant est parfait, ou s'approche 
le plus possible de la perfection, devient, si nous le désignons en ter- 
mes physiologiques, si nous nous plaçons au point de vue de la biolo- 
gie, celui dont les fonctions de tout genre s'exécutent convenablement. 
La vie manquera en effet d'Ôlre complète dans la mesure môme où les 
fonctions s'accompliraient mal. Tout désordre résultant de l'excès ou de 
rinEuffisance d'une fonction , en réagissant sur les autres fonctions 
physiques ou morales, constitue en réalité un afTaiblissement de la 
vie^ et, s'il se prolonge, peut attiener la mort. 

Il est vrai que, dans l'état actuel des choses, un état dé transition, 
notre constitution est mal adaptée aux conditions, et souvent des obli- 
gations d'un genre élevé nous imposent une conduite funeste au point 
de vue physiologique; mais nous n'en devons pas moins reconnaître 
que des actes propres à diminuer notre vitalité sont, abstraction faite 
de leurs autres effets, des actes immoraux. 

M. Spencer, comme on le sait, donne pour objet & la psychologie 
l'étude de la correspondance qui s'établit entre les connexions des 
états subjectifs et les connexions des actes objectifs; nous ne sortons 
donc pas du domaine de la Liotogie en considérant seulement les faits 
de sensibilité, les fonctions et leurs relations mutuelles. Parmi les faits 
de sensibilité, on dislingue les sensations et les émotions; les pre- 
mières se localisent et servent k la fois de guides et de stimulants, 
en des degrés divers toutefois, à Texercice des fonctions, ou pour 
le» organes vitaux, ou pour les organes des sens. Les émotion», 
qui ne sont pas localisables, remplissent ce double rôle de guides et 
de stimulants, avec plus de puissance môme, dans certains cas, que la 
plupart des sensations. Or, si l'on étudie la relation des faits de sensU 



ANALYSES. — HERBEhT SPENCER. The Data of Kthics, 81 

bililé el des fonctions, on découvre promplement cette vèrilé néces- 
saire que^ dans le monde des animaux en général, c la douleur est 
corrélative h. des actions nuisibles pour Torganisme, et le plaisir cor- 
rélatif à des acles utiles. » En d'autres termes, il y a une connexion 
primordiale entre les acles qui procurent du plaisir et la ooniinualion, 
raccroissement de la vie, entre ceux qui causent de la douleur et la 
diminution ou la perte de la vie. Le plaisir est donc essentiellement 
bon au point de vue moral, et la douleur mauvaise. Si Ton refuse 
d'admettre cette proposition, c'est que des exceptions ont fait perdre 
de vue la règle elle-môme. 

Tout le monde sans doute reconnaît que Tappréhension de certaines 
douleurs physiques et le désir de certains plaisirs nous guident admi- 
rablement el nous servent îl bien distinguer les actes nuisibles des 
actes utiles à la vie. Mais on croit volontiers que, en dehors des 
besoins impérieux auxquels nous ne pouvons résister sans compro- 
mettre notre existence, cette direction» bien loin d'être sûre, est mau- 
vaise. Dans certains cas y en elTet, nous devons au contraire renoncer 
à des plaisirs immédiats en vue de tins plus éloignées; pour l'hu- 
manité , telle qu'elle est aujourd'hui constituée , la considération 
exclusive des plaisirs et des peines les plus proches tromperait sou- 
vent. C'est qu'il s'est produit dans le développement du genre humain 
de profonds changements, et que ces changements ne sont point arrivés 
à leur terme. Notre nature est mal adaptée aux conditions; elle doit 
se transformer elle-môme & mesure que les conditions doivent changer, 
et l'anomalie constatée disparaîtra un jour; elle n'a rien de nécessaire 
ni de permanent. Va momerit viendra oii l'homme n'aura qu'à suivre 
sans elTurt Timpulsion du plaisir. 

Nous pouvons déjà nous convaincre, et les exemples abondent, qu'il y 
a entre le plaisir en général et certaine exaltation physiologique, entre 
la douleur et la dépression physiologique, d'étroites relations. Négliger 
ce fait, c'est s'exposer à juger mal la valeur morale des actes. Les uio- 
ralisles ne considèrent le plus souvent que les effets indirects des 
acles; ils blâment, et avec raison, l'étudianl paresseux qui gaspille en 
pure perte son temps et Targenl de ses parents; ils n'ont que des 
éloges, et c'est une faute, pour celui qui travaille avec excès, se rend 
malade et devient tout aussi inutile que le précédent à la société, il 
fàul avant tout tenir compte (je ces effets directs, biologiques, de nos 
actions, et renoncer à celte opinion vraiment anli-religieuse que nous 
sommes organisés de telle sorte que les plaisirs sont funestes et les 
peines avantageuses. Il s'est formé, à travers les différentes étapes de 
l'humanité dans son évolution, des théories morales adaptées à ces 
différents moments du progrès. Notre théorie actuelle est comme une 
résultante de ces théories antérieures ; mais, autant que nous pouvons 
déjà le prévoir, la science morale, au point de vue biologique, doit être 
c une spécification de la conduite d'hommes associés, qui sont chacun 
constitués de telle sorte que les diverses activités qui concourent à la 
TOME IX. — lî^80. 6 




«2 



j 



REVUE PnrLOSOPRîOUE 

conservation de Tindivldu, au développement de la famille et au bien- 
être de la société, sont le résultat de l'exercice spontané de tacultés 
bien proporiionnées, dont chacune procure par son exercice môme la 
somme de plaisir qu'elle doit donner. » 

Si nous passons au point de vue psychologique, nous avons encore 
afTaire au plaisir et à douleur, mais en tant qne leur représentation 
constitue un motif réfléchi. On suit, dans révolution, un progrès des 
faits psychologiques analogue ft celui que nous avons observé partout 
ailleurs. L'excitation devient d'abord une simple sensation ; celle-ci 
fait place à une sensation composée ; un groupe de sensations partiel- 
lement préseniatives et partiellement représentatives donne naissance 
à une émotion commençante ; un groupe de sensations exclusiveioeM 
idéales ou représentatives forme une émotion proprement dite ; oa 
groupe de groupes semblables donne lieu à une émotion composée, et 
enfin se produit une émotion encore plus complexe, composée des 
formes idéales ou des représenlations des éniotiuns composées déjà 
dé&nies. Le développement de la pensée est parallèle, jusqu*à ces d^ 
libérations prolongées pendant lesquelles on estime les probabitités de 
diverses conséquences et l'on met en balance les impulsions corréia- 
tives de la sensibilité pour arriver à ce que Ton appelle un jngement 
mtlrement arrêté. Les actions qui auront pour caractères d*étre la suite 
des motifs les plus complexes, des pensées les plus développées, se- 
ront aussi celles det; êtres les plus développés, et par suite celles qui 
sembleront avoir le plus de valeur morale. 

Mais on s'est trop h&té de généraliser. S'il est vrai que Ton doive 
dans bien des cas subordonner l'inférieur au supérieur, les niotils pré- 
sentatifs aux motifs représentatifs, et ceux-ci aux motifs re-repré»eniatife. 
suivant l'expression de M. Spencer^ ou. pour employer des termes ceu- 
crets. les sensations aux sentiments, le présent à l'avenir, et souvénl 
faire ce qui déplaît de préférence âi ce qui serait agréable, il y a de 
nombreuses exceptions que la science de la morale doit exactement 
déterminer et que Tautaur détermine en effet avec bon nombre d'exem- 
ples fâmili**rs. 

C'est ainsi cependant que s'est formée peu à peu Tidée de Tobliga- 
tion, émergeant par degrés des règles successivement imposées par 
l'autorité politique, Tautorité religieuse ei l'auioriié sociale, suivajit 
une théorie particulière h M. Spencer. Ces règles n'ont été qu'une pr^ 
paration îi cette rëK'le morale que nous devons nous donner noua-mèmea. 
Il s'en faut de beaucoup que celle-ci apparaisse déjà clairement a tous 
el que Ton comprenne assez quel doit être le véritable motif moral. Si 
nous sommes tenus de ne pas tuer, par exemple, ce n'est pas par crainte 
seulement du supplice auquel nous nous serons exposés, ni par crainte 
des châtiments d'une vie fuHire, ni pour éviter la haine ou l'horreur de 
nos semblables ; c'est par la représentation des conséquences natu- 
relles, nécessaires de ce crime : les souffrances de la vrctime, Taiiéan- 
lissetuent de toutes ses espérances de bonheur, le dommage cauàé à 



ANALYSES. — HERBERT SPENCER. The Data of t:ihics, 83 



bien 



il faul 



ceux qui lui UenneDl de près. Si nous comprenons 
sidérer seulement, en louLe occasion, les conséquences nalurelles et 
nécessaires de nos actes, nous séparerons le motif moral d'autres mo- 
tifs aujourd'hui surannés, nous nous babtiuerons à négliger les résultats 
extrinsèques de dos actions, pour tenir compte seulement des résultats 
inirinsôques. 

Le sentiment de l'obligation ainsi entendue doit lui-même avec le 
temps s'eiTacer. Dans Tétat actuel, il arrive qu'une faculté spéciale ne 
s'est pas encore assez développée pour que nous soyons portés à 
l'exercer par le plaisir seul de l'exercer en effet; nous pouvons alors 
en regarder l'exercice comme obligatoire dans certains cas. Mais il 
doit arriver un moment dans l'évolution où toutes les facultés se déve- 
lopperont spontanément et seront, par ce développement même, une 
cause de plaisir. La conduite morale sera devenue la conduite natu- 
relle. 

Au point de vue sociologique, la science de la morale détermine 
quelles formes de conduite sont les plus propres à établir une société 
oCt la vie de tous soit à la fois la plus longue et la plus large, la plus 
complète poîjsible. Les différents états par oU l'humanité a passé ont 
rendu successivement nécessaires plusieurs codes de conduite : la 
guerre et la paix ne peuvent avoir les mômes lois K La bien-être, la 
conservation des groupes sociaux, en lutte perpétuelle les uns contre 
les autres, ont dû à l'origine prendre le pas sur la conservation et te 
bien-être de l'individu. Les règles 5 suivre se sont alors ressenties de 
cette nécessité de subordonner les intérêts individuels aux intérêts gé- 
néraux. Â mesure que le danger pour les groupes diminue et que l'on 
se rapproche d'un état pacifique, ce qui a toujours été en réalité la fia 
flernière. à savoir la conservation de la vie individuelle, tend à devenir 
une fin prochaine. Dans ces périodes de transition, qui ne sont pas 
eucore (-assées.il s'établit successivement divers compromis entre les 
deux codes de morale, dont l'un a ponr objet la conservation sociale et 
i*auire la conservation de Tindividu, et aucun de ces compromis n'a de 
valeur définitive, jusqu'au jour o(j, la paix étant pour toujours établie, 
la science de la morale pourra s'appliquer h la place des morales empi- 
riques. Les traits principaux de cette science, grâce à laquelle la vie 
complète sera assurée, sont faciles à déterminer. Il faut évidemment 
et avajit tout que les actions utiles à la conservation de la vie, telles 
que chacun doit les accomplir, procurent à chacun la somme et le genre 
d'avantages qu'elles ont naturellement h produire : pour cela, il faut 
que personne n'ait à subir ni agression directe^ ni agression indirecte, 
comme celle qui résulte de la violation des contrats. Ce sont là les 
conditions négatives; elles consistent dans une coopération volunlaïre 
propre & développer la vie autant qu'elle peut l'être par un échange de 






I Voir la Scttitce de la Morale île M. Rcnuuvier, où cotte remarque, faite à un 
latie point de vue, nous parait aussi avoir une tout autre portée. 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

services en vertu d'une convention farmelle; mais ce n*esL pas assez : 
il faut encore un échange de services au delà et en dehors de louie 
convention ; car la vie atteindra son plus haut degré de développement 
seulement si les hommes sont disposés à se prôler dans certains cas 
une assistance gratuite. 

Les chnpiires que nous venons d'analyser contiennent véritablement 
ce que M. Spencer appelle les données de la morale. Le reste de l'ou- 
vrage sert à expliquer et à développer celle déduclion, h montrer les 
caractères propres de ta nouvelle doctrine, h ta bien distinguer aes 
théories utilitaires déjfi proposées et à indiquer comment, dans la suite 
de révolution, 1 biimunilé doit se rapprocher de cet étal social idéal où 
la vie de tous et de chacun sera complète. 

Eu quoi la science de la morale se sépare des systèmes empiriques 
défendus tour à tour par BenMiani, Mill et M. Sidgwick, c'est une ques- 
tion qui doit particulièrement IrUéresser les lecieurs anglais, qui nous 
intéresse seulement dans la mesure oii nous aurions déji quelque goût 
pour ces systèmes. L'utilitarisme empirique n*esl qu'une introduction 
h l'empirisme rationnel. Pour ce dernier, le bien-ôlra n'est pas l'objet 
que nous devions nous proposer immédiatement; il nous serait impos- 
sible en effet, c'est l'objection ordinaire, de découvrir, par n'importe 
quel mode de calcul, en quoi consiste ce bien-ètre, ou, pour employer 
Texpression de Benlham, le bonheur général, et comment nous parvien- 
drons à le réaliser. Il n'y a aucune coiuraiiction à soutenir que le bon- 
heur doit être la (In dernière de l'activiié et à reconnaître qu'il ne peut 
en être la fin immédiate. Ce que nous devons immédiatement nous pro- 
poser, c'est de nous conformer à des principes qui, dans la nature des 
choses, déterminent le bien-être, comme la cause détermine refTel. En 
d'autres termes, rutilitarisme rationnel proclame cette loi , facile à 
suivre à travers l'évolution de la conduite, que chacun des moyens à 
employer successivement pour atteindre Li fin la plus élevée devient 
à son tour pour le moyen immédiatement infôrieur une fin lui-môme 
et une fin qui oblige à employer d'abord ce moyen immédiatement infé- 
rieur. Le succès dans remploi de ces ditTérents moyens nous cause 
des plaisirs bien plus faciles à reconualtrô et à acquérir que le bien- 
être dont ils sont cependant des facteurs nécessaires. Aussi Bentham 
s'est-il gravement trompé en sotJtenanL que l'idée de bonheur est plus 
claire que l'idée de justice, La justice, c'est-à-dire l'égalité. Vèquité 
des actions, est au contraire binn plu-* aisée à concevoir, et en admet- 
tant, comme il faut te faire, qu^elle est une condition du bonheur, un 
moyen d'y arriver, nous devons nous proposer de l'observer avant de 
nous proposer la fin suprême. A ce point de vue, plusieurs des diffé- 
rents systèmes de morale, critiqués plus haut, sont vrais en un sens : 
ils prescriveat les conditions à remplir pour arriver eu dètinittve au 
bonheur; mais ils donnent faussement ces conditions pour la fin elle- 
même. 
S'il est impossible de déterminer par une comparaison des peines et 



ANALYSES. — HERBERT SPENCER. The Data of Eihics. 85 

des plaisirs ce bonheur dont Bentham veuL faire la fin immédiate de 
noire activité, c'est que les peines et tes plaisirs n*ûni rien d'absolu. 
Les nioralistes en ont fait souvent la remarque^ mais ils n'ont pas com- 
pris toute la portée de cette relativité de nos sensations et de nos sen- 
timents. Affirmer en eiïet cette vérité et la bien comprendre, comme 
le permeilerit tous les exemples fournis par M. Spencer, c'est affirmer 
que les plaisirs et les peines dépendent en grande partie de notre 
organisation et des ^ransformalions que cette organisation peut subir. 
C'est ainsi que certains genres d^acUvitéj d'abord déplaisants, devien- 
nent agréables ; c'est ainsi que les actes^ accomplis aujourd'hui par 
devoir et non sans lutte, doivent se faire un jour spontanément et 
avec plaisir. L*bumanité, à ce point de vue, s'eât profondément modi- 
née depuis l'origine, et il serait déraisonnable de supposer que des 
changements dans la même voie ne continueront pas à se produire. Ce 
serait encore mal se rendre compte des applications du principe de 
causalité que de ne pas avoir foi à ce développement de l'évolution qui 
doit mettre la nature humaine en harmonie avec ses conditions nou* 
velles. Le môme progrès qui a modelé tous les êtres de telle sorte que 
c'est devenu un plaisir pour eux de satisfaire aux exigences de leurs 
conditions d'existence, ne s'arrêtera pas en chemin, et l'idée de vie 
sociale que nous concevons est bien le terme oQ ce progrès nous con- 
duit nous-mêmes. Du moment où le plaisir résulte de l'exercice de 
tout organe adapté à sa fin, il faut nécessairement conclure que te 
plaisir sera la suite naturelle de (oui mode d'action requis par les con- 
ditions sociales. 

Mai?, avant d'agir, il faut qu'un être vive, et, par un corollaire nêocs- 
saire, les notes qui servent à maintenir la vie individuelle doivent avoir 
le pas sur tous les autres et s'imposer avec une autorité bien plus 
grande. En un mot, la morale doit reconnaître cette vérité, ordinaire- 
ment proclamée par l'immoralité, que l'égoTsme est antérieur et supé- 
rieur à l'altruisme. Or, si celte proposition est confirmée par le spec- 
tacle de ce qui se passe autour de nous, elle Test bien davantage 
encore par celui que révolution de la vie nous présente. Chaque Indi- 
vidu doit gagner, par quelque aptitude h remplir les conditions de son 
existence, son droit à la vie : telle est la loi dans cette < bataille pour 
l'existence » dont le monde a toujours été le théâtre. Que ceux qui 
(ont mal armés pour cette Lulte disparaissent, ou ils auront mille 
D1UUX à subir, et leurs rares descendants, héritant de leurs imperfec- 
tions, ne tarderont pas h disparaître. Les supériorités natives se sont 
perpétuées; il en est de même des supériorités acquises. Mais les dé- 
fauts naturels ou acquis se transmettent aussi par hérédité, et les pré- 
tentions égoïstes sont ainsi justifiées. Il faut être égoïste pour assurer 
son propre bonheur^ pour assurer en même temps celui de ses des- 
cendants, et cette manière d'agir devient ainsi la meilleure manière de 
contribuer au bonheur général. De tous les biens que des parents peu- 
vent léguer à leurs enfants, le plus précieux est encore une bonne 



86 REVUE PHILOSOPHIQUE 

constitution. Ceux-ci à leur lour ne doivent rien Taire qui altère cet 
héritage; autaiii dire qu'ils sont tenus de ne pas s^imposer de sacri- 
fices excessifs, de ne pas trop subordonner leur propre intérêt à l'in- 
lérèt d'autrui. Travailler pour soi-même, c'est travailler en réalité pour 
le bien commun. Comparez d ailleurs celui qui sait être égoïste et se 
leuir en toiine humeur à celui qui se sacrîtle au contraire et com- 
promet ainsi ses forces jihysiques et morales. Le premier est pour ses 
parents cL ses amis un aimable compagnon ; par sa seule présence, il 
leur procure plus de plaisir qu'il ne ferait par des efforts positifs pour 
leur être agréable; te second est plutôt un trouble-fôte ; son apparition 
suffit pour jeter un froid. De plus, c'est un mauvais système que de se 
montrer trop généreux ou trop liévoué; on ne fait souvent par là quang- 
menler et encourager la paresse et Tinerlie de ceux que Ton assiste, et 
l'on se rend soi-môme, si te dévouement est poussé h Textrëme, inca- 
pable dans certains cas de propager, comme il te faudrait cependant 
en un sens, l'espèce des gens naturellement dévoués. Ces hommes qui 
foui passer i'iuLérÔt des autres avant leur propre intérêt peuvent-ils se 
marier, ou, s'ils se marient, a quel âge et comment le fuut-ils? 

11 faut donc reconnaître toute la valeur de Tèi^olisme. il est juste 
d'ailleurs de dire qu'on la reconnaît en général assez volontiers» et 
ceux qui ont le plus souvent h la bouche les maximes d'une charité 
impraticable ne sont pas les derniers k se montrer fort touchés de 
leurs propres inlêrêts. Bien mieux vaudrait proclamer franchement la 
légitimité de certaines préteiilions égoïstes \ on tracerait {^r cela même 
la limite au delîi de laquelle d'autres prétentions du même genre seraient 
illégitimes : en même temps que ses droits, on affirmerait ceux d'au- 
trui. 

Si l'altruisme dépend de l'égoîsme, en un sens Tégolsme à son tour 
dépend de l'altruisme, et l'on peut plaider la cause de ce dernier, 
prouver qu'il doit avoir le pas sur régolsme, tout comme on a plaidé la 
cause de celui-ci dans le chapitre précédent. M. Spencer fait voir duns 
l'évolution, en parlant des Ôtrt-s les plus humbles, le développement 
de celte activité désiniéressée qui est souvenlla condition môme d'une 
conduite égoïste. L'opinion généralement acceptée que l'honnêteté est 
encore la meilleure politique implique l'expérience générale de ce fait 
que pour servir ses propres intérêts il faut souvent en sacrifier une 
partie, de manière k s'assurer avec ses semblables de meilleures rela- 
tions. Il est bon dans beaucoup de cas, et les exemples abondent, 
d'îdeuLifler son bien personnel avec le bien de ses oonciioyens et de 
rechercher celui-ci autant que celui-là. Notre capacité d'éprouver des 
plaisirs égoïstes s'épuiserait d'ailleurs , si nous ne nous proposions 
aussi de goûter des plaisirs de Tordre sympathique» et ceux-ci devien- 
nent en quelque manière la condition des premiers. Il serait même 
permis do dire que les plaisirs sympathiques sont jusqu'à un certain 
point une classe, la plus élevée, des plaisirs égoïstes; du moinR est-il 
vrai que l'égoï^me r^st moins complet ou moins goûté lorsque! n'est 




ANALYSES. — HERBERT SPENCER. J/iô BoXa of Ethics. èl 

pas leiTipéré daus une certaine mesure par l'aUruisme. el il est hors 
de doute que pour le plus grand bonheur des peuples, comme pour 
celui des individus , le développenreat de la eympaihie âu delà des 
fronltères politiques est une oondiLioa fort désirable. Une nation ne 
peut resier inditTérenle au malheur d'une autre nation. 

L'égoïàme ei l'altruisme ont donc l'un et l'autre leur raison d'être. S'ils 
se iusiitient tous les deux, mâmeen partie, c*est que ni Tun ni Tautre 
de ces modes d'action ne doit ôtre exclusivement adopté ■. L'état moral 
des peuples les plus avancés résulte d'un compromis entre lécotame 
et la sympathie, avtjc un excès d'égolsme cependant* Le nonibre des 
institutions charitables s'est accru; mais dans les relalioub iniernulio- 
naies, et surtout dans leà relations des nations civilisées avec lea in bus 
t)arbareA. on a trop conservé les anciens usages. 

Il faut une conciliaiion plus complète, définitive entre les difTôrents 
intérêts. Cette conciliation est à peu près achevée dans le domaine de 
la lamUle. Comment arriver au développemeul nécessaire de lu sym* 
paihie? Comment espérer que toutes les causes de malheur, telles que 
U gaerre, l'excès des naissances sur les décès qui rend si dures dans 
certains cas les conditions de la vie, disparaîtront de manière à per- 
mettre ie progrès de cet amour pour les autres? Ce senlimeni en effet 
ne peut s'accroître que dans la mesure oCi nous retirerons plus de 
plaiitir que de peine de nos relations avec nos semblables : pour éire 
aimé, U faut être heureux. Par la suite, révoluiion doit continuer son 
ouvre, rendre les rapports des hommes plus paciûques et amener un 
tat de choses («lue favorable à l'expansion de nos sentiments sympa- 
Cbiques, et ceux-ci à leur tour contribueront à ramélioratlon de la con- 
dition humume. On peut concevoir une époque oii nous serons assez 
«lisposôs à nous réjouir du bonheur les uns des autres pour que per- 
sonne ne soit tenu, comme aujourd'hui, iv mettre quelque réserve dans 
l'expression de son propre bonheur, et le développement de la sympa- 
thie fera par suite de nouveaux progrès. Les occasions pour se dé* 
vouer, pour sacrifier son intérêt à celui d'autrui, seront sans doute bien 
plus rares dans ce monde heureux; mais l'altruisme prendra une forme 
nouvelle : il ne consistera plus & respecter rintérôt des autres ; mais 
iiien à favoriser l'exercice de leurs sentiments sympathiques. L'équité 
^trdioaire e^t <ie ne faas contrarier l'activtié égolaie de nos semblables; 
nais U est d*une équliô plus haute de ne pas contrarier leur activité 
vyaipathique À notre égard. Nous en avons d'ailleurs dos exemples 
^j : est-ii rare de voir d*honnôtes ^ens souhaiter qu'une affaire quMs 
traitent en commun soil véritablement avantageuse à l'autre partie, et 
n'est-ce pas une délicatesse assez commune que de prendre sincère- 



1. Ce chapitre conlienl une forte et piquanlo critique du prlncipt^ t du plus 
grand bonheur » pro^iosé par Ueiitbam ; mais M. Bain rt^proche à M. SpMicfT 
d'avuir mal interprété la ibéorie de sou prédfcesseur et du n'avoir pas assez 
Tulaiialogie de sou propre système avec celui de Uenltiam, {MinU, ucl. i871>.j 



88 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



remenl noire part du plaisir que les autres trouvent à nous faire 
plaisir ? 

En attendant que cette sociélô idéale se soit constituée, la seule 
dont la morale absolue a'iih s'occuper, nos actes n'auront qu'une valeur 
relaiiVe. L'homme parfait ne peut exister que dans une société par- 
faite ; rentière Qdélitô ù ses engagements dans une réunion d'hommes 
trompeurs serait une cause de ruine; il faut s'accommoder aux cir- 
constances. Les actes n*auront une valeur absolue, ausensqueM. Spencer 
donne à ce mot, que lorsqu'ils auront de bons efTets pour fageut 
comme pour les autres, sans aucun effet pénible pour l'un ou les au- 
tres. Nous avons sans doute quelques exemples de ces actes absolu- 
ment bons : une jeune mère qui nourrit son enfant accomplit une 
action de ce genre. Mais le plus souvent il faut se borner à constater 
la valeur purement relative ou de nos opinions ou de notre conduite. 
Comme toutes les sciences qui se rapportent aux faits réels, la morale 
est d^abord théorique; elle suppose des conditions idéales ; elle tient 
compte seulement ensuite et par degrés des conditions réelles et se 
sert pour juger des faits tels que l'expérience les donne des principes 
quVlle a d'abord posés. 

Il ne reste plus, et c'est l'objet du dernier chapitre, qu'à résumer 
l'ensemble et h déterminer les principales divisions de la morale pra- 
tique. 

La morale, comprenant les lois du bien vivre en général, embrasse un 
ôhamp plus vaste que le domaine ordinairement assigné à cette science : 
outre les actes communément jugés bons ou mauvais, elle traite de 
tous les modes d'action qui favorisent ou entravent, d'une manière 
directe ou indirecte, le bien-ÔLro de l'agent et celui des autres. De là, 
deux grandes divisions : l'une se rapporte aux actes qui ont pour ûu le 
bien-être individuel considéré indépendamment du bien-être général; 
Vautre, aux actions qui ont immédiatement pour Un le bien-être de nos 
semblables. La distinction de la morale absolue et de la morale rela- 
tive s'applique égaïpment à ces deux divisions. 

Il n'est pas possible de rédiger un code définitif de conduite per- 
sonnelle. Cependant c'est par rapport à cette sorte de conduite que des 
nécessités naturelles se présentent en assez grand nombre pour indi* 
quer le plus souvent la voie a suivre et donner aux actes une sanction. 
LVxpérience seule permet de résoudre une foule de questions qui re- 
viennent toutes en déûniiive à celle de savoir dans quelle mesure, à 
chariue instant, il faut subordonner son bicn-ôtre immédiat à son bien- 
(Hre dans l'avenir ou à celui des autres. 

Quant a la seconde division de la morale, celle que Ton appelle la 
morale sociale, il est facile de définir^ en théorie, en quoi consisteraient 
des relations équitables entre des individus parfaits, entre chacun 
d'eux et l'ensemble de tous les autres. En pratique, les règles sont 
plus obscures, h cause de l'imperfection des hommes, de l'adaptation 
inoomplàte de leur nature aux conditions. Ici encore, l'expérience 



ANALYSES. — HERBERT SPENCER. The Data of FJhics. 89 

seule peut servir à conslituer la morale relative, c'est-à-dire h faire 
juger la valeur des acte?» et ces jugements varient suivant les temps 
et les lieux. L'observation de la justice est sans doute la condition de 
toute coopération avantageuse, mais cette justice réelle est plus ou 
moins éloignée de la justice idéale. 

On ne saurait donner des préceptes plus précis touchant les deux 
subdivisions de la bienfaisance qui s'ajoute à la justice et la complète. 
La bienfaisance négative consiste à se réprimer soi-même, ou b. re- 
noncer même h certaines prétentions légitimes, pour ne pas causer de 
peine à autrui, et la bienfaisance positive à rendre service. La pre- 
mière n'aurait pas de place dans une société d'hommes parfaits, et la 
seconde, considérée du point de vue de la morale absolue, serait fort 
différente de ce qu''elle est pour nous. Toutefois la morale absolue 
nous sert même ici, en présentant à notre conscience un idéal et en 
nous indiquant à quelle conciliation des divers intérêts nous devons, 
dans la mesure du possible, nous efforcer d'arriver. Mais Texpérience 
seule nous permet de décider dans les cas particuliers de la valeur des 
actes de bienfaisance, comme de la valeur des actes de justice. 

Les principaux traits de la doctrine que nous venons de résumer 
étaient connus : M. Spencer, dans une lettre fameuse à Stuart Mill, les 
avait déjà révélés et par cela môme exposés h des critiques surMes- 
quplles nous n*avons pas à revenir. S'il faut en effet s'enquérir plutôt 
de ce qu'allirme un auteur que de ce qu'il nie ou néglige, les plus 
résolus partisans, parmi lesquels nous voudrions être compté, de la 
méthode qui fonde la morale sur des principes rationnels, seront cer- 
tainement frappés de roriginaliié et de la force de cet épicurisme 
renouvelé. M. Spencer n'a pas manqué de comparer sa morale à telle 
ou telle science, comme raslronoraie, aujourd'hui achevée. L'hypo- 
thèse de révolution, complétée par celle de l'hôrôdiié, qui lui permet 
de croire à une conciliation définitive du rationalisme et de Teinpi- 
risme. dans l'ordre pratique comme dans l'ordre spéculatif, est bien 
fane pour donner à ses idées une physionomie toute particulière et à 
son système une couleur scientifique. Mais même en écartant ces hypo- 
thèses, qui n'ont pas encore tout le crédit souhaité par Téminent pen- 
seur, nous ne détruirions pas la valeur de sa doctrine. Sans nous 
inquiéter de la conduite des animaux, ni de celle d'un homme primitif 
plu« ou moins chimérique, ne nous est-il pas possible, par Tobserva- 
tioii seule du monde réel ob nous vivons, de constater une sorte d'éco- 
luiion graduelle de la conduite, une adaptation plus ou moins avancée 
des facultés aux conditions d'existence? Or c'est là Tidée maîtresse de 
la nouvelle doctrine. Pour quelques-uns seulement, et dans certains 
cas déterminés, cette adaptation est complète ; leurs actions, accom- 
plies sans effort, sans qu^il s*y mêle le sentiment d'aucune obligation, 
sont morales, en ce sens qu'elles ne procurent que du plaisir et à eux- 
mêmes et à leurs semblables. Nous les jugeons bonnes, et nous con- 
cevons un progrès, lent, il est vrai, mais propre & déterminer une 



M REVUE PHILOSOPHIQUE 

adaptation des facuUés aux condilloas dont tous les hommes profile- 
raient, à préparer cette suprême haxmonie de l'égoïsme et de la sym- 
pathie à laquelle M. Spencer consacre des pages pleines de délicatesse 
et d'élévation. Coucevoir la po&&ibilité de ce progrès, c'est être bien prêt 
de le désirer et d'y contribuer. 11 ne s'agirait plus, comme d'après la 
morale utilitaire proprement dite, de se livrer à un calcul impraticable 
des plaisirs ou des peines qui' suivront immédiatement nos actes. Ce 
serait assez d'avoir compris, et M. Spencer s'est etforcé de le prouver, 
que la constante pratique de la justice et de la charité, dans la mesure 
de nos lumières, doit amener à lu longue cette adaptation et le bonheur 
le plus grand possible. 

U est aisé sans doute de prévoir des objections. On dira que le 
bonheur, tel qu'il est nécessaire de se le représenter pour se sentir 
déterminé à agir en vue de L'atteindre, sera peut-être le lot de l'hu- 
maniié au bout d'un nombre inconnu de siècles, mais qu'il ne sera cer- 
tainement pas le partage des générations actuelles, ni de celtes qui 
viendront après et longtemps après. On en conclura que Tidêe du 
devoir, dans son austérité, doit encore et pendant bien des années 
avoir le pas sur l'idée du bonheur ; que, loin d'insister sur celte opinion 
que le sentiment de Tobligalion ira en s'aifaiblissant avec le progrès, 
il importe de fortilier le plus possible ce seaiiment. Uu reprochera à 
M. Spencer d'avoir retourné le vieil adage : Fais ce que dois, advienne 
que pourra, et trop considéré ce qui peut advenir pour savoir ce qu'il 
faut faire. C'est à la nature, et elle n'y manquera pas, de pourvoir à ce 
que les actes moraux aient nécessairement, I6t ou tord, d'heureuses 
conséquences, et &*occuper exclusivement de ces conséquences, c'est 
s'occuper seulement, pour employer une expression familière comme 
notre auteur les aime, de la doublure de la morale. Mais M. Spent*er 
répondrait peut-être que nous pouvons tailler rétoCTe sur la doublure, 
que les plaisirs et les peines de tout ordre sont d'assez bons guides 
en mille occasions et assez impérieux pour ne les dédaigner en aucuue 
circonstance, et qu'on s'expose, eu prétendant mieux faire, à lâcher la 
proie pour l'ombre. 

Nous serions volontiers de son avis et ne trouverions as&urément 
rien à retrancher de son système ; à celte morale toutefois, nous vou- 
drions, pour la compléter, et en quelques pomls la coutirmer, ajouter 
une mètapliysique des mœurs. Or nous en avons, même en France, 
d'assez bomies et toutes faites. 

A. P£NJON. 



I 



Alfred Fulllôe. — L'idée du dhoit en Allemagne, en Angle- 
TERRE ET EN FRANCE. (Hachelte, 1878. I vol in-18 j., 364 p.) 

c Qui oserait se dire philosophe sans avoir à répondre sur le devoir? > 
Il semble que nos philosophes ne soient plus aujourd'hui de l'avis de 
Cicêron. Le courant des esprits s'est dôlournô vers d'autres questions* 



ANALYSES. 



A. FOUILLÉE. L'idée du droit 



91 



questions scientifiquee ei de inéihode. Dans la liltéralure philoso- 
phique, très ricbe assurément, de ces dix dernières années, quelle 
pan revient aux théories morales, en France tout au moins? On peut 
^Oiter la i>cience de la morale, une oeuvre de premier ordre, il est vrai ; 
^et la Murale de M. Janet, dont le talent souple et invrénieux soutient, 
sortant de points à la fois Phonneur de renseignement universitaire. 
Ce n'est pas assez, surtout dans le silence des écoles socialistes et à 
rbeore oO notre pays a dû résoudre pratiquement, à ses risques ei 
périls, le problème fondamental de la morale politique. Le nouveau 
hvre de M. FouiUée est donc le bienvenu. 11 est pour tous un avertisse- 
ment qu*il y a lieu de revenir à la propre science de l'homme; et, de sa 
part, il est une promesse. M. Fonillée dous donnera, il commence de 
nous donner * un cours de droit social et politique. Le présent ouvrage 
n*est qu'un livre de préliminaires, oii l'idée du droit, présentée comme 
l'idée morale elle-même, est considérée dans son principe, non dans ses 
applications; elle reste donc partiellement indéterminée, et la théorie 
même paraîtra fragile, tant que l'auteur n'y aura pas rattaché une 
ibéorie complète du devoir social. On va en juger — Est-il utile aupa- 
ravant d'avertir que l'auteur de ta thèse sur la. liberté et le dAtenniniRtne 
se retrouva ici avec ses mêmes qualités de pensée et de style, et avec 
un art plus simple et plus populaire? L'organisation systématique des 
idées y témoigne d'une invention aussi ingénieuse; mais le vol du 
la pensée, retenue à dessein plus près de terre, est plus facile à suivre. 
En lisant ces pages aux grâces négligées et pénétrantes, on tombe 
peu à peu sous le charme, sans songer à s'en défendre; on ne remarque 
pas les liens subtils qui vous enlacent, et l'on est entraîné, séduit, sinon 
convaincu, jusqu'à la conclusion d'une éloquence si élevée, quoique 
toujours simple, épancbement naturel d'une belle imagination, où 
quelques lecteurs privilégiés pourront ressaisir Taccent de cette parole 
ÊDchanteresse qu'ils ont applaudie jadis à la Faculté des lettres de 
Bordeaux ^. Comment analyser ce charme qui sa dégage d'une heu- 
reuse spontanéité intellectuelle? EL cependant ce n'est pas tant la 
matière de l'œuvre et la vérité objective des idées qui font le mérite 
'lu penseur, que le don qu^il a d'animer le langage, le jaillissement 
de la pensée, Pémolion intérieure, et comme le battement de l'Ame : 
voilà ce qu'il faudrait saisir et rendre pour donner une idée exacte de 
toate œuvre sur laquelle a passé la souffle de fart. La tâche ici est 
plus simple; il ne s'agit que de dégager la charpenie du système du 
revêtement qu'elle supporte, et de présenter lu théorie dans sa sôche 
nudité. 

1. M. Fouillée aime les systèmes, et c'est un des traits par lesquels 
U 86 distingue, quoi qu*oii ait dit, de l'éclectisme français. Il ne se 



•■ Voir Pet'tie des D^ux-Mondea, année tST'J. 

^- l^*^ttil&nt son court passage à la Faculté de Bordeaux, M. Fouillée avait 
«;tniiié les idées qu'il reprend et développe aujourd'hui. 



92 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



oonienle pas d'en former pour son compte; il fait profession d'en 
construire pour le compte de ses adversaires. Dans ses précédents 
éurits» il a popularisé la notion d'une philosophie à trois étages, oti le 
niaiérialisme, le panthéisme et le spiritualisme réconciliés représentent 
les degrés divers de la réalité. De même, aujourd'hui il se propose 
d'élever une triple théorie du droit sur la hase de Tidée de force 
■ relative à la catégorie de causalité i, de l'idée d'intérêt c relative & 
Iri catégorie de Ûnalité », et de l'Idée de liberté; puis il superpose 
ces trois conceptions et les réconcilie dans une synthèse définitive. Et 
t:ette construction n'est pas purement théorique, elle est historique 
aussi. Sous son triple aspect, elle résume Teeprit national des « trois 
grands peuples modernes > : de l'Allemagne, qui décore d'apparences 
mystiques le culte de la force; de l'Angleterre, qui professe ouverte- 
ment le culte de rintérèt ; de la France, dont la religion véritable est, 
surtout depuis 89, le culte du droit. 

Le droit et la force. — Le premier trait de l'esprit allemand est un 
mysticisme qui se complaît dans le symbole. Depuis Luther ou Bœbm 
jusqu'à Hegel, il n'a vu dans l'homme que la part de la gr&ce ou du 
divin, et dans la nature qu'une dispersion provisoire de Tesprit éternel. 
Au fond de tout ce qui vit et subsiste est un mystère, et cette obscu- 
rité même des choses leur imprime un caractère sacré. Car. si le monde 
n'est qu'illusion et figure, il est la figure de Tinvisible absolu. — Mais 
le mystique, d'ordinaire, pendant qu'il baigne sou front dans l'éther 
subtil, appuie lourdement ses pieds sur la terre; toute réalité lui est 
bonne à porter l'édifice de ses rôves. Et pourquoi ne retrouverait-il 
pas le môme sens caché sous tous les symboles, indifférents en eux- 
mômes? Comment établirait-il un ordre de dignité entre les phéno- 
mènes, bulles éphémères également parées des couleurs du soleil? Le 
rêveur est doublé d'un empirique. Un naturalisme qui s'accommode dé 
tous les faits, voilà donc te second trait de l'esprit allemand; et c'est 
de nos jours que s'étale publiquement ce c revers de ta médaille >. 

En effet, l'école philosophique en confondant le réel et le rationnel, 
l'histoire et la logique, l'école scientifique en confondant l'homme et la 
nature, le progrès humain et révolution des espèces animales, l'école 
historique en confondant te droit ei le fait, la raison et la tradition, 
parties de points divers, se rencontrent dans la même conclusion : la 
force, symbole ou réalité, est la mesure du droit. 

Construisons le système. Les individus mis en présence luttent pour 
l'existence; les lois delà sélection font toujours pencher la balance en 
faveur du progrès; donc le plus fort est le meilleur, La force Indivi- 
duelle, voilà la première expression du droit. — Considérés dans la 
société, les individus se trouvent chacun en présence de tous les 
autres, c'est-à-dire de ri'-tal. Lo pouvoir social, étant supérieur à la 
force individuelle, a un droit supérieur; il devient la source de tout 
droit, et, en Fatt^ il les confère tous. La puissance publique, ou mieux 
la volonté du souverain, telle est la seconde expression du droit. — 



ANALYSES. — A. FOUILLÉE. L'idée du droit. 

Elle n'est pus définitive. Les divers états restent en présence sans 
autre cri* ère du droit que la guerre et ses hasards : i Vultima ratio 
des peuples sera toujûars le canon, d (Strauss.) C'est l'idéal prussien. 
Miiis la logique nous contraint de te dépasser et de nous élever à 
l'idéal socialiste. Au-dessus des peuples est rbumaniié. La volonté de 
l'humanité, ou du moins de la majorité de Thumanité. des prolétaires 
par exemple, est donc la mesure suprême du droit. Le droit, c'est la 
direction humaine. 

Critique et correction du système. — Le droit est toujours une idée, 
c'est-è-dipeunc anticipation sur les faits. Aussi se présenle-t-il surtout 
comme le droit du faible contre le fort; c'est un appel à l'avenir. Oc la 
> force n'est qu'un résultat. Elle résulte des actions accomplies; donc 
elle ne peut fournir une rèfçle aux actions à accomplir. — Pour corriger 
le système, il f^iut déterminer Vidée de la direction hujnainCj et, sMl 
est possible, concevoir Vid'^al de la force. Or il est aisé de montrer 
que le mécanisme social le plus durable et le plus puissant est celui 
où les forces individuelles convergent volontairement vers une même 
fin. Donc, pour que Taction humaine atteigne son maximum d'énergie, 
il faut que les personnes soient investies d'une égale liberté. Donc 
enfin, dans la doctrine de la force. Tautonomie des personnes est la 
plus haute expression du droit >. 

tll. Le droit et l'intérêt. — Le génie anglais est utilitaire et positif. 
n prétend traduire toute idée par un fait. Il ne cherche donc pas le 
principe du bien dans une abstraciion pure; il le place dans la réalité 
la plus immédiate, dans lepluisirou l'intérêt. En morale, il débute dune 
par TégoTsme. Mais les intérôis étant solidaires, il est utile d'être 
utilitaire pour autrui comme pour soi. L'égolàme bien entendu con- 
duit ik la sympathie; Adam Smith complète Uobbes. Stuart Mill et 
M. Spencer, à leur tour, complètent Adam Smith : la sympathie est un 
rapprochement volontaire ; elle établit une unité variée et réclame 
_ régale liberté de chacun pour former le concert social. D'ailleurs les 
lois de l'association et de ThérédUé transforment le droit civil en droit 
naturel, et rendent peu h. peu inutile la loi coactivo de VÉtat. Par un 
thythmc lent, Tinlérôt individuel et l'intérêt social, l'homme et l'huma- 
mié, l'humanité et l'univers tendent vers une harmonie finale, c Comme 
l'univers, par l'impression accumulée des siècles et le choc répété 
âfts choses, façonne l'humanité à son image et fait descendre en elle 

t. Celle philoAophif^ du droit e.st-elle vraiment germanique r Les Allemands 
refasoni do s'y reconnnltre, comme on peut le voir dans un compte rendu, du 
reile très judicieux et très eyrapathi.jne, que les PhiloiophiacHt Monatshefte 
wt publié du hvre de M. Fouillée tl879. n*" 3). — Il est certain qu'elle rappelle- 
lit plutôt llobbes et Spinoza ; mais il faut y chercher seulement une conijlnac- 
^n iiitIrAle, synthétisant un grand iiorabre d'idéea et du tenrlances que Ion 
hncontre; cela est mcontestable, chez beaucoup d'écrivains philosophiques de 
l'AUetiiagne contemporaine. Il est d'ailleurs très digne de remarque que 
M. Fouillée, dans son jugement sur le génie allemand, se rencontre avec Miche- 
1^1 Ibtstorien divinateur. (Voy. huroduciiou à l'htëtone unitcrselie.) 



94 



REN'L'E PIlILOSOrilIQUE 



ses propres lois, rbumanilé a son tour, Imprimant peu à peu dans 
Thomme Bes formes et son organisation, Unira par descendre en lui 
tout entière : l'individu portera on &oi la société, et la société portera 
en soi le monde, » 

Correction du système. — Celte harmonie s'éLablissant néoessaire- 
menl enferme en soi un germe de dissolution. C'est < le tassement de 
cailloux dont parle Montaigne, qui par une agitation prolongée s'arran- 
gent d'eux-mêmes, se polissent, se disposent en couches hiêrarcbiques. 
la foule des petits en bas, et quelques gros par-dessus; et, avec le 
temps, le froitemenL finira par les ramener à la môme grosseur, 
et, avec du temps encore, il les réduira tous eu poussière. > En effet 
la réflexion a pour effet propre de détruire l'œuvre de l'association 
et de rhérédité. Tôt ou tard, éclairée par la philosophie même de 
H. Spencer, la sympathie se reconnaîtra comme une contrainte et se 
reniera; et il ne restera en présence que des égoismes conscients 
d'eux-mêmes et de leur Un, le plaisir, qui est un bien individuel. Mais 
nous pouvons concevoir et embrasser un idéal plus élevé du bonheur. 
Le plaisir n'est que le sentiment de l'existence, et le degré le plus 
haut de l'ôlre, c'est la Uberté puissante pour sol et douce aux autres, 
La vraie harmonie est libre; le vrai bonheur est notre œuvre. Le droit 
n'est pas seulement une condition utile ou un moment nécessaire de 
l'évolution sociale; il en est la fin. il doit en être la rèi^le. 

m. Le droit et Vidée de liberté, — L'âme de la France est Vidée de 
la liberté* Le génie français est enthousiaste, et Tenthousiasme est 
l'élan spontané de la volonté, affranchie des soucis égoïstes, vers l'idéal 
qui la passioiuje. Le génie français se passionne pour les idées uni- 
verselles; son action est contagieuse, parce qu'il univerâalise toujours 
ses principes d'action; il est généreux et désintéressé. Idéaliste, il 
manque de sagesse pratique, de sens politique; mais, malgré ses 
déceptions et ses chutes^ il garde sa foi indomptable au progrès, 
c'est-à-dire encore à la Uberté; car la liberté, c'est la perfectibilité 
indéfiuie. Enlin il est libre penseur, mot tout français comme la chose; 
il poursuit un idéal humain, social, sans aucun mélange de mysti- 
cisme et de surnaturel, précisément paroe qu'il ne conçoit rien ao^ 
dessus de Tidée du droit et de la liberté. " 

Et cependant les écoles naturalistes nient la liberté et le droit; et les 
écoles libérales les appuient sur le libre arbitre, mystère de la raison, 
scandale de lu nature. Lu philosophie nationulc du droit est h construire. 
Construction du système, — Ce qu'il y a de vrai dans le naturalisme, 
c'est que la liberté n*est pas un fait d'expérience intérieure; il n'y a 
donc pas de droit naitiret. Pour proclamer une personne inviolable, il 
faut supposer en elle une faculté d'un prix intini. absolument indépen- 
dante et vraiment créatrice; et il faut la supposer égulement chez 
tous les hommes. Est-ce ïh l'humanité avec ses inégalités naturelles, 
ses violences et ses faiblesses? On ne peut y voir quVii idéal sans 
doute inuccessible. 



ANALYSES. — A. FOUILLÉE. LHdee du droit. 



95 



Ce qu'il y a de vrai dans Tidéalisine, c'est qne toute pratique est la 
réalisation d'une idé«, et que de la valeur de l'idée dépend la valeur 
de l'acte; c'est encore, que l'idée la plus haute est l'idée d'un bien 
personnel et libre, plus intense, plus durable, plus varié, plus aimé, 
plos goûlé, meilleur en un mot que n'intporle quelle perfection passive 
et mécanique. Ainsi le bien se confond avec la volonté du bien : c'est 
le dé^gemenl de notre vraie nature intelligente et aimante; c'est 
yaflrancbissement de toute servitude, celle du dehors comme celle du 
ma): c'est la délivrance, et c'est aussi le désintéressement. La volonté 
se déterminant d'elle-même à des Uns universelles, autrement dit la 
volonté indépendante et désintéressée, voilà la liberté. Donc la liberté 
pst l'idéal. 

Htàs il ne suffit pas pour fonder le droit de concevoir Tidêale liberté. 
D*42ne part le droit déborde le fait, il suppose la participation du réel 
^ Vidêal: et d'autre part il faut le poser en fait, il suppose au moins la 
fiossibiliié de réalisation actuelle de l'idéal. Ainsi, la vrain théorie du 
drtni consiste dans la conciliation du naturalisme et de Vidéalisme^ 
Nous voici au cœur du système» Le moyen terme qui permet d'opérer 
celte conciliation, c'est l'idée même de la liberté. Toute idée tend à se 
réaliser, et, parmi les idées, les idA.iux sont des idées directrices 
exprimant la direction générale de l'activité réfléchie de l'homme. 
« Quand nous agissons sous l'idée directrice de liberté et avec con- 
fiance dans la possibilité de sa réalisation, elle se réalise en vertu 
<:)n déierminisme iiiôme. > Kn ayant foi dans noire puissance, nous 
acquérons une puissance d'autant plus grande. — Mais par là nous 
«acquérons aussi une valeur plus haute : en devenant indépendants» 
tnoiis méritons de Vôtre; en devenant libres, nous devenons invio- 
^Mbles. Et celte approximation de la liberté est indéfinie; donc la 
'^«Veor de la personne croit indéfiniment. On ne pent assigner d'avance 
fndoae au méchant la liiniie de sa bonne volonté; donc on ne pent 
lui assigner une valeur limite. L'Ame naît captive; c mais t'idée fait 
crottre ses ailes; > et plus elle s'élève vers l'idée, plus son essor est 
puissant et remporte au deik de toute barrière. VoiL^ le fondement 
<ltt droit. Une idée, l'idée de liberté, un fait, la tendance de Tidée à se 
Téaliser, telles sont les bases « positives * de la théorie. L'homme a 
<)e8 droits, parce qu'il a l'idée de liberté. 

Il resterait à montrer qu'on peut c construire la société entière > 
conformément à cette théorie du droit. M. Fouillée promet de le faire. 
'Sn attendant, on peut conclure que Tidéal moral et social de la France 
est le plus élevé et le plus humain que la pensée puisse concevoir. 
SHl est vrai que les peuples vivent d'idéal, le peuple français doit 
■voir foi dans son avenir, t II ne périra point tant qu'il vivra de ta vie 
commune à tous. Ces idées seules peuvent soutenir une nation à tra- 
vers les siècles, qui, au lieu d'être purement nationales, sont humaines. 
La France n'aiiend son salut que des pensées nourries par la pensée 
de l'humanité, toujours vraies, toujours jaunes, immortelles comme 



96 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



1 



rfaumaniLé même. Ainsi nos ancëlres, sur le tronc de chêne antique que 
les saisons couvrent et dépouillent de feuilles changeantes, cueillaient le 
gui toujours vert, nourri de la sève impérissable, symbole et gage 
d'éternité. » 

lY. La pensée de M. Fouillée est vivante eL mobile; elle se laisse ma- 
laisément enfermer dans des formules et se dérobe à la critique. Aussi - 
est-ce tout avantage que d*y revenir après quelque intervalle et de I 
l'apprécier comme à distance, en mettant à prùHt les premières objec- 
tions qu'elle a soulevées t. Car la polémique, si stérile d'ordinaire pour 
les adversaires aux prises, est très instructive pour le lecteur. Dernière- 
ment, M. Fouillée et M. Renouvier se rencontraient dans une discussion 
des plus courtoises *; mais l'auteur étant plein de son sujet, et le cri- 
tique rapportant loul, comme il le dit. h son propre point de vue, ils ne 
se sont guère entendus, non plus que des étrangers parlant une langue 
différente. En revanche, comme le spectateur èlail bien placé pour 
juger de la tournure des esprits, pour reconnaître l'orientation des doc- 
trines 1 Comme il voyait bien que la plupart des coups portaient à faux, 
précisément parce que les objections faites du dehors à un système, 
bonnes pour signaler quelque vice de composition dans l'œuvre ou 
pour accuser quelque diver^jencc d'opinion, laissent passer intact le 
système lui-mêmel Et comme il se trouvait naturellement amené à 
entrer enfin dans la pensée de l'auleur pour en reconstruire, autant 
que possible, la genèse intime l Pour comprendre les idées, il ne faut 
pas les traiter comme une chose morte; il faut leur rendre le mouve- 
ment et la vie, il faut lus repenser. Essayons donc de retrouver Pidée 
première, organique, de la théorie de M. Fouillée, 

M. Fouillée a d*abord voué son génie ù la métaphysique, et ses pre- 
mières amours, on le sait, n'ont pas été infécondes. Mais un temps 
vint où il fut conduit, probablement par la préoccupation des questions 
sociales, à délaisser les considérations religieuses et transceudanies 
pour le point de vue positif et relaliviste auquel Thomme apparaît 
comme un membre de la société, et la société comme un moment de 
révolution historique. D'une part, il voyait dans la conciltaLion du déter- 
minisme et de la liberié un trait d'union tout indiqué entre la science 
et la conscience; et d'autre part il croyait tenir dans la liberté le prin- 
cipe commun de la justice et de la fraternité, c'est-à-dire le fondement 
de l'ordre social. La sociologie se dessinait ainsi à ses yeux como^e 
une science aisément superposable aux sciences inférieures, et récon- 
oîliant en son sein la nécessité mécanique et historique avec l'idéale 
moralité. IL ne restait qu'a précipiter Tabsolu moral dans le devenir en 
coupant le câ.ble qui l'attachait encore au rivage de la métaphysique, 
de manière à voguer de conserve avec les doctrines qui portent de nos 



I 



t. Voir dans le Temps du 5 Janvier 1879 un article de M. Janel, et la Critique 

philosophii/ue, DMmérosl , U. 22, année 1879. 
2. Voir Critujue t/htlosopfnijue, numéro 23, 1879. 



ANALYSES. — A. FOUILLÉE. ViJve du droit. î>7 

jours le pavillon scientifique. C'est de celte idée — la même, au fonJ, 
qui a inspiré VEsprit nouveau de Quinet — que procède la théorie du 
droit de M. Fouillée. Voici maintenant comment elle se développe. Le 
déterminisme est la forme de révolution. Quel en est le contenu? La 
liberté — entendons par là l'autonomie de la volonté individuelle enve- 
loppant comme condition Punion des volontés — est, au moins pour 
Thomme, le suprême désirable. Ce n*est qu'une idée; mais les idées 
sont des motifs, des forces. L'idée de la fin devient la principale cause 
efficiente, et révolution devient l'évolution de la liberté. Elle l'est peut- 
être universellement, car il est probable que le fond des choses est la 
volonté; seulement il est inutile de spéculer sur le fond des choses. 
Elle le devient, et c'est ce qui importe <. Alors, d'une part, le jeu des 
forces et des désirs tourne au profit de la liberté; la plus grande force, 
Tintérèt suprême consistent de plus en plus à être juste et charitable. 
Qu'à un moment de révolution la force opprime le droit, le fait est 
peut-être nécessaire, mais il ne devrait pas Mre^ puisque l'oppresseur, 
en accaljlant autrui, s'alTaiblit lui -même et ne sera pas fmalement le plus 
fort ; il va conlre le but qu'il se propose d'atteindre. Donc au point de 
vue du naturalisme môme, le droit doit être inviolable ^. Et d'autre 
part, dans la lutte des forces et des intérêts particuliers, chs^que per- 
sonne garde les attributs idéaux de la liberté, l'autonomie inviolable. 
Que si l'une délies se réclame de son indépendance pour refuser aux 
autres le concours de sa volonté, le fait ne devrait pas être ; mais l'invio- 
labilité doit subsister. La personne a le droit de mal voidoir, parce 
qu'ainsi seulement elle peut bien vouloir, et révolution sociale atteindre 
sa fin. Donc, au point de vue de l'idéalisme même, la mauvaise volonté 
doit être inviolable*. On voit comment tombent la plupart des objections 
faites h M. Fouillée. Sa théorie du droit est à la fois une doctrine natu- 
raliste et une doctrine idéaliste. Elle tiendrait également bien dans ie 
cadre de l'évolulionisme de M. Spencer et de la logique hégélienne. 
Qu'on me passe la formule. c'est un monimne ifrima/ien/, tout comme la 
philosophie de M. Spencer ou de tel des successeurs de Hegel ; mais elle a 
un grand mérite, une originalité propre : c'est d'être un monisme libéral. 
Les théories qui ont aujourd'hui la faveur publique, positivisme, trans- 
formisme, etc., enseigneraient plutôt aux jeunes esprits le dédain du 
droit et de la justice idéale. M. Fouillée prétend faire sortir de ces doc- 
trines, tout en conservant l'étiquette scientifique, une doctrine de 
liberté et, si ]e l'entends bien, toute une morale sociale, la morale d'une 



1. Il y a là, néanmoins, nn point bien délicat. M. Fouillée admel-U que le 
déterminisme mécanique de la nature se transforme à un moment donné en 
nn déiermiuisme dynamique 7 Alors je ne conprends pas comment le passage 
B'opére sans solution de continuité. Ou bien le mécanisme n'ebl-it que l'en- 
veloppe des choses? Alors il faut poser la spoutunéitê quabi-morale de tous lefl 
êtres comme îa condition eBsentielle de la possibilité de la liberté. 

3. Cf. l'objection de M. Henouvler, Critique philosophique, numéro M. 

3. Cf. l'objection de M. Jaaet, article du Temps déjà cité. 

TOiiE u, — 1880. 7 



BEVUE PHILOSOPBIQUE 



bociété démou'ftlique. Un pourrait dire qu'il se proposé de convertir le 
naiuralieme à l'idéalisme. On le voit, la tentative est nouveUe. intéres' 
santé, et on ne peut que souhaiter que l'auteur la conduise k bonne &o 
et iransfortne tous nos positivistes en Idéalistes «ans le liavoir. 

Maintenant les amants ob&tinés de l'idéal s'y laisseront-Us séduire ^fl 
Je ne sais trop. Pour ma part, il me parait très difficile de faire tenir ^ 
l'absolu moral dans un monisme quelconque et,à/bHiorijdans un mo- 
nisme immauent. En preoiier lieu, dans tuute conception terrestre et 
t'^mporcUe, il est nécessaire que la valeur d'un acte dépende de ses 
conséquences; le présent ne relève que de Tavenir. Or Tavenir recule 
sans cesse. Tout critérium manque pour qualifier absolument les actes 
et les jcaractères ; car le drame humain, recommençant toujours, n'a 
pas de dénouement, à moins qu'on n'appelle ainsi la tin naturelle de 
l'organisme, l'immorale mort. Autrement dit. si lu fin générale de Levo- 
lutioD humaine peut être proposée à chaque personne comme bonne en 
génèralj elle ne peut lui ôlre présentée comme bonue ab6olumenl. En 
second lieu, dans toute conception monistique. loul le possible est réel, 
puisque rien ne gène l'unique principe à Tceuvrei et précisécaeat le 
devoir postule la non-réalité de certains possibles. Si maintenftot on 
veut accortler, ce que Kant a démontré, à ma connaissance, que le réel 
n'est autre chose que VintelUglble, il suit de ralûrmaiioa pleine et 
entière du devoir qu'il y a du mystère dans le moude, et que la con- 
templation du monde doit nous remplir d'une horreur religieuse. Et en 
effet la religion, en son essence, est le tressaillement de l'âme en face 
de rinvisible; elle accompagne la conscienoo des bornes de notre 
pensée. Mais c'est précisément & ces limites que commence Tempire 
de l'idéal moral. Il semble donc qu'il soit diftioile de déuiobei la foi 
morale de la foi religieuse, et d'appuyer le devoir sur un phônomé- 
nisme scientifique quelconque. La moraie, ou, si Ton aime mieiUi la 
morale du devoir absolu est une doctrine transcendante. 



I 



Darlu. 



i 



V. Brochard. — De l*ebrcur. (Paris, Berger-Levrault , Germer 

Baillière. 1879.) 

L'erreur esL-elle une connaissance incomplète? Autant dire qu'elle 
n'est qu'un diminutif de la vérité. Mais alors autant démentir re&pé- 
rience : nombre d^erreurs se commettent tous les jours qui ne recèlent 
aucune part de vrai. 

Si l'erreuf n'est pas une forme de l'ignorance, on doit réformer la 
théorie de la certitude généralement acceptée ex proposée par les mé- 
taphysiciens antérieurs à Kant, et qui repose sur ces postulats, on pour- 
rait presque dire sur ces pétitions de principe : 

l» L'esprit est façonné pour représenter fidèlement les choses réelles. 

2* Cette pénétration de l'esprit par la réalité e6l iuiuiôdialemeat 



I 



ANALYSES- — V, BROCHARD. De Verreur 



90 



aperçue du sujet pensant et provoque ratalernenl, de sa part, une adhé- 
sion immédiate, qui est la certitude, 

3* Réciproquement, Veut de certitade suppose toujours nu esprit 
(|Qe la vérité possède; en d*autres lernaes, on ne peut jamais être cer- 
tain du faux. 

Ainsi le veut Platon ; le platonisme admet un entendement fata- 
lement prédisposé à recevoir l'empreinte exacte des choses réelles. 
Et pourtant l'erreur existe, et Terreur, Platon le dit lui-môme, con- 
siste à penser autre chose que ce qui est. Comment concilier deux 
assertions dont Tune détruit l'aalre 7 

Ainsi le veui Descartes. Selon Descaries, l'entendement est intaillible. 
L'erreur prend sa source dans Tusage inconsidéré do franc arbitre, 
faculté que Tauteur des Méditations investit du pouvoir d'affirmer ou 
de nier. Il serait plus exact de dire : d'affinrier Verreur et de dépas- 
ser les limites de la connaissance distincte. Selon Descartes, Thomme 
ne peut pas ne pas considérer comme vrai ce qu'il conçoit clairement 
et distincleoient. 

Ainsi le veut Spinoza, logicien intrépide, et ajoatons-le, cartésien à 
outrance. Cest dans Descartes qu'il puise le germe de sa théorie de 
l'erreur, la seule conséquente aux postulats invoqués. Expliquer ainsi 
l'erreur, c'est la dénaturer peut-être : c'est pourtant le seul moyen de 
respecter les théories de la certitude en honneur chez les métaphysi- 
ciens dogmatiques. Si donc on veut expliquer l'erreur telle que l'expé- 
rience nous la donne, on acceptera la révolution opérée par Kant et Ton 
se placera résolument sur le terrain de la philosophie critique. 

C'est là qu'en arrive .\f. Drochard après une longue et sérieuse en- 
quête sur les théories de Terreur dans Platon, DescQrtes, Spinoza. 
Nous ne pouvions analyser cette première partie da livre; mais nous 
croyons qu'elle éclaire d'un jour nouveau des parties oubliées, trop 
oubliées peut-être, du platoniciame. du spinozisme et du cartésianisme. 

Au lieu de rechercher si, oui ou non, la réalité pénétre l'entendement, 
chose absolumeol invérifiable, an lieu de prétendre déûnir la vérité en 
cherchant à établir entre le sujet intelligent et Tobjet une conformité, 
maotlestement chimérique, le mieux nVsi-il pas d*inlerroger le sujet 
pensant et de savoir de lui ce qu'il appelld|vérité? 

Est vraie, va nous répondre M. Brochard. toute synthèse d'une portée 
généraic, non seulement afhnnèe par moi, mais affimiable par tous les 
hovnmes, quand cette synthèse s'impose û notre entendement, que le 
contraire de ce qu'elle établit est absolument inconcevable. Or il est 
des synthèses de ce genre : 1» celles qui nous sont données à priori, 
expressions de la vérité logique, â* celles qui nous sont données  
poêteriorij expressions de la vérité empirique. 

S'kl en est ainsi, Descarles se trompe, lui et la plupart des méta- 
physiciens dogmatiques, en ne reconnaissant que des vérités d*ordre 
logique; Stuari Mill est dans Terreur quand il prétend ramener toutes 
les propositions à des généralisations de l'expérience. 



100 



BEVUE PHILOSOPHrOUE 



Toute proposition vraie est un jugement général : réciproquement, il 
n*y aura d erreur que dans l'ordre des généralisations. — Cependant 
la propoBilion je pense n'est point une proposition générale, et pour- 
tant elle est vraie ! — M. Brochard répond qu'on ne peut donner le nom 
de vérité à une proposition qui ne porte que sur un phénomène actuel 
affirmé en tant que phénomène. Les sceptiques nient la vérité ; aucun 
d'eux n'ose nier la réalité phénoménologique du pnrnUre^ 

Il faut alors abandonner le premier postulat des dogmatiques, relatif 
& la vérité. Qu'adviendra-l-il des deux autres? 

Pour le savoir, il faut étudier la croyance. Qu'est-ce que croyance? 
Qu'est-ce que certitude ? Il est de sens commun que ta croyance peut 
s'appliquer à autre chose qu'à la vérité. D*autre part, à qui n'arrive-i>il 
point de commettre des erreurs nombreuses et de les considérer 
comme vraies, au moment même oii il les commet. Donc l'état de 
certitude est indépendant do la vérité de la chose pensée, el dès 
lors il ne diffère plus de l'état de croyance. £n fait, ce n'est point' 
parce que les choses sont évidentes qu'on y croit, c'est parce qu'on y 
croit qu'on les afûrme comice évidentes. L'évidence est la marque 
d'une croyance qui s'obstine : loin d'être un caractère inhérent aux 
choses pensées, comme le soutiennent les dogmatiques, elle est un 
caractère dépendant dans une large mesure de l'état du sujet qui 
affirme. 

L'homme n'est pas un entendement pur; il est intelligence passion, 
volonté. Or, s'il est des synthèses qui s'imposent à son esprit, à sa 
pensée, il n'en est aucune qui s'impose à sa croyance. La preuve en 
est dans Texistence même du scepticisme. Le scepticisme n'est qu'une 
forme de la paresse : on ne croit point parce qu'on ne veut point 
croire, parce qu'on se refuse à faire de son entendement un usage 
légitime et raisonnable. 

De cette manière d'entendre la certitude, il semble résulter qu'on 
peut croire tout ce que l'on veut et qu'il n'est pas, à proprement parler, 
de critère du vrai. D'abord on ne peut admettre que ce critère soit 
l'évidence, puisque l'évidence est un caractère qu'il ne faut plus attri- 
buer à Tobjet pensé. D'autre part, si les synthèses dites nécessaires 
ne le sont qu'au regard de la pensée et de la pensée seule, il faut 
avouer que cette nécessité, seul critère possible du vrai et qui ne peut 
dépasser les limites de l'entendement, pèsera d'un bien faible poids 
dans la balance si ta volonté lui refuse son adhésion. Or, si, en fait, 
la volonté ne la refuse pas toujours, en droit elle peut toujours la 
refuser. L'existence du scepticisme en est une preuve singulièrement 
frappante. Les sceptiques ont l'entendement façonné comme nous 
Tavons tous : ils pensent avec les mêmes catégories, ils reconnaissent 
que certaines affirmations s'imposent & leur pensée, mais ils refusent 
de se soumettre à ses légitimes exigences. Ce refus d'adhésion est 
donc possible. 

Reste à se demander s'il est moral, ^e sommes-nous pas tenus mo- 



ANALYSES. — V. BftûCHAFiD. De l'erreur 



101 



ralement d'obéir à notre raison, ne sommes-nous pas oblitjus de croire 
ce qu'oUe nous condamnerait à nl/îrmer fatalement si nous n'éUons 
pas libres? Entre deux afOrmaiions dont Tune est inconciliable avec 
l'autre, n'esL-il pas moralement obligatoire de préférer celle qui ne 
porte aucune atteinte aux lois de l'entendement ou de l'expérience 
sensible? Celte condition satisfaite, la morale n'a plus à intervenir, et 
des motifs d'un autre ordre peuvent influer sur nos croyances. Donc 
la certitude n*a rien de fatal et le second postulat des dogmatiques 
esl réfuté. Il va en être ainsi du troisième postulat. 

Oublions maintenant le rôle de la volonté libre, et considérons à nou- 
veau la synthèse mentale, matière première de TaffirmaLion, deman- 
dons-nous d'abord quelle est la nalare du l'erreur. Il s'agit de démoD- 
Irer qu'elle est tout autre chose qu'uue foroie de l'ignorance et qu'elle 
renferme un élément positif. 

Oabord, si l'on considère les notions unies dans mainte fausse syn- 
thèse, il esl aisé de voir que celte union est absolument impossible à 
quelque degré que ce soit. Sans doute, quand j'afllrme que le soleil est 
plQS petit que la terre, j'exprime sous une forme inexacte celte vérité, 
à savoir qu'il nous parait tel. Mais toutes les erreurs ne sont pas de 
cette forme, exemple celle-ci : Tor potable est un remède universel. 

£n outre, pour se tromper^ il faut dépasser la constatation de l'appa- 
rence actuelle au moiiient oii la conscience la saisit. Il faut généraliser, 
et pour opérer une généralisation fausse il faut détourner de leur des- 
tination les modes de la pensée, mettre dans sa pensée plus qu'elle ne 
devrait contenir. Est-ce là pécher par défaut? n*est-ce pas plutôt pécher 
par excès? Donc> en lanl que Terreur suppose un acte de généralisation, 
il est vrai de dire qu'elle renferme un élément positif. 

( Il esl vrai que peut-être, ajoute M. Brochard, nous n'attribuerions 
pas à la synthèse fausse ce caractère de généralité si nous avions pré- 
sents à l'esprit les faits ou les idées qui, apparaissant plus Urd, seront 
inconciliables avec elle. En ce sens, l'erreur suppose une privation. 
Toutefois, si Tacte de généralisation a pour condiiion Tabsence de cer- 
taines notions, on ne peut dire que cette privation suffise à expliquer 
l'acte de généralisation en lui-môme. Comment ce que je oe pense pus 
actuellement pourrait-il ma contraindre à penser quelque chose? Quelle 
est cette rûaction de la pensée absente sur la pensée présente, de ce 
qui n'est pas sur ce qui est ? De ce que j'ignore les raisons qui m'empô- 
clieront plus tard de considérer ma synthèse comme vraie, il ne s'ensuit 
pas que je la doive considérer dès maintenant comme vraie; si je m'en 
tiens à ce qui m'est donné, je ta considérerai comme une hypothèse '. 
Cela revient à dire que, envisagées Tune el l'autre dans leur origine, la 
vérité et l'erreur ne sont point radicalement diiTârentes. Toute vérité est 
une hypothèse démontrée; toute erreur esl une hypothèse démentie. 



t. />« l'erreur, p. 132. 



102 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



Ainsi, comme Les deux autres, se trouve réfuté le iroisièoie poâiutat 
des philosophes dogmatiques. 

Si Terreur est le résultat d'un acte de généralisation, autant afârmer 
que L'erreur n'est possible que chcs un être capable de raison. Err&re 
humanuvi est. C'est ce que démontre M. Brochard dans sun chapitre 
sur les conditions Ittgiques de Teneur. Il fait plus, et montre en quel- 
ques pages comment il serait possible de ramener à l'unité les classifi- 
cations des erreurs et des nopfiisvies proposées par les différentes plu- 
losophies. Tout sophisme est un sophisme de généralisaiion. Par ob l'on 
voit que l'explication de l'erreur qui vient d*ètre proposée remplace 
avec avantage les anciennes explications des erreurs. C'était un point 
en apparence accessoire, en ré^ilité important à établir: M. Brochai'd a 
bien fait de ne pas L'omettre, il eût mieux fait de le traiter avec plus de 
développements. L'occasion s'clîrait à lui de faire la preuve de sa ibèse ; 
nous aurions aimé qu'il en proût&t avec moins de discrétion. 

On sait que la faculté de croire ou d'adhérer à une synthèse mentale 
est indépendante de l'entendement. En présence du vrai, comme en 
présence du faux, alors qu'aucune raison d'ordre intelleciuel ne peut 
nous inviter k suspendre notre adhésion ou k la refuser, d'autres rai- 
sons d'un autre ordre nous y soUicitem, et là sont les causes peycho^ 
iogiquos de Terreur. Ici , l'autenr insiste sur rinfluence du sen- 
timent. En aucun cas nous dit-il, on n'est fondé à soutenir que le 
sentiment seul est l'auteur de nos croyances ; si le cœur a ses raisons 
à lui, la raison les connaît toujours. Kn aucun cas on n'est autorisé & 
prétendre que la raison opère seule et sans le concours du sentiment 
et de la volonté. Toujours et partout, les trois fonctions psycliiques 
interviennent, et La collaboration des trois facultés no souffre pas d'in- 
termittence. Nous signalons au lecteur celte partie, l'une des mieux 
étudiées et des plus liuement écrites du livre. L'auteur s'y est mani- 
festement, inspiré d'un beau chapitre du Deuxième essai de critique 
générale de M. Henouvier. C'est du reste de M. Kenouvier qu'il procède» 
et sa dialectique est, en général, conforme à celle de notre grand logi- 
cien contemporain. 

M. Bcochard termine son étude par ua résumé de sa métaphysique» 
de celle qui à ses yeux peut seule rendre possible l'existeace de Ter* 
reur. Ce chapitre sur les causes riiéiaphysiques de l'erreur n'est pas 
un hors-d'ceuvre. Ln eflJet, 11 nous a été montré dans les chapitres consa- 
crés à Platon, à I>escartes, à Spinoza» que si nul d'entre eux n'a réussi 
à expliquer l'erreur, c'est en raison même des principes métaphysiques 
qui leur sont communs à tous trois. L'ancienne métaphysique est tou- 
jours, BU fond, celle de la nécessité. A celle-là s'en oppose une autre, 
la métaphysique de la contingence. Ici encore, M. Brochard se ren- 
contre avec M. Henouvier, et nous retrouvons dans ses dernières paf^es 
un acte, d'adhésion formelle, ix la doctrine qu'exposait, il y a cinq ans 
et avec un talent incomparable, l'auteur de la Contingimce des luis de 
la nature f M. Emile Boutroux. Mémo au sein du monde inorganique, 



ANALYSES. — v, bkocuahd. De Uerreur 



103 



-nuB place esi réservée à rindéterminisme ; aujourd'hui nécessaires. 
les lois qui le gouvernent ne le furent pas toujours; la nécesâitc n'est 
peat-étre qu*une liberté solidifiée. En tout cas, des choses sont^ qui 
auraient pu no pas être; d'autres eussent été possibles sans que Tordre 
du monde eût été Iroublé. L^esprit peut donc concevoir ces pos&ibles 
sans que la raison proleste; ce qu'il pense parfois n'est pas irrationnel, 
mais ne s'est pu» réalisé. De là l'erreur, de là aussi son faux air de 
▼érjlé. 

Mais, si l'erreur et le vrai se ressemblent h première vue, nous devons 
en tirer tout au moins ces deux conséquences pratiques, C*est que 
tVrreur peut ôtre aussi commune que la vérité, et que ceux qui la ren- 
cuiilrent pensent le faux sans penser l'absurde : de là un devoir impé- 
rieux de tolérance et de charité à l'égard de ceux qui se trompent. 
C'eâl que lu vérité ne tait pas irruption dans notre esprit à notre insu 
«t comme malgré nous : il faut la cberoher pour la trouver, il faut la 
vouloir pour la chercher. Môme en la voulant, on peut la manquer : à 
l'avenir de nou^ apprendre si nous l'avons rencontrée. Il n'est point de 
spécifique contre l'erreur; l'erreur est inévitable Le temps, notre 
patience, notre modestie, notre bonne volonté, voila sur quels au-xiliaires 
îi nous e«l permis de compter pour remédier aux erreurs que nous 
aurons commises. 

Telle est réoonomie de cet intéressant travail, qui porte la marque 
<i'un edprit personnel et d^un écrivain habite. Nous y retrouvons , 
«xprimée dans une langue excellente et dans un style tout à la fois 
élégant et précis, une doctrine à laquelle, si j'ose dire, notre adhésion 
était donnée à Tavance. £n effet la théorie sur l'erreur que nous venons 
•l'exposer est en germe dans la théorie de M. Renouvier sur la CGvii- 
fude \ qui la suppose et l'implique ', mais il restait à la dégager. 

L'œuvre personnelle de M. Broohard a été de prendre la question 
« à revers t et de rédiger à sa manière avec d'amples développements 
~an chapitre important, et qui restait à écrire de la doctrine criticiste. 
^jouions qu^un lecteur expérimenté reconnaîtra sans peine, dans le 
livre de VErrevr, mainte trace d'une pensée originale et d*un esprit 
qui. poar marcher dans une voie déjà ouverte, s'y dirige néanmoins 
avec assez d'adresse pour savoir y découvrir. Nos critiques, si nous 
pouvions leur donner place dans un exposé rapide, porteraient sur la 
composition. On peut et on doit louer le développement donné à la 
partie historique du livre, à l'examen des doctrines de Platon, Des- 
carteSi Spinuza. Mais on en louerait davantage la partie dogmatique si 
M. Brocbard lui avait donné plus d'étendue, si. non content de livrer au 
l«cteur les résult;Ats de ses analyses, il avait analysé devant lui. L'au- 
teur est psychologue, on le devine ; mais pourquoi n'a-t-il pas donné à 
Bon travail un caractère plus nettement et plus largement psyehnto- 
fiqœ? Sans doute il y avait péril à c méditer • après Descartes le pru- 



1. Voir le Deuxième essai de critique ycuérale. 



104 



REVUE PHILOSOPHiQCE 



I 



blëme de Terreur et à c refaire > la IV* méditation. Pour le fond, M. Biro- 
chard a tenté de la refaire, car il n*adople qu'une faible partie des 
conclusions cartésiennes. J'aurais aimé qu'il la refît pour la forme et 
qu'il nous donnât une méditation à son tour. 

En suivant cette méthode, M. Brochard eût peut-être inverti Tordre 
des chapitres et débuté par t t'analyse de la croyance >. Â cela, le livre 
aurait encore gagnée ce nous semble. Dans son premier chapitre de 
la Ih partie, M. Brochard termine en reconnaissant que, • par rapport à 
nous, la vérité est absolue, > La formule est ingénieuse et résume bien 
le cliapitre. Mais que devons-nous entendre par là? Que signifie < par 
rapport à nous >? Apparemment : < par rapport à nous, en tant que pure 
intelligence. » Voilà que plus loin nous allons apprendre que l'homme 
envisagé ainsi n'est qu'une abstraction, qu^il n'est jamais désintéressé 
dans ses affirmationsj que toujours l^enlendementse trouve en présence 
du sentiment, de la volonté et que Tacle d'affirmer n'est possible que 
par le concours de ces trois fondions. Que devient alors celte conclu- 
sion provisoire dirigée contre les sceptiques : « par rapport h nous, la 
vérité est absolue? ^ Les sceptiques vont avoir beau jeu et répliqueront : 
c Mais toute certitude est croyance , vous le dites vous-mêmes , ia 
croyance est un acte volontaire, donc jamais la vérité ne nous impose 
absolument son autorité. Voilà votre thèse, c'est aussi la nôtre. ■ Il 
nous parait que M. Brochard eût évité cette contradiction apparente 
en se plaçant résolumeat et dès le début en face de )a croyance. 

Au surplus, M. Brochard pouvail-il craindre de faire au scepticisme 
la pari trop belle^ quand il se réservait de marquer profondément la m 
différence qui sépare les sceptiques et les adeptes de la philosophie ^ 
critique? Cette différence peut se résumer ainsi. Pour répudier !e scep- 
ucismc une chose sufût au philosophe criticisie: vouloir. Il douterait 
toujours s'il poursuivait le fantdme insaisissable d'une vérité qui vous 
étreinL malgré vous et vous dompte par sa seule force; la seule force 
capable de vaincre le scepticisme, c'est la volonté libre. Le criticiste le _ 
sait. Â ses yeux, la certitude est c une assiette morale» >. ■ 

Les dogmatiques seuls se révolteront contre la thèse de M. Brochard, 
et c'est leur droit, car c'est pour eux, je veux dire contre eux, que 
l'auteur a écrit. ~ 

Lionel Dauriag. 



Froschammer. Monaden und Weltphantasie. Les monades ei 
iimaginatioii cutnme principe du déoeloppement du inonde^] 
181 pages in-8». — Sur le rôle de l'imagination dans la pliilosophia] 
de Kant M de Spiywza. 1879, 180 p. in-8*. 

Nous avons rendu compte dans cette Revue du livre de M. Fros- 



1. Cf. Renouvier, Deuxième Estai, 



ANALYSES. — FR05CHAMMER. yfonaden und Weltphantasie, 105 

cbammer * : ifviagination comme principe du déveluppement du 
imtndp. Dans celle œuvre, il cherchail à maintenir à la fois el l'unilé 
des choses et la réalité des individus, en parlant d'un principe unique : 
l'imagination, dont l'aciiviiê créatrice devait expliquer, à la fois el la 
distinction des êlres particuliers et l'harmonie de leurs mutuels rap- 
ports. Aujourd'hui, M. Froschamraer se résume et se défend. Après 
avoir essaye de répondre aux critiques et d'èclaircir sa pensée, il 
attaque à son tour,. en comparant sa théorie à celle des philosophes qui 
à la suite de Leibniz partent de la multiplicité et prennent pour prin- 
cipe des choses un nombre indétlni de forces simples ou monades. 

Ce qui préoccupe surtout les philosophes de notre temps, c'est 
lunilé de substance. La science par l'étude des fails nous révèle de 
plus en plus que tout se tient et s'enchaîne, qu'aucun être n^est indé- 
pendant du milieu dans lequel il est plongé, que la vie dô la nature 
entière est faite d'actions et de réactions réciproques qui se répondent 
à Tinfini; la philosophie doit expliquer ce que la science constate. Aussi, 
des philosophes, les uns nient la distincUon de Dieu et du monde, les 
autres la réalité de la matière, les autres Vexistence indépendante de 
l'esprit. Ce qui caractérise noire époque, c'est le monisme, c'est-à-dire, 
pour parler français, l'efTort de ramener tout ce qui est à un principe 
unique. Pour y parvenir, tanléi on essaye de dériver la multiplicité des 
phénomènes de l'uniié primitive d'une substance^ dont les êtres indi- 
viduels ne sont que les modes éphémères; tanidi ou met la muUiplicilé 
à l'origine des ciioses el on pari d^un nombre indéfini d*ôtres simples, 
de forces sans étendue, toutes de même nature. Dans le premier cas, 
on n'explique pas les individus; dans le second, ou ne comprend pas 
leurs rapports inlimes et l'unité de l'univers. M. Froschammer veut 
tout concilier; il cherche & satisfaire aux besoins de son temps sans 
rompre avec le passé, à élargir les idées tradlLionneUes de l'humanité 
au lieu de les oublier i il maintient la distinction de Tespril et de la 
matière, de la pensée et de l'étendue, et. bien que dans sa philosophie 
de la nature il ne prononce pas le nom de Dieu, tout faii pressentir que 
cette nature n'a qu'une indépendance relative et ne trouve que dans un 
ôire suprême la raison suffisante de son existence el de son tnielli- 
gibdilé. 

Pour expliquer le développement progressif du monde, il faut un 
principe dont l'unité explique l'harmonie universelle, dont la fécondité 
créatrice explique lu pluralité des phénomènes el la réalité des indi- 
vidus. Ce principe du progrès, d'après M. Froschammer, doit être 
conçu sur le modèle de la puissance intérieure, qu'on appelle l'imagi- 
nalion. et peut prendre le même nom [Pkantasie], Pourquoi donner 
tant d'importance t cette faculté de l'esphi? C'est que, d'après Tau- 
leur, l'imagination est ce qu'il y a de primitif; elle est la facullé pré- 
sente à toutes les autres facultés, le principe que développe toute la 



1. Voir N« de Février 187». 



106 



BEVUE PHiLOSOPHIQUft 



vie de l'esprit. CesL l'imagination qui donne aux idées une forme sen- 
sible et permet de les communiquer aux autres, c'est elle qui, irai^ 
d'union entre la matière et Tesprit, reproduit sous forme d'iraag:es les 
objets extérieurs et rend possible la connaissance du monde; c'est elle 
qui sans cesse agit et travaille» donne à la science ses matériaux, pré- 
side au mouvement des images qui s'agitent dans le rëre; c'est elle 
enÛD qui domine toute la vie pratique en représentant comme présent 
un bien éloigné qui n'existe pas encore. — Mais pourquoi affirmer que 
dans la nature existe une puissance analogue? — Parce que la nature 
se propose des fins qu'elle réalise, parce qu'elle monte L'échelle (tes 
êtres vivants, en inventant des formes de plus en plus compliquées, 
parce qu'à tous les degrés de l'être elle nous révèle l'effort d'un génie 
créateur, dont les idées sont des réalités vivantes. En identifiant ainsi 
la puissance qui dans Tet^prit bumain suscite les images et qui dans la 
nature fait vivre les formes qu'elle invente, on ne fait qu'une hypothèse; 
mais une hypothèse s impose dans la mesure même où elle est vêhflée 
par les faits et où elle rend la réalité înlelligible. 

L'imagination est, par une hypothèse que la réalité peut seule justifier. 
le principe du développement du monde. Quel est mainlenant son ét^t 
primitif? Quels sont les facteurs auxiliaires qui doivent s'ajouter â cette 
force impulsive pour expliquer la marche du monde? A rori^ïlne, llma- 
gination créatrice n*est qu'une puissance encore indéterminée de se 
manifester par une muKitude infinie de formes plus ou moins parfaites, 
une tendance & produire des organismes de plus en plus complexes, 
qui a besoin de la lutte et de l'effort pour prendre conscience d'elle- 
même. Toutes les fois qu'on veut expliquer Tunivers par un principe 
unique, on échoue et on est réduit h rétablir le dualisme, en le dissi- 
mulant avec plus ou moins d'habileté : pour les idéalistes, l'esprit 
s'oppose un non-moi^ pour les matérialistes, les atomes contiennent la 
force. Puisque nous retrouvons toujours l'opposition de la matière et 
de l'idée, pourquoi ne pas accepter ce dualisme inévitable? Si haut que 
nous puissions remonter dans Phistoire de notre mondo. In matière 
existe, mais elle est pénétrée, spirilualisée par la puissancre créatrice, 
qui déjà l'émeut et l'agile et va s'en servir pour exprimer des idées de 
plus en plus hautes. La cause matérielle et la cause formelle» les 
éléments et le génie de la combinaison, est-ce assez pour construire 
le monde? Non. Limaginaiion créatrice ne peut travailler la matière 
qu'en obéissant aux lois universelles, nécessaires, qui dominent tonte 
léaliié et deviennent dans l'esprit les lois de la pensée, les principes de 
toute science et do toute logique, elle n'arrive à ses Ans qu'en se ser- 
vant des forces, qu'en se pliant au mécanisme el en le dirigeant tout à 
U fois. C'est sur la trame inHexible de ':l nécessité que l'esprit brode 
ses variations. Enfin il faut admettre à l'origine des choses, « comme un 
désir et un principe de direction dans l'activité du principe créateur, » 
les i téea du beau, du vrai, du bien, idées encore sommeillantes dans 
l'inconscience du monde, mais dont l'existence éternelle est supposée 



I 



I 



ANALYSES. — FROSCHAMMER. Monaden und WeliphmUasie. i07 

par leur apparilion à un moment donné dans L'intelligence humaine. En 
résumé, la matière, l'ima^Eination, les forces, les idées, tels sont les 
CELOteurs origiseU nécessaires, suivant M. Frosehaœiner, à TexpLication 
de Texislence et du développement des choses. 

Si nous suivons maintenant dans la réalité le progrès de rètre, si 
nous êtndions l'bistoire du monde, nous trouverons partout présent 
l'efTort de l'imagination créatrice, qui enveloppe tout ce qui est dans 
i'uBité d'une même pensée, qui invente, organise et combine lies Mres 
particuliers, pour les coordonner ensuite dans Tensemble des choses. 

Après avoir résumé son système. M. Froschammer examine les ihéories 
des philosophes et des naturalistes qui essayent dé rendre compte de 
l'existence et de l'ordre du monde par l'hypothèse des monades. !1 
examine successivement la raonadologie de Leibniz, d'Herbart, d'Hcr- 
mann Ficbte, de Carrière, d'Ulrici ; il cite sans y insister Lolze, Fechner. 
Drossbacb, Bahnsen; après quoi* il arrive aux naturalistes, fk Preyer, qui 
admet dans les atomes une capacité de sentir et prétend expliquer 
ainsi la conscience et la vie, sans sortir du mécanisme malôrialiste, h 
Nœgeli, à Hoeckel, à Zollner. L'hypoihèse des monades, quelle que soi" 
la forme qu'on lui donne, ne peut, d*après l'auteur, rendre compte du 
développement progressif des choses, ni de l'organisation des individus 
et de l'univers. Quant à attribuer la sensibilité aux atomes, et à spiri- 
lualiser ainsi la matière peur en faire sortir rinielligeuce et la vie. c'e^i 
une contradiction. La sensibilité n'exlàle que par la vie, et, comme la vie, 
elle suppose une combinaison d'éléments, un ordre entre des forces 
concourant à une même Bd; la sensibilité n'es! que la conscience d*-. 
leur harmonie ou de leur désaccord. Il faut donc toujours en revenir 
au seul principe qui puisse rendre compte, selon M. Froschammer, de 
Torganisation des éléments en un même individu, des divers individus 
en un même univers, à rituaginaLion créulrice. 

Après avoir comparé sa philosophie ù la théorie des monades dans 
l'ouvrage que nous venons de résumer, M. Froschammer, dans un 
volume tout récemment publié, cherche à déterminer le rûle de rima- 
gination dans les théories de Kant et de Spinoza. • D'après Kant, la 
science n'a pas d'autre objet que les phénomènes, et les phénomènes 
n'existent pour nous que gr&ce à nos facultés de connaître et par notre 
connaisfiance. Or l'imagination est la faculté de représenter les images 
et leurs rapports; c'est donc par elle que le monde des apparences est 
produit et existe pour la conscience de Thomme. > L'auteur, pour 
marquer quel est le rôle de cette faculté dans l'ensemble de La philoso- 
phie de Kanl, étudie de ce point de vue les trois parties de la critique 
de la raison pure, la critique de la raison pratique et la critique du 
jugement. 

Dans Spinoz I, l'imagination parait réduite à un rôle très effacé; elle 
est la source de Terreur, de l'illusion et du délire; elle est la cause des 
paââions et de l'esclavage, et notre œuvre est de nous affranchir des 
opinions fausses qu'elle suscite pour arriver par la connaissance vraie 



108 REVUE PHILOSOPHIQUE 

à la liberté, h la venu el au bonheur. M. Froschammer se croit d'autant 
plus obligé d*Ôtudier la part que fait Spinoza à rimaginalioo dans son 
système. Duns quelle mesure intervient-elle dans la connaissance? 
quelle est son essence, sa valeur, sa signification réelle dans le monde. 
dans M nMure naturée? quel est enfin son rôle dans la vie pratique? 
L'auteur arrive a cette conclusion que dans le système de Spinoza 
l'imagination joue un très grand rôle, que c'est c elle qui conditionne 
l'existence de la connaissance du monde, qu*à ce litre elle ne peut être 
absolument exclue du principe éternel des choses, d'autant moins que 
Dieu et le monde sont conçus dans un rapport éternel et nécessaire. •• 
C'est ainsi que M. Frosctiarnmer. par des études historiques. s'efTorce 
de justilier le choix qu'il a fait de riniagination comme principe du 
développement du monde, en montrant qu'à considérer les choses 
attentivement, les grands systèmes philosophiques, loin de contredire 
le sien, seraient plutôt propres à le confirmer. 



G. SÉAILLES. 



J 



A. Macfarlane. — Princ[ples of thg alobbra of looic witr 

KXAMPLKS. 1 vol iii-S' de 155 p. Edinburgh, David Douglas, 1879. 

Le titre du livre de M, Macfarlane indique parfaitement le but que 
l'auteur s'est proposé. M. Macfarlane est un mathématicien. Il est 
profondément convaincu qu'appliqué aux sciences qui traitent de la 
qualité le symbolisme algébrique doit rendre les mêmes services qu*il 
rend depuis si longtemps aux sciences qui traitent de la quantité. En 
un mot^ M. Macrarlane est un disciple de Doole, mais un disciple à la fois 
respectueux et indépendant. Il rend pleine justice au puissant esprit 
qui a su ouvrir aux étude» logiques une voie nouvelle, mais il recon* 
natt ce qu'il y a dans la doctrine du maître de contestable et d*obscur.^ 
Il s'efTorce d'en faire disparaître les défauts. Son livre a l'inappréciable 
avantage d'ôlre un traité élémentaire, court, simple et lutnineux. Ceux 
qui voudront suivre la logique nouvelle dans toute son évolution ne 
pourront jamais se dispenser d'étudier les grands ouvrages de Boole 
et de Stanley Jevons ; mais la lecture du hvre de M. Macfarlane leur sera 
désormais indispensable au commencement et aussi à la fin de leurs 
études : au commencement pour leur rendre familiers les principes de 
la science, à la fin pour leur donner un excellent résumé de ce que la 
science contient d'essentiel. 

En quoi consiste la logique algébrique de Boole? Pour l'expliquer^ 
nous ne saurions mieux faire que de reprendre, en l'abrégeant un peu« 
l'excellente exposition qu'en a donnée M. Liard dans son savant tra- 
vail sur tes Logiciens nwjlais conttnnporains : 

■ On rattache d'ordinaire par une filiation directe les théories de Boole 
h celles d'IiamihoD. La doctrine de la quantification du prédicat prin- 
cipe de la nouvelle analytique d'Uamilton semble en elTet eflacer louio 



ANALYSES. — A. MACFARLANB> Priuclples of ihe nlgébta. 409 

difTérence formelle entre le raisonnement par syllogisme et le raison- 
nement mathémalique et conduire ainsi à la constitution d*une logique 
algébrique... Est-ce sur cette vue que repose la logique algébrique de 
Boole? Ce serait singulièrement rapetisser son œuvre, que de le croire. 
Une logique mathématique établie sur ces principes ne serait au fond 
qu'une notation symbolique de la logique ancienne... Boole a voulu 
au contraire élargir le champ et accroître la puissance de la logique 
déductive... Qu'est au fond l'opération déductive? C'est l'éiimination 
d'un terme moyen dans un système de trois termes. Boole, guidé par 
son instinct de mathématicien, généralise le problème et le pose de la 
façon suivante : Etant donné un système d'un nombre quelconque de 
termes, en éliminer autant de moyens termes qu'on voudra et déter- 
miner toutes les relations impliquées par les prémisses entre les élé- 
ments qu'on désire retenir: ou encore : Etant données certaines condi- 
tions logiques , déterminer la description d^une classe quelconque 
d'objets sous ces conditions... On a comparé, dans ces derniers temps, 
Tœuvre de Boole en logique à celle de Descartos en géométrie. La 
comparaison ne manque pas d'exactitude; mais, s*il a été conduit à 
appliquer l'algèbre & la logique^ de môme que Descartes l'avait appli- 
quée à la géométrie, c'est qu'il a transformé en le généralisant le pro- 
blème de l'inférence déductive par une vue d^ensemhle comparable à 
celle du mathémaiicien qui, le premier, congut la pensée d'une théorie 
générale pour la solution des équations >. » 

Comment comprendre qu'une conception si vaste, si philosophique ne 
se soit pas d'abord imposée h ^'attention de tous, qu'elle ait excite et 
qu'elle excite encore plus de déliances que de controverses? Ce fait 
s'explique-i-it seulement par l'aversion insurmontable d'une partie du 
public philosophique pour la langue et les symboles mathématiques? 
On ne peut certes douter que celle aversion ne soit très forte même en 
Angleterre dans la partie de la nouvelle logique. Lorsque M. J. Venn 
publia en 16G6 la première édition de sa Logique du hasard, il craignit 
que sa qualité d'homme de Cambridge ne fût une mauvaise recomman- 
dailon pour son livre ; il prit soin de déclarer dès les premières lignes 
de sa préface que, si quelques formulée d'algèbre se trouvaient par 
hasard dans son ouvrage, elles ne faisaient nullement une partie essen- 
.tielle de ses déductions, et que pour lire son livre les seules connais- 
sances mathématiques nécessaires étaient celle des quatre règles de 
l'arithmétique. Un tel fait est significaiif, etia haine des mathématiques 
peut expliquer bien des choses. Mais les préventions contre la logique 
de Boole tiennent à d'autres causes encore. M. Macfarlane en a dis- 
cerné deux principales qu'il combat avec une rare habileté. 

Et d'abord bien des personnes sont convaincues que le symbolisme 
de Boole est une fantaisie mathématique absolument nouvelle et sans 
aucun lien avec les méthodes d'exposition logique dont une longue 



1. Liard, Le$ logiciens anglais^ p. 300 et suiv. 



410 



BfiVUE THILOSOPHIQUE 



L'Xpérience a démonir*^ l'efQcacité. C'est une erreur. M. Macfarlane 
DiouLre avec la dernière âvidence que le ayslôme de Boole se ratLache 
par uoe analogie iatime, par une Ûliation directe, au symbolisme géo- 
métrique d'Kuler [y, 1). Tout le lUMide sait eu quoi âooaUte ce symbo- 
liame oélëbre. 

£oit le syllogisme : 

Tous les mamjQifôres sont des veriàbràft» 

Tous ies singes seul des inamaûrères, 

loua les singes soûl des vertébrés. 

Coo&idéroas d'abord ce syLLogisme au point de vue de la dénoUlîoa 
des termes; aotreraLsoiiuemaul siguiûera oeci : Nous avons trois classes 
d'êtres : les vertébrés, Les maïamirôres et Les singes. Si la classe des 
singes est conleaue dans la classe dâs maamûfàrâs, et ai la classa des 





maminilëres est contenue dans celle des vertébrés, il estîévident^qne la 
classe des singes est contenue dans celle des vertébrés. Gela| peut être 
rendu sensible aux yeux de la façon La plus simple. Représeatons dos 
trois classes par trois oercles : 

La olaMe des vertébrés, par le cercle  ; 

La okaaae âes mammifères, par le cercle B; 

La classe des singes, par le cercle C 




La première proposition de notre syllogisme affirme que le cercle 
est contenu dans le cercle A; la aeoonde, que le cercle est oontenUj 



ANALYSES. — A. liACFARLANE. Principle^i of the algebra, 111 

dans le cercle B. 11 suit que le oercle G esl contenu dans le cercle A, 
el c'e&t ce que la ligure ci-desBus montre avec la dernière évidence. 

Si l'on veut considérer les termes au point de vue non plas de leur 
dénotMîon, mais de leur connotaiion, le symbolisme géométrique 
s'adapte sans aucune difAculté à cette nouvelle ioterpréution du rai- 
sonnement. 

Grfioe ^ l'emploi de ce symbolisme, toute la théorie du syllogisme se 
iTOuve ramenée à ces deuK axiomes : 
I. Tout ce qui est dans le contenu se trouve aussi dans le contenant. 
H. Tout ce qui est hors du contenant est aussi hors du contenu *. 
M, Macfarlane fait remarquer avec raison tout le parti qu'Ueberweg a 
su tirer du symbolisme d'Euler dans sa Lor^iqu*'^ que la traduction du 
docteur Lindsay a rendue si populaire en Angleterre. En France, la l,o» 
i/iVfue d'Ueber^'eg est beaucoup moins suivie; niais beaucoup de profes- 
seurs, en fl'inspirant directement d'Euler, ont su rendre les théories de 
la propositiuxi et du syllogisme accessibles à des auditeurs Tort mal 
préparés. Quoi qu'il en soit, ci le symbolisme d'Euler est devenu faoi- 
temeut classique, pourquoi n'en seraii-il point de même du symbo- 
lisme algébrique de Boole. H est vrai que Boole ne sait pas toujours se 
défendre d'un défaut commun à presqixe tous les analystes. Il a dans 
ses symboles une foi absolue. Il les combine sans prendre aucun 
ftoocl de ce qu'ils peuvent signifier, et Ton perd en le suivant ta vue 
elaire et précise des choses qui font Tobjet. du raisonnement. M. Mac- 
farlane a su corriger ce défaut; il indique de la façon la plus nette la 
valeur propre de chaque signe et de chaque combinaison de siiiïiies. 
Son algèbre devient pour ainsi dire transparente, et l'esprit de celui 
qui remploie se trouve soulagé dans sa marche, sans perdre un seul 
instant la vue distincte de son point de départ et du but qu'il 
poursuit. 

Nous avons à parler maintenant de la seconde cause des défiances 
qu'excile la logique de Boole. On étudie Talgëbre ordinaire^ malgré son 
ariditéi parce qu'on sait que cet art merveilleux permet de résoudre 
sans peine des problèmes qui seraient autrement presque inabordables, 
soit en arithmétique, soit en géométrie, soit en mécanique, soit en 
physique. Le public n'est pas très convaincu que l'algèbre de Boole 
assure de pareils avantages à ceux qui savent la manier. Il était indis- 
pensable de faire bien comprendre l'utilité pratique qu'on peut retirer 
de la nouvelle logique, M. Macfarlane y réussit par deux moyens égale- 
ment ingénieux. 

Soit la réaction chimique qui se produit quand on met en présence 
de l'eau . du zinc el de l'acide sulfurique, f résenlez à une personne 
familiarisée avec la notation chimique l'équation suivante : 

Zo -f- SO» + HO = ZnO SO^ + H. 

Celte personne, sans aucune explication, comprendra sur-le-champ 



1. Euler, Lettrra à tine priticesëe d'Allemaffne, Lettre XXXVI. 



112 



REVllE PHILOSOPHIQUE 



la réacLion qui s'est produite. Tout le monde sait qu(i dans ce cas et 
dans les cas analogues les signes ont une valeur toute difTérente de 
celle qu'ils ont dans Talgèbre ordinaire. Tout le monde sait aussi que 
sans remploi d'une notatioa convenable les réactions compliquées, 
surtout en chimie organique, seraient presque impossibles à expliquer. 
L^algèbre de Doole procure en général à toutes les sciences qui trai- 
tent de la qualité des avantages analogues à ceux que la chimie relire 
de la notation adoptée. M. Macfarlane ne s'en est point tenu là. La fin 
de son livre contient une série de problèmes fort habilement cboisis 
et qui peuvent servir à la fois d'exercices pour les étudiants et de 
preuves pour les incrédules. 

Reste un dernier^ point, le plus important de tous. La logique de 
Boole est-elle vraiment solide? Le public est bien loin d'Ôtre flxô là- 
dessus. Doole a été souvent et vivement discuté, mais presque exclusi- 
vement par des admirateurs fanatiques ou par des ennemis. En France. 
un seul homme peut-être est dès à présent parfaitement préparé pour 
porter un jugement autorisé sur cette doctrine célèbre. Mais, pour des 
raisons que nous ignorons. M. Liard s*est contenté d*exposer la logique 
de Buole. II n'en est pas ainsi de M. Macfarlane. Il admire Boole; mais 
il le juge aussi et le rectifie à l'occasion. L'avenir nous apprendra si 
son jugement est définiLif. Si M. Macfarlane a la volonté ou le pouvoir 
de continuer ses éludes, il deviendra sans aucun doute un des repré- 
sentants les plus considérables de la nouvelle école logique de l'An- 
gleterre. 

T. V. CHAnPENTIKR. 



REVUE DES PÉRÏODIÛUES ÉTRANGEliS 



YIERTEUAHHSSCHRIFT FUER WISSENSCHAFTUCHE PHILOSOPHIE 

1879. N* lu. 

La livraison s^ouvre par une courte notice, consacrée à la mémoire 
et à TcBUvre philosophique de Garl Goering, né en lâ41, mort le 
S avril 1879. On doit à Goering un essai sur Le concept de cause dans 
la phiiosophie grecque (Habililalionsschrifi) ; un opuscule sur Ln 
liberté humaine et ia respons.'ihiiitê (1875): enfin ïos deux premiers 
volumes du Systèine delà pkiiusophie critique (1874-75, Leipzig, VeîL), 
œuvre malheureusement inachevée ; et de nombreux articles dans la 
présente Revue. 

G. Gœring : Sur Vahusdns m.^thématiques en philosophie. 

L'auteur en signale avec raison dans Descartes et Spinoza les déplo- 
rables conséquences ; mais ne va-t-il pas trop loin en faisant de Leibniz 
le représentant du même excès? I( rend justice & la protestation que 
Rant éleva, dans sa période antécrilique, oonlre la confusion de la 
méthode des malhématiqiies avec celle de la philosophie, et prétend 
que celle sage distinction est oubliée dans les écrits de la période 
critique. Rant s'est servi de Texemple des mathématiques pour dé- 
montrer Texislence de formes à priori de la pensée; il a paru ainsi 
identifier la méthode critique avec celle des mathérpatîciens et a 
ouvert la porte aux constructions logiques, aux hypothèses à priori 
de ses successeurs. — Éclairée par les erreurs de la dialeoiique trans- 
cendante, la philosophie moderne est rentrée dans les voies de Texpé- 
rience et a renoncé à etnprunlur ses modèles à la déduction mathé- 
matique. Pourtant Duetiring ne doit-il pas autant aux mathématiques 
qu'à la dialecUque hégélienne ses propositions sur l'identité de l'être 
et de la pensée? et n'est-ce pas à l'exemple de Gauss qu'il afârme 
que les mathématiques nous révèlent l'essence des choses? N'est-ce 
pas enfin des mathématiques qu'on a fait sortir récemment les hypo- 
thèses de la géométrie anti-euclidibune, c Parce que la mathématique 
cunsidère l'espace comme un concept numérique et dépasse ainsi les 
limites de l'intuition sensible, on se crut autorisé à traiter de mémo 
l'être et la connaissance. * On devrait reconnaître pourtant que les 
vérités mathématiques sont des < vérités de fait et rien de plus i; 

TOMi u — 1830. 8 



114 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



I 



qu'elles valent pour les hommes seulement. Si elles sont universelles 
et nécessaires, c'est que leur objet est immuable; tandis que l'expé- 
rienoe» n'atteignant qu'un objet variable, ne peut engendrer que des 
proposilions conlin|(;enles et d'une généraliiô relative. 

Lasswitz : Sur les atomes lourbiltonnanls et le plein continu de 
i'espac't» (fin). 

Lasewitz coniinue l'analyse de la Ihéorïe des atomes tourbillonnants 
{Wirbei/itome). Il en fait ressortir nnsuffisance philosophique, mais 
reconnaît les services qu*el1e peut rendre au physicien. Il faut surtout 
que les savants, que tes. disciples de Th<>mson renoncent à considérer 
les atomes comme des rôalitôs transcendantes, comme des choses 
en soi; et qu'ils se décident à n'y voir que les produits de notre faculté 
de connaître, qui cherche à s'orienter dans le monde des phéno- 
mèneâ. 

ScBNEiDEa : Sur U dèreloppement de& manifestations isotontaires 
(ian.'î Le rrfjne animal (fin). 

L'auteur étudie surtout, dans ce second article, les mouvements 
qu^exécutenl les animaux pour se cacher ou pour fuir. Comme les 
autres mouvements défensiCs, ils résultent de la contraction générale 
du corps, et de& diflérenciations apportées par la voie de la sélection 
à ce mouvement fondamental. L'étude des Écbinides. des échino- 
dermes et des vers fournit à Schneider ses principaux arguments. 

HoRwicz : Le rapport des sentiments aux représentations et la 
question du ptocessus fondamental de la vie psychologique. 

Horwicz répond aux critiques dirigées par WundL. dans le précédent 
nuBoéro de la Vicrtcljahrsschrift, contre la théorie de la priorilé des 
sentiments dans l'activité psychologique. Il veut jusilfler sa mélhoda 
et se défend contre Pimputalion d'interpréter les faits à l'aide d'hypo* 
thèses arbitraires. Les théories physiologiques, qu il invoque à Tappui 
dd sa thèse, ne sont pas aussi méprisables que son adversaire senittle 
le prétendre. Si l'on est conséquent . on ne saurait tirer ane autre 
doctrine psychologique, que celle de llorvicz, des théories admises par 
tous les physiologistes, touchant la. corrélation consLanle du corporel 
et du psychique, la structure homologue de tons les organismes ani- 
maux, rindiftérenoe ruuctioimelL& dtis Qlets et des cellules des nerfs. 
L'autonomie individuelle des cléments organiques, ilorwicz présenta 
ensuite un court historique de la question, expose et lente de réfuter 
la solution apportée par Wundt, et conclut en soutenant que sa. théorie, 
loin d'être la plus compliquée, est/au contraire, la plus simple et la 
phis natarelle de toutes, ^— 

WuNDT : Faits ei Uypollièses psyckoiiyjiques, | 

Cest la réponse aux allégations de rarticLe prêcédenL Wundt oom* 
menee par se défeadre d'avoir môcuunu ou voulu rabaisser les mérites 
de Horwicz. Il montre que les quatre théories physiologiques sur 
lesquelles s'appuie ce dernier sont loin de justifier la thèse de la 
priorité des sentiments. Il maintient, en Unissant, son principe de Tin- 



I 



I 



PÉRIODIQUES. - Vierteljuhn^ehrifi fnf Philosophie. H5 

dissolubilité réelle du vouloir, de la représentation el du senliment 
d&DS tous Les éuu psychologiques. 

Lkxis : Stir la thfiorie des phénotnènes qvf ptéBentent te» //Wi««e8 
danjs Issociàté humaine-. 

Schcefn^ fait un ^rand ôloge de la partie an bvre de Licxis qui 
traite de» protilèmcs de la statistique sociale, il y constate avec plat»ir 
la conûnualion des vues qu'il a émises lui-même sur le rOle des 
grands nombreiS. dans les questions de sociologie, au premier volume 
de son ouvrage sur La structure et la vie du cot-pe êocial. Ni la 
statistique ne démontre la nécessité aveugle d«s actions liumaines; ni 
elle ne sufllL à nous révéler les lois sociales. 

No IV. 

B. EnDMA.NN: La psychologie contemporaine en Allemagnejd\iprès 
le livre do. Th. Hibot. 

Erdmaiu) s'associe, en les développant, aux conclusions de Kibol 
contre la psYi^^(>l<^K>^ des roéiaphysiciens et des associationisles. Il 
iBonire la nécessilé de joindre la physiologie à la psychologie, dans 
l'étude des sensations, des percepLions, de la mémoire, de l'associa- 
Uon des idées. Ribot aurait pu ajouter à la liste des travaux de pure 
psychologie, dégagés de toute préoccupation métaphysique, qu'il énu- 
roëre et analyse, les livres de Duboc sur la l^sychologic de l'amour^ 
et de Paul Rée sur L^origine des impressions viorales, • — Erdmann 
regrette qu'il ne soit pas fait mention de Vlntroduction à la psycho- 
logie et à la science du langage de Steinthal, l'œuvre psychologique 
la plus considérable, & ses yeux, des dix dernières années. Il souhai- 
leraii que Hiboi se fût plus étendu sur KOâsmaul. sur Weber et 
Helmbollz ; et qu'il eût étudié Wundt moins dans le Mensch imd 
ThierReele que dans la Psychoh/gic physiuh}fiiquc. Mais ces critiques 
et d'autres du môme genre prouvent seulement que Ribot n'a pas eu 
Tintention d'épuiser la question; el qu'il s'est borné à éveiller la 
curiosité et à provoquer l'étude des philosophes français sur les 
travaux récents de la psychologie allemande. D. Erdmann se plaît 
k rendre justice à Texaclitude el h la clarté de ce travail, et souhaite 
qu*une traduction allemande permette bientôt à ses compatriotes de 
le mettre k profit pour eux-mêmes. 
Lasswitz : Le rertouveilement de iatomistique en Allemagne. 
Daniel Sennert, inédecm allemand de la première mouié du dix- 
sepitème siècle, sut conserver, au milieu des convulsions de la guerre 
de Trente-Ans, lu liberté d'esprit et les loisirs nécessaires pour renour 
vêler et taire triompher autour de lui l'antique doctrine des atomes. 
C'est dans ses Hypomnemata qu'il expose ses idées. 11 avait dans 
d'autres écrits combattu l'opinion c<}ntraire d'Âristote. Les oeuvres du 
médecin Asclépiade. contemporain do Cicéron, ont évidemment inspiré 
et soutenu la conviction de Sennert. La philosophie corpusculaire 



il6 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



trouvait en France dans le même temps des interprètes victorieux 
en Descartes et en Gassendi. L^originallté de Seanert n'en est pas 
moins incontestable. Il est entré spontanément, et à sa suite la 
philosophie allemande, dans les voies de ralomistique. Il convient de 
réviser, de compléter, au sujet de Sennert, le jugement d'Mbert 
Lange, qui ne parait pas, du reste, avoir connu les Hypovmfim.'ita. 
Zeller a raison de rappeler, â propos de Sennert, le mot de Leibniz 
sur la part que ta philosophie corpusculaire a prise à la défaite de la 
doctrine péripatéticienne. 

Spir : Les trois questions fondamentales de IHdéalisme; {"article : 
preiive de Vidéaiisme. 

Pendant cinquante années, de Kant à Hegel, Tidéalisme semble 
avoir dominé la conscience philosophique de l'Allemagne : comment 
ne pas s'étonner que cette doctrine soit aujourd'hui presque univer- 
sellement abandonnée, sinon décriée? N'avail-elle pas pour elle Tauto- 
rité de Descaries, qui déclarait indémontrable la réalité des corps et 
ne croyait pouvoir Tarfirmer qu'eau nom de la véracité divine? Berkeley 
n'avait-il pas repris et développé la même doctrine avec plus de 
conséquence V — SpLr ramène les arguments de l'idéalisme à la preuve 
expérimentale et à la preuve métaphysique : \° Les corps que nous 
percevons en fait ne sont que nos propres sensations. S» Nos sensa- 
tions n'ont pas pour causes des choses extérieures inconnues de nous. 
Noire perception des corps n'est objectivement que la perception de 
l'ordre et de la régularité qui se manifestent dans nos impressions 
sensibles. L'ordre el la régularité de nos impressions ns résultent 
pas de TacLion d'une multiplicité de choses extérieures, mais s'expli- 
quent par un principe unique qui relie entre eux les sujets connaissants 
et leurs impressions. L'hypothèse de l'existence en soi d'une multi- 
tude de choses extérieures n^'aioule rien à l'explication des faits et 
renferme des contradictions. 

TOKNNiES : Reutarqwti sur la philosophie de Jfobbes: l»» article. 

Hobbes se propose, avant tout, de combattre la puissance spiri- 
tuelle de rÉglise et de renverser la philosophie scolastique. Il se sert 
pour cela des armes que lui fournît la physique nouvelle. Il veut 
substituer la recherche de la quantité à celle de la qualité, 1 explication 
mécanique à la théologie. Galilée est son véritable maître, et non 
Bacon, con^me on le dit babiiuellemeni. On exagère le rôle de ce der- 
nier dans la science moderne, c Bacon, comme ignorant des mathéma- 
tiques, est tout à fait en dehors du mouvement philosophique du 
xvti* siècle. " Gomment faire de lui le précurseur des recherches de 
Hobbes, Locke et HumC; sur la théorie de la connaissance, alors qu'il 
ne s'est jamais occupé de ce problème? }lubbes, qui déclarait que 
« tout dans la nature va mécaniquement >, doit cette conviction à la 
lecture et aussi aux entretiens de Galilée, qu'il avait visité en 1636. Il 
le reconnaît expressément en ces termes : c Gelui qui, le premier, 
nous a ouvert Taccës de la physique générale, à savoir l'essence du 



PÉRIODIQUES. — Vierteljahrischrift fur Philosophie, 117 



^ 



OQOuvemenl, Tul, de nos jours, Galilée. Un ne peut, à mon avis, placer 
avant sa venue le commencement du siècls de ta physique. > L'objet 
propre do Hobbes, c^esi d'appliquer le mécanisme aux phénomènes 
psycholo^'iques. Il recherche t quel peut bien ôire le mouvement qui 
produit la perception, rentendement» l'imagination et les autres par- 
ticularités des ôtres vivants. • 

ScuuppE : La » Logique pure • de Bergmann et sa théorie logique 
de ta connaissance^ dans leurs rapports avec son prétendu idéa- 
lisme. 

Subtile discussion de quelques théories de Bergmann, avec lequel 
Schuppe commence par déclarer qu'il a d'élroits rapports de doctrine. 
La dir^cullé du sujet fait craindre à l'auteur qu'il n'ait pas entièrement 
saisi la pensée de celui qu'il critique. 

Debërhohst : Doctrine de Katd sur le rapport des caO'^gories A 
l'expérietwe (GOtlingen, 1878); analyse par Slaudinger. 

Siaudinger reproche à UeberhorsL plusieurs erreurs d'interprétation, 
notamment sur le sens kantien du mot liegrif]'. Ueberhorst a eu aussi 
le tort de laisser de côté les précieuses indications de Cohen et de 
Lange. 

Laa9 : Idealismus und Positivismus* Berlin, Weidmann. 1878 (pre- 
mière partie]. 

L'auteur annonce lui-môme, sous ce titre, la première partie d*un 
ouvrage en trois volumes, qui doit conclure résolument en faveur du 
positivisme. Le premier volume expose dans ses traits généraux le 
débat des idéalistes et de leurs adversaires, désignés ici sous les noms 
génériques de platoniciens et de positivistes. Âristote et Kant, en pre- 
mière ligne, puis Descartes, Leibniz, Fichle, SchelUng^ Hegel. Cousin. 
Mamillon, Ogurem parmi les platoniciens. 

Il résulte de cet examen. selon Luas, i que TidéalismD platonicien su 
comprend très bien en tant que fait psychologique; qu'il est & un haut 
degré sympathique au coeur humain ; mais aussi qu'il est, scientifique- 
cnent, tout à fait indémontrable, et qu'il ne fait pas courir de médiocres 
dangers à la culture. Il n^ a d'ailleurs aucune nécessité d'abandonner 
le terrain du positiviâme. Lidéal cher, indispensable à l'esprit de 
l*bomme cultivé, n'est nullement compromis, parce qu'on renonce k 
suivre Platon dans son vol imaginaire vers une réalité supérieure, 
inaccessible à l'expérience, t 



118 



REVUE PHILOSOPHIOOE 



PWLOiïOPHJSCHE MUNATSHiùI'TE. 

1879. Livraison* VI à IX. 

VI« ET VII* Livraisons. 

Vaihinger : Une erreur do pagination dans les ProUgomèTieg 
KanL 

Benno Erdmann a déjà dôcoavert des obscurilês, des contradiciiocu. 
des fautes nombreuses dans le texte des Piolétjo mènes : Vaihinger oo 
signale, à son tour, de nouvelles et très graves dans le te^le des para- 
graphes 2 et 4, et réussit k les expliquer par un erreur d'imprtnowe. 
Le compositeur a rapporté maladroitenaent au paragraphe IV le pas- 
sage qui commence ainsi : c Le caractère essentiel et dislinciif de la 
connaissance maUiématique. > et se termine par ces mots : < con4ti- 
luenL le contenu essentiel de la métaphysique > (pageS4.1igne14,]usqu'^ 
la li^ne 5 da la page 36, dans l'édiiîon originale de 17S3). Ce passage se 
rattache, au contraire^ tout naturellement et par un lien ngoureusemant 
logique  la conclusion du paragraphe 2 (page 30, ligne 3IJ : c mais dé- 
^)ende par le moyen d'une intuition qui doit s'ajouter. > Vaihinger apporte 
douze arguments, qui nous paraissent décisifs, en faveur de la correc- 
tion qu'il propose. IL est étonnant que la faute se soit perpétuée pen- 
dant bientôt cent ans, et que les éditions de Kosenk.ranz, de Uarten- 
slein, de Kirchmann et d'ErJmann l'aient laissée passer inaperçue. 
Mais on sera moins surpris si l'on sait qu'un des plus intéressants et 
des plus heaui parmi les derniers écrits de Kant a été deux, fois im- 
primé avec les fautes les plus incroyables. Ce sera Tobjet d'une élude 
ultérieure de Vaihinger. 

WOLFF : Die Philonisch'? EihiK 

L'éthique eist. pour Philon, le couronnement de tout système philo* 
sophique. t Comme les arbres n'ont de prix que par les fruits qu'ils por- 
tent, dit-îl, ainsi la connaissance de la nature ne vaut qu'autant qu'elle 
conduit à la vertu. > Convaincu de l'identité fondamentale des enseigoe- 
menls de la sagesse grecque et de la religion juive, il ne voit entre 
elles d'autre différence que 1 inégale pureté morale de leurs interprétée. 
Se rendre libre, semblable à Dieu par Texercioe de la raison, et parvenir 
ainsi 6 la plus haute félicité : voilà l'objet de la vertu. Les dispositions 
naturelles, Téducation philosophique, surtout l'ascétisme nous permet- 
tent de l'alleindre. 

Spir : Vciii-ou concevoir une quatrième dimension de Vespoce? 

Spir se prononce expressément pour la négative dans cette très 
courte djsgertation. L'espace est une forme à priori de Tintuition, que 
la mélamathématique confond avec une forme de l'entendement. On 
comprend très bien que de la seule définition de l'espacCi comme d'un 
milieu comprenant la totalité des directions possibles, on ne puisse 
conclure que l'espace n'a que trois dimensions. 

M. CARi\iÉ:aE : Concept et fait cfc L'ordre moral du monde. 



I 



I 




PÉRIODIQUES. — Philobophische MomUshefte. 111» 

L'auteur, tout, en rendant justice aux grandes qualités du dernier 
livre de Uartm&nn, la Pfiènoménolotjie de la conscience viomU^ s'atta- 
che k démontrer qu'il ne peut être logiquement quesUon de l'ordre 
moral da monde dans nne philosophie qui nie la liberté humaine et la 
personnalité divine. 

E. V. Hartmann : f^hètiomènoiogie de Ui conscience mora/e (critique 
pur Lussod). 

Dans le détail, le livre se recommande par de rares qualités ; mais il 
inanque d*anité. L#e tiLre en est mal choisi. L^auieur sans doute paraît 
itahord vouloir le jaslifier et, en écartant les faux systùuies, se borner 
i écrire les simples prolégomènes de la morale. Mais il ne tarde pas à 
nous présenter ces faux, sysiëmes comme les degrés inférieurs, mais 
nécessaires de l'évolution de la conscience morale. U ne définit pas ce 
qnTl entend par conscience morale, par moralité. Sa division des prin- 
cipes moraux en subjeciifs, objeclirs et absolus est loui à Tait arbitraire. 
Il ne dislingue pas assez nettement l'autonomie de l'héLéronomiedans 
l'analyse ûe& divers éléments de la conscience morale. Enfin, s'il affirme 
avec raison que la morale repose sur la métaphysique, on ne peut 
eVm pécher de penser que la mélapfa^'sique de Tinconscient est le plus 
douteux des soutiens. 

Ulrici : Dieu et nature (analyse par HofTmdim) (3« édic, Leipzig. Wei- 
gel. 1875). 

Hoffmann analyse longuement l'ouvrage dlJlrici el met bien en lu- 
mière VefTort de cet infatigable avocat de la doctrine spiritualiste pour 
se tenir au courant de toutes les nouveautés de la science contempo- 
raine. II s'associe sans réserve aux affirmations d'Ulrici sur la force 
vitale, sur Tàme, à ses critiques contre le darwinisme, à sa réfutation 
du panthéisme, aux théories enfln de sa métaphysique religieuse. 

POLITIOUB d'Aristotk. texte et traduction ailemande aoec notes par 
SxLseemikt. 2 vol. (Leipzig, Engelmann, 1Ô79). 

Eucken fait le plus ^raud éloge de ce travail, que reoommande d'ail- 
leurs suffisamment le nom de l'auteur. La traduction suit le texte pres- 
que littéralement. Les notes qui sont contenues dans le second volume 
témoignent d'une éruditiou philologique el historique aussi éieudue 
que sûre, d'une pénétration et d^une indépendance peu communes de 
jugement philosoptiique. 

Kym : Le probl'^me du mai (Mûnchen. Ackermann, 1878). 

Kym soutient que le mal ne peut être l'oauvre de Dieu ; que les con- 
cepts du bien et du mal moral n^ont un sens qu'autant que la voloaté 
humaine est libre. Mais il ne nous éclaira pas, avec tout cela, sur Tori- 
gine du mal. Le choix du mal ne s'explique que par l'aveuglement ou 
la perversion de la voloaté ; mais si la volouté ne pèche que par igno- 
rance, elle n'est pas coupable, si elle est déjà mauvai&e, nous deman- 
dons d^oii vieul celte perversion ! Kym pose le problème^ il écarte les 
faAisses solutions ; il éveille la curiosité^ mais ne la saiiâfait pas. 

Dlkterich : A'ant et Rousseau (Tûbingea.Laupp, 1876J. 



120 



RtVUE PHILOSOPHIOUE 



Dielerich n'insisle pas assez sur Timporianoe du problème d» la 
liberté dans la philosophie de Rant. Il Tait à torl reposer la morale de 
Kant sur la psychologie et ne la raUache pas assez élroitement k la 
religion naturelle. L'idée du devoir n'est pas aussi indépendante, chez 
Kant, que Dieterich semble le croire, des idées de Vimmorlalité el de 
Dieu. Enfin l'auteur n'a pas sufflsammenL présente à l'esprit Topposilion 
que fait la Critiquf^ au rationalisme de l'école teibnizo-wolfienne. 

GUYAU : La vwrale d'Epicurc. 

Schaarschniidt reproche à Guyau de mettre trop de conséquence, 
d*unité dans la doctrine épicurienne. La Ihéorie du clinamen ne saurait 
être regardée comme un essai de dynamisme, h rencontre du méca- 
nisme de Démocrîle. Il n'est pas exact de soutenir que l'idée du progrès 
vient de l'école épicurienne et de Lucrèce. L'idée d'un perfectionne- 
ment indéfini de riiumanité était absolument étrangère à t*aniiquiié 
classique : le premier germe en a été apporté au monde par le chris- 
tianisme. 

Geoug von Gizyckc : L'Ethique de Ikivid Hume et «a valeur /iis/o- 
riqite (Breslau, Kœhler, 1878). 

Dans son précédent livre sur « la philosophie de Shaftesbury • (1878}» 
c'était l'eudémonisme harmonieux du moraliste anglais qui séduisait 
Gizycki ; ce qu'il adattre aujourd'hui dans l'Ethique de Hume, c'est la 
rigueur maihématifjue des déductions. Hume est pour lui le Newton de 
la monde. Kani, sans être aussi sévèrement traité que dans le précé- 
dent écrit, est toujours le grand adversaire de Cizycki, qui se prononce 
rétoïumenl avec Hume en faveur du principe de rinlérét général. L'au- 
teur s'étend sur la théorie des affections, dana laquelle il voit avec 
raison La base du bystëme moral de Hume; il aurait dû en montrer te 
lien avec les théi ries semblables de Spinoza et de Hûbbes. Gizyckî 
déclare qu'il n*y a pas de morale, pour une doctrine qui rejette la ïitia- 
lité. Conimeni peut-il louer la morale de Hume, l'adversaire déclaré 
de toute finalité'^ 



Livraison VHI. 

J. Daumann : La morale classique du catholicisme, 
La morale classique du catholicisme n''esl pas celle des jésuites, 
mais bien celle qu'on trouve exposée dans les œuvres de saint Thomas 
d'Àquin, le grand théologien et philosophe du \iii° siècle, le docteur 
qu^un pape proclama en 1567 le cinquième Père de l Eglise, celui dont 
la Svmma. théologien fut placée sur Taulel dans l'église de Sainte-Marie, 
à celé des saintes Écritures et des décrets des papes et des conciles» 
par les Pères du concile de Trente. 

D'après l'enseignement de saint Thomas, Thomme tend à la perfec- 
tion. La perfeciion consiste dans la connaissance de Dieu. La vie con- 
lemplalive est, par suite, déclarée supérieure à la vie active. La per- 
feciion ainsi entendue ne peut être atteinte sans le secours de la grâce 
divine, eans l'aide des sacremenli:. L*uniqae objet des trois vertus 



PÉRIODIQUES. — Philosophische MonaUthefte. 121 

►logales, l'amour, la foi, l'espérance, c'est d*aider l'àrae à s'élever à 
la vie contemplalive. Tout ce qui détourne Vîime de Dieu est mauvais : 
la recherche des biens extérieurs, les poursuites de Tambition, l'amour 
du plaisir. La pauvreté, Tobéissance. la chasteté, en détachant V&me 
des biens terrestres, favorisent la vie contemplative. Tous les hommes 
sans doute ne peuvent réaliser c«t idéal : la morale de saint Thomas 
ne condanme pas ceux qui s'intéressent à la famille et aux autres biens 
de ce monde. Mais elle distingue soigneusement et la forme supérieure 
et la forme inférieure de la vie cbrcLienne. En résumé, les vertus, qui 
composent pour saint Thomas Tidéal di.' la morale catholique, sont des 
vertus de moines. C'est contre une telle morale que Luther et Mé- 
lanchthon ont élevé leurs Énergiques protestations. Ils placent résolu- 
ment la vie active au-dessus de lu vie contemplative. Le chrétien ne 
doit pas, selon eux, se désintéresser de la vie politique, de la famillei 
et suppléer au travail par la mendicité. Ils rejettent la distinction d*une 
forme supérieure et d'une forme inférieure de la vie chrétienne. Les 
mêmes principes inspirent \ Ethique de Kant et de Schleiermacher. 

Honwicz : Aruilyses pi>yr.holn(jif}ues sur une base phyfiiolofjique. — 
2 partie : Anahjsa dus seutiiuentfi quîilitntifa (Mapdehurg, 1878). 

Le D' Fredenchs parle au nouvel écrit d'Horwicz dans les termes les 
plus élogieux. Horwicz réfute viciorieusemeni U thèse de Schopen- 
bauer sur le caractère négatif du plaisir. Le matérialisme n'est pas 
moins contredit que le pessimisme par la nouvelle doctrine psycholo- 
gique. L'amour des hommes devient le penchant naturel et primordial 
de l'âme. Le fondement physiologique des théories d'Horwicz est em- 
prunté aux recherches de Wundl. La réduction de tous les faits 
psychologiques au plaisir el à la douleur permet d'en tenter une expli- 
cation génétique, au lieu de se borner à une plire classification. 

C.-L. MiCHELKT : Le système de la philosophie comme science 
exacte, comprenant U to()itiHe, la philosophie de la nature et la phi" 
loiiophie de l'esprit, 3 vol. Analyse par L. Weiss. 

L. Weiss commence par relever des erreurs de fait dans l'ouvrage 
du tldéle hégélien. Il présente ensuite ses objections philosophiques 
contre la métaphysique de l'auteur. Il ne peut s'empêcher toutefois de 
faire, en terminant, des vœux pour que la doctrine hégélienne ressai- 
sisse une partie de son ancien empire sur les intelligences. Elle est, 
plus qu'aucune autre, propre à ranimer le sens de l'unité, de l'har- 
monie des choses , qui s'émousse et se perd aujourd'hui dans les 
recherches de détail; à donner à Tesprit la conscience de son auto- 
nomie et de son rôle dans Texplication et le gouvernement de la nature. 

Ai.BR. Kbause : Kant rt Ilelmholtz sur Vorigine et la signification 
de l'intuition de l'espace et des axiomes géométriques (Schauenburg, 
Lahr, 1878). Analyse par Michaelis. 

Michaelis se rallie entièrement aux conclusions de Krause contre la 
métamalhêmatique. Les arguments d^HetmhoUz reposent sur la confu- 
sion, maiutes fois signaiôe déjà, de l'iuluilioii el du concept, des cuudi- 



Iffî 



RKVCE PHn-OSOPHÏQUE 



lions de la sensibililé el de celles de l'entendemenl. Ni 1 extslence. oi 
TQètne la possibilité de L'espace à n dimensions ne sont encore établies 
conire Kant. 

KvAUER : WiUinm .Shakespeare, le philosophe de l'ordre moral du 
monde (Innsbruck, Wagner, 1879). 

Knauer a ramassé curieusement, dans les divers drames de Shakes- 
peare, les pensées du grand poète sur la liberté, les passions. Tm- 
fluence de riiérédité, Tamour, etc. Les psychologues et les moralistes 
tireront un incontestable profit de ce modeste travail. 

IX« Livraison. 



VAifiiNGER : Une erreur de p3igma,tion dans les Prolégomènes de 
Kavt ('2* article). 

L'erreur de pagination dont il a êlé question dans un premier article 
(VI« et VU* livraisons) ne mériterait d*ôtrc mentionnée qu'à titre de curio- 
sité typographique, si elle a^avait pas joué un rôle important dans la 
polémique que Tapparilion des l'rolégomènes suscita entre Eberhard 
et Rant. Avec l'altératioD que nous avons signalée, le texle autorisait 
£beriiard à conclure qu'il n'y a dans la métaphysique^ selon Kant, que 
des jugements analytiques. Chose étonnante. Kant, dans sa réplique 
à Eberhard, ne s'est pas apergu de la transposition commise. 

Ujulm. Wolff : Spéciilalion et philosophie, 3 vol. (Berlin, Deoicke, 
1878). Analyse par E. Pfleiderer. 

L'auteur accuse la spéculation idéaliste de la défaveur qui s'attache 
trop souvent aux études philosophiques. Platon, Descartes et leurs dis- 
ciples ont longtemps abusé les esprits. Kant surtout est le principal 
auteur de tout le mal. UOe ne s'en est^il tenu aux enseignements de la 
période antécriiique 'f Si l'on veut en revenir à Kant, comme c*est le 
mot d'ordre aujourd'hui, il faut remonter au delà de l'année 1870, avant 
l'apparition néfaste de la dissertation inaugurale ; et s'inspirer du posi- 
tivisme scieutitique dont les ouvrages antérieurs à cette date ofTrent 
de fii heureuses applicalions. A la méthode du criticisme iFaoacea- 
dantal, il est temps de substituer la méthode baconienne. 

W. ilERjiANN : La religion dans son rapport avec la sdeiice el U 
mor&lité (Halle, Niemeyer, 1879). Analyse par Uud. Seydel. 

A part quelques réserves, la doctrine de ce livre parait entièrement 
louable. C'est sur le solide fondement du kantisme que Tauteur édifie 
sa tentative de conciliation entre la science et la théologie. La théorie 
de l'auLonomie morale, celle des postulats de la raison pratique, sont 
la meilleure préparation aux easeignements de la théologie chrétienne. 

Alb. WlGAND : Le daLrvinisiue^ un signe du, temps (lieiibronn, Hen- 
ninger, 1878). 

Sorte de résumé populaire du grand ouvrage de Wigand contre le 
darwinisme. L'auteui* conclut en ces termes : 

« Le diirwinisme est né d'un besoin immodéré de coauaitr6f ^ s'égare 



i 



PÉRIODIQUES. - ,ZeiUchnft fût Philosophie, etc. 1^ 

au delà des bornes assignées à noire enlendement. H ne contredit pas 
iDoins les faits que la méthode et les principes de la science. C'est une 
erreur au point de vue de la science comme au point de vue de la phi- 
losophie. > 

ScBUSTKn: YaA'il desreprésenintionainconscienieiiet h^rMitairesY 

Discours prononce le 5 mars 1877 à rUoiversiLâ de Leipzig, édité 

^ai précédé d'une introduction par Zoellner.) Leipzig, Staackmann. i879. 

^B Cet intéressant écrit est comme le testament philosophique de 

^HSchuster : il est permis d'y voir une protestation contre l'empirisme 

Iwkhilosophique , dont l'Université de Leipzig semble s'être constituée 

Pinlerprôie. L*auteur s'attache à réfuter le sensualisme de Locke et de 

ses successeurs, en s*appuyanl sur Leibniz et sur Herbart, et conclut 

h l'existence de représentations inconscientes, tantôt héréditaires, 

^ianlOt ionôes. 



llilTSCHRIFT FUER PHILOSOPHIE UNO PHILOSOPHISCHK KRITIK. 

1879. Tome 75. Livraisons 1 et 2. 

!■• Livraison. 



Glogau ; Sur la mécanique psychique, 

DiECOurs prononcé le î février 1878 à llJniversilé de Zurich par 
Guslav Glogau. Disciple fer%'ent de SieinlhaK dont il a résufné et dé- 
fendu déjà la doctrine dans plusieurs écrits, l'auteur expose et glo- 
rifie dans sa première leçon la méthode de son maître. La psychologie 
de Sieioihal est une mécanique psychique, dont les principes sont 
empruntés h la philosophie de Herbart, mais k un herbartisme débar- 
rassé déjà par Lazarus des hypothèses métaphysiques et mathémati- 
ques. Mtentive, activement mêlée à toutes les découvertes des sciences 
philologiques et anthropologique de notre temps, < la nouvelle psycho- 
logie, qui débuta par approfondir Tessence du langage, repose sur un 
fondement plus solide que les hypothèses fragiles de Tancion empi- 
e psychologique, t V Introduction à /.t psrjrfiologic t*t :\ In f^rience 
u langage. Toeuvre capitale de Sleinthal, permet de juger Torigina- 
lilé et la vuleur de sa méthode. 

J. ScNOLC[< : Esquisse de sa vie et de sa théologie, par L. Weis 
(2« article). 

Seogler n'est pas, comme on le croit, un pur disciple de SchelUng. Il 
eiiMigne la personnalité divine, la vérité de la révélation chrétienne, 
l'immortalité et le salut éternel. Sa philosophie est une philosophie 
chrétienne. Qa*on se garde bien, pour cela, de ne voir dans Sengler 
qu'un mystique ou un théologien. Son christianisme veut reposer, 
avant tout, sur nne base philosophique. 

Edouabd Zclleb : Mémoires et essais. 2* partie (Leipzig, Fuess, 
1877). Analyse par Fr. HofTmann. 



^du i 



124 BBVUE PHILOSOPHIQUE 

Hoffmann passe en revue les divers articles contenus dans le 
second volume des Essais si estimée de Zeller, en insistanl naturelle- 
ment sur ceux dont Tobjet est plus particulièrement philosophique. — 
Il reproche à Pélude sur « L'et^senct?. de la religion i de n'admettre 
qu'une seule preuve de rexislence de Dieu, la preuve cosmologique. — 
L'article sur c Lessitvj comme théologien > méconnaît que Lessing est 
Joien plus le disciple de Leibniz que celui de Spinoza. Hoffmann ouvre 
ici une parenthèse, pour déclarer que Leibniz doit être, h ses yeux, le 
vrai maître de l'avenir; et que la publication complète de ses œuvres 
lui rendra le premier rang, qui lui a été ravi au profit de Kant, parmi 
les maîtres delà pensée moderne. Hoffmann revient sur la même idée, 
en parlant du chapitre capital du livre, l'étude •« Sur Vimportanc^i 
et l'objet de Li théorie de la connaissance >. Zeller recommande, dans 
la crise où se débat la philosophie contemporaine, le retour à l'élude 
approfondie et, sans doute aussi, au libre développement de la doc- 
trine kantienne. Pourquoi, réplique Hoffmann, ne pas en revenir plulût 
à Leibniz, qui d'ailleurs est plus voisin de Ivant qu'on ne croit? 

Frédéric dk Baebenbacii : Prolégomènes à une philosophie anthro- 
pologique (Leipzig, BarLh, 1879). 

Baerenbach condamne impitoyablement tous ceux qui refusent de 
voir dans la Critique de Kanl le dernier mot de la vérité philosophique. 
Il ne veut pas qu'on y touche, soit pour Taméliorer, soit pour retendre. 

Lazarus : Esprit et langage (Berlin, DUmmler, 187H), Analyse par 
Gustav Giogau. 

Nouvelle édition, considérablement augmentée, d'un chapitre du 
grand ouvrage de Lazarus : La vie de l'îime (1855). Le livre se divise 
en cinq chapitres : 1' l'action réciproque de râ.me et du corps ; 
^o l'origine du langage; 3" comment le langage s'apprend et se déve- 
loppe; 4" influence du langage sur Tesprit; 5* rapport du langage el 
de la pensée. L'étendue du savoir, rorigînalité des aperçus recomman- 
dent également ces diverses études» Glogau termine par l'exposé des 
quelques dissidences qui séparent aujourd'hui Lazarus et Steenthal, 
au sujet de La méthode et du but de la psychologie : le premier veut 
qu'elle se borne à décrire les processus psychiques; Tautre, qu'elle en 
découvre la genèse. 

RiCHAHD AvENARius : La philosophic comme explication du monde 
confonnément aux principes de la moindre dt'pense de force [Leipzig, 
Fuess, 1876). Analyse par Jean Rehmke. 

L'idée de ce livre n'est pas originale. L'auteur ne fait que développer 
une pensée de Zœllner dans son écrit t iSur les comètes i. OU trouver, 
d'ailJeurs , une mesure pour apprécier la dépense de force qu'exige 
Télude d'une doctrine philosophique ? On a la mesure des processus 
physiologiques dans la chaleur. Où chercher celle des processus intel- 
lectuels? Prendra-l-oUj comme semble le demander Zosllner, la peine 
et le plaisir? quoi de moins malhématique?La durée de ces processus, 
le temps, ne se prêterait pas k des appréciations plus certaines. — 



n 






PÉRIODIQUES. — Zeitschrift fur Philosophie, etc, 125 

Mais laissons de cùié ces diflicuUés psychologiques. Quelle autorité 
peui-on accorder à lafûrmaiion métaphysique, sur laquelle le livre 
repose en partie, que Vôtre est & la fois sensation par le dedans et 
mouvement par le dehors. 



2» Livraison. 

Bruno Weiss : Etudes sur la dialectique de Fvàdéric Sckleierma- 
cher (suite). 

Schleiermacher est toujours resté fidèle au principe qu'il formulait 
■dès 1811 : « Le rapport de Tabsolu, de Dieu au monde est enveloppé 
Tobscurité. > Il admet un principe iranscendantal et inconnu de toute 
pensée et de tout vouloir. Le sentiment nous révèle sûrement son exis- 
tence. En lui, les deux idées de Dieu et de la nature trouvent leur con- 
ciliation, et par lui nous sommes forcés de croire qu'elles ne sont ni 
identiques ni indépendantes, 

H. EucKEN : Histoire et critique des concepts fondamentaux du 
}jr*fri€nt (Leipzig. Veil. 1878). — l listoire sommaire de la terminologie 
philosophique (Ibidem, Î870), 

Ulrici fait un grand éloge de ces deux ouvrages. Il cite, comme un 
modèle en son genre, l'analyse du concept de l'expérience. Tandis que 
la crîtiquo philosophique domine dans le premier ouvrage, le second 
se recommande surtout par l'exactitude des recherches historiques. On 
pourrait tout au plus souhaiter dans Tun comme dans Taulro un style 
plus simple et plus clair. 

Otto Caspari : Les problèmes fondamentaux de Inactivité théori' 
que. 1" partie : L'évidence philosophique dans son rapport auec 
l3 recherche critique de in nature de Ventendement (Berlin^ Grieben). 
Analyse par Fred. de Baerenbach. 

De Baerenbach conteste, comme on devait l'attendre de lui, la jus- 
tesse des critiques dirigcos par Otto Caspari contre quelques-unes des 
théories kantiennes. Il loue, en revanche, et défend contre B. Erdmann, 
l'inlerprétation donnée par Caspari au concept de la chose en soi, 
comme d'un concept limitatif [Gri'nzhefjriU). L'ouvrage est une heu- 
reuse contribution à cette philosophie du relatif, dont la théorie criti- 
que de la connaissance a posé le premier et inébranlable foademeal. 



i» 



nevUE rHlLOâOPHIQUbl 



PROr.RAM^ilE DES COURS DE PHILOSOPHIE 

PROFESSAIS DANS L'ENSEIGNEM K>T SUPÉRIBOB E5 PRAIfCE 

(Année 1879-1880} 

Parla. COLLÈGE DE FRA14CE. M. Lév^que, Théories de Platon et 
d'Ârisiote sur réducalion. — M. Nourrifîson. Les idées d'esprit et de 
matière cbez les philosophes modernes. Lettres de Descaries. 

Faculté des lettres. M. Caro. La conscience morale el les hypo- 
thèses relatives à son origine. — M. Waddington. La méthode dans 
Thistoire de la philosophie. Métaphysique d'Aristote. —M. JâJuH. La 
philosophie de Ilegel. La philosophie de Kant. 

Ecole NORMALE SUPÉRIEURE. M. Ollâ-Laprune (M. C >). La volonté. — 
M. Bout roux. (M. C.) Histoire de la philosophie moderne Jusqu'à nos Jours. 

AIk. m. Philibert. La philosophie du xvni* siècle. 

Besnncon. M. Carrau. De l'évolution des sentiments moraux. 

Bordeaux. M. Liant. La philosophie critique. Histoire de la philo- 
sophie moderne. — M. Egger (M. C). Psychologie. Histoire de la philo- 
sophie ancienne. 

Caen. M. Chautet. L'école traditionnelle pendant la première moitié 
du XIX» siècle. 

ciermont-Ferrand. M. Lugitet, Histoire de la morale depuis Fan- 
tiquité iusqn*au xvii» siècle. 

Dijon. M. H. Joiij, Principes du droit naturel. 

Douai. M. Tissandier. Application des principes de la morale â la 
famille et k la société. — M. Espinas (M. C). Philosophie moderne. Le 
xvui" siècle en Angleterre. 

Grenoble M. Charanx. Philosophie de Leibniz. — Philosophie an- 
glaise au XVII' siècle. — Notions d'esthétique. 

Lyon, M. Ferraz. De Tapplication du principe de la morale à Tindi- 
vidu, à la famille et à réducalion. — (Cours manicipal). Nos droits et 
nos devoirs. — M. L. Dauriac (M. C). Les doctrines scienliflqnes con- 
temporaines sur la constitution de la matière. 

Montiiellier. M. .Yofen. La science du beau et ses récents inter- 
prètes. 

ivancy. M. Gérard. Histoire des idées morales en Grèce. — Les 
méthodes philosophiques des principales écoles contemporames. 

PolUera. M. Arren. Histoire de la philosophie romaine. 

Renne». M. Robert. Écudes de psychologie expérimentale. 

Xoulou»e. M. Compayré. Les étals anormaux de l'esprit. — M. itfa- 
billeau (M. C.J. Étude comparée de la morale stoïcienne et de la morale 
épicurienne. 

■^«cultes eutboiique» s Anoers. M. Vabbé Bourquarl. Principales 

1. Ces initiales désign«^nt les maîtres de conférences. 



ri 

! 

I 



LIVRES DÉPOSÉS AU BURSAU DE LA REVUE 

[uestions de logique d'après Arislole et saint Thomas d'Aquin. — De U 
sophistique coulemporaine. — LiixE. M. de Martjcric. Histoire géné- 
rale de la philosophie. Montaigne et saint François de Sales. — Lyon. 
M. Diéchtj, Philosophie du nioyen ùge. -^ Paris. M. Hondelei. Uisloire 
de la philosophie au xix« siècle. -^ Toulouse. M. Vabbé Duquesnoy. 
Principaux systèmes relatifs à la perception des seus : inductions qui 
en découlent. 



UVRES DÉPOSÉS AU BUREAU DE LA REVUS 

T. Mamiane. La Teligione deW aoenire. In 8'. Milano. Trêves. 
A. Van Weodingkn. VEnoycUque de S, S. Léon XIII et U resiaii- 
':ilion de la. philosophie chréticrine. In-8o. 3* ôd. Paris, Palmé; 
Bnixelles, Albanel. 
A. PoEY. M. Littré et Auguste Comte. Iq-12. Paris, Germer BaiLlière. 
SiciLiANi. Prolégomènes à la psychogénie moderne, trad. de Tital. 
lar A. ITerzkn. In-18. Paris, Germer BailUère. 
H. GiRAKD. />a philosophie scieiitifî'iue : .science, art, philosophie. 
|Gr. in-S*. Bruxelles. Muquardt; Paris. Baudry. 

G. Doublet. L'àme, sa nature cVapyt^^s Vântiquiié, avec une lettre 
de M. Laboulaye. ln-8<*. Caen, Leblanc- llardel. 

A. Renaud. Curiosités de V histoire du progrès, In-12. Charpentier, 
Paris. 
H.£CK£L. Essais de pfîycholoyie cellulaire^ traduits et précédés 
^^ d'une préface par J. Soury. In- 18. Paris. Germer Baillière. 
^H Tr. Bernard. Éléments de philosophie. In-]2L Paris, Belin. 
^™ IIÉLID. La loi unique at suprême, i^ partie. Genèse spirituelle. 
Iq-8». Pans, Brasseur. 

D' P. Leblois. Études psychologiques, Iu-18. Angers et Paris^ J.-B. 

Baillière. 

D'' AUDlFFRENT : Des wouvcvient^ irrésistibles, Paris. In-8. Masson, 

Herbert Spencer. Cérémonial [nsiitutionSt beiny part ÎV of tke 

Principles ofSociolngy. Tii-go. Williams and Normale, London, Edinburgh. 

R. ÂDAMSON. On the philosophy of Kiinl. In-I2.D. Douglas. Edinburgb. 

Rbinrold Biese. Die Erkenntnisslehre des Anstoteles ujid Kanis 

in Vergleichung ihrer Grundprincipien historisch-kriLisch darge- 

,£telU, In-8o. Berlin, Weler. 

N. Grote. Psicologiya Tchouvstvovanié (Psychologie du sentimenl)^ 
llzviéstiya. istorico-philogitchesk.ido Istitouta. Knyaiya, Bezborodko 
[le' Nièjine. Tom. IV, Saint-Pétersbourg. 



Nous avons à signaler ta publication de plusieurs ouvrages dé]à ea 
[partie connus de nos lecteurs : Herbert Spenxer's (^eremonial Insti- 
iiutions, dont une bonne partie a paru dans notre recueil; la Philoso- 



128 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



phie expérimentale en Italia, par noire coUaborateur M. Espinas; les 
Proi**gomèues h in psycho(fAnie tnoderne de Siciliani (trad. par 
M. Uerzen), dont la Revue a parlé dans son premier numéro de l'an 
dernier-, ie Hume de Huxley, traduit par M. Compayrô, qui l'a fait cou- 
naUre ici môme au mois de novembre dernier. 



Nëcrolooie. — Un éditeur bien connu du public philosophique, M. La- 
drange, vient de mourir, à Và^e de qualre-ving-sept ans. Pendant une 
période de quarante années» il a largement contribué à répandre les pu- 
blications françaises et étran^'ëres. La plupart de &e& éditions appartien- 
nent aux deux grands mouvemenis philosophiques qui caractérisent 
cette époque : Téclectisme français et l idéalisme allemand. 11 a édité 
des oeuvres de Cousin, Jouffroy. Oairûron, B. Saint Hilaîre, Réniusat, Va- 
cherot, Janet, Maine de Iliran, etc. 11 a publié une traduction des prin- 
cipaux ouvrages de Kant, de Fichte^ de Schellîng. de Hegel, de Ritter. 
Enfin, dans les dernières années de sa vie active, il entrait dans l'école 
anglaise contemporaine par sa traduction de la Logique de Stuart Mill 
et divers autres ouvrages. Celte bien courte Liste montre assez à com- 
bien d'ouvrages importants il a attaché son nom. 



Le pape Léon XIITtdll le PoUjhlblion,^ le dessein » de fonder dans la 
ville de Rome une réuniorL académique, sous le nom et le patronage 
de saint Thomas d'Aquin, qui appliquera ses études et son zèle à expli- 
quer et à interpréter ses œuvres; qui exposera ses doctrines et les 
comparera avec les doclrinies des autres philosophes, soit anciens, soit 
nouveaux; qui démontrera la force et les motifs de ses sentences; qui 
s'efforcera de propager cette salutaire doctrine, et d'appliquer à la 
réfutation des erreurs qui se multiplient les éclaircissements des dé- 
couvertes récentes. » 

Il décide en même temps la publication d^une édition nouvelle des 
oeuvres de saint Thomas, c qui renfermera absolument tous les écrits 
chi saint docteur et qui, imprimée avec des caractères aussi beaux que 
possible, sera corrigée avec soin, en s'aidant des manuscrits qui ont 
été mis au jour et en usage de notre temps. Nous aurons soin en 
même temps de faire éditer les œuvres de ses plus illustres interprètes, 
par lesquelles, comme par des ruisseaux abondants, découle la doc- 
trine d'un homme illustre. > 

L'Académie des sciences morales et politiques (section de philosophie) 
avait à nommer un associé étranger en remplacement de M. Fichte. Ella 
pouvait choisir entre MM. Herbert Spencer^ Bain, Wundt, Hartmann, etc.: 
elle a élu M. Vicenzo di Giovani^ professeur au Séminaire archiépiscopal 
de Palerme. 

Lt Proprittairt'-gérarttf 

GeRSIER IiA[LL[ÈRE. 
Conlommiera — Typogfapbie Paul BROnAHH. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



TBOISILME PARTIE 



LEURS RAPPORTS AVEC LA THEORIE DE LA MÉMOIRE 



DÉL.1BUTATION DU PROBLâUE 



h 



Des nombreuses questions qui se rattachent au rôve et sabsidiai- 
rement à la folie, j'en ai résolu deux. Ce ne sont sans doute pas les 
plus diflkiles, mais elles sont fondamentales, et c'est par celles-là 
qu'il fallait commencer. Ne Toublions pas. en effet : celui qui rêve se 
croit éveillé, le fou se juge raisonnable. Il y avait donc premièrement 
à rechercher la cause qui rend le dormeur et l'insensé dupes de leurs 
vaines imaginations. L'illusion provient de l'habitude de supposer 
qu*un objet extérieur correspond à toute image interne qui présente 
certains caractères d ordre, de permanence et d'éclat. Il restait en 
second lieu à déterminer le critérium de l'état de veille et de Tétai 
de raison. Ce critérium — unique, universel et infaiUible — j'ai cru 
le trouver dans le doute spéculatif. Ce genre de doute assure les 
fondements du savoir ; c'est ainsi que l'ombre fait resplendir la 
lumière. Avec lui, l'intelligence humaine marche d'un pas prudent, 
mais tranquille et feniie, vers la science. Sans lui, elle tombe de 
Texcès d'orgueil dans Pexcès d'abattement, et finit par se réfugier 
dans le scepticisme ou le mysticiâme, qui se disputent le droit d'abri- 
ter son désespoir- 
Ces difficultés logiques écartées, ce serait le moment de nous en- 
quérir du contenu des rêves — nouveau problème, extrêmement 
vaste et actuellement impossible t aborder par toutes ses faces. Si 
le lecteur se rappelle les six chefs sous lesquels M. Maudsley classe 
les causes qui déterminent les caractères du rÔve ^, il remarquera 



1. Voir les numéroe d'octobre et novembre 1879. 
%. Ur. d'octobre 1879, p. 33i. 

TOMB !x, — Février 1880. 



i30 REVUE PHILOSOPHIQUE 

que les cinq derniers sont purement physiologiques, et que le pre 
mier seul, « l'expérience antérieure, soit personnelle, soit ances- 
trale, » embrasse les éléments psychologiques. Or si, en thèse géné- 
rale, on peut dire de la physiologie qu'elle est encore dans Tenfance, 
cette assertion est surtout vraie quand il s'agit de la physiologie du 
sommeil. Il n'est pas diftîcile d'en deviner la raison, mais je ne veux 
pas m*écarter de ma route. 

D'ailleurs, en dehors même de cette considération, moi, qui mal- 
heureusement n'ai que des notions bien insuffisantes de physiologie, 
Je ne pourrais, si je me plaçais au point de vue de celte science, 
traiter la question avec autorité et originalilé. Je l'envisagerai donc 
sous le côté psychologique, me bornant pour le reste à des considé- 
rations extrêmement générales. 

Même dans ces limites, elle est tellement étendue et multiple, 
qu'il est nécessaire delà restreindre encore. On ne peut, en eCfet» 
entreprendre d'étudier à fond le rôle de « rexpérience ancestrale *» 
Sur ce point, comme sur bien d'autres, on est réduit à énoncer des 
principes. C'est ce que je me contenterai de faire. 

Reste « l'expérience personnelle ». Ici, nouvelle exigence. Cette 
expression est très élastique et comprend beaucoup de choses. Il 
est donc indispensable, avant de poser les questions, de préciser et 
de circonscrire l'objet de rinvestigation. A. cette fin, j'ai pensé que le 
mieux était de les rattacher à un rêve singulier que j*ai fait, il y aura 
bientôt vingt ans, et dont le hasard m'a révélé tout récemment quel- 
ques-uns des éléments les plus remarquai) les. 

Pour rintelligence d'une partie de ce rêve, je suis obligé, comme 
M. Maury, de mettre le public dans la confidence de mes goûts, de 
mes babiiudes et de mes manies. 

3*ai toujours beaucoup aimé les bêtes, même les plus Inûmes et 
les plus repoussaiites. Ce goûl date de mon enfance. Pendant long- 
temps, et jusque bien au delà de l'époque de mon rêve, j*ai eu une 
petite ménagerie composée de lézards, d'orvets, de couleuvres, de j 
grenouilles, de crapauds, même de mollusques, qui étaient tous I 
familiarisés, me connaissaient parfaitement bien, ne s'effrayaient 
nullement à mon approche et se laissaient manier sans défiance. 
Je compte publier un jour quelques-unes des observations que j*ai 
rassemblées à celle époque. On sera étonné d'apprendre que cer- 
tains élros, les limnées, par exemple, qui passent pour incapables 
de raisonnement, ne méritent pas cette réputation. J'ai possédé 
notamment deux grenouilles qui ont joui d'une certaine célébiité 
dans le cercle de mes amis. Je les transportais souveul chez eux. 



1 



DELBŒUF- — LE SOMMEIL ET LES RÊVES 131 

et là elles donnaîent des représentations où elles faisaient briller 
leur affeclion pour moi et leur intelligence. J'avais le plus grand 
soin de tout ce petit monde, et je me faisais un véritable devoir 
de répandre sur la vie de ces. pauvres animaux le plus d'agréments 
possible» puisque je leur avais ravi la liberté. Quand il leur arrivait 
un accident, j'en étais profondément affligé; et aujourd'hui encore 
le souvenir d*un beau gros lézard gris, qui, à l'heure du diner, 
venait de lui-même se fourrer dans ma manche, et que mon 
père écrasa un jour par mégarde, éveille en moi un sentiment péni- 
ble. J'avais aussi des oiseaux, serins, tarins, bouvreuils, chardon- 
nerets, volant en toute liberté dans la maison. Une uuil, un maudit 
chat en lit une bétacombe. Le chagrin que Je ressentis fut si vif, 
que, depuis lors, j'ai renoncé à ce geiu*e de récréation. 

Le lecteur jugera sans doute une partie de ces détails inutile ; et, 
tout bien compté, il aura raison. Mais pouvais-je manquer uue si 
belle occasion de consacrer quelques mots de regrets à ces humbles 
amis qui ne m'ont jamais trompé? 

J*arrive à mon rêve. C'est le premier que je me suis avisé de 
noter, dans Vintention de l'envoyer à une revue scientifique dont 
on annonçât l'apparition. Je ne sais par quel motif je n'ai pus donné 
suite à mon projet. Ce qui m'avait alors particulièrement frappé, 
c'est, d'une part, le fait que j'avais rôvé d'odeur, et, d'autre part, le 
rapprochement que j'avais établi, tout en rêvant, entre un incident 
de mon rêve et la lecture de la veille. Aujourd'hui, j'approfondirai 
des détails qui n'auraient pu, daus ce temps -là, être l'objet de mes 
réflexions. Je reproduis presque textuellement — on verra pour- 
quoi — le récit tel que je l'avais rédigé le lendemain : 

c C'était à la fin du mois de septembre de Tannée 1862. Le soir, 
avant de me mettre au lit, j'avais lu dans Brillât-Savarin son cha- 
pitre sur les rêves. D'après le spirituel conseiller, deux de nos sens, 
le goût et l'odorat, nous impresîàiounent très rarement pendant te 
sommeil, et, si l'on rêve par exemple d'un parterre ou d'un repas, 
on voit les fleurs sans en sentir le parfum, les mets sans les savou- 
rer. Je ne méditai pas autrement sur la chose, je me mis au lit et ne 
tardai pas à m'endormir. 

« Je ne saurais dire gi c'était vers deux ou trois heures du matin, 
mais je me vis tout à coup au milieu de ma cour pleine de neige, et 
deux malheureux lézards, les habitués de la maison, comme je les 
qualiûais dans mon rêve, à moitié ensevelis sous un blanc manteau, 
gisaient engourdis k quelque distance de leur trou obstrué. Pour- 
quoi ces petits animaux avaient-ils abandonné leur demeure? A cette 
question que je m'adressai^ je trouvai bientùt une réponse plausible. 



i32 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Un beau soleil devait avoir îui dans la matinée; les intéressants 
reptiles avaient mis le nez à la fenêtre, et, attiréà par la clarté du 
Jour et la chaleur, s'étaient aventurés au dehors. Le ciel s'était en- 
suite obscurci tout à coup, un orage (sic) de neige avait éclaté et 
coupé la retraite aux deux imprudents. Je les réchauffai dans mes 
mains, et, dégageant leur cachette, je les replaçai à l'entrée, ayant 
soin auparavant de semer vers l'intérieur quelques fragments d*un 
ASPLENiiiM BUTA MURALis, qui cfûîssait SUT la muraiUe. » 

Ici, j'interromps un instant ma narration. Tout le monde a remar- 
qué, sur les vieux murs ou les rochers^ une charmante petite fougère 
à feuilles très légèrement découpées : c'est Vasplenium ruta muraria* 
Je ne suis pas botaniste et n*ai retenu que peu de noms de plantes. 
Je ne connaissais pas, entre autres, celui-là. Or, a mon réveil, je 
l'avais noté, avec un léger changement, comme on vient de le voir, 
et je crus tout d'abord que mon imagination l'avait forgé. M'étant 
informé, j'appris à mon grand étonnement que le nom est réel et 
que la plante en question croit en effet sur les murs. Vasplenium 
de mon rêve ne ressemblait d'ailleurs pas tout à fait à la plante 
ainsi nommée. C'était bien une fougère, mais les feuilles en étaient 
d'un rouge cerise très prononcé, et elles se pulvérisaient dans la 
main comme des feuilles de laurier desséchées. Je reprends main- 
tenant ma narration. 

€ Les lézards de mon rêve raffolaient de celte plante, je le savais, 
et j'eus la satisfaction de voir mes deux jolis protégés se glisser len- 
tement dans leur habitation. Je fus distrait de mes soins par une 
espièglerie de mon ami V... V. . . I! me lança de la fenêtre de sa cham- 
bre, qui donnait sur ma cour, un caillou qui faillit m'atteindre. Je 
grimpai lestement le long de la muraille jusque chez lui, l'enfermai 
dans une armoire, et redescendis aussi légèrement que j'étais nionlc. 
Quel ne fut pas alors mon étonnement de trouver mes deux com- 
mensaux tout ragaillardis et contemplant avec une mine de repus et 
des regards de béate bienveillance deux autres lézards qui se dispu- 
taient à belles dents les débris d*ai*pleniitm qu'ils avaient délaissésl 
Jamais je n'avais connu dans ce trou d autres lézards que ceux à 
qui je venais probablement de sauver la vio. Justement intrigué 
d'une rencontre aussi extraordinaire, je voulus m*enquérir d'où pou- 
vaient s'être échappés les nouveaux venus, et je suivis les traces 
légères marquées sur la neige. Combien mon étonnement redoubla 
à la vue d'un cinquième lézard en route pour se joindre aux autres ! 
— Plus loin, un sixième prenait la même direction. Et, jetant les 
yeux tout autour de moi sur la campagne — nous sommes mainte- 
nant dans la campagne, — je vis qu'elle était couverte de lézards qui 



DELBŒUF. — LE SOMBIEIL ET LES RftVES <33 

tous étaient attirés vers ce môme centre d'attraction. Du bout de 
rborizon partait une longue procession de ces reptiles, ayant Tair 
d'accomplir un pèlerinoi^e ; et c'était un spectacle charmant de voir 
les mouvements ondulatoires de leurs queues... Quel était le motif 
de cette émigration? Je revins près de V a spleniu m, qa\ cette fois 
n'était plus dans ma cour, mais croissait en touffes serrées dans une 
clairière au centre de la forêt, et je m'aperçus qu'il répandait une 
odeur suave qui ne se révélait d*ailleurs à mes sens que si je frois- 
sais la plante entr« les doigts. Je fis alors celte réflexion que, quoi 
qu'en dise Brillât-Savarin, on pouvait rêver d'oJeurs... » 

Voilîi mon rêve. Il est facile d'en reconstruire une partie avec des 
réalités connues. On trouvera naturel, vu mes récréations favorites, 
que des lézards y apparaissent, et que je compatisse & leurs infor- 
tunes. La cour est bien celle de la maison que jUiabilais alors; mais 
ii va de soi que ce n'était pas là que mes lézards étaient logés. Je 
m'enquiers de la cause qui met en mouvement les autres lézards. 
Ceci est encore conforme k mes habitudes. De tout temp:^ je me suis 
intéressé aux. allées et venues des animaux ; j'aime à deviner les 
motifs de leur conduite et à observer leur» mouveiuents, pour voir si 
mes conjectures sont exactes. Je m'étonne à plusieurs reprises; cela 
marrive assez fréquemment. Je suis de ceux qui, à l'état de veille, 
s'étonnent volontiers de tout. Enfin, je me rapfielie la lecture de 
BrilIat-Savarin faite le soir, et j'ai comme la conscience que je 
rêve. Celte façon de rêver qu'on rêve parait, à première vue, assez 
extraordinaire; c'est là cependant ce qui m'est arrivé jadis plusieurs 
fois et qui m'arrive aujourd'hui de plus en plus communémentj de- 
puis que je m'occupe du sommeil et que je liens note de mes rêves. 
Dans mon premier article, je rappelle un cas semblable '. Plusieurs 
personnes que j'ai interrogées m'ont assuré avoir bien des fois 
éprouvé la même chose. Ces faits el gestes, ces senlimenls, ces 
réflexions appartiennent, comme je l'ai déjà dit dans mon second 
article *, non au moi qui rêve, mais au moi de tous les jours. 

Il y a un détail de mon rêve qui n'a laissé aucune trace dans mon 
souvenir. C'est celui qui a rapport à mon ami V... Y... Quel nom 
cachent ces initiales? J'ai beau passer la revue de mes amis de cette 
époque, je ne parviens absolument pas à le retrouver. 

Tout cela ne soulève aucune difficulté. Mais VAspleniuin ruta 
niuralis ou rnuraria est resté longtemps pour moi un problème 
insoluble. Voilà un nom de plante, assez barbare, que je ne pouvais 
certes avoir inventé — car la coincidence eût été, on peut le dire, 

1. Ortobre 1879. p. 345. 

2. Novembre t879, p. ôOI. 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 

miraculease, — noin qui surgit dans mon âme pendant le sommeil 
et dont, à son réveil, elle constate avoir perdu absolument la trace. 
Notons en passant la substitution du mot muraiis, qui est latin, au 
barbarisme mttraria, consacré par la science. Ceci est le fait du phi- 
lologue. 

n y a seulement deux ans que j'ai eu le mot de cet énigme. Au 
mois d'août de l'année 1860, deux jeunes mariés de mes amis rap- 
portaient de la Suisse un de ces petits herbiers- album s que Ton 
vend dans ce pays. La jeune femme le destinait à Tim de ses frères, 
alors étudiant. Je m'olTns à rendre ce cadeau plus Instructif, et, 
sous la dictée d'un botaniste de ma connaissance, j'inscrivis à côté 
du nom de chaque plante, celui de la famille et de la classe à 
laquelle elle appartient. Ce fut là tout. Cette occupation, cela se con- 
çoit, avait été entremêlée de questions et de réponses sur les 
plantes et l'exposition qu'elles alTt^ctionnent. Seize ans plus lard, me 
trouvant à Bruxelles chez le frère dont il vient d'être question, mes 
regards tombent par hasard sur l'album; je le reconnais, je l'ouvre, 
je revois mon écriture; elle évoque dans mes souvenirs la circons- 
tance que j'avais perdue de vue et Vasplenium de mon rêve ; je 
cherche, et je retrouve en effet la fougère de ce nom dans l'herbier. 
Ainsi, ce mot étranger, sur lequel mon attention s'était un instant 
arrêtée, et dont le souvenir, du nioins on pouvait !e croire, avait dû 
au bout de peu de temps s'éteindre tout à fait, avait marqué dans 
mon cerveau une empreinte, si légère fût-elle, suffisante pour lui 
permettre de reparaître un jour à la surface de ma conscience. Par 
là, on s'explique encore pourquoi, dans mon rêve, !a plante se pul- 
vérise si facilement sous mes doigts, el pourquoi aussi elle m'appa- 
raît revêtue d'une couleur si sombre. Quant à la manière dont je 
caractérise cette couleur, il est bon que le lecteur sache que je sais 
daltonien. 

Mais ce n'est pas tout. En novembre 187*7, feuilletant un dés 
voluîuesdu Tour du monde, qu'un de mes parents, à qui je l'avais 
prêté, me rapportait, ma vue est tout à coup attirée par une gravure 
qui est la représentation exacte de la seconde partie de mon rêve. On 
y voit une forêt et des lézards en foule qui ont l'air de se précipiter 
tous dans une direction déterminée. Quelle était la date du volume 1 
Année 1861, deuxième semestre (page 35}! Cette seconde édition 
d'un acte de mémoire si singulier m'a définitivement déterminé à 
raconter ce rêve, puis de fil en aiguille à m'occuper du sommeil. 

Abonné au Tour du ynonde depuis sa fondation, c'est donc vers 
le mois de juillet de cette année I8GI, c'est-k-dire plus d'un an avant 
mon rêve, que j'aurai lu te Vogage au Brésil de M. Biard, dont 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



celte gravure fait partie. Je Tai reparcouru à celle occasion, et tous 
les incidents amusants de son séjour dans cette contrée se sont 
représentés à mon cjsprit. Mais, chose encore à noter, je crois sentir, 
entre sa narration de Témigralion des lézards et la mienne, une cer- 
taine ressemblance d'allure, c ... Tout en travaillant, je voyais des 
insectes, des lézards passer près de moi et se diriger tous du même 

c6té. Tout ce mouvement ne me semblait pouvoir annoncer 

qu'un formidable orage (on se rappelle que dans mon texte je me 
sers de l'expression orage de neige)... et tout à coup je fus envahis 

des pieds à la tôle par une légion de fourmis Sur une largeur de 

dix mètres h peu près, et tellement serrées qu'on ne voyait pas un 
pouce de terrain, des myriades de fourmis voyageuses marchaient, 
sans 8'arrôter devant aucun obstacle..., sans se détourner d'une 
ligne... Sur un espace qu'on n'aurait pas pu parcourir en moins 
d'une heure, je ne voyais pas la moindre place où il fat sans péril 
de marcher '. 

C'est bien là ce que j*ai vu, à part cette différence qu'aux 
fourmis de ce récit se sont substitués les lézards de la gravure. 
Ajoutons cependant encore — car, en pareille matière, les plus 
petits détails peuvent un jour acquérir de Timportance — que, dans 
l'illustration, les lézards se dirigent de gauche à droite, tandis que 
mon imagination me les a reproduits cheminant do droite h gauche. 

Cette double découverte est certes une bonne fortune, et par elle- 
même, sans autre explication, elle éclaircit déjà ces sortes de rêves 
qui vous mettent en face d'un paysage que vous n'avez jamais vu, 
ou vous transportent dans une ville que vous n'avez jamais visitée, 
tableaux que d'abord vous jugez 6tre to«L de fantaisie et qu'un jour, 
h votre grande surprise, vous reconnaissez être la copie de la 
réalité *. 



\. Dans sa lecture sur i infection et la putréfaction (voir îlfvue scientifique, 
10 juin 1876), M. Tyadall constate aussi une remarquable coiacideace. Il 
explique les effets des bnctêries en les comparant à des nuages qui courent 
çà et là dans le ciel. Or la même image exprimée dans les mêmes termes se 
rencontre dans lea œuvres dElirenberg. Le professeur Huxley lui signale la 
chose, en ajoutant qu il n'y a rien de nouveau sous le saleil. M. Tyndall ju^ 
le cas surprenant, cur il prétend n'avoir jamais entendu parler de celte idée 
d'Ehrcnberg. En esl-ii bien sÛr'/CeuL fotB il nous arrive de croire avoir trouvé 
quelque cbose que probablement nous ne faisons que reproduire. 

2. Voici un passaiite d'une lettre que M. P. Tannery m'écrit au sujet des 
rêves et qui me vient à propos -. u Je sui^ absolument d'accord avec vous 
sur le point qu'il n y a pas de critérium pour distinguer le souvenir d'un rêve 
du souvenir de lu réalité. J ai, à l'uppni de cette proposilion, un fait personnel 
très précis. J'ai, depuis mon enfance, un souvenir très vif d'un paysage (con- 
llueckt de deux rivières avec une Ue boisée au milieu) que Je recoiuioi trais 
demain si jo me trouvais devant, comme jt^ reconnaUrnia n'impurlc lequel des 



13G REVUE PHILOSOPHIQUE 

Je ne puis entrer ici dans toutes les considérations générales que 
ce réve est de nature à suggérer. J'insisterai seulement sur certains 
des traits « d'expérience personnelle » qui y sont impliqués. Et 
comme le fait de. la reproduction de la gravure est au fond le même 
que celui de VcLsplenium, c'est autour de ce dernier que je grou- 
perai les questions auxquelles je chercherai à répondre. 

Tout d'abord, on remarquera qu'une impression qui, vu sa nature, 
a dû être très faible, — ce que montre d'ailleurs toute cette his- 
toire, — s'est ravivée dans le sommeil avec la plus grande netteté. 
Par voie de généralisation, on est autorisé à inférer que toute impres- 
sion, même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable, indéfi- 
niment susceptible de reparaître au jour. L*histoire et la science 
d'ailleurs sont pleines de faits qui, au besoinf justifieraient cette 
assertion. Aux jours de persécution, combien de fois n'a-t-on pas 
observé d'étranges ressouvenirs provoqués par Texaltation reli- 
gieuse? Que ne raconle-t-on pas des convulsionnaires, des somnam- 
bules, des hystériques'? Voici donc une première question. Com- 
ment un événement aussi mince peut-il, au milieu du flux perpétuel 
des choses, être l'objet d^une conservation aussi parfaite? Ce sera 
Tobjet du présent article. J'y dirai en outre quelques mots de la 
cause du sommeil et de la transmission de la mémoire par voie de 
génération, parce que ces sujets se présenteront sur mon chemin . 

De plus, le nom de Vasplenium fait partie de mon vocabulaire en 
tant que je réve, mais non en tant que je veille. Si je le possède à 
mon réveil, c'est parce que je l'ai puisé dans mon rêve» et non parce 
que je l'ai connu autrefois. Je suis ainsi dans la situation de quel- 
qu'un qui à la fois se souvient et ne se souvient pas; qui, par exem- 
ple, rais face à face avec une personne, pense l'avoir déjà vue quel- 
que partf mais ne sait plus où. Ce que je voudrais retrouver, c'est 
d'où est venu dans mon esprit ce nom de Vasplenium. Aussi, quand 
l'album tombe sous mes yeux, quelque chose se passe en moi comme 
si un voile se déchirait. Pourquoi est-ce cet album et non mon réve 
qui me fait dire : Je me souviens? Qu'esl-ce donc, à proprement 
parler, que la reproduction du passé? 

Enfin, à celte question s'en rattache accessoirement une troi- 



paysages qui m'ont frappé dans mea voyages. J'avais ce souvenir au moins 
depuis deux ou trois ans quand je m'avisai de rechercher à quel endroit il 
s'appliquait; je n'ai pu le retrouver, et mes parents ont fini par me dire que 
je L'avais rôvê. Tout en admettaut la possibilité du fait, je n'avouerais la chose 
que si j'avais pu explorer méthodiquement loua les paya où j ai pu passer 
avant dou^e ans, ce qui serait très long, car mon père m'emmenait souvent 
en voyage ou en excursion; bref, je suis resté dons le doute le plus com- 
plet. • 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES RÊVES 137 

sième. Ce nom, qui avait disparu de mes souvenirs, s'y grave d'une 
manière indélébile h. partir de ta nuil où j'en ai rêvé. Il semblait 
effacé, et voilà que de lui-même, en dehors, on oserait le dire, de 
toute action extérieure qui serait venue recreuser les caractères, 
il reprend vigueur et couleur et ne t'ait dans mes souvenirs une 
place, que d'autres noms, qui le mériteraient mieux, sont loin 
d'avoir. Il y a eu là une action cumulatrice, quelle en est la source? 
Ceci m'amènera à parler de la logique et de Imcohérence des rêves. 
Tel sera l'objet du second article. 

Le sujet a, comme on le voit, d'assez grandes proportions. Aussi, 
c'est un essai que j'olTra au lecteur bien plutôt qu'un traité. J'apporte 
mon tribut à la théorie de la mémoire; rien de plus. Cette théorie, 
quoi qu'on en puisse croire, n'est pas encore achevée. Si mon étude 
n'a même d'autre résultat que d'en signaler rinsuflisance, mon am- 
bition pourra s'estimer satisfaite. 



i,A nËnoiRi-: co:\Ni':ni,iTRir.E 

Cette section de mon travail comprendra deux chapitres. 

Dans le premier, je remonterai à la cause de la persistance des 
impression» pendant tout le cours de la vie individuelle. 

Mais quelques impressions — sinon toutes — ont une persistance 
plus prolongée, qui se continue dans la descendance immédiate, et 
parfois dans la descendance éloignée de l'individu sous forme d'apti- 
tudes ou de prédispositions; un certain nombre même se perpé- 
tuent à travers la série entière des générations et acquièrent ainsi 
la valeur d'un caractère spécifique. Je rechercherai dans le second 
chapitre la raison dernière de cette transmission de persistance. 

LA FIXATION DE LA FORCE ET LA MÉMOIRE DANS L'INDIVIDU 
I. — Le principe de la conservatloii de la force. 

Rien ne se perd dans la nature, ni un atome de la matière, nî un 
moment de la force *. Cette proposition est passée k l'état d'axiome 
et est devenue tellement banale qu'on n'ose presque plus l'énoncer. 
Beaucoup se flattent de la comprendre et la comprennent sans 
doute à leur manière. Quant h moi, je ne la saisis pas bien, et je 
ne suis pas éloigné de la déclarer fausse. Qu'est-ce donc que le 
passé, qui n'est plus et qui ne reviendra plus? Qu'est-ce donc que 
l'avenir, qui n'est pas encore, mais qui deviendra irrévocable- 

I. Pour parler le langage rigoureusement géométrique, je devrais dire mo- 
ment virtuel. 



138 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



ment le passé*? Ma jeunesse ne s*esl-eUe pas envolée, empor- 
tant, je ne sais où, insouciance, amour, illusion, poésie, et me lais- 
sant à leur place la science, austère toujours, triste et morose par- 
fois, que souvent je voudrais oublier, et qui à toute heure me répéta^. 
ses graves leçons et me glace par ses avertissements sévères ? i^^| 
Temps, qui entasse sans relâche les morts sur les naissances et 
les naissances sur les morts, reforniera-t-il jamais Aristote ou Ârcbi- 
mède, Descartes ou Newton? La Terre pourra-t-elle un jour encore 
se recouvrir de fougères gigantesques, d'immenses équisétacées, au 
milieu desquelles se mouvront les monstres aujourd'hui disparus ï^ 
Est-il vrai, comme le disent les poètes, que la Nature est la inèti^l 
toujours prêle à enfanter et que ses flancs ne se fatigueront jamais ^^ 
<Juoil elle serait la seule à ne pas vieillir? 

Non l tout ce qui a été ne sera plus et ne peut plus être. L*heure 
fuit d'un pa* infatigable, et elle ne repasse pas deux fois sur le même 
cadran. Les instants dont se compose l'existence du monde sont 
tous dissemblables. Sans cesse le devenir se transforme en devenu, * 
la puissance en acte, le mouvement en repos ; et, dans ce qui est 
fait, il y a toujours quelque chose qui ne peut plus se défaire. 

Ces lieux communs, qui frappent et saisissent le vulgaire, la plu- 
part des savants les oubhent ou les dédaignent. N'ont-ils pas, en 
efïet, h leur opposer l éternité de la matière et Téternité de la force, 
et avec ces trois mots n a-t-on pas tout expUqué? La matière, la force 
ne sont susceptibles ni d'augmentation ni de diminution ; les choses 
peuvent-elles dès lors nous dérober quelque mystère ? 

Écoutons, par exemple, M. Taine ' : « Nous traitons de même ces 
lois générales, jusqu'à ce qu'enlin la nature, considérée dans soa^ 
fond subsistant, apparaisse à nos conjectures comme une pure lt3^| 
abstraite qui, se développant en lois subordonnées, aboutit sur tous 
les points de l'étendue et de la durée à Téclosion incessante des 
individus et au flux inépuisable des événements. Très probablement, 
la no"uvelle loi mécanique sur la conservation de l'énergie e^t une 
dérivée peu distante de cette loi suprême; car elle pose que tout 
changement engendre un changement capable de le reproduire san^H 
addition ni perte ; que, parlant, le second équivaut exactement au^ 
premier, et qu'ainsi, \isible ou invisible, la quantité de l'effet ou 
travail demeure loujourâ la même dans la nature. Or si... cet effet, 
qui est Têlre persistant des choses, se ramène au mouveraent, si 
tous les événements physiques et moraux se réduisent à des mouve- 
ments, si le mouvement lui-même est un composé de sensations inÛ* 



i. De VinitUigmcê, prébice de la deuxième èditiou. 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



i39 



niment réduites, si Texislence, partout homogène, est partout cons- 
tituée par tes combinaisons de cet élément si simple^ il est permis 
d'espérer qu'on approche de l'époque où, ayant constaté sa présence 
universelle et sa persistance indestructible, on pourra chercher les 
raisons de l'une et de l'autre, examiner s'il y avait d'autres éléments 
possibles, et savoir non seulement qn'il est, mais encore pourquoi 
il est. » 

Voilà qui est catégorique : tout changement engendre un chan- 
gement capable de le reproduire sans addition ni perle; Teristence 
est partout constituée par les combinaisons du mouvement dont la 
persistance est indestructible; par conséquent, la nature aboutit sur 
tous les points de l'étendue et de la durée à Téclosiou incessante des 
individus et au flux inépuisable des événements ». 

Mais tout cela est-il vrai? Le mouvement perpétuel serait-il en 
effet possible? Évidemment il ne s'agit pas ici du rêve de quelques 
intelligences détraquées qui poursuivent la réalisation d*une machine 
capable, non seulement d'entretenir son propre mouvement, mais 
d'exécuter en outre un certain travail. Cette extravagance n'a pas 
besoin d'être réfutée. Je parle du mouvement perpétuel pur et simple. 
Sans doute, quand on se place dans le domaine exclusif de Tabstrac- 
tion et qu'on se maintient rigoureusement sur le terrain de Tun ou 
Tautre principe formel de la logique, on peut, avec quelque appa- 
rence de raison, avancer que la cause passe tout entière en ses etîets, 
et, par suite, que ceux-ci ont la puissance virtuelle de reproduire 
la cause. En ont-ils la puissance effective? Ceci e:>t une autre ques- 
tion ; c*est même la seule question, et c'est ce qoe nous allons voir. 

Il semble, avant toute réflexion ultérieure, que la mécanique théo- 
rique et rationnelle réalise sans contradiction le mouvement perpé- 
tuel, en transformant alternativement la cause en effet et TefTet en 
cause. Témoin le pendule. Un point mathématique pesant, et sus- 
pendu, par un fil rigide et inextensible dans un milieu non résistant, 
à un point fixe autour duquel il peut se balancer sans frottement, s'il 
est écarté de sa position d'équilibre, se mettra à osciller, et son mou- 
vement de va-et-vient continuera pendant rélernité. Il n'est pas dif- 
ficile de se rendre un compte exact de ce qui se passe. En déplaçant 
le point pesant, on le soulève à une certaine hauteur, el on lui com- 
munique la faculté de descendre juste de toute celte hauteur et non 
au delà, attaché qu'il est par sa tige au point de suspension. 



i. M. Bibol, dans son article sur te Raie psyckologujue des mouvements 
(oct. 1870, p. 3t^i;, me paraîL verser dans la m^me erreur, t 11 est impos8ibie> 
dit-U. que le mouvement ne se restitue pas uu dehors sous quelque forme. » 
Il e6t vrai que cette pbrase est suscepliliie de plusieurs interprétations. 



■140 REVUE PHILOSOPHIQUE 

Celte faculté entre en exercice dès que je l'abandonne à lui-môme. 
Sa force de tension, coinine on s'exprime dans le langage scieulifique. 
se transforme pendant ce mouvement en force \ive, et, quand il est 
arrivé au bas de sa course, la transformation est achevée. Maintenant 
commence une transformation en sens contraire; par suite de la vi- 
tesse acquise, le pendule remonte emmagasinant de ia force vive sous 
forme da force de tension, et, quand le mouvement s'arrête, le pen- 
dule est arrivé exactement à la même hauteur d'où il était parti. L'ef- 
fort qui avait été fait pour Técarter de son point de repos, se retrouve 
intact comme force de tension dans le pendule, remonté cette fuis-ci 
en vertu de son propre mouvement. Les oscillations se reproduiront 
donc iHernellemenl, la force de tension se transformant en force vive 
et réciproquement sans gain ni perle. Dans Le mouvement elliptique 
des corps célestes on peut trouver k certains égards la réalisation 
d*une théorie analogue. Une planète, lancée dans l'espace par une 
force initiale, cherche à tomber sur le Soleil. Elle s'en approche peuii 
peu et son mouvement s'accélère par le fait même de sa chute. Déserte 
(|ae, arrivée à un certain point de sa course, la vitesse acquise 
l'éloigné de l'astre central; elle se met à remonter, pour nous servir 
d'un mot qui rend bien la chose. Mais celte ascension ou cet éloi- 
gnemenl se fait aux dépens de sa vitesse, qui décroît. Il arrive donc 
un moment où cette vitesse est la même que celle qui Lui avait été 
imprimée au départ; et c'est ainsi que les phénomènes de rapproche- 
ment et d'éloignement, de chule et d'ascension, se renouvelleront 
périodiquement, invariablement et indéfiniment. D'après cela» la re- 
transfurmation intégrale de TefTet en cause ne serait pas seulement 
une pure conception; la nature nous en cITrirait des exemples. 

Mais en supposant même, puur un instant, que telles soient bi 
les conditions des révolutions des planètes et que notre courte vue 
ne nous ait pas caché des altérations dans leurs orbites et la lon^_ 
gueur de leurs années, serait-on en droit d'en inférer que la Teri^H 
pourrait repasser par une des phases antérieures de son existence,^^ 
toutes choses dans Tunivers opérant un retour équivalent, et cela 
sans autre intervention que celle des forces naturelles qui sont 
aujourd'hui chez elles en activité, en d'autres termes, sans aucun 
appel à des forces du dehors. Une pareille conséquence logique du 
principe que la cause se retrouve tout entière dans ses elTels est 
en contradiction avec un autre principe logique : Il n'y a pas d'elTet 
sans cause. Imaginons, pour un instant, qu'après une série de i 
révolutions la société antique vienne à revivre, que rhumanilé, 
dépouillée peu à peu des découvertes qu'elle a accumulées 
depuis Aristole et Archimède, retourne à ce qu'elle était vers 



4 

I1A I 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



Ul 



l'époque d'Alexandre ou de Marcellus, et coraple de nouveau au 
nombre de ses gloires l'auteur de TOrganon ou l'inventeur de 
l'hydrostatique, toujours est-il qu'on ne pourrait voir en eux les 
mêmes individus que ceux dont ils auraient pris le nom, la figure 
et le génie. Or, si réellement l'état nouveau ne diffère en rien de 
Tétat ancien, si réellement le monde est revenu au môme point sans 
gain ni perle, tout ce qui s'est passé dans l'intervalle n'est qu'une 
suite d'effets sans cause ; te premier Aristote et le premier Archimède 
— si toutefois on peut dire qu'ds seraient les premiers — ont été 
tirés de rien. Si les fougères et les prèles doivent un jour recouvrir 
encore la terre de leur uniforme verdure, si les ichthyosaures doi- 
vent reparaître au sein des mers, et les iguanodons dans l'ombre 
des forêts, où serait la cause de la faune et de la flore primitives 
et de toutes les transformations que depuis elles auraient subies? 
Toutes les choses étant remises exactement dans le môme état, la 
série de ces transformations intermédiaires est le produit du néant; 
c'est une véritable creutio exnihilo. 

Mais, va-t-on me dire, et les mouvements des corps célestes, et 
les oscillations pendulaires? La course de la Terre dans l'espace jus- 
qu'à ce qu'elle revienne au même solstice, l'abaissement et l'élève- 
ment alternatifs du pendule, sont donc aussi des effets sans cause, 
des créations de rien? 

J'ai déjà indiqué des restrictions que comporte la conception d'une 
périodicité absolument régulière dans les révolutions des corps 
célestes. Mais j'aborde directement le cas du pendule. Je ne me 
retranche même pas — et j'en aurais parfaitement le droit — der- 
rière cette réponse péreraploire, maïs trop commode, que le pen- 
dule de la théorie est irréalisable, qu'il n'y a pas de milieu non 
résistant, de barre absolument rigide et inextensible, ni d'appa- 
reil de suspension capable de tourner sans frottement — non ! J'ac- 
cepte le pendule idéal oscillant sans frottement, dans le vide absolu- 
Il descend et remonte jusqu'au même niveau. Mais ce mouvement 
a pris du temps. Dans la formule mathématique qui l'exprime, 
le temps ligure comme une quantité abstraite qu'on désigne d'or- 
dinaire par la lettre t. Cette désignation est vague > et vague esi 
l'idée qui se cache sous elle. Ce temps est-il long, est-il court? Nous 
n'en savons rien. Mais, quel que soit ce vague inévitable, une chose 
est certaine : c'est que le temps n'est pas une pure abstraction, c'est 
qu'il est quelque chose'. Or, s'il est quelque chose, il y a quelque 

1. Dans ma Lntjiqve acieniifiiiue, p. 276 et suiv., je démoiUre que le temps 
réel n'est pas uoe simple relativité. 



142 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



I 



chose qui se consomme, et qui se consomme sans retour. Et quan 
je dis que le temps est quelque choses j^entends par la qu il a une 
existence réelle et non pas seulement une existence idéale, comme 
quand nous disons que le néant est quelque chose, puisque nous«n 
avons ridée et que nous lui avons donné un nom. Ce temps est une 
réalité; car, s'il n'était qu'une pure idée, le pendule serait à la fois 
au même instant à tous les points de sa trajectoire, et, dans le fait, 
il n'y aurait plus de périodicité, ni par conséquent de mouvement. 

Tâchons de découvrir quelle est la réalité qui s'incarne dans le 
temps. 

Pourquoi le pendule se meut- il? Parce que, élevé à une certaine 
hauteur au-dessus de son point de repos, il tend à retomber et re- 
tombe quand on Tabandonne à son propre poids. Ce qui le met en 
mouvement, c'est rattraction qui le sollicite vers un certain point de 
l'espace, soit, pour fixer les idées , vers le centre de la Terre. A 
parler exactement, une fraction seulement de son poids le sollicite 
à descendre; l'autre fraction est absorbée par la rigidité et Tinex- 
tensibililé hypothétiques de la lige de suspension et la fixité du point 
d'appui. Je l'ai déjà dit, je n'élève pas de difficultés de ce dernier 
chef, voulant prendre la question par son côté le plus ardu. Voilà le 
problème simplifié ; il ne s'agit plus que de îa chute d'un corps sur 
un autre corps en vertu de leur attraction mutuelle. Or, puisque 
cette chute n'est pas instantanée, puisqu'elle prend du temps, si M 
court soit-il, c'est donc qu'elle éprouve des retards, c'est qu'elle 
rencontre des résistances qui finissent par être vaincues ; et des 
résistances vaincues peuvent-elles se reformer d'elles-mêmes? I 

Le pendule, dans son mouvement alternatif, brise donc des résis- 
tances, et c'est pourquoi son mouvement prend du temps. Que sont 
ces résistances *? Je n'en sais rien ni ne veux rien en savoir pour le 
moment, car ce sujet m'entraînerait tellement loin, que je pour- 
rais ne pas revenir. Toujours est-il qu'elles existent sous une forme 
n'importe laquelle, ce qui permet d'atfirmer que la périodicité indé- 
finie et parfaite est impossible k concevoir, même en se renfermant ^ 
dans l'abstraction pure. ■ 

Concluons. Entre ces deux principes logiques : il n*y a pas d'effet 
sans cause^ et, la cause entière passe dans son effet, il y aurait une 
contradiction absolue si l'on lirait du second par voie de consé- 
quence que TelTet peut reproduire la cause. Et, si celte conséquence 
est illégitime, la vie de la nature entière se déroule entre un état 
înitiaL et un état final, ou, pour parler le langage ordinaire, elle a eu 
un commencement et elle aura une fin. 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



143 



— La transformattoc des forces et la Ûa de l'nnlTera physique. 



Reprenons maintenant le problème sous un autre aspect. La lo- 
gique est une science infaillible, nul ne s'avisera de le contredire. 
Mais il arrive assez souvent h Tesprit humain d'en appliquer à faux 
les principes et d'appuyer ses raisonnements sur le vide. I/argu- 
menlalion précédente, toute plausible qu'elle est, a-t-elle un fonde- 
ment solide, et la science positive, qui ne se paye pas de mots, est- 
elle disposée à la ratifier? Abandonnons donc le terrain de la 
dialectique, et, nous rapprochant de la réalité, appliquons nos ré- 
flejcions à un exemple concret. 

Une chute d'eau fait mouvoir un moulin. Cette eau n'est évidem- 
raert pas perdue- Cependant, après qu'elle est tombée, elle n'est plus 
dans te même lieu qu'auparavant : elle était en haut, la voilà en bas. 
Quand elle était en haut, elle pouvait faire aller le moulin; mais, 
une fois en bas, elle ne le peut plus. Elle a perdu de la force de 
chute; elle ne pourra plus mettre en mouvement que des moulins 
situés au-dessous. Qu'est devenue cette force do chute? Elle a, dit- 
00, passé tout entière dans le mouvement de rotation de la roue, ce 
qui fait que Tarrét de ce même mouvement pourrait faire remonter 
Teau tombée jusqu'au point d'où elle tombe. Cette assertion, & 
peine soutenable, comme on vient de le voir, au point de vue de 
l'abstraction pure, ne l'est absolument plus dès qu'on fait entrer en 
ligne de compte les éléments réels du problème, La force de chute 
a donné lieu à d'autres phénomènes que la rotation de la roue, et 
partant cette rotation ne pourrait suffire à remonter toute L'eau à 
son point do départ. 

Ainsi, entre autres effets, il s'est produit uue certaine quan- 
tité de chaleur par le frottement de l'axe du moulin sur ses 
points d'appui, et par le choc des molécules d'eau les unes contre 
les autres, et contre les aubes de la roue. Celte production de cha- 
leur b'est faite aux dépens du mouvement, qui en a été moins rapide. 
Maintenant une question se présente : pourrait-on retirer de cette 
chaleur tout le mouvement qu'elle a absorbé? Eh bien, non. Une 
partie de cette chaleur, une partie, par conséquent, do la force de 
chute, n'est plus désormais susceptible de transformation ; elle est 
irrévocablement perdue pour le mouvement. Ce point est de la plus 
haute importance, et je dois m'y arrêter quelque temps pour dissi- 
per des erreurs qui passent volontiers pour des vérités dans l'esprit 
des penseurs peu familiarisés avec la théorie mécanique de la cha- 
leur, telle que l'ont établie Mayer et Clausius. 



144 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



La comparaison suivante, qui exprimera exactement ce qui se 
passe dans la nature, rendra la chose sensible. Que l*on se. repré- 
sente un chemin de fer automoteur établi sur un plan incliné. Une 
corde sans fin passe sur deux poulies placées Tune en haut, l'autre 
en bas du plan, et, pendant qu'un wagon descend, un autre monte. 
Quand je charge sur l'un des wagons des matériaux qui sont en 
haut, il se met à descendre et il fait remonter l'autre wagon. Je puis 
profiter de celte force de descente pour conduire à rextrémilé su- 
périeure du plan une certaine quantité des matériaux antérieure- 
ment descendus ; mais il est évident — fit-on même abstraction des 
frottements — que je ne pourrai en ramener qu'un poids inférieur, 
de si peu que ce soit, h celui qui charge le wagon descendant. De 
sorte que ce manège a nécessairement pour résultat de transporter 
des matériaux de haut en base à chaqu descente, et que le stock in- 
férieur s'accroît sans cesse aux dépens du stock supérieur. Et ainsi 
il arrivera inévitablement un jour où le travail devra cesser faute 
d^aiiment. D'un autre côté, l'arrêt du mouvement de descente pro- 
duit de la chaleur, de manière que la force de tension des matériaux 
supérieurs se transforme peu à peu en calorique. Il y aura toujours 
la même somme de matière, avec cette diiïérence que primitivement 
elle était au haut et que Gnalement elle est au bas du plan; et la 
môme somme de force, avec cette différence que la tension est rem- 
placée par la chaleur. Mais ces différences sont considérables. 

Inutile, avant d'aller plus loin» de noter que, dans l'industrie, on 
ne fait pas d'habitude servir la force de descente uniquement à un 
travail de remonte. Mais, quel que soil le travail auquel elle est affec- 
lée, qu'elle doive soulever un marteau, creuser une roche ou broyer 
le grain, au fond cela revient exactement au même. 

Qu'est-ce donc qui se consomme dans ce travail, quel qu'il soil? 
Ce n'est pas de la matière, c'est une simple différence de niveau. Ce 
n est pas l'eau qui meut le moulin, c'est sa capacité de tomber. Elle 
ne serait d'aucune utilité si elle ne venait de plus haut que les aubes 
de la roue. 

Là force ne réside donc pas dans la matière même, mais dans la 
position de la matière '. Or on ne se sert d'une différence de niveau 
qu*en la détruisant^ et, quand elle est détruite, elle ne peut se 
reconstituer. 

C'est quelque chose d'analogue qui se passe dans la transforma- 
tion de la chaleur en mouvement. On ne peut opérer cette transfor- 



I 

I 
I 

I 
I 

I 



I, J'ai déjà, dans ma Unjique tcieutifujHc ^ donné et défendu celle définition 
■de la force, mais eu me fondant sur des considéraUoQâ d'un aulre caractère. 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES BÈVES 145 

malion qu'en faisant passer la chaleur d'un corps plus chaud à un 
corps plus froid, qu*en usant, par conséquent, d'une différence de 
température. 

Si tous les points de l'univers étaient à la même température, si 
élevée qu*on la suppose, on ne pourrait tirer d*elle aucun mouve- 
ment. De runiformité ne peut naître que l'uniformité. Si donc on ne 
peut jamais utiliser qu'une dilTérence de température, on ne peut 
convertir en mouvement qu^une partie de la chaleur des corps. Car, 
pour opérer la conversion de ta totalité, on devrait pouvoir ramener 
ce corps au froid absolu, ou^ comme on dit, au zéro absolu de tem- 
pérature. Pour cela , il faudrait qu'il fût mis en contact avec un 
milieu qui serait lui-môme au zéro absolu. Or, dabord il n'existe 
pas, il n*a jamais existé, il ne peut exister de corps ou de milieu au 
zéro absolu. De plus, si même un être tout-puissant créait quelque 
part un mdieu semblable, le reste âa l'univers demeurant dans le 
même état, il ne se conserverait tel que pendant un instant; à peine 
créé, il s'échaulTerait et cesserait d'être absolument froid. Une com- 
paraison peut rendre la chose tout h fait claire, bien qu'il n'y ait pas 
parallélisme rigoureux entre les deux objets comparés. Il est impos- 
sible aussi d'uliUser toute la force de cb\ile contenue dans un corps 
pesant. Car plus on éloigne le point d'attraction , plus la chute est 
considérable. Il semblerait donc que, pour obtenir le maximum de 
force vive, on dût reculer le point d'attraction au delà de toute limite, 
c'est-à-dire à l'infini, — ce qui, par parenthèse, est un non-sens et 
revient h ne le placer nulle part — mais alors il n'y a plus d'attrac- 
tion K Revenons à notre sujet. 

Un corps ne peut se refroidir que par son contact avec un corps 
ou un milieu plus froid que lui. Il s'ensuit que les corps les plus 
froids ne cessent de s'échaulTcr, et les corps les plus chauds de se 
refroidir. Les différences de température tendent donc à s'annuler; 
l'univers marche sans relâche vers l'uniformité, vers l'équilibre de 
température, et la quantité de chaleur qui peut se transformer en 
mouvement diiuinue sans cesse. 

Mais il y a plus. Tandis que la chaleur ne peut se convertir tout 
entière en mouvement, le mouvement peut, lui, se convertir tout 
entier en chaleur. Lorsque deux masses de plomb égales et se niou- 
vant en sens contraires avec la même vitesse sur une même droite 
se rencontrent, l'arrêt de leur mouvement cause leur échaulTeiiient, 
et cela sans intermédiaire. Or le jeu de l'univers consiste dans des 
cbocs continuels, dans des arrêts de mouvement suivis d'une pro- 



1. U y a là un problème très curieux que je signale aux mathémalictens. 
TOME IX. — 1880. 10 



146 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



duclion de chaleur. En sorte que la quantité de chaleur va s'accrois- 
sanl sans cesse aux dépens de la quantité de mouvement. Il y a un 
(lux nécessaire des choses, sans doute; mais ce flux est toujours 
dans le même sens. L'existence de l'univers s'écoule entre deux 
termes : au début, mouvement sans chaleur * ; & la fin, uniformité do 
chaleur sans mouvement. De ces deux termes, que la pensée con- 
çoit d'une certaine façon, Tun, il est vrai, n'a jamais été réalisé, 
l'autre ne le sera jamais, ou — pour me servir du langage mathéma- 
tique — l'un remonte à un temps infini dans le passé, l'autre arri- 
vera après un temps infini dans Tavenir; mais cela n'empôchc pas 
que le mouvement est rendu de jour en jour plus difficile, et qu'une 
époque viendra fatalement où il sera imperceptible'. 

El qu'on ne croie pas élever des objections victorieuses en invo- 
quant rinfmi de l'espace et du temps. Qu'on ne vienne pas dire, par 
exemple, que la quantité de mouvement est peut-être infinie, et 
qu'elle est, par suite, inépuisable. D'abord le mot infini n'a pas de 
sens. Mais, eût-il un sens, il s'ensuivrait, puisque le mouvement se 
détruit de lui-même, que la cause de destruction, agissant partout où 
il y aurait du mouvemeni, serait, elle aussi, infinie. Un consommateur 
qui aurait une provision de bougies infiniment grande n'en viendrait 
certes jamais à bout. Mais, s'il y a une infinité de consommateurs 
dont chacun allume une bougie, la provision, tout infinie qu'on la 
suppose, ne durera que quelques heures. Dans tous les lieux de 
l'univers, les dilTérences s'aplanissent inévitablement, et un temps 
arrivera où ces difTérences seront tellement faibles, que toute la sur- 
face en sera coiiiine nivelée, et que le mouvement de descente d'un 
cûlé, de montée de l'autre, ressemblera, à s'y méprendre, à l'immo- 
bihté. 



l. C'est ainsi, du moins, que je me représente l'état initial de l'uniTer^, et 
je soanieis cette idée i l'examen des liomnïes plus compétents que n.oi dans 
ces hautes spéculations physiques. Tour réaliser, par rétrogreaaioo, un sem- 
blable état, il fuuilratt que tous les mouvements vibratoires que l'on désigne 
sous le nom de ctialeur, électricité, etc., fussent transformés en moufements 
de translation. Alors chsque molécule serait animée d'un mouremeot propre 
et indépeudaut du mouvement des autres molécules. — Le lecteur ne doit 
\)%M perdre de rue que rmtroduction de riaOni dans une formule malhéma- 
liqae est le signe d'vne impossibilité. Dire qu'un état détermmé a existé il y 
« 1IO tnmpe to&u« c'eat dure qu'il o'a jamais pu être. Et en effet, s'il avait été 
réalisé alors, U le serait encore nujourd hui, car l'infini ne s'épuise pas. 

%. Le leoiear, cortoaz de mieux pénétrer les considérations mécaniques 
m leaqvreUas eette t' — ch m lnn s'appuie, lira avec fruit et intérêt uo diaeoats 
sur te fommeiifirmenr ef Aa fin du moriUe, d'aprtt la thtorie mti-anique de ia 
chaleur, par M. F. Folie» membre de l'Acadéinie de Belgique. Ce discours est 
inséré dans les BuUetuis de celte compagnie, 3* série, t. XXXVI, n* là, décem- 
bre 1873. 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



147 



Celle conclusion est bien faite pour nous révolter; et cependant, 
tel est bien farrét de la science actuelle, et comme disait Juvénal ' : 

Quod modo proposuî. non est sententia ; verum est; 
Crédite me vobis fulium recitare Sibyllaj. 

< Ce n'est pas là un texte à déclamation : c*est une page de la 
Sibylle. » 

Ah ! nous avons beau savoir que nous sommes, en tant qu'indivi- 
dus, destinés à disparaître tôt ou tard, et que ceux qui viendront 
après nous n'auront comme nous qu'une vie éphémère, la science a 
beau nous montrer que les espèces elles-mêmes ont une existence 
limitée, qu'elles viennent briller un instant à la surface du globe, 
puis s'éteignent sans retour, nous ne nous résignons pas facilement 
— et pourtant que nous en chaut-il? — à la pensée que rhumanité 
puisse être anéantie, et avec elle la Terre, le Soleil, le système pla- 
nétaire, notre nébuleuse et toutes celles qui remplissent l'immen- 
sité. Peut-être, après tout, cette horreur de Téternel silence, pour 
lequel cependant des philosophes voudraient nous inspirer de 
l'amour, est-elle fondée dans la nature des choses. Peut-être un exa- 
men plus rigoureux de l'essence de la force et de la pensée nous 
terait-il puiser des motifs de courage, do consolation et d'orgueil 
dans ce qui semble bien propre à nous pénétrer do terreur, de dé- 
sespoir et d'humiliation. 

Concluons. Il y a dans la nature quelque chose qui disparaît, 
et disparaît sans retour. Je veux bien que ce ne soit ni la ma- 
tière ni la force; mais c'est quelque chose, à première vue, de 
plus précieux que la force même, c'est la faculté pour elle de se 
transformer. Car, s'il ne devait plus y avoir dans l'univers que Tira- 
muable, en quoi se distinguerail-il du néant*? Tout changement a 
pour effet de faire passer la force de l'état transformable k rétat 
intransformable ; il consomme donc delà transformabilité. La trans- 
formabitilé s'épuise peu à peu, et, avec elle, la cause générale du 
changement. Or, à cet égard, il est naturel de se demander si cette 
cause ne mériterait pas à plus juste titre le nom de force; et, si Ton y 
voit — ce qui parait rationnel — la force véritable, est-il vrai de dire 
que la force est indestructible, et, dans tous les cas, que rien ne se 
perd dans la nature ? 

Ces considérations générales étaient indispensables à mon sujet. 
n était bon de voir le pays à vol d'oiseau, pour se faire une juste idée 
du chemin que Ton se dispose à parcourir. lî me reste maintenant, 
en vue de Tobjet de mon étude, à préciser davantage le caractère 

I, Sat, vin, 12ôel J2U. 



148 BEVUE PHILOSOPHIQUE 

de celte iDétamorphose du transformable en intransformabîe, et, en 
fin de compte, à substituer une autre formule à celle de la conser- 
vation de l'énergie. 

m. — Le principe de la fixation de la force. 

Si la force se manifestait sous la forme d'un mouvement de pro- 
pagation ou d'ondulation dans un milieu parfaitement élastique, elle 
resterait constamment identique à elle-même; à n'importe quel 
instant de la durée, elle serait ce qu^eUe était Tinslant d'auparavant, 
ce qui revient à dire qu'il n'y aurait ni changement ni durée. 
Jusqu'à quel point cette hypothèse est-elle possible, môme idéale- 
ment*? Je n'ai pas à m'en préoccuper i il me suffit de savoir qu*elle 
n'est pas réalisée K Nous ne connaissons point de milieu jouissant 
d'une élasticité parfaite ^. Il s'ensuit que, dans les milieux réels, la 
force doit vaincre des résistances et sort affaiblie de la lutte. Une 
partie d'elle-même se transforme en une modification imprimée à 
l'obstacle; celte transformation est permanente, en ce sens que 
l'état primitif ne se reformera pas de lui-même, et, parlant, il y a 
de la transformabilité irrévocablement détruite. 

Certes la force transformée n'est pas annihilée; elle continue à 
être susceptible de produire des efTels, puistjue toute nouvelle force 
venant agir sur Tobstacle modifié le sentira réagir d'une manière 
qui accusera cette modification même. De sorte que, pendant 
réternité, le choc éprouvé au début imprimera un trait spécial et 
indélébile à la physionomie de Tunivers. Mais cette force ne pourra 
plus reprendre intégralement sa première forme. Avant cet accident, 
elle pouvait devenir ceci ou cela; maintenant qu'elle est cela, il ne 
pourra plus se faire qu'elle ne soit devenue telle. 

On peut caractériser d'un mot ce changement : la force était libre, 
— si je puis me servir de cette expression; — elle ne l'est plus; elle est 
fixée, et fixée dans Tobstacle. Remarquons en outre que la fbcation 
d'une force libre n'est autre chose que sa combinaison avec une 
autre force qui par là aliène comme elle une partie de sa liberté. 
Or» comme il n'y a dans la nature, ainsi qu'il vient d'ôtre dit, aucune 
substance d'une élasticité absolue, les chocs des molécules les unes 
contre les autres sont renvoyés amortis; l'aspect de l'univers varie 



l. On vienl de voir que la vie de l'univers se poursuit entre deux termes 
extrêmes, mais infiniment éloignés, où 1 hypothèse se rcaliâe. 

2- On atlribue à léther celle propriélù. Mais l'élher est un milieu hypothé- 
tique. Et d'ailleurs il ne laisse pas que d'ofTrir une certaine cohésion, puisque 
la lunirère ne le traverse pas iastaolanémeiii. 



DELBŒUF 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



149 



: 



à chaque instant, et les forces vont se modifiant sans cesse et 
passant de Télat libre à Tétat fixe. 

Ce serait ici le lieu de scruter dans toute sa profondeur le caractère 
de cette métamorphose, et de se demander : Qu'est-ce qu'une force 
libre? Qu'est-ce qu'une force fixe? Mais je réserve celte question 
pour un autre travail. Mon sujet m'invite seulement à mettre en 
évidence le principe nouveau de la ûxation de la force. 

Un point nous intéresse directement : Comment s'opère le passage 
de la liberté ù la fixité? Quelle est Torigine de la force et quelle 
en est la fin ? 

Si tous les atomes de l'univers étaient au repos absolu, il va de 
soi qu'il n'y aurait pas lieu de parler de force. Il en serait de même 
au fond si, dans leurs mouvements, ils ne se contrariaient en aucune 
façon, ou bien encore, comme on fa déjà dit» s'ils étaient constitués 
par des substances parfaitement élastiques. Dans tous ces cas, il n'y 
aurait pas de forces transformables, susceptibles de passer de l'état 
libre à l'état fixe. Partout régnerait un équilibre statique ou dyna- 
mique inaltérable. 

Tout déploiement de force suppose une rupture d'équilibre, et les 
mouvements qui en sont la suite ont pour but de ramener un nouvel 
état d'équilibre. Il est facile de se rendre compte de ce que c'est 
qu'une rupture d'équilibre. Supposez un bassin contenant de l'eau, 
et un tube ouvert à ses deux extrémités, dont la partie inférieure 
plonge dans cette eau. On sail que le liquide montera dans le tube 
à la hauteur où il est dans le bassin. Mais si, par ToriOce émergeant 
du tube, vous aspirez ou vous soufRez, vous romprez cette situation, 
et le liquide montera ou descendra jusqu'à, ce qu'un autre état 
s'établisse. Le souffle ou k'aspiration a provoqué une rupture d'équi- 
libre qui a mis l'eau en mouvement; et ce mouvement avait une fin, 
la reconstitution d'un nouvel équilibre. 

De même, si Ton met une barre de métal en contact avec un corps 
plus chaud qu'elle, on troublera J'équilibre dans la distribution du 
calorique de celte barre ; elle s'écliauCfera progressivement dans 
toutes ses parties, et l'échaulTement ne s'arrêtera que lorsque cha- 
cune d'elles aura atteint une température particulière et constante. 

Quelquefois le mouvement a pour but de ramener l'état premier. 
Si une corde tendue est écartée de sa position de repos, l'équilibre 
de ses molécules est rompu ; mais elle cherchera à y revenir^ et elle 
y parviendra après une série plus ou moins longue d'oscillations. 
D'après ce qui a été dit plus haut, il y a toujours, en déQnitive, un 
nouvel état produit. Car, s'il n'en était pas ainsi, que serait devenue 




150 REVUE PHILOSOPHIQUE 

la force qui a tiré la corde de son premier état? Aussi la corde ne 
revient-elle pas exactement à sa forme et à sa constitution premières; 
elle est un peu relâchée. C'est pourquoi un violoniste doit de temps 
en temps remonter son instrument. C'est ainsi encore qu'un pendule 
mis en mouvement finit par s'arrêter, et que !a force du premier 
déplacement passe tout entière dans l'usure et l'échauITeraenl de 
Tâppareil de suspension, dans les chocs contre Tair et dans d'autres 
phénomènes. 

Voilà pour l'équilibre statique. Veut-on un exemple d'équilibre 
dynamique? Une pierre lancée dans de Teau dormante la sillonnera 
de plis ondulés qui courront les uns après les autres en rayonnant 
autour du point où elle est tombée. Le jet d'une seconde pierre en 
un autre point y formera de nouveaux cercles qui se dessineront 
sur les premiers. Par la chute d'une troisième pierre, un troisième 
système d'ondes >iendra se superposer aux deux précédents; et 
ainsi de suite. Le réseau qui s'imprimera sur la surface de l'eau 
contiendra l'expression fidèle des accidents qui ont troublé sa tran- 
quillité; il suffira de l'inspecter pour refaire l'histoire de sa formation, 
retrouver Tacle de naissance du premier système et les actes des 
mariages successifs de ce système avec les autres. La position d'un 
seul grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil est le 
résultat adéquat de toutes les forces qui font agité depuis la création 
du monile. Il suit de là qu'une intelligence infinie, par un simple 
coup d œil jelé sur un élément queli;onque de l'ensemble des choses, 
devinera tout leur passé. Un exemple très simple peut servir à le 
prouver. 

On sait que la lumière met du temps à aller d'un point à un autre. 
Celle du Soleil nous est transmise en huit minutes ; celle de Sinus 
ne nous arrive qu'au bout de plusieurs années, et il y a des néba* 
leuses tellement éloignées de nous que leurs rayons ne nous par- 
viennent probablement qu'après des milliei"s de siècles. Chaque fois 
donc qu'un habitaut de ces astres lointains allume une lampe, c'est 
àcent mille ans de distance quesa lueur vient frapper notre planète; 
cent mille ans après, elle continue toujours à voyager à travers 
l'espace, réfléchie et réfractée dans tous les sens. Ainsi une rétine 
infiniment sensible et infinie comme l'étendue elle-même, verrait 
non seulement le présent, mais encore tout le passé, parce que de 
tous les endroits de l'univers seraient partis incessamment et k 
chaque instant des messagers chargés de transcrire en chacun des 
points de son tissu une page plus ou moins reculée de leur histoire. 

Nous savons donc maintenant quelle est Torigine et quelle est la 
Un de la force. Son point de départ est une rupture d'équilibre; son 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES BKVES 



151 



point d'arrivée, un état d'équilibre. Par là, on comprend sans peine 
comment la force se fixe, car Téquilibre ne se rompt pas de lui- 
même. Répétons toutefois — car ceci est important — qu'il faut un 
temps inûni pour que l'équilibre absola vienne h régner, parce que 
la vitesse avec laquelle se fait le nivellement est une fonction directe 
de la diUérence même des niveaux. L'écoulement est de moins en 
moins rapide à mesure que l'eau d'un bassin s'épuise. L'échauf- 
fement se ralentit à mesure que l'inégalité de température entre le 
corps qui s'échauffe et celui qui réchauffe diminue. De sorte que la 
tendance vers l'êLal linul s'alTaiblit eti se satisfaisant, et cela dans 
une telle proportion, qu'elle ne perd jamais qu'une fraction d'eUe- 
méme. Les choses se passent comme si, pour répartir également 
la charge sur les deux bassins d'une balance portant des poids 
inégaux, j'enlevais chaque fois un quart de la différence au plus fort 
pour l'ajouter au plus faible. De cette façon, l'écart est progressi- 
vement diminué de moitié. Mais je pourrais persévérer dans ce 
travail pendant rélernité sans atteindre mon but. 



H 



Quoique la connaissance que nous avons de la nature intime de 
la matière organisée soit plus imparfaite encore que celle que nous 
avons pu acquérir de la matière dite inerte, nous pouvons cepen- 
dant affirmer que les organismes se comportent à l'égard des forces 
extérieures et les fixent dans leur substance sous la forme d'un 
certain état d'équilibre plus ou moins complet. 

L'organisme — qu'il soit plante ou animal — est mis en contact 
par sa périphérie avec les forces qui agissent autour de lui. Ce 
contact introduit dans la position d'une ou de plusieurs molécules 
un dérangement qui en entraîne un autre dans les molécules voisines, 
et ainsi successivement de proche en proche. Qu'on se figure l'action 
de la force extérieure sous la forme d'une pression ou d'une dis- 
tension, d'une propagation de calorique ou d'un appel aux propriétés 
élastiques, le phénomène consiste essentiellement dans une rupture 
d'un certain arrangement plus ou moins équiUbré des molécules de 
Id superficie, rupture qui s'infiltre dans les profondeurs de la 
substance vivante, où, en dernier résultat, elle amène un nouvel 
état d'équilibre. L'ébranlement étant arrêté^ iï en résulte une modi- 
fication permanente de l'organisme, permanente en ce sens qu'elle 
ne se détruira pas d'elle-même. Sur cette modification viendront 
continuellement s'en greffer d'autres. U pourra arriver qu'en appa- 
rence une modification antérieurement reçue s'évanouisse. Mais ce 
sera là un effet illusoire, provenant de ce que des modifications 
subséquentes, d'une importance plus considérable, masquent par 



i52 REVUE PHILOSOPHIQUE 

leur présence une empreinte relativement faible. C'est ainsi que les 
surcharges peuvent rendre un texte de manuscrit illisible sans pour 
cela l'efTacer, 

Le résidu de l'action extérieure consiste donc simplement en un 
nouvel arrangement imposé aux molécules. Celtes-ci étaient dispo- 
sées dans un certain ordre, elles avaient entre elles certaines relations, 
et la manière d'être de chacune d'elles était l'expression adéquate de 
la manière d'ëlre de tout le groupe dont elle faisait partie. La force 
étrangère a eu pour eiTet immédiat de modifier cet agencement. Pour 
cela, elle devait vaincre des résistances ayant leur point d'appui 
dans certaines habitudes prises; et le résultat linal a été une disci- 
pline nouvelle plus ou moins impérieuse , des habitudes nouvelles 
qui seront plus ou moins dominantes en raison inverse de la vigueur 
de l'ancienne discipline et des anciennes habitudes, et en raison 
directe de l'énergie et delà persistance de la cause impressionnante. 

Le nouvel état moléculaire est la résultante de l'étal moléculaire 
antérieur et de la force perturbatrice. C'est le produit d'une combi- 
naison où la force nouvelle figure comme composante; et, ainsi que 
dans les combinaisons chimiques, cette réunion n'est possible que 
par le sacrifice réciproque de deux libertés. 

En stricte théorie, la capacité que possède la matière inerte ou 
vivante de fixer les forces, n'a donc pas de borne. Quelle idée, en 
effet, pourrait-on se faire d'une matière qui subirait des chocs sans 
les arrêter, si peu que ce soit? Cependant, on peut dire, pour l'objet 
spécial qui nous occupe, que cette capacité a une double limite. Les 
chocs peuvent tomber sur des molécules dont les habitudes sont 
tellement tenaces qu'en apparence ils ne causent aucune déviation. 
C'est ainsi que la chimie nous fait connaître des corps composés 
présentant la plus grande résistance à toute tentative de décompo- 
sition. C'est ainsi encore qu'il y a de par le monde des gens stupides 
ou têtus qui savent persister toute leur vie dans une erreur que 
Ton a cent fois réfutée. Us ne sont pas absolument insensibles aux 
raisons qu'on leur objecte, mais c'est tout comme. Les chocs peu- 
vent aussi rencontrer des molécules si peu susceptibles d'attache- 
ment, qu'elles se laissent entraîner sans la moindre résistance dans 
toute espèce de tourbillon. Il y a des corps qui laissent passer la 
lumière ; il y a des intellifrences bornées incapables de rien ap- 
prendre. On peut dire, par exemple, du cerveau d'un dément qu'il 
ne sait rien retenir. Et encore ne faut-il pas accorder aux termes 
on sens rigoureux. Tai connu une personne âgée qui, frapiiée de 
paralysie, ne vivait plus que d'une vie végétative. La seule lueur 
d'intelligence qui lui restât, c'était, quand elle voyait ses enfants ou 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



153 



des personnes bien connues d'elle, de manifester par son regard et 
par un semblant de sourire une espèce de joie. Seulement, pour 
qu'elle donnât cette marque de plaisir, on devait mettre un certain 
intervalle entre les visites. Si l'on se représentait devant elle le 
même jour, elle ne témoignait que la plus absolue indifférence. 

Mais laissons ces détails, sans les approfondir davantage. Nous 
touchons au terme de notre première course, et nous pouvons 
enfin, comme le fidèle Achate et les compagnons du pieux Als d*An- 
chise, nous écrier en face de la terre désirée : Italiam ! Italiam! 
Impatients de découvrir la source du fleuve abondant et mystérieux 
dont on n*avait guère jusqu'à présent exploré que la majestueuse 
embouchure, nous nous sommes directement enfoncés dans les 
hautes terres , et nous avons atteint un bassin grandiose d'où 
s'échappaient des cours d'eau sans nombre. Là, livrant à l'un d'eux 
notre barque, et nous laissant descendre, le courant nous a ramenés 
à notre point de départ. Nous connaissons maintenant d'où la mé- 
moire conservatrice tire son origine. Nous savons maintenant que 
tout acte de sentiment, de pensée ou de volilion, en vertu d'une toi 
aniverselle, imprime en nous une trace plus ou moins profonde, mais 
indélébile, généralement gravée sur une infinité de traits antérieurs, 
surchargée plus tard d'une autre infinité de linéaments de toute na- 
ture, mais dont l'écriture est néanmoins indéfmiment susceptible de 
reparaître vive et nette au jour. 

Et voilà pourquoi les caractères du mot Aspleniuiriy qu'un événe- 
ment sans importance avait inscrits dans mon cerveau , ont pu 
recouvrer une nuit tout leur éclat, quand on avait lieu de croire 
qu'ils étaient éteints à jamais. 

Deux mots de critique avant de finir. On lit chez M. Alfred 
Maury * ; « Nous ne saurions nous souvenir de toutes les impres- 
sions que nous avons perçues; même les plus heureuses mémoires 
oublient plus d'actions, de faits, de choses qu'elles ne s'en rappel- 
lent; c'est qu'il n'y a qu'un nombre limité de fibres dans le cerveau, 
et que chacune n'est susceptible que d'un certain nombre de vibra- 
tions. La mémoire d'une chose chasse celle d'une autre, et les faits 
nouvellement appris font oublier souvent ceux qu'on avait sus anté- 
rieurement. » 

Celte idée, assez commune d'ailleurs, d'après laquelle nos souve- 
nirs seraient attachés à des fibres qui ne pourraient en supporter 
qu*un certain nombre, idée à laquelle M. Alexandre Bain ' a donné 

1. Le Sommeil et les Rêves, 3« éd. : Perte lie la mémoire, p. 401. 

2. L'esprit tt Ik corps, Dibliotti. interii-, cbap. V, et append. H, notamment, 
p. 241. 



154 



RKVUB PHILOSOPIIIQUK 



d'assez grands développements, outre qu'elle est une pure hypothèse, 
est contraire aux faits. Comment! M. Maury lui-même cite sa propre 
expérience et constate que les images les plus fugaces, les rencon- 
tres les plus banales, auxquelles il n*a prêté nulle attention, laissent 
dans son cerveau une trace fidèle et durable; c'est ainsi que la figure 
d*un monsieur qu'il doit avoir vu jadis rue de Clichy — mais il ne s'en 
souvient nullement — se dessine dans ses rêves avec une telle exacti- 
tude, qu'il le reconnaît immédiatement dans la rue; c'est ainsi encore 
qu'une autre fois il est poursuivi de trois noms de pharmaciens 
associés chacun à un nom de ville de France, et le hasard lui met 
un jour sous les yeux un vieux journal qui les portait dans sa feuille 
d'annonce ; comment donc, après cela, peut-il s'aventurer à dire que 
le contenu do la mémoire est limité et qu'un souvenir chasse r.-iutre? 
Moi-même, j'ai vu se revivifier en moi le nom barbare de VAsplenium 
et d'une gravure qui ne m'a pas plus frappé que les milliers et milhers 
d'autres gravures que j'ai eues sous les yeux depuis que je lis des 
livres; on a observé cent fois chez les hystériques, les extatiques, 
les hallucinés, des phénomènes de ressouvenir tout à fait extraor- 
dinaire; un seul de ces faits ne suffit-il pas pour renverser toute 
cette théorie, plus spécieuse que solide? Mais il y a mieux. La trans- 
mission aux enfants des qualités et des traits des parents prouve 
sans réplique l'infinie puissance de condensation de la substance 
vivante. Car qu'est-ce que l'ovule fécondé*? Un atome en étendue, 
et pourtant dans cet atome se sont accumulés et s'accumulent sans 
relâche tous les caractères physiques de l'espèce et déjà bon nombre 
de caractères individuels, outre les instincts, les dispositions, le 
génie peut-être, et le j^erme des plus brillantes découvertes. Il y a 
cependant quelque vérité dans l'opinion qui veut que la mémoire, 
non-seulement se fatigue, mais s'oblilère. Si un souvenir ne chasse 
pas l'autre, on peut du moins prétendre qu'un souvenir empêche 
l'autre, et qu'ainsi, pour la substance cérébrale, chez l'individu, il 
y a un maximum de saturation; tandis que, considérée dans la suc- 
cession des êtres, elle montre, au contraire, comme il vient d'être 
dit, une aptitude indéfinie à se compliquer tous les jours davantage. 
C'est que Ton verra dans le chapitre suivant. 

Terminons et concluons. Si l'intelligence suprême voit écrite toute 
l'histoire du monde dans un seul grain de sable perdu au milieu des 
dunes qui bordent TOcéan, une intelligence finie pourrait presque 
tout aussi facilement lire dans Tâme d'un être sensible les impres- 
sions qu'il a reçues, les émotions qu'il a ressenties, les désirs aux- 
quels il s'est abandonné, Les joies et les déceptions qui se sont par- 
tagé son existence. 



I 



DBLBOBTTP. — Î.E SOlfMEIL FT LES BftVKS 

L'ACCUMULATION DE LA FORCE ET LA MÉMOIRE 
DANS LA MATIÈRE ORGANISÉE 



I. — La aenslbllité. 

Dans les pages précédentes, j'ai développé le principe de la fixation 
de la force ; j'ai montré comment, arrèlée et retenue par la matière 
inerte ou vivante, elle y laisse une marque ineffaçable capable éler- 
nellemenl de provoquer le souvenir. Le phonographe est un remar- 
quable exemple de fixation. Cependant, si la cause première de la 
mémoire conservatrice est ainsi dévoilée, il reste h caractériser la 
Riatiëre sensible et à expliquer la conservation des traces à travers 
les phénomènes de destruction, de reconstitution et de reproduction 
dont elle est le perpétuel théâtre. 

En quoi consiste la sensibilité? A quoi tient la qualité qui nous 
(ait atfirriier de tel corps qu'il est sensible*? On ne saurait le dire. 
Pourquoi? Parce qu'on n'est jamais parvenu à créer le sensible avec 
de l'insensible ; bien plus, parce qu'on n'a même jamais pu ob- 
server la formation spontanée du sensible. Pour le détiiiii-f on n'a 
donc pas la ressource de spécifier comment on le fait ou comment 
il se forme. Pouvons-nous au moins énoncer ce qu'il y a de plus 
dans le sensible que dans Tinsensible"? Nullement. Notre esprit n'a 
pas commencé par avoir la notion de l'insensible» et n'y a pas en- 
suite ajouté des prédicats pour obtenir celle du sensible ; il a suivi 
ie procédé inverse. Il a d'abord conçu le sensible en se concevant 
lui-même, et c'est par abstraction qu'il est arrivé à la conception 
de l'insensible. Dans le fait, le mot insensible est une pure négation : 
oous ne parvenons pas à nous faire une idée du mode d'existence de 
la chose qu'il est censé représenter. Aussi, pour l'enfant, pour le 
sauvage, pour le superstitieux, toute chose a une âme. 

Si telle est notre ignorance à l'égard de la matière et, en parti* 
colier, de la matière organisée, comment peut-on espérer de pour- 
saivre la force dans ses manifestations les plus cachées et de déter- 
miner le caractère de cette trace indélébile qui décèle sa présence? 
Hélas! je l'annonce dès l'abord, je serai bien obligé de recourir à des 
aiétaphores et à des analo^-ies; c'est 1^ d'ailleurs un mal assez 
général. Que de comparaisons et de figures latentes émaillent le 
langage scientifique! Et à quoi servent les mots atome, molécule, 
polarité, aUinité, attraction, répulsion, élasticité, mouvement inté- 
rieur, si ce n'est le plus souvent à dissimuler les vastes lacunes que 
présente le système de nos connaissances? Pourtant, puisqu'il m'est 
impossible de mettre des faits et des expériences directes à la place 



156 REVUE PHILOSOPHIQUE 

de Iropes cl d'hypolhêses, je ferai du moins en sorte que les images 
auxquelles j*aurai recours soient l'expression strictement ûdèle des 
propriétés aujourd'tiui connues de la matière soit inorganique, soit 
vivante. 

Aussi bien qu'on ne peut imaginer un point d*attraction situé à 
l'infini^ ou qu*il ne peut exister de milieu au zéro absolu de tempé- 
rature, aussi bien pcut-ôtre est-il impossible de concevoir une sen- 
sibilité initiale. Inutile toutefois d'entrer dans Texamen de cette 
question, que j'ai traitée ailleurs '. Mais rien n'empêche de se repré- 
senter la première âme qui fut formée comme une table rase^ une 
feuille de papier sans écriture. Seulement, à peine fut-elle née, qu'elle 
reçut de ce qui l'entourait une empreinte inaltérable. Dans tout le 
cours de son existence, les empreintes n'ont cessé de se superposer 
aux empreintes; et, comme elle les a transmises plus ou moins défi- 
gurées à sa descendance, aujourd'hui toute âme qui vient au monde, 
porte écrite en elle-même l'histoire de sa race. C'est ainsi que Técorce 
terrestre indique par la succession de ses couches toutes les vicissi- 
tudes de l'existence de notre planète. 

Tout organisme est donc essentiellement constitué par un noyau 
central recouvert d'un dép6l de formation. J'entends par le noyau 
central l'ensemble des éléments héréditaires, c'est-à-dire des ins- 
tincts, des dispositions,, des qualités qui lui viennent par voie d'hé- 
ritage et qu'il transmettra à son tour presque intégralement k sa 
postériléj en y joignant une partie de ses propres acquisitions. Le 
dépôt de formation est le produit de sa faculté assimilatrice et se 
compose d'une série ininterrompue de couches, je dirais volontiers 
journellement formées. De sorte qu'on pourrait nombrer par elles les 
jours qu'il a vécu, de même que Ton peut deviner l'âge d'un arbre 
k l'aspect que présente sa coupe transversale. 

Dans le noyau central, il y aà faire une distinction entre les carac- 
tères spécifiques et les traits individuels, car l'individualité est mar- 
quée dès la naissance. Un œuf humain fécondé deviendra un homme 
et un certain homme. 11 contient en lui le type de l'espèce humaine, 
et, en outre, il possède déjà en propre certaines qualités qu'il Uent de 
TétaE du milieu et de la disposition de ses parents au moment de la 
conception. 

Faisons abstraction de ce qu'il y a d'accidentel et d'individuel dans 
le noyau, et ne considérons que l'ensemble de ses attributs spécifi- 
ques. Il est certain que le noyau lui-même est un produit de forma- 
tion. Chez les ancêtres les plus reculés, il avait une compositioD 



I 
I 



I 
I 
I 

I 

I 



1. spécialement dans ma Pathologie comme sctence naiure/le 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



157 



inOnîmenl plus simple. S'il s'est compliqué, c'est que des couches de 
dépôt se sont peu à peu» en tout ou en partie, attachées au noyau 
d'une manière inséparable. 

Dès lors, plusieurs questions se présentent : Comment se forme 
une couche de dépôt? QueUes sont les couches qui, s'attachant au 
noyau, ne se légueront qu'à la descendance prochaine*? Quelles sont 
celles qui, se transmettant à la descendance éloignée, feront ainsi 
partie du patrimoine de l'espèce? Comment sVpère la transmis- 
sion? 

Ces quatre questions roulent sur l'analyse de deux fonctions géné- 
rale?, fondamentales et niyslérieuses, !a nutrition et la génération. 
L'étude du rôle de la nutrition nous révélera la cause du sommeil. 
L*examen de la loi universelle de la propagation des êtres vivants 
nous ouvrira des horizons lointains sur Tavenir réservé aux forces 
psychiques dans la nature. 



n. 



La nutrition et la cause da sommeil. 



La première question à résoudre est celle-ci : Comment se forme 
une couche de dépôt? 

Il va de soi qu'au moment où elle se forme, c'est-à-dire quand 
elle est encore une couche de dépôt en puissance et non en acte, 
on peut la considérer comme une table rase, en se plaçant, bien 
entendu, au point, de vue de l'être dont elle fait partie. C'est une 
plaque de photographie sensibilisée et prête à recevoir l'impres- 
sion. En elle sont des forces libres qui peuvent devenir ceci ou 
cela; les forces exlérieures qui viendront la frapper sont libres 
aussi; mais, du moment que le choc a eu lieu, elles ne sont plus 
libres ni les unes ni les autres, elles sont fixées : la plaque a reçu 
une empreinte, résultant de Tarrôt des rayons extérieurs qui sont 
tombés sur elle et qui s'y sont transformés. Car, pour sentir une 
chose extérieure, il faut en subir et,» par conséquent, en Oxer 
raction dans une certaine mesure. L'empreinte n'est donc que 
le produit de la combinaison de deux sortes de forces, les unes 
appartenant à la substance sensible, les autres à la chose sentie. 
Celles-ci feront désormais partie de l'organisme, en tant que capable 
de sensation; de physiques qu*elLes étaient, elles sont devenues 
psychiques. 

La couche qui était sensible a cessé do l'être '; elle est devenue 

1. l'aurais voulu pouvoir me servir ici et ailleura du participe seyisibilisé, et 

dire que la couche smsibU' a été tensibiltste, de même que l'on tlil d'une cbosa 
utiU qu'elle a ëté utUtsée. Mais, en photographie, on se sert du mot aenstbi- 



REVOTE PHILOSOPHIQUE 



une couche de dépôt. La puissance s'est faite acte. Afin que Torga- 
nisme reste en coniniunication avec l'exlérieur, il est nécessaire 
qu'une nouvelle couche sensible monte h sa surface pour y jouer un 
rôle analogue à celui de sa devancière. Et les couches se déposent 
les unes sur les autres pendant toute la vie de Tanimal. 

L'animal est ainsi à chaque moment de son existence composé de 
couches qui ont subi des impressions et d'une couche impression- 
nable. Donnons à cette dernière couche le nom de périphérie. La 
périphérie est le réceptacle do la sensibilité; c'est elle qui sert de 
trait d'union entre Tintérieur et l extérieur. C'est par elle que Taction 
des choses senties se fixe dans la profondeur de la substance sen- 
sible. 

La périphérie a nécessairement une constitution particulière, en 
vertu de sa position même. C'est ainsi que les molécules superficielles 
d'une tfoulte d'eau ont entre elles des rapports de cohésion qui 
n^exislent pas entre les molécules inLérieure». Et cela s'explique. 
Les rapports qui unissent celles-ci sont des rapports de molécules 
aqueuses à molécules aqueuses, tandis que ceux qui relient celles- 
là sont en partie des rapports de molécules aqueuses i molécules 
non aqueuses. Il en est de même de Tôlre sensible; à l'intérieur de 
la périphérie, il n'y a que des molécules qui ont senti, à l'extérieur des 
choses destinées h être senties. 

Il ne faut pourtant pas confondre la périphérie avec l'enveloppe 
superficielle de l'être sensible. Ces deux choses peuvent être diffé- 
rentes. Il est utile que j'appuie un instant sur ce point. 

Dans mon premier article ', j'ai, si on se le rappelle, discuté la 
notion de la périphérie à propos des idées de M. Stricker. La péri- 
phérie, ai-je dit, peut avoir son siège à une certaine profondeur. 

Si Ton promène un corps très léger, un cheveu par exemple, 
sur la peau nue du dos de la main, on ne le sentira généralement 
pas; mais le contact sera perçu du moment que le cheveu heurtera 
l'un des poils qui la recouvrent ^. Ce poil remplit Tofflce d'un levier 
qui multiplie l'action du cheveu. Les poils ne servent donc pas uni- 
quement à préserver le corps des intempéries de l'atmosphère, ils 
ont encore pour effet d'exalter la sensibilité du derme. On peut 
remarquer chez beaucoup d'animaux, comme les chiens et les chats, 
principalement autour de la bouche ou des yeux, des poils longs el 



tiser dans le sens Je rendre sensible. C'est ainsi que fertilUer signifie rendre 
fet-tite. Les photographes m'ont forcé de recourir chaque fois à une péri- 
phrase. 

1 . Oclobre 1879, p. 353 et 354. 

■2. Voir ma Théorie gêncrate rie la senaibitiUj p. 63 sqq. 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



• 



I 



raides qui y avivent le tact dans un but facile à saisir. Or il ne 
faudrait pas regarder rextrênnité libre de ces poils comme appar- 
teoant à la périphérie. Us en sont uniquement les avant-postes. 
Voyez l'araignùe au centre de son réseau. Elle a une patte posée 
sur chacun des rayons qui le soutiennent. Un insecte tombe dans 
le piège, et à Tinstant lanimat, par l'intermédiaire du Gl touché, a 
deviné où est la proie. Os fils sont les prolongements artificiels de 
ses pattes. La périphérie réelle commence-t-elle aux pattes ? Cela 
ne serait pas impossible, mais cela n'est pas. Les pattes ne sont 
elles aussi, que des organes explorateurs qui, à la façon du bâton de 
l'aveugle, peuvent, grâce à leur Longueur et à leur mobilité, tâter le 
terrain dans tous les sens, et qui ensuite viennent rendre compte au 
quartier général du résultat de leurs investigations. A quelle pro- 
fondeur commence exactement la périphérie? Ce serait aujourd'hui 
impossible à dire; mais certainement elle ne s'étale pas à la surface 
du corps. Peut-être a-l-elle son siège à la couche superlicielle du 
système nerveux central, peut-être autre part. L'œil même n'est pas 
an organe périphérique. Ce n'est qu'une espèce de corps avancé 
dont le rôle est de faire parvenir des signaux au centre de la place. 
On |>eut avoir perdu la vue depuis longtemps et conserver la faculté 
de se représenter les perspectives, les couleurs, la lumière et les 
ombres. 

Les organes sont pour nos sens des auxiliaires, à la façon de nos 
instruments de physique '. Iligoureusement parlant, les thermo- 
roètres, les baromètres, les électromètres, les boussoles, les téles- 
copes, les microscopes, les spectroscopes, ne suppléent pas une 
imperfection des sen^, mais une imperfection de ces auxiliaires. Le 
télescope ne rend pas notre vue plus perdante; son action se borne 
h concentrer plus de lumière dans l'œil. Le bâton de l'aveugle, la 
sonde du chirurgien, n'activent pas le sens du loucher; ils servent 
uniquement à lui faire parvenir de plus loin les indications utiles; ils 
allongent le bi*as ou la main. On peut dire de la môme iat^on que la 
toile de laraignée est un prolongement du corps de l'insecte. Et 
quand le télégraphe nous transmet mstantanément, des dilTérents 
points du globe, la température, la pression, la direction du vent, 
l*éU»l du ciel, c'est comme si nous avions tissé autour de nous un 
immense filet dont tous les lits aboutiraient à nos mains. 

Il faut donc distinguer la périphérie sensible de Técorce superfi- 
cietlti qui sert â la fois à la protéger et à lui transmettre, en les ren- 
forçant et en les dirigeant, les moiivements du dehors. Peu im[K)rte 



1. Voir ma Théotie ^éraie de la êen9tbUiU\ p. 75 et Buiv, 



1(50 HEVUE PHILOSOPHIQUE 

d'ailleurs. Il suffit k mon but d'avoir établi que la périphérie, pour 
jouer son rôle, doit non seulement avoir h sa disposition des organes 
bien constitués, mais encore être neutre, c'est-à-dire vierge de toute 
impression antérieure. Du nioment que, à la façon d'une plaque 
photographique, elle a reçu une image, elle n'est plus propre à en 
recevoir une autre. Une nouvelle périphérie doit se former qui 
recevra une image à son tour, et ainsi de suite. La vie de l'élre sen- 
sible est donc comparable â. un album ou à un atlas auquel on 
ajoute sans cesse de nouveaux feuillets. Cette comparaison, qui nous 
servira par ta suite^ est d'une exactitude suffisante. Ce qui lui 
manque, c'est de ne pas exprimer l'action de ces couches les unes 
sur les autres, leur pénétration réciproque, et la propagation de leur 
inJluence jusqu'au noyau central. Plus approchante de la vérité 
serait l'assimilation de Têire sensible h une substance élastique dont 
toutes les molécules s'agitent sous Timpulsion de divers systèmes 
d'ondes provenant des ébranlements communiqués k sa super- 
ficie. Ainsi la surface d'une eau tranquille, troublée par la chute 
des corps qu'on y lance, nous montre des cercles ondulatoires se 
superposant les uns aux autres. C'est ainsi encore que, dans un 
théâtre, si l'on considère par ies yeux de l'imagination une mince 
tranche d'air, on la verra frissonner sous les mille voix de l'or- 
chestre, des acteurs et des spectateurs, et en propager devant elle 
les modulations multiples et inces>aminenl variées, ou que chaque 
molécule d'élhor sert à Iransmcllre d'un bout ^i l'autre de la salle â 
la fois tous les accidents lumineux qui s'y produisent. Et celte com- 
paraison même laisse à désirer. L'eau, l'air, reviennent à letak de 
repos. L'ilme est un instrument sur lequel on peut faire entendre 
indéfiniment des airs nouveaux, mais qui redit de lui-même et chante 
toujours en sourdine et sans confusion ceux qu'il a joués autrefois. 
C'est un cahier de feuilles phonographiques. 

A considérer la chose de haut, l'animal passe donc toute son exis- 
tence à s'emparer des forces extérieures au moyen de sa sensibilité 
sans cesse renouvelée. Je m'éloigne ainsi de l'opinion qui a généra- 
lement cours et qui fait consister la vie en une destruction de forces 
que la nourriture et le sommeil se chargent de réparer. Je me rap- 
proche au contraire de la rnaniéro de penser de M. SerguèyelT, qui 
voit dans Texercice de la veille une accumulation de forces. Et, de 
fait, le lecteur qui lit ces lignes et qui déploie un certain eifort pour 
les comprendre, dépense sans doute de la force; mais celte dépense 
a servi à fixer dans son cerveau d'autres forces sous forme d'idées et 
de réllexions qui feront désormais partie de son êlre^ qui raccompa- 
gneront partout et qui s'infiltreront Sans taules ses pensées uUé- 



I 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES RÊVES l61 

rieures. En apparence aussi, il détruit la substance nerveuse qui 
entre dans la compoàilion de son œil, de son nerf optique, de son 
encéphale; en réalité, il l*imrnobiliâe; elle était libre, en ce sens 
qu'elle pouvait ôlre appliquée à la lecture d*un roman, k la contem- 
plation d'un paysage, d'une slaïue, d'une peinture, à des études mi- 
cru^rcopiques; elle est maintenant fixée, la voilà devenue pfiilosophe, 
et elle n'est plus propre à nen autre. Elle est otilcvée de la place 
qu'elle occupait et mise au dép6loû elle pourra un jour être reprise. 
Une substance nerveuse i-ilus fraîche va lui succéder et recevra bien- 
tôt, elle aussi, sa destination. Lfs recherches récentes sur la matière 
Optique de la rétine donnent à ces métaphores un caractère vivant 
d'exaclitude. Ainr-i, détachée du fund de mon œil. s'était déposée 
quelque part en moi et à mon insu l'imagi^ du nom de VAnfilenium. 

Où l'organisme trouve-l-il de quiâ suppléer sans cesse des sub- 
stances nouvelles pour remplacer celles dont il a l'ait usageV Dans sa 
nourriture, qui lui est fournie par le monde qui renloure et surtout 
par d'autres oryani^raes. Selon loult;s les prubabililés, il choisit pré- 
cisément celles qui présentent des afiinités avec sa propre >mb- 
stance, et c*est pour cette raison qu'il peut se les assimiler. Cepen- 
dant, quelque grandes que soient ce^ affinités, lassimilation «ne peut 
jamais être totale, et, partant^ la nutrition comprend nécessairement 
une fonction qui élimine tout ce qui n'est pas assimilable. L'élabora- 
lion des éléments étrangers n'est pas et ne peut pas être instan- 
tanée. Ils opposent des résistances provenant de vieilles habitudes, 
résistances que Têtre, lorsqu'ils sont absorbés» doit briser dans ce 
qu'elles manifeïjlent d'antipalltique à sa propre nature. Il doit, en un 
mot, discipliner les forces visibles ou laientes susceptibles d'assimi- 
lation. Ce travail demande du temps; et Le résultat final est une coor- 
dination de forces auparavant indépendantes. 

En écrivant ces lignes, j'ai, pour ainsi dire, encore sous les yeux, 
tant chez tnoi l'impression en a été vive, le spectacle de la transfor- 
roalion d'un èire en un autre. J'avais Taeil au microscope, et je con- 
templais les mouvements lents et bizarres d'une amibe monstrueuse 
qui rampait à la recherche d'une proie. FMe lirait, de sa propre sub- 
stance gélatineuse, des bras informes qui se cuntournaient dans tous 
les sens, s'allongeani, se raccourcissant et changeant sans cesse leur 
point d'émergence. Tout à coup, une des nombreuses monades qui 
se roulaient sur elles-mêmes avec vivacité et élourderie dans le liquide 
où nageait le lévialhao, s'engage dans une des cavités que présentait 
le corps de l'amibe ; à l'instant cette cavité se ferme, et voilà la bes- 
tiole prise. Elle était là enfermée comme dans un bassin sans issue^ 
et elle en parcourait avec fièvre et angoisse Les parois, qui allaient se 

TOME IX. — 1880. H 



t62 



REVUE PUlLOSOPIfIQUR 

tprè:^Ie pauvre vêtit anini 



rétrécissant; et peu aprè*le pauvre vêtit animal ne pouvait plus 
pituuelier sur tui-rnéine. Mais bieiilùL tuut inouvt ment lui devint 
impossible; la p«troi gélatineuse se moulait sur lui; insensibleuienl, 
sa funne disparut, et il ne resta à la un de lui qu ua ^rain noir (\in 
traversa de part en part la masse visijueuse et tut rejeté au dehors 
par un procédé iaver»e de l'eDlrée. La monade était presque tout 
entière devenue amibe et allait h l'avenir s'inviénier à prendre d'au- 
tres monades. Nous voyons de même les él^'ptvants captifs prôler à 
leurs maîtres un actif concours pour ravir la liberté ^ leurs frères 
sauvages. 1^ poulet, — qui jouait fort bien son rôle de poulet, — s'il 
est croqué par un renard, deviendra renard et croquera des poulets 
à son tour. S'il est mangé pjr uu hoinriie, il sera bit homme ; et. si 
cet hon»meest un danseur, il dansera; si c'e^t un forperon^il forcera; 
si c'e>t un calculateur, il chitTrera; si c'est un philosophe, U médi- 
tera, ei il ira se ii&er soil dans les jambes ou les bras, soit dans la 
boase du calcul ou celle de la a^usaliié. Pour admettre ces images et 
en coiuprendre la justesse, il sultit de songer à quels longs exercices 
certains artisans doiveiU soumettre leurs meujhres pour leur donner 
la souplesse. Tadre^se, la dextériïé nécessaires. 

Les couches du dépôt offrent donc des ditlerences entre elles, eu 
égard à la plus ou moins granité discipline des éléments qui les con- 
stituent. Les uns sont tout à fait douiptés; chez Les autres dornme 
encore l'esprit de révolte. Ceux-là aecom plissent» même loin de l'œii 
du miiUre, régulièrement et ponctuellement la lunction qui leur a été 
confiée — ce sont des espèces d'organes — ceux-ci ont besoin d'être 
conlinuellemenL surveillés. Mais 1> spreiniers sont Sl peu près inaptes 
h fdire autre chose que ce qu'ils fout; les seconiJs ont des facultés 
di^pombies, et on peut les dresser h toutes sortes de métiers. 

Ces considérations nous fournissent U réponse aux deux ques- 
tions qui font suite à la première. Ces couches-là ont la chance de 
se t^an:^mctlre à la descemlcince prochaine qui sont les plus ancien- 
nemeuL formées, les plus homogènes ou les mieux coordonnées dans 
toutes leurs parties. Ou bien encore, pour abandonner un instant 
ma métaphore de piédileclion, les enfants hériteront des habitudes 
les plus puissantes et les plus invélérê«>s des parents, réduites h l'état 
de prédispositions ou de tendances. Si les circonstances favoriseat 
ces prédispositions et les développent, et si ce fait se renouvelle 
sans interruption pendant une longue série de générations, ce qui 
n'était d abord qu'un caractère individuel et accidentel deviendra 
un caractère spécifique. Inutile d'iDâister davantage sur ce point. 
Ceux qui repoussent à priori le principe de la transforyiation des 
espèces ne se laisseront pas convaincre par les appUcationa que j'en 



DELBŒUF. — LE SOMMEIL ET LES RftVES 



163 



ferais tncidemmenl dans la Ih^rie du sommeil et des rêves. Nous 
voilà éditiés âur la forruaiion du noyau cenlral. Si nous ne pouvons 
remonter juâqu à son ori|$ine, ni en prédire la un. nou^ pouvons du 
moins par la réflexion en refaire le pa-*aé et en deviner l'avenir. 

Rtfvenunà à la nourriture, et es^^ayons de caractériser d'une ma- 
nière plus précii^ele ^enre de transforniiiUon que subissent leà forces 
qu elle introduit dans l'ortzanisme. L'organisme, eu a^iis^nnt .sur les 
chobes qui l'entourent, dépense une certaine énergie^ énergie qui se 
manifeste au dehors conmie chaleur et surtout comme mooveineat. 
Les forces qui sont en lui s'épuisent et passent ailleurs. Pour con- 
server son intégrité il doit les réparer; et elles lui ^^ont restituées par 
les aliments* qui, au fond, sont, entre autres choses, de ta cbaleur et 
du mouvement conden^^ès Muis, outre ce travail extérieur, vir^ible à 
tous il ï^e f.iit en lui un travail tout inlérieur dont lui seul a connais- 
sance. Ce travail, bien qu'il pui.-*se être aussi accompugné d'une 
dèpensede forces, aboutit ù un résultat t4>tit diflerent, à une accumula- 
tion de forces. I>a mémoire et l'expérience, la défiance ou la familia* 
rite et la ruse ou le courage qui en sont les suites, la science, le génie 
des découvertes et le peil'^cUonnenieiit de rimmanilé, vuilà, dans 
des ordres d'idées dilTérents, des exemptes saiâi^^ants d'accumula- 
tion de forces. L'emploi mélaphori'jue du mot apprendre — qui, 
étymologiquennent, sigmlie s'annexer en prenant — est fondé sur le 
aenliroent mâtinctif et profond de la réalité Savoir, c*est avoir ap-pris. 

Ces forces accumulées, en tant que servant à la manifestation de 
la sensibitiié, reçoivent le nom spécial de pgychiiiues. L*jliinenta- 
tion sert donc à deux fins : elle répare des forces physiques, elle 
accumule des forces p^yc^Mques. Les forces physiques sont-elles d'une 
autre nature que les forces psychiques, ou sont-elles susceptibles 
de se transformer en forces psychiques? Grosse question, que je n'ai 
heureusement pas besoin d'uburder. Un mot seulement. Voici un 
grave magistrat qui, assis mollement dans son fauteur!, suit avec 
toute l'utteniion possible les débats d'une grave affaire, écoute les 
^positions des témoins, les pl.iidoines des avocats, et de fatigue 
finit par s'endormir du somriieit des juges. Ce qui lui arrive est la 
eoite d'un travail intellectuel prolongé, ou, pour employer mon 
lan^^ize, de la iixation de sa sensibilité. Le mèrne. à l'époque des 
vacances, part pour la ctiasse de bon malin, fus^il sur l'épaule, 
carnassière au dos, poursuit lièvres et perdreaux à travers la 
plaine, puis harassé se laisse tomber au pied d'un arbre et s'endort. 
Pour le coup, ce sont bien des forces physiques qu'il a usées. Toa- 
tefois ne vous semble -l- il pas que les forces qui poursuivent le 
gibier sont les mémeà qui, au tribunal, prononcent des sentences ? 



164 



HKVUE PHILOSOPHIQUE 



Quoi qu'il en soit, on a compris le mécanisme de cette accumu- 
lation dont je parle. Les forces contenues dans la périphérie sans 
cesse réfornipe arrêtent au passage les forces extérieures qui vien- 
nent à les rencontrer, les accaparent et s«^ combinent avec elles; 
les résultantes de celte combinaison t^e condensent dans l'orgunisme 
S0Uï=> forme de tendances, de répulsions ou de désirs. d*apliludes,d*ba- 
bitudes ou d*in^lincLs. Qui a bu boira, dit la sagesse des nations ; 
vcilii pour les tendances. — Qui a su nager, s'il* tombe dans l'eau, 
nagera; voilà pour les apiiiudes. 

Le tunclionneinent de la nutrition dans ses rapports avec la sen- 
sibJlilè nous IVit loucher du dui^l la cause du sommeil et de 
périodicité. La nourriture accumulée dans le curps sert à former la 
couche périphérique sensible. Celle-ci per-l de sa sensibilité par 
rusa<^e même qui en est tait; il arrive ainsi un ntomenl où elle ne 
renferme ptus d'éléments sensibles et e>t, par suite, incapable de 
réagir. Alors le sommeil s'empaie de nous, le sommeil, signe qu'il y 
a une barrière entre nous et le- monde extérieur. Le temps de cet 
engourdissement est employé à la reconsliiulion de la sensibilité, et,j 
à mesure que le travail avance, le sommeil s'éloigne, faisant place 
inseusitilement au réveil. Le sommeil n'e^t donc pas une funclion;. 
c'est un efTei concomitant. Il ne répare pas non plus les forces. La 
vériié est qu'il se montre quand la sensibilité est émoussée et qu'il 
di>paraU quand elle revient. Peut-être môine ces deux propositions 
sont-elles de pures tautulo^ries. Naturel ou arliiiciel, le somuied est 
toujours accompagné d'une insensibilité plus ou moins étendue, plus 
ou moins profonde. La cause de l'un est la cause de Taulre. 

m. — La géDératlon et la fin de ruDlvera Intelleotael. 



Il me reste une dernière question à résoudre: Comment s'opère 
la transmission du noyau centrale A la rigueur, je pourrais me dis- 
penser de la traiter à i-ropos du rêve. Maisje ferai remarquer d'abord 
que, f-i mes rêves i-fflètenl le caractère du naturaliste ou du philo- 
sophe et ausfti du botaniste d occasion, qui écrit sous la dictée d un 
ami le nom de VAspleuium, ils sont encore plus essentiellement 
des rêves dltomme. et celle quaiiié, ils la doivent à la série de mes 
ancêtres Je louche ainsi au problème de la possibilité d'une < expé- 
rience centrale. » Ensuite, il y a lieu de se demander ce que devien* 
nent des forces fixées par des êtres deslinéâ à la mort. Enlin, on ne 
doit pas oublier que cette élude débute par des considérations 
extrémemeni générales sur le cotnmencement et la lin de l'univers 
physique, et que j'ai aussi Lâché de prendre iaseuaibililè le plus prè& 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RÊVES 



465 



possible de son origine. Or la solution du problème de la propa- 
gation des êtres vivants est de nature & jeter quelque lumière sur 
le but final de la lutte pour l'existence. X ces divers titres, les pages 
qu'on va lire ne sont pHS un pur hors-d'œuvre. 

Considéré dans su cause el dans son produit, le phénomène de la 
gén<^ration est bien de nature à plonger Tesprit du philosophe dans 
Tadmiration el la slupetir. Quel que soil le mode de ^e^.^roduclion sur 
lequel pa pensée s'arrête — tissiitarilé, hermaphrodisme, sexualité — 
son intelligence reste confondue. Et t homme, l'homme doué de con- 
science et de rêfl -xion, Thunime si fier de sa raison et qui fuits-mner 
si haut sa liberté, pHria*^p avec la |ilus infime des créatures un ins- 
tinct qu'il qualilîe pantois de brutal ; une force impérieuse, irrésistiiile. 
le pousse à certains moments dans les bras d'une femme qui obéit de 
son côté à une impulsion semblable ; une infiniment petite portion de 
£on corps se détache, se mêle à une autre iofmiment petite pi»rlion 
du corps de la femme, et une nouvelle créature humaine est f.jrmée. 
Celte créature, fruit de la pénétration de la substance de l'œ jf par la 
substance d'un spermaiozoï" le, — car, d'après les recherches les plus 
réceni&î, un seul de ces éléments parait sutfire pour féconder l'ovule, 
— celte créature, dis je, qui lient seulement de son père une parti- 
cule unique tellemeiit ténue, qu'il faut de puissants microscopes 
pour la rendre visible, et qui va se développer sans plus avoir avec 
lui aucun rapport, cette créature reproduira non seulement le type 
de l'espèce, mais souvent jusque dans ses traits, son teint, la dispo- 
sition de ses dents, la couleur de ses cheveux et de son iris, dans ses 
m;iliid>es, ses mutilations même accidentelles, dans son caractère, 
ses défauts et ses qualités, elleolTnra la vivante image de celui qu'on 
est convenu d'appeler l'auteur de ses jours. El celte influence du sper- 
matozoïde sVxerce à travers ttius les accidents de la nutrition, de 
l'é lucalion el du cours des années. Q lelijuefois — chose non moins 
étonnante — c'est la fi/ure de l'aïeul qui se retrouve dans le petit- 
fils. On voit méïne tel signe de la race ou de la fattiille se perpétuer 
à travers une longue suiie de générations, malgré les croisements 
de toute nature Eniin — et, à mes yeux, c'est là le plus mystérieux 
encore de tous les mystères — cette ressemblance du père -e mar- 
quera chez la flhe. De surle que cel homme aura légué à son enfant 
la forme de ses sourcils, de ses dents ou de ses ongles, et ne lui 
aura pas transmis sa barbe et les autres allributs de son sexe! 
Il y a dans cette dernière observation un profond sujet d'éludé. 
Il prouve, ce me semble, que le spermatozuï le el l'œuf onl les carac- 
rtères du sexe moms prononcés qu'on ne serait tenté de le croire au 
premier abord, et que, peut-être, la sexuahié de l'enfant tient à des 



166 UEVUE PHILOSOPHIQUE 

circonstances extrinsèques et nullement à la composition intime des 
éléments ft^condanls. Quelque diificullè qu'il y ait à comprendre com- 
ment un Corpuscule microscopique pui-^^e être un véhicule aussi 
fidèle de caraclères nornt>reux et délicats, il faut bien s'incliner de- 
vant te fait. Un inpênieux penseurde nos jours, M. Hering, professeur 
à rUniversilé de Prajjue, dans une remarquable coiiféreoce sur la 
Hémoire de la watière organisée^ S'est servi d'une heureuse compa- 
raison pour moqtrer d'une manière sensible cttnment un élément 
peut renfermer virtuellement les caractères généraux du tout. Un- 
organisme, dit-il, est comme une courbe définie dont les propriétés 
se relruuvenl dans les plus petits fraguienis. C'est au point que, si 
nous pénétrons la forme d'une portion inruiiment petite de cette 
courbe, nous pourrons en reconstruire l'en érable. Tous les jours, 
des asiroi'Onies calculent forbile des pUmêtes ou de leurs sateilites» 
ou des comètes, par la contiais^ance quMs prennent d'une partie de 
cette orliite. Kien n'est plus évident. Un arc de cercle ou d''eUipne^ 
si raccourci qu'il soii, ne peut appurtenir qu'a ce cercle ou à cette 
ellipse, et, par suite, il suflil d*en dêteimirier lu forme pour tracer 
la couibe entière d'où il a élè dolaché. Ce que nous disons d'une 
courbe, nous pouvons le due d'une surf^rce, d'un solide. Dans deux 
gouttes d'eau, on ne parviendrait pas à trouver deux molécules 
semblables, deux molécules échangeables. Leibnitz avait exprimé la 
même pensée dans ^on principe de i'idenhié des indiscernables. 

Pourtant qui prouve trop... on t^ail le reste. Certes les moindres 
parcelles d'un individu quelconque n'ont rien de commun avec les 
parcelles les plus indiscernablement semblables d'un autre individu, 
fûl-il de ta même espèce. Kt ceoendant, d'un côté, les phénomènes 
de la nuiritiun nous offrent tous les jours le spectacle de l'ubsorp- 
tion et de la transformation des mdividualités L*hultre qu'avale le 
gourmet cesse à un certain moment dètre elle pour devenir lui. 
D'un autre côté, si chaque cellule d'un individu vivant est marquée 
au seau de C6t individu, et si, à ce titre, on peut dire qu'elle en 
porte l'ettii^ie, une cellide quelconque n'a fias la faculté d'engendrer 
un élce semblable à celui d'où elle est tirée. Tout au plus a-i-elle 
La faoïilié, en cas de lésion, de régénérer les ^tarties qui Ttivoiai- 
nenl. Quoiqu'il y ait en cela aussi un phénomène du même ordre 
que la genéraiiun, la distance, à pretiiiére vue, est énorme. Mais non 
seulement le g«-rme e%t une éoianation individualisée, non seule- 
ment il a reçu Tempreiiite du cachet s|>écial à l'organisme qui le 
sécrète, il en e>t TiiiKige rêdoite, iniégraie et fidèle. De même, «n 
arc de cercle ou a'ellipse, tout en ayant les caractères piopres à 
ce cercle ou À cette ellipse, n'eat pourtanL pas en soi un cercle ou 



DELBŒUF. — tE SOMMTÎTT^ ET T-ES Rl^îVES 



«T 



II 

i 



Une ellipse. Seule la \vrj\e droite, la ligne homf>îîcne, jouit de cette 
propriété que ses éléments tfonl en u*\ïi »einbUbles à eUe-mêflfie. 
Ses moindres porlions ont exactement la môme figure que le loal. 

Pour comprendre la formaiiati du germe, nous de^'ons réduire le 
phénomène de la géneralion à sa plus simple expression et le consi- 
dérer dans son mode le plus priitiiiiF, lu ft^r-iparité. Ce fui le seul 
mude usiié chez les premiers éires ; c'est encore aujourd'hui le plus 
répandu, si l'on sot»g«* au tiombre incalculable des op/anismes infé- 
rieurs t^ui se mulliplient par ce procédé et au ndmbre tout aussi 
inconcevable d'or*gaties et de tis^^uâ qui n'ont pas d*auire façon de 
s'accroître. Car tout accroiî^semefit ou loule formation doit être 
envisagée comme une pénémlion. Or comment se fait la nuiliiplica- 
lion par fisbipariié'? L'ornanijinie, arrivé à un certain point -le matu- 
TÎlé, se divise en deux moines, dont chacune, au bout de quoique 
temps, refirtïduil U fi^un; nialenielle. 

Nous i<rnorot)s à quelle cau^e li faut attribuer lu division de l'orga- 
nisme générateur. Notre œil — niêuie en s'aidant des plus forts 
grossissements — n'y consuie souvent «lucun changement molécu- 
laire. Nous devinons seulement qu'un ceriain iravail préparatoire est 
nécessaire, puisque celle division ne se l'ait spontanément qu*fiprës 
que l'organisme a atteint un ceriain dc>^é de dévetoppe<iient et 
qu'il aeldboré une certaine quuntiti^ de subsUinces étrangères. 

Nous ignorons aossi pourquoi chaque moitié artive i reproduire 
la ligure du tout. Pouriaiit ^ le lait de la iiiuliipUcatii>n étant admis 
— OOU3 concevons sans peine que la division a'un tout, pris dans 
une phase homogène^ — je souh^ine le mot avec intention, — 
donne des parties semblables eti Qgure à ce tout, et que, grÂce À la 
nutrition, elles Gnissent par légaler en di nension et se divi^r à 
leur tour. Coiiune je l'ai dit, le mystère n'est pus écUirci, il n'est 
que réduit à sa plus simple expression. 

 c6te de ce mode si simple de prop:igation, il s'en est introdoît 
un autre qu» reciame le concours de dt-ux uiJiwdu^. Au premier 
abord, il semble qu*il n'y aiL rien de coninjun entre la sexualité et 
la Ûssipariié. Une reflexion assez naturelle peut combler l abîme. 
Cbaque nioiiie d'un orgarusme inleneur qui se multiplie par divi- 
iBon don, en denuere anuly?^, se compléter, et se conipléier par 
une moitié différente d elle-mêine. Quand un être se divi=e >ponta- 
nemeiit, c'est qu'il ^'est produit, il fuui bien l'adineLtre, une upi>o6i- 
tion dan.-> l'intérieur de sa >ubsiance, et qtie loule la lna^se e^^i sou- 
mise à l'action de forces pularisétrs. Les deux moitiés ne sont donc 
pas identiques, malgré tes apparences parfois contraires. Dr*j'i, au 
point de vue uniquement géométrique, le corps, fùt-il même symé- 



168 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



trique, se séparerait en deux moitiés non égales, mais inverses, 
comme le sont les deux mains, et la moitié de gauche ne pourrait 
prendre la place de la moilié de droiie. Dé^ignons donc — et en cela 
on ne s'éloigne peut-être pfis trop de la vérité — l'une de Cf^s deux 
moitiés souâ le nom de mâle et l'autre sous le nom de femelle. On 
sait quM manque à la première sa inuilié femelle, et à la seconde sa 
moitié m&le. Le travail d'élaboration auquel chacune d*elles va se 
livrer n*a d'autre but que de se procurer ce qui lui manque. Or, 
dans la jzénération par sexe, ce travail est éparjzné. Les deux moitiés 
indispensables pour former un être complet proviennent de deux 
individus de sexes opposés et s'unissent dans l'acte de la concep- 
tion. En somme, il y a fusion entre les produits opposés de deux 
organismes fls^ipa^es *. 

Arrivé à ce point, je suis au bout de ma tûche. Qu'est-ce que 
Tœuf? Qu'est ce que le spertnatozoïle? Ce sont de simples produits 
de la division de ce que j'ai appelé le noyau central, et ils en ont 
naturellement toutes les qualités, tous les caractères. Le noyau a 
conservé le mode primitif «Je multiplication, et, dans le fait, il n'y 
en a pas d'autre. La substance vivante peut atteindre un degré 
merveilleux de couiplexiLé, sans cesser pour cela de présenter ui 
homogénéité relative. Ainsi, il arrive un moment où la subslam 
de la chrysalide ne renferme plus aucun vertige de la variété des 
tissus qui composaient la chenille; elle est alors dans sa phase 
homogène. C'est à partir de ce motuenl que le corps de ruisecie 
parfait commencera à faire son apparition. Les organes générateurs, 

I. Si cette manière de volt était fondép, il s'ensuivrait qtie l'œuf est l'élè- 
menl idAIh, et que le spertnaiozoïJe hsl rél«m*'Ui rKUK'Ite. C'est là une Gonaé- 
quence B»»ez étrange, et ponrtaiil par là s'expliqueraient bien des particu- 
larités a>8ez cmbartaesantes. Une courte lieiuoiÉSirtiLiun de ce ptradoxe ae 
serti pas déplacée. Soit, d'un'' part, ut» orgaiM»mtf AB se divisAUt en deux 
tnoitit's A et tj, Tune mâle, t'autre rnielle. &ji(, d'autre part, un organisme 
«embtabk CD se séparant de inénie en s.^s deux iiiuitiét» C et D. Trots cas 
peuvent se présenter. Prêt» er m». A. lî, C el M vom crénr cliacun pour soi, 
avec ou sans laide de la iniirilion, par ni>e f^iabofalion interne, qui, au fotid, 
sera une espèce de copulaiinn, ce qui [^ur fait defdut, h sai'uir A et C leur 
complément remclle, B et f) It-ur complément r\>M*^. lieuxtème ran A s'uuira 
à D, el B à C; c'est une ceflaiue espèce d'herniaphro'lisme. Tttu»ième *as, 
B seul s'unit à C, et A et D sa conipleicnt, cumMif^ ducis \^- prfmier cas» 
chacun s^éparèinont pour son propre compte. C'est la sexualité. A recons- 
litué va maintenant produire un nouveau U, qui s'unira à un nouveau C 
engendré par D recon^lllué; fi le niérne jeu ae répét ra indéflaiiu^-nt. De 
sorlR que A ne fait que donner des B, et D d^s C, et que ce snut ce» B el 
ces C qni s'iuiisHent. A el li sont dt^s arbres de mâme espèce, mais de sexe 
difTerenU, qui se couvrent de n.'iirs utnsHXuelles. Or on voit, puisque A porte 
des femelles et D des màks, q-te le» Il^^urs sont du sexe opposé â celui de la 
plante dont elles provit-nnem. En somme ilonc, le iiiàle est un femetlier, et la 
femellti un màlier. — Question de mots, dira quelqu'un. Peut être. 



DELBŒUF. 



LE SOMMEIL ET LES RftVES 



im 



»1ans leurs processus périodques, offrent vraisemblablement une 
évolution analogue. La reparution du genne e>i précédée el suivie 
d un état de confu^ion el d'union des éléments constituant le noyau. 
Le noyau e>t le support de Tindividu ; c'est autour de lui que vien- 
nent i-e déposer les couches de formalian, qui à la longue s'iileii- 
tiOent avec lui en y ajoutant de nouvelles prupriëlès, de nouvelles 
tenttances, de nouvelles apiiïudes. 

Où e>t le siège de ce nuyau?ll serait aujourd'hui difTicile de le 
déterminer. Il est plus que probable qu'il est dans le cerveau et en 
union intime avec les ori^anes de la génération M.iis ce problème 
est au-de.-'Sus de la science actuelle. La nuLnlion et Li génération 
donnenr à la m;ilière sensible une vraie iminortalité. Ghex l'milividu» 
la f«cuUé assimildtrice a itn terme, la mort. La mort arrive orilinai- 
renienl, du moins citez l'espéfe humaine, après une lonj^^ue période 
où la puissance d'assimilation est considérablement ralentie, et, on 
peut le dire d'une manière ^2é^éraU^ ce ralentissement coin ide pres- 
que toujours avec Varrôl de la facutlé génératrice. Mais celle dispari- 
lion rie l'individu est illusoire; il se retrouve, non pas métaphorique- 
ment, mais en réalité, dans ses descendants. Eilt-il njéme été stérile, 
que son aciion n'aurait pas été perdue et qu'elle ^e retrouverait dans 
son entouraj^e, qui, lui, e^^t fécond. C*est d'ailleurs ce qui advient 
des torces accumulées par 1 homme après l'â^e mûr. Et eiilin si, 
poursuivant la diflicullé jus (u*au bout, on se demande ce que devien- 
nent les puissances acquises par un solitaire, qu*on sunge combien 
qeu nous connaissons le mode d'action de la nourriture. L'homme 
se nourrit de bœuf et non d herbe, et pourtant la chair de bœuf n'est 
que fie l'herbe élaborée d'une certaine façon. Celle élaboration est- 
elle perdue quani le bœuf est enfoui dans I i sol 't 

Si, du point où nous sommes arrivés, nous prenons une vue géné- 
rale de la lutte pour I existence d')ni ce monde est le ihéâire, on voit 
qu'elle a pour résuilat suprême de concentrer toutes les forces psy- 
cbi'jues des êtres, de réunir en flauibeaux le^ étincelles d'miellitîence 
et de raison qui luisent dan> le plus humble imiividu sensible et de 
les fiire servir, en dennêre analyse, aux manifestations les plus 
compliquées de la vie rationnelle dans la race humaine, laquelle peut- 
être ne lait à son tour que préparer des élémenls deslinés à èire mis 
en œuvre pur une race supérieure. L'univers entier se meut vers la 
pensée. C*est le plus inleliigent qui est destiné à survivre '. 

1. C'est à celte mâme conclusion que j'ai abouti dans mon nriicle sur Une 
loi tuaih^nati'iut' apfUiCaftie à la l heurte du traniformi^)ne Rt^tue scicntifit/ue 
du 2J janvier 1^77;. 

J. Delbœuf. 



mtm 



ÉTUDES 

DE PSYCHOLOGIE COMPARÉE 



LE SENS DE LA COLLEUR : 

SON ORIGINE ET SON DÉVELOPPEMENT 




La construction que nous venons de décrire n'a point été élevée 
de louies pièces par M. Allen; elle a son f<indement dans les travaux 
antérieurs de l'école zoologique anglaise II serait difûcile de dire à 
qui revient l'honneur d avoir posé la première assise. Darwin semble 
avoir cunç.u l'idée dont la théorie complète de M. Allen n'est que le 
développement. Nous lisons dans i'Oritjiiie des etipèces : a Voici 
encore un autre exemple plus compleie, de nature à faire coin- 
prendie l'action de la sélection naturelle. Quelques plantes .sécrètent 
des jus >ucrés qui paraissent destinés à éliminer des sut>slances 
probablement nuisibles à leur :i-ëve; c'est ce que font par exemple 
des glandes placées à la ba.se des stipules de quelques légumineuses 
et sur la partie dorsale des feuilles du laurier commun. Ces jus, 
quoique (»eu abondants, sont très recherchés par les insectes... Sup- 
posons que ce jus ou nectar soit sécrété, d^ns un certain nombre de 
plantes d'une espèce quelconque, par la partie intérieure de la fleur; 
les insectes, eu y pénétrant pour chercher le nectar, s'y couvriront 
de poden, que dan^^ leurs vi>ites successives ils transporteront d une 
Heur» l'autre. Les fleurs des difTêrenl^ indu'idus d'une mène espèce 
peuvent ainsi arriver à se croiser, circonstance qui« ainsi que nous 
avons toute raison de le croire, donne de^ produits plus vigoureux 
et iiy.iiil p.*r conséquent plus de chances de surWvre et de prospérer. 
Les plantes dont les Heurs auraient les glandes ou nectaires les plus 
développée et produisant le plus de neciar^ étant le plus Cré^iueca- 



4 
4 



t. Voir le n' précèdent. 



ESPINAS. — LE SENS DE LA COULEUR 



171 



ment visitées par les insectes, seraient les plas sujettes h être croisées 
entre elles, ce qui à la lonjïue leur asAureraii Tavxntage ft les trans- 
fomieniit en une vari*>lé locale. Les lleurô aussi ilonl les éUniines et 
les pistils seraient mieux en rapport avec la taille et les habiiuiles de 
finsecte spécial qui les visite plus particulièremHnl, seraient, par 
leurs disposilions favorables au lransp>rl du pollen, égilerne U avan- 
tagées. Nous aurions pu aussi prendre les cas des insectes qui s'in- 
troduisent dans les fleurs pour en rt'Cut'illir le pollen, dont U soas- 
Inetion semble être une perle pour lu filanle, puisqu'il ne srrt qu'à 
sa fécondation. Cependanl le irans(H>rl, d'abord occasumnei, ensuite 
tuU>ttueU par les insecles, d*un peu de pollen d'tme fleur à l'autre, 
BCnûl encore un avantage pour lu plante, à cause des croise'iients 
qui en résultent — quand bien même les neuf dixièmes du pollen 
seraient détruits — el auraient pour con^^équence une sélection des 
individus ayant les anibères plus développées et pruduisaiu plus de 
pollen '. » Dans un autre endroit du même ouviage, Dtrwm men- 
Uoune les oiseaux comme agents de dis^^inination des g'aines. 
Quelques-unes ne sont pas digérées, dit il; ce sont les graines dures 
des fmiLs; quelques aulres peuvent être dispersées par un oi.-*eaude 
pro>e qui a-e !»aisil de Toiseau granivore avant que les graines n'aient 
pabsé du jabot au gésier et oe ^oie^t par conséquent alLéi^s par la 
4igestîumetc, -. 

Quektues années plus tard. Spencer reprenait dans sa Biologie la 
question posée par Darwin du rôle des insectes duns la ft^coiidatioD 
des plantes. Celui-ci ne 1<'S considérait que comme les auxiliaires de 
la fécon ialion crui.-êe et par suite de la ^^éparution progressive des 
sexes : iJ prenait comme donnés la ileur et I insecte, hautement 
ditferenciés d«jà Spencer remonte au delà. « Sans doute, dii-il, notis 
ne pouvons pas recounr ici ïi rexemple d'insectes à habitudes aussi 
fl|)éoi4ti>ées que les abeilles et les papillons; car ces habitudes 
spécialisées Sllppo^ent lu préexistence de la oitlérence q l'il s agit 
d'expliquer. Mais il y a une action due aux ill^ectes, d'un i»enre plus 
gi neral, dont il nous est bien permis de faire entrer rinlluerice en 
til^ne de compte. Il y a de nombreux diptères el coleoplèrea qui 
voyaient d'une plante à l'autre en quête de pâture. Il e»t légitime 
d addieiire qu'ils frèquenteni de preterence les parties où ils en 
trouvent la plus grande quantité, et celle qui est le plus de leur 
foÛi, surtout quand, en niéuie teui|>s qu'ils trouvent leur pâture, ils 
se ntetieui a l'abri. Or les extrémités des axes, toruiée^ de feuilles 



t. Daiwin, Oi'i'iinH tiet espècra, irad. Moulinié Reiiiwald, 1873, p. 99. Suit 
Ut cuoHiaUiilon expeiim^iiUlu Ju Irait sport du pull«ii pur les abeillâs. 
i. Vuir même ouviat^e, p. 389 et 41ii. 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



jeunes, inoltes et serrées les unes contre les autres, sont les parties 
qui plus que toutes les autres |>iéscnlenl ces avantages. Elles oïTrent 
un refuge contre l'eimemi; elles contiennent souvent des sucs 
exsudés, et, quand il n'y en a pas, leurs tissus si tendres sont faciles 
à percer par un animal en quéie de sève. Si donc les extrémités 
des axes ontété dès le commencement, comme elleslen^ontà présent, 
fréquentées de préférence par les petits insecles; si, aux endroits oîi 
les Ceuilles étroitement groupées contenaient les organes générateurs, 
les insecles qui Iréquenlaient ces plantes s'y chargeaient de temps 
en temps de cellules fructifianles, quMs transportaient d'une plante 
à l'autre, ce qui facililail la fécondation, il a dû sVnsuivre que tout 
caractère qui était de nature k accroître l'attruit de ces groupes 
terminaux, ou à les rendre [ilus visibles à ces petits animaux, a été 
une condition favorable âi la multiplication de l'espèce et s*esl trouvé 
auÉjmenlé sans relftche par IWcès de multiplication des individus 
où il était te plus prononcé. Là est la clef de la question. La diffé- 
rence de couleur qui distingue les feuilles voismes des organes de 
fructification d'avec les autres feuilles a dû faciliter constamment 
radian t'écondunte des in>ecies, supposé que ces insectes avaient 
la facilité de di^tinguer les couleurs. Il est évident que les abeilles 
et les papillons postrèdent celle faculté. On peut les voir voler de 
fleur en Heur en négligeant toutes les autres parties des plantes Si 
les insectes moins spécialisés pussédaienl un peu cette faculté de 
jugement, ce serait pour les différences de couleur dont nous avons 
parlé une cause de conservation et d*accraisïiement Que cette relation 
s'établisse une f^is, et elle deviendra plus tranchée. Les insectes les 
plus capables de distinguer les parties des pl.jntes qui leur offrent 
ce qu'ils cherchent auront le plus de chance de survivre et de 
laisser des rejetons. Les plantes qui présentent la plus grande 
quantité de la nourriture désirée et qui indiquent par les signes les 
plus ^i^ibles les endroits où elle est déposée sotjt celles dont la 
fécoTidatioïi et la multiplication seront leplus lacilitées. Par là, l'adap- 
tation mutuelle devient de plus en pluséiruite, en niênie temps que 
plus variée, grâce aux besoins spéciaux des insectes et des plantes 
de chaiiue localité, sous Tjidlaence de chaque changement de 
conditions '. » 

En ce qui concerne faction créatrice réciproque des Heurs et des 
insecles, M. Allen n'a donc fait que développer leii idées énoncées 
dans ce passage, mais en invoquant de plus la sélection sexuelle 
comme moyen de développement des surfaces colorées dans le corps 



1 
I 

I 

4 



4 



1. spencer, Biologie, t. U, p- 288, trad. française. 



ESPINAS 



LE SENS DE LA COULEUR 



«73 



de rinsecte. Son ori(;inalité, qui, môme ici, ne peul être contestée, 
coHbisie dans le caractère d'achèvement et de précision qu'il a donné 
à la ihéorie. appuyée, grâce à lui, d abondantes preuves. Puis, trans- 
portant la vue de Spencer sur les rapports des insectes avec 
les fleurs aux rapports des oiseaux et des mammifères avec les 
fruits, il Ta généralisée et a transformé en une loi de la nature 
applicable à toute la ^èrie zoolo^^ique une observation restreinte 
jusqu'alors aux invertébrés. C'est ainsi qj'tl s'est élevé à cette 
conception fondamentale que, partout où apparaît un groupe zoolo- 
gique briHariiment coloré, il doit cet attribut à une relation directe 
ou indirecte avec les parties colorées du règne végétal. Il ne lui 
restait plus qu^à rattacher à celle conceplton le sens de lu couleur 
chez l'homme, vestige héréditaire, selon lui, du genre de vie de nos 
ancéires frugivores. On voit quelle est la part d'invention propre ù 
M G. Allen dans la formation de l'ensemble d'idées que nous avons 
présenté précédemment; les théories de détail sont en grande partie 
son œuvre; mais ce qui lui appartient tout entier, c'est le lien 
sy?tén)atK|ue qui les unit, c'est celte généralisation hardie, qui font 
de son livre une vérilcibld philosophie de la couleur dans tout le 
nnonde organisé. 

Les livres ont leurs destinées. Pendant que M. Allen achevait le 
sien, paraissait le bel ouvrage de M. Wallace sur la Nature (ro- 
picale. Une étude sur la coloration des animaux des tropiques en 
etail précic-ément le principal objet, et., comme cette étude présentait 
des résultais fort dilTérents de ceux auxquels aboutiik>ait notre auteur, 
il lui fallut remanier plusieurs de ses chapitres pour y répondre à 
des objections anticipées, d'abord, pour y critiquer ensuite les opinions 
de son illustre adversaire» pour pruUler enfin de la nouvelle provi- 
sion de fdits jetée par lui dans la discussion. Ces deux ouvrages nous 
otlrent donc, avec les travaux de MM. Magnus et Gladstone, déjà 
nienlionnès, l'occasion d'un résumé ù peu prés complet, Lien que 
nécessairement rapide, sur l'état de la question dans le seul mdieu 
scienlilique où elle ait été agitée, l'école évolulionniste. C*est ce 
résumé que nous allons tenter, sans oublier que l'examen des théories 
du jeune et brillant esthéticien, disciple de Spencer, est le but 
dernier de cet essai. 



n 



La coloration des tissus se rencontre dans les êtres organisés en 
connexion générale et conslanie avec quatre ordres de faits : l' l'in- 
tensité et la durée de la lumière; 2'' la quantité et la qualité de la 



174 BEVUE PlULOSOPHIQaE 

nourriture ; 3" l'énergie vitale des individus ; 4*^ chez les animaui 
doués d'organes vLâuel.^, la vue inêiiie de la couleur. 

1^ Leâ Utfuides vitaux sont souvent très éclatants par eux-mêmes, 
en rais«)n de leur compo^-ilion chimique : ainî-i le sang chez les ver- 
tébrés, lu bile chez certains muHus-ques marine. Mais^ indëpcndam- 
raent de celle cause, toutes les fois qu'un tissu est' exposé à la 
lumière^ sa couleur subit sous cette acliuu des nioditicaiiuiis spé- 
ciales. l/ab^ence de lumière blanchit les végétaux \ les fruits rou- 
gissent du côté où le soleil le^v fr^p^te. Les animaux nocturnes sont 
pâles ou sombres; en règle générale, ce sont les diurnes qtii portent 
les vives couleurs. La bupe des irjuucheset la mouche eUe-mème, 
pâles d'abord, brunissent au jour. Le ventre des poissons^ des 
oiseaux et des mammifères e^t moins brillamment coloré que le 
dos. Les oiseaux propres aux régions tropicales oiit plus d'éclat que 
les oiseaux communs à ces région-^ et aux climats tempérés. « Les 
espèces de mollu-ïques des mers peu profondes des tropiques ont 
des coquilles à couleurs bien plus vives que celles des mollusques 
des mers froides et profondes. » Chez les insectes, les individus 
d'une môme espèce sont d'autant plus brillamment colorés qu'ils 
habitent des contrées plus méridionales (Lacordaire). Il y a la même 
différence entre le? races humâmes du nord et du midi. Les mineurs 
pûlissent, les moissonneurs ont le li^int cuivré ou rougeâlre, etc. 
Mais, bien que l'action colorante de la lumière ne paraisse pïis dou- 
teuse, elle ne saurait expliquer à elle seule la coloration de tous les 
êtres or(sanisés. La Qure des Alpes et celle des pays tempérés eo 
générai ne manquent pas de fleurs brillantes; des régions situées à la 
même latitude ont les unes des oiseaux à teintes grises et uniformes, 
les autres des oiseaux à plumage éclatant. Les canaris elles plon- 
geons des régions arctiques sont plus beaux que ceiix des tropiques; 
il en est de même du canard royal de rAinérique du Nord et du 
mandarin de la Chiije septeniriunaie. Les faisans de la Mongolie 
ont des couleurs «plendides. Dans les pays où le soleil est le plus 
ardent (il est ditlicile de sépurer l'action de la chaleur de celle de la 
lumière), ce sont les parties nues, comme les déserts, qui ont la 
faune la p'us terne ; les parties couvertes, comme les épaisses forêts 
des tropiques, abritent sous leur ombre des animaux plus richement 
ornés. Ce sont ces raisons qui déterminent M. Wallace à nier l'in- 
fluence de la lumière et de la chaleur sur le phénomène qui nous 
occupe : conclusion exC' ssive et ijni, de crainte de dépasser les faits 
dans un sens, les dépasse dans le sens opposé. 

2** La nourriture exerce aussi une action incontestable sur les 
téguments des animaux. Danvm a réuni quelques faits qui parais- 



ESPINAS. — LE SENS DE LA COOLEUR 



175 



sent sufGàanameiit probants. « Noarris de chènevis, les bouvreuils et 
quelques uutres oiseaux tieviennent noirs... Les naturels de TArna- 
aone nourrissent le perroquet vert commun avec iu graisse de gros 
s siluroîdes, et les oiseaux ainsi traités deviennent magnifl- 
meot pax|achés de plumes rouges et jaunes. Dans Tarcliipel 
malais, les naturels de Gilolo cban^^ent d'une manière an&logite tos 
Cuuleurs du Lorius garrttlus et produisent ainsi ce qu'ils appellent 
]e Lori rajafi ou Lori roi. Dans les lies malaises et t'Aniérujue du 
Sud. ces perroquets, soucnis à une nourriture végéiale naturelle, 
comme le riz, cuns«*rvenl leurs cuuleurs propres... EnOn un sait que 
chenilles, nourries d'aliments dilTérents, peuvent ou acquérir 
l6fi-méntes une autre coloration, ou produire des papillons de cou* 
leurs différcntâà *. b II e^l à remarquer que les oiseaux «granivores 
Thiver, qui se nourrissent d^insecies au prinLemps, révèlent à ce 
moment la brillante Livrée des amours. Les hommes mieux nourris 
échangent leur pâleur contre les couleurs plus vives. Si beaucoup 
d'insectes se nourris:*ant de nectar sont fortement colorés, la qualité 
srupéneure de cette nourriture n'y est-elle pas pour quelque chose? 
N'en est-il pas de même pour les oiseaux et les macnmiléres man- 
geurs de fruits? Les sécrétions florales sucrées et les pulpes des 
fruits ne sont-ils pas, parmi les proluiLs végétaux, ceux qui se 
rapprochent le plus comaie composition chimique des produits de 
Ift vie animale? Une grande partie des faits rassemblés par M. Allen 

Eprouveraient ainsi, ce semble, son explication, sans qu'il soit besoin 
^ recourir à la sélection sexuelle. 
3* La quantité et la qualité de la nourriture sont liées, toutes 
^oses restant égales, k la prospérité vitale des êtres or*?anisés. 
_ "• Wallace croit que l'intensité de I éner^ne vitale est la vraie cause 
w! I4 brillante coloration des ti^^sus. 11 eûi pu, ce semble, accorder sa 
Ih^orie avec l'opinion commune qui attribue la couleur à l'action de 
ï* lumière, car celle-ci est, chez les espèces non adjpiées au régime 
nocturne ou souterrain, un puissant excitant pour toutes les fonc- 
tions vitales. Quoi qu'il en soit, il est certain que pour tout ce qui vit 
U Valeur des teimes est un indice de langueur ou de falbles^e, l'éclat 
des Couleurs une preuve de force et de santé. Les enfants ont souvent 
le* cheveux blonds et la peau blanche, alors luétiie quMs doivent 
devenir bruns au moment de la puberté. Les albinos sont mal armés 
ptJUr la concurrence vitale, etc. On pourrait dire que les animaux 
&Bi pays tempérés entrent en amour après l'hiver, c'est-à-dire au 
OMment où ils sont le plus épuisés, et que par conséquent les bril* 

i. Variation^ vol. U, p. M. 



176 



UEVUE PHILOSOPHIQUE 



lantes couleurs qu'ils révèlent n'ont pas la signification que M, Wal- 
lace leur a prélée. Mais il faut penser que le Iroid les oblige au con- 
traire, d'aboni, pendant qu'il dure, à se nourrir plus abondamnienl 
pour compenser les elTets de la température ambiante, ensuite, 
quand il disparait par degrés, k chercher dans un choix d'aUrnents 
plus nuliiiifs une réparation de.< perles subies. De là ce que M. Wal- 
lace appelle un surplus de vilalilé (p. '-09), qui se manifeste par Tex- 
citation sexuelle et le dêveloppefneiU d'appendices, de colUeiv, de 
huppes, de plumes sur lesquels brillent les plus vives couleurs. 
Passagers quelquefois, ces attributs pÉïuvenl aus^i être p^rinanents, 
comme ils le sont chez les mâles dans beaucoup d'es|iëoes, plus 
régulièrement chez les vertébrés. LU où c'est la fernelle qui t?sl plus 
parée, c'est, dit M. Wallace, que sa vitalité est (contre la ràgle) plus 
intense que celle du nu'de. Peul-élre y a-t-il dans ce cas quelque M 
autre cause à invoquer, car nous ne pensons pas, et M. Walldce ne 
croit pas iui-a\é<ne que sa théorie récente sufûse à expliquer tous 
les phéiiomèiies Mais il est certain que la surabondance de vie qui 
se manifeste chez les colibris, chez les perroquets, chez les courou- 
cous, chez les coqs de bruyère et les t'aisuns^ soit par des cris 
assourdissants, soit par des mouvements d'une rapidité vertigineuse, 
soit par des combats furieux et répétés , soit par une excitatioa 
amoureuse plus ou moins \iolente, peut être la cause de leur bril- 
lante toUtration : elle cuïncide en elTel avec une riche parure dans 
un yrand nombre d'espèces. Si celte cause est une cause générale 
qui permet très dilûoilement de découvrir, connne le lait remarquer 
M. Alhni, pourquoi un oiseau est orné de telle couleur plut6t que de 
telle autre, elle n'en pas moins une cause po^^ilive, sutli-ant à pro- 
duire par une série de phénotnènes physico-cliinnques dont le dé- 
tail reste inconnu, TelTet à expliquer *. C'est à elle en somme que 
M. Allen lui-mêtne a recours, comme on l'a vu, pour explii^uer les 
couleurs des bulbes des jeunes feuilles chez les végétaux actuels^ 
des tleurs et des fruits naissants chez les végétaux anciens. 

4^ Il en est une quatrième dont Taciion ne nous parait pas moins 
certaine, bien qu'elle soit plus mystérieuse encore dans le détail de 
ses procédés. Nous voulons parler de la tendance si curieuse qu'oat 
certains animaux à reproduire sur leurs légumenls la couleur des 
objets qui les environnent. Les expériences de M, Pouchel ont 
montré en toute évidence que cette tendance est liée à l'intégrité 
de l'organe visuel. Elle se rencontre chez certains lépidoptères, dès 
leur premier état. On a placé des cheuillds dans des boites dont 

1. Voir les [lypoihèses présentées à ce pujet par M. Wallace, Tropical Na- 
ture, p. "H^ii, à uuiupleter pur ie» pa^es 184, Itô et 198. 



ESPINAS. — LE SENS. DE LA COULEUR 

rinlêrieur êlail diversement coloré. La chrysalide montra une cou- 
leur foncée dans les boUes noires, presque blanche dans les boites 
blanches. L'expérience a été faite sur trois et^pèces {Pontia rapse. 
Empereur, Papilio Nereus) et a réussi dans les trois cas. A l'état 
libre, selon l'arbre sur lequel la chenille fait son cocon, la chrysalide 
prend une couleur ditTerente, qui correspond à celle de son support. 
On a observé ce môme fait sur des chenilles avant leur trjtislorma- 
lion et sur des sauierelles du sud de TAfrique. Il se retrouve chez 
les poissons; là, il est accompagné d'un autre fait non encore 
signalé; les phes, qui sont d'un gris semé de points bruns qui imite 
à s'y méprendre la couleur du gravier, remuent le gravier autour 
d'elles avec leurs nageoires par un mouvement latéral, de manière 
à s'en couvrir presque entièreiùent, ce qui rend l'illusion encore 
plus complète. L^animal semble ici employer intentiuiinellement à 
sa conservation la couleur iinilative dont il est revêtu. Des observa- 
lions semblables ont été faites sur le caméléon et sur certains autres 
lézards. Jusqu'à quel point la ressemblance frappante de certains 
oiseaux avec la couleur du sol est-eUe liée à l'exorcice de Torgane 
visuel? C'est ce que des expériences poursuivies sur plusieurs géné- 
rations détermineraient peut-être : sur ce point, nous sommes 
réduits h des conjectures '. Il ne semble pas trop téméraire cepen- 
dant de rapprocher sous ce rapport les oiseaux des reptiles^ puisque 
les plumes sont les homologues des écailles, des crêtes et des 
piquants des reptiles, dont les oiseaux, d^yprès l'opinion concor- 
dante d'un ^rund nombre de naturalistes, sont les descendants trans- 
formés, c Toutes ces cuntorniations reptiliennes, dit Vogt, ne se 
dislinguent en rien des moignons en forme de verrues qui apparais- 
sent chez l'embryon des oiseaux comme premiers vestiges de plu- 
mage. » Le caractère temporaire de certaines excroissances des 
reptiles lacerliens ne semble-t-il pas se reproduire dans la mue des 
oiseaux et le revêtement passager de leur plumage de noces? Nous 

1. On sait que le retiillet externe est c^lui qui donne naissance à la fois à 
la peau et au Ryslèm^ nerveux central. Il ne serait tlonc pas élonnanl que 
ies fonctions chromaliques ilt^ La peau soient liées a celles du nerf optique". Le 
tait que li>s animaux ilnnl le^^ narines sunt ilépi-iurviies itp. pîgmetit oui un 
odorat faible et que Ws chata blancs sont sourds ni<>ntre une rejaiion gi'^né- 
rale des téguments avec les organes des sens. (WalloC"\ Tfof)ica\ Nature, 
p. 365.) Il ea'. à noter auiimi quo lei> ur^HiiPS sexuels sont contenu» ù L'ori|fin<' 
dans Ips glandes de la peau, ce qui expliqunrait pouniuoi les appen<iices 
téguoientaires de toutes i>ories prennent un développement surabôn^lant au 
tDomeot où les passions éroLiques sont le f»1us vives. Les expériences dont 
nous partons consisieraient par exemple à nourrir plusieurs générations d'oi- 
seaux privés rie la vue, en les plaçant sur un sol semblable a celui qu'Us 
habitent d'ordinaire, ou bien à letiir te lièvre des Alpes et le lagopède éloignés 
de la neige pendant plusieurs bivers, etc. 

TOME IX. — 1880. tî 



178 



RKVOE PHILOSOPHIQUE 



laissons ces problèmes aux naluralistps de profe-^sion. Retenons seu- 
lement ce fait gënérul que, partout oCi des causes difTèrentes ne sont 
pas en jeu, l'oiseau et même le niutitniifère tendent à revêtir la 
couleur qu'olTre à leurs regards le îiiiliou environnant. Les exem- 
ples sont trop nombreux ptmr que nous les énumérions ici '. 

Voilà une cauâe bien déterminée de f^pêcifKation des couleurs. 
Cependant, s'il faut dire quand celle cause agit sans entraves ou 
quand elle laisse place ii l'intervention d'autres causes, la réponse fait 
défaut, à moins qu'on ne recoure à quelque nouveau pnncipe. Les 
quatre agents ci-dessus indiqués, limiière et chaleur, nourtiture, 
éner^iie vitale, vue de la couleur environnante sont en quelque ^orle 
la matière de la coloration animale; il reste h découvrir |iûurquoi 
c'est l'un de ces agents qui prévaut dans chaque cas particulier, et 
dan.s quelle mesure ils contribuent* quand ils concourent, au réaul- 
lat général. C'est ici (|ue le rùle de la sélection naturelle commence. 
Quand l'animai n'a ntn à redouter des couleurr. voyantes dont son 
régime tend à le revêtir, ces couleurs se développent sans obstacle; 
c'est le cas des e-péces tropicales (]\ii ont eu un combat moins ftpre 
à soutenir pour subsister; c'est le cas des espèces de tous les pays, 
même celles des pays tempérée, qui ont trouvé quelque moyen» ^oit 
la rapidité de leur fuite, soit la viyiUince tie leur attention, suit même 
le goiit nauséabond de leurs tissus, d'échapper à leurs ennemis. 
Quand au contraire l'animal est sans défense et qu'il a intéiêt à se 
cacher, conmie le second ;;roupe de couleurs, celles qui tendent à 
rimilalion des tons environncints, a pour effet de proléger Cf lui qui 
en est doué, c'est celui-ci qui a le plus de chances de se produire. 
L'analyse des difTérenis fffeis de la sélection, puis des conditions 
particulières de l'habitat et du régime alimentaire pour chaque 
espèce, sera nécessaire pour déterinmer les causes de sa coloration. 
C'est un travail immense, qui ne peut éire achevé ni par un homme 
ni par une génération il ne sera d'ailleurs accompli avec succès que 
quanvl la chimie biologi<^ue, encore sans réponse sur ces difUcilfS 
problèmes, aura réalisé des progiès depuis longtemps attendus '. 

Dans ce travail, ou ne saurait trop se gar^ler d'abuser de lu sélec- 
tion naturelle, principe técond, mais hmiié dans ses effets. La Béleo- 

1. (B*vue Kcientifitfue du 3 septembre 1870>, Wallace, Sëteciioii ntttêu-^ie, 
[M^s 49 et suivantes. 

% M. Wallace parle avec faveur (U'S travaux de M. Sorby sur les différentes 
colora' iuits que peut rovélir la chlorophylle dans les Uksus vegeluux ri sut 
les ëlètnfnts chimiques des couleurs daiiH les pluni'-s et les œufs des oiseaux. 
I^ est le nœud de la qii^>t>(ioii. {i*. IS4 fl £21 de Trop>eai Satun:) M. Allen 
n'ignore pns du reste ce côté dn la question; voyez p. W. Pour les recherctMft 
de Sorby. il renvoi-! aux mémoires de la Soctetv n/ynte, vol. XVI et ^Xl^et au 
journal Au/itre, Ï87l. 



ESPINAS. — LE SENS DE l-A COULEUR 



11» 



tion conserve les allnbuts avanLigeux ; elle supprime les attributs 
nuisibles; son pouvoir ne va pa^ au delà. Darwin lui-même insiste 
(Origine dus espèces, irad. Moulinié . p. 87 et 89) sur la nécessité 
de )';tpT>rintiun préalable des variations et sur 1 action exclusive- 
ment conservatrice de 'a séleclion naturelle. Il ne suffira donc pas 
de si^rnaler Tutilité d'une modification chromatique pour Texpli- 
quer. Son ori^ne devra être recherchée. Kt il ne suffira pas non 
plus de signaler la cause qui Ta produite; il faudra établir que l'ac- 
tiOD de cette cause a été permanente; sans quoi la sélection n'eût pu 
en accumuler les etîeis. Le ha^iard ne rend compte de rien. Par 
exemftle, M. VA'^allace a ob:*ervé que les oiseaux dont les nids sont 
couvert** ont pu sans inconvénient devenir de plus en plus bnlUints, 
landis qu^. ceux dont les nids ne [(r^senienl pas de dôine ont dû être 
ramenés par la sélection à des couleurs plus ternes. Mais il restait 
à montrer (et c'est ce que le même auteur a tenté dans son récent 
ouvri(ge)d'où est venue la couleur des oiseaux que leur nid prolè^îe, 
car enfin la survivance des plus aptes est une cause négative, qu*on 
pourrait aussi bien appeler la suppression des mal doués Une cause 
positive est inL^me requise pour expliquer les couleurs ternes, qui 
sont des couleurs encore ; des animaux fi qui elles ne servent pas 
de protection, les rapaces par exemple, les ont revêtues, et ceux-là 
mêmes qui s'en servent pour se dissimuler les doivent à quelque 
cau^e eiTective. Si nos alouettes, nos cailles et nos perdrix (pour ne 
parler que des cas les plus connus) n'avaient pas su rencontrer celte 
couleur moyenne entre le ^iris et le jaune qui l»*s dissimule si bien, 
la sélection aurait exercé son action sur ces espèces en tes suppri- 
mant ; il n'était pas nécessaire qu'elles survécussent. Si elle>i sub- 
sistent encore, on plutôt ai elles se sont produites, c'est grâce à la 
cause qui a présenté en quelque sorte k la sélection une modi- 
fication utile h conserver et n'a pas cessé de la lui présenter jusqu'à 
ce qu'elle l'ait fixée en écartant ceux qui ne la possédaient pas, La 
tendance des téjîuments de toutes sortes à revêtir une couleur est 
indiscutable; mais, outre que cette tendrmce est elle-même un objet 
d'études, le plus inléiessanl est de savoir pourquoi ellt^ s>sl spécia- 
lisée à la production d'un pi^jiment plutôt que d'un autre ; car la 
suppression des rnal doués pourrait entraîner, comme dans le cas 
de beaucoup d'animaux pélajîiques, la suppression de la tendance 
même, et rel!"acement de touie coloration. Q land on ne donne pas 
d'autre raison pour expliquer la couleur d'un animal que rintérêt 
quM y avait pour lui à sii dissimuler, on tend sans le savoir â con- 
clure qu'il est devenu transparent. 
Le livre de M. Allen est un effort vigoureux pour spécifier les 



180 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



causes de la coloration dans le r^gne animai. Il imite le moins pos- 
sible ceux <jui font, si j'ose dire, travailler la sélection à vide et arbi- 
trairement. S'il s'agit de montrer comment les insectes ont déve- 
loppé la coloration des fleuré et les Heurs mêmes, il prend soin 
d'établir qu'une tendance à la production de parties colorées 
préexi:^tait dans la plante, et il s'efTorce de donner de cette tendance 
une ex[>lication fondée sur la cliitnie. Faul-il exposer inversement 
comment les fleurs ont réagi sur les insectes en développant en eux 
le goût de la couleur, l'auteur signale chez les insectes un goût pri- 
mitif pour la lumière, sur lequel leur commerce avec les fleurs a pu 
exercer une ditTérenciation progressive. C'est là une méthode excel- 
lente. Mallieureusement, la lâche qu'il promet en quelque sorte d'ac- 
complir était au dessus des forces d'un seul. Il blime M. Wallace 
de ne pas avoir donné de raisons sutflsantes pour expliquer l'appa- 
rition de tel piginenl plutôt que de tel autre (p, lî^9). Mais lui-même, 
qu'a-t-il fait autre chose que de rendre vraisemblable la formation 
je ne dis pas de couleurs quelconques, mais de couleurs brillante» 
en général, sans pouvoir dire pourquoi telle couleur brillante plutôt 
que telle autre apparaît dans tel ou tel cas particulier? Or toutes les 
couleurs convenablement groupées sont suscepiibles d'éclat. Il y a 
tout une ciitégorie d'oiseaux bleus et noirs, dont l'irène vierge est le 
type, qui frappent vivement l'oed par l'inlensilé de leurs couleurs, 
bien que le Lieu soit rt^gardé comme une couleur sombre. Pour que 
lalhéorie proposée rendit à l'auteur les services qu'il en attend, il 
faudrait que la nature de ralinieniatîon lui permit de déterminer à 
priori non pas l'éclat de la caloralion en général, mais la couleur 
même de Taniinal. Or le plus souvent il n'y a aucun rapport entre 
la couleur des fleurs visitées et la couleur des insectes d'une part, 
entre la couleur des fruiis préférés et la couleur des oiseaux de 
l'autre. Ce défaut de coïncidence est même quelque chose de plus 
grave qu'une simple lacune de la théorie; il compromet la théorie 
tout entière; car, si ce sont les fleurs et les fruits qui diflérencient le 
goût général qu'ont les êtres vivants pour la lumière, lï semble natu- 
rel que cette différenciation s'opère dans le sens même de la couleur 
propre à la fl»'ur ou au fruit qui en est Toccasion. Du moins, 
M. Allen ne donne aucune raison pour inlirmer une inférence aussi 
vraiseniblabïe. La recherche de fruits rouges ne peut inspirer à un 
oiseau le goût du jaune, ni le goût du bleu. £t cependant nous 
voyons que le loriot, si friand de cerises, est d'un beau jaune, et que 
le chardonneret, qui se nourrit aux dépens des chardons gris, a des 
parties d'un rouge vif. Nous ne trouvons pas encore là les éléments 
d une spécification des causes de la couleur. 



ESPINAS. — LE SENS DE LA. COULEUR 



181 



m 



Nous sommes amenés par ces réflexions préalables à envisager la 
doctrine dans son enseinl>le. En soïtime, la cause invo*)uée est une 
cause psychologique, agissant de concert avec la sélection sexuelle. 
Etant donné le goût des deux sexes pour la couleur en généra^ ceux 
qui ont le plus de chances d^ laisser une posiérité sont les plus bril- 
lants Cette démanstr^ion est acceptable, supposé que les .mimaux 
aient une tendance k se revêtir de vives couleurs; la sélection 
sexuelle ne peut pas faire plus que la sélection nalurelt*», elle ne 
peut produire la couleur, son rôle est d'accumuler les tendances à 
la coloration, ai lét^ères iju'elles soient, partout où elles se produi- 
sent. Dès lors, M. Allen est obligé de recourir à quelque autre cause 
pour conipléter sa Joctrine. Ce sera la nourriture, ce sera l'aotivïté 
viiale, ce sera Inaction de renvirunnernent sur le système nerveux; 
mais de toute façon la théorie sera remplacée par une autre ou du 
moins perdra de l'importance que l'auteur lui accorde. La véritable 
explication de la couleur se trouvera dans des lois chirnitjues et 
psycho-physioloiîiques, et le phénomène psychique î^ur lequel repose 
toute la conslruclLun ne Jouera plus qu'un rôle elTact^. 

Il y a lieu d'msister sur cette objection, qui nous parait capitale. 
Un insecte aura beau rechercher le bieu ou le vert avec passion; si 
une cause chimique ne produit pas du bleu ou du vert dans les tégu- 
njents de son semblable de Paulre sexe, son choix ne trouvera pas de 
matière où s'exercer. On a bien pu jadis admettre que le désir était 
la cause de certaines modilicutions dans L'orgatjisme de L'individu 
qui éprouve ce désir; mais on ne saurait prétendre qu'il produit une 
modification dans Torganisuie de la femelle quand c'ei^t le mille qui . 
l'éprouve, ou réciproquement. Maintenant, suflira-l-n que la cause 
chimique agisse un certain nombre de foia? H est évident que Tac- 
tion chromatique devra être permanente, sans quoi le développe- 
ment de la couleur serait arrêté dans son cours. La vraie cause, la 
cause primitive et permanente de la c»>loraiion, ne sera donc ni le 
goùl de la couleur, ni la sélection sexuelie. Ces agents ne pourront 
tout au plus que favoriser la prédummance de telle ou telle couleur 
sur l^s autres, quand plusieurs couleurs se produisent ù la fois sur 
les téguments d'un insecte ou d'un oiseau sous l'iiilLieiice des 
causes signalées plus haut. Mais, pour que la bélection >exuello 
agit d'une manière conforme à la théorie de M. Allen, il taudrait 
qu'elle donnât lu prédominance à la couleur des aliments favoris, ce 
qu'elle ne fait encore une fois en aucune fa^on. 



HEVUE PHILOSOPHIQUE 

Ce n'est pas que tout rôle puisse lui être rofusé dans le iit>velo| 
pentenl de la couleur et en général des atlributa eslhéliques, et 
M. Wallace nuus paruU aller trop loin quand il attaque de front le 
pnncq>e darwinien lui-môme. Son argiimeniaùon serrée et vigou- 
reuse, nourrie de faits, habile a j»era?r La théorie opposée partout où 
elle se découvre, n'est pas ce(>endanl ï^ans défauts. Tuuten lui accor- 
dant que les faits cités par Dai win ne sont pas tous concluants, on 
ne peut lui concéder que les femelles n accurdenl aucun prix à la 
couleur, sans déclarer itiipliciteinent que riminonse quantité de faits 
esthéti(]ues recueillis jusqu'ici par la philosophie zoolo^iique sont 
absolu'iieot dénués de sens. M. Wallace ne nie cependant pas que 
les mâles ne cherchent à tirer avantage de leurs ornement-;, de ta 
couleur comme des autres : il souiietii seulement que leurs inanœu* 
vres d*exliibition (display) ne tendent qu'à donner aux femelles une 
haute idée de leur torce vitale, de leur « bravoure >. C'est tout ce 
que lui demandent ses adversaires, et M Allen a raiaon de hii f.iire 
remarquer la part que prend nécessairement la couleur dans la 
manit'esialion que font ces oiseaux de leur vivacité, de leur impa- 
tience glorieuse ; cet attrait entre parmi tous les autres dans Tim- 
pressiim générale de la femelle, comnie dans le sentiment que le 
mâle a de ses mérites, quelle que soit d'ailleurs robscurilé ou .la 
netteté de cette représentalion dans leur conscience, Les femelles 
n*ont pas du plaisir â voir du rouge et du bleu en tant que tels, cela 
est certain ; elles reçoivent seulement une impression plus forte à la 
vue d'un mâle paré de vives couleurs, impression concrète et indi- 
viduelle sans aucun doute. Une femme serait souvent bien embar- 
rassée de dire la raison de ses préféren<;es, elles reposent cepen- 
dant sur des qualités abstraites, que les ralfinées savent dislinguer. 
L'air disirait avec lequel les femelles des animaux reçoivent les 
hommages ne doit pas davantage ébranler notre croyance à la sélec- 
tion sexuelle ; car tous ceux qui ont observé les animaux savent 
qu'ils voient sans re^iarder et entendent sans écouler. Comme les 
enfants, oserai-je dire comme certaines femmes, ils ont un genre 
d'attention tout spécial et surprennent souvent les observateurs par 
Tà-propos de leurs remarques sur des objets auxquels ils ont paru 
tout à lait inditl'érents. Si Darwin croit utile de revenir un jour sur 
la sélection sexuelle, nous ne doutons pas qu'il ne puisse repousser 
de môme les autres objections de M. Wallace. La sélection st'X'ielle 
est un principe acquis deÛnitivemenl â U science, comme la sélec- 
tion naturelle elle-même, dont elle n'est qu'un cas particuher. 

Mais son pouvoir est borné comme celui de la sélection naturelle, 
et il nous semble que M. Allen tend à en mèconnaitre les limites. 



ESPINAS* — LE SENS DE LA COULEUR 



183 



Ad lieu de lu subordonner aux variations originelte^, sans lesquelles 
toute oiCiiâton da^ir lui serait refusée, il taii d^>pondre d'elle les 
Tariutiotifi elles-inôuiï-s. Tandis que nous dirions que les oiseaux, par 
exemple, et les insectes se servent de leur couleur cuiniue d'un 
attrait, parce qu'iU sont brillamMient colorés, il pense que les uns 
et les autres soûl bnllamment colorés parce qu'ils ont fait montre 
de li*ur plumage avoc succès. A notre avis, c est trop accorder ji I4 
sélection, qui. 81 elle peut accumuler les efleu des processus pby- 
sico-chimi |ues et leur imprimer une direction déterminée, reste 
fiidiculement incapable de les produire. Envisagée autreuient, elle 
ne serait qu'une restauration de la fmalué*. 

Un gOLït pour la couleur qui serait primitif pourrait donc dilficile- 
fnent produire do toid etTets; que due d'un goùi pour la couleur 
acquis d*une manière en quelque sorte accideiitelle, comme celui (fue 
M. Allen attribue au couimerce des insectes avec les fleurs et des 
oiseaux av<;c lai i'ruils •' De sun aveu, le goût pour la couleur n'est 
qu'une spécialisation du ^oùt qu a tout ort^anisine voyant pour la 
lumière en général. Comment, alors que le goût pour la lumière 
est, si je puis eniploy<>r ce mot, inné à tout organe vi.-.uel, comment 
le goût pour la couleur, qui n'en est qu'un dérivé, a-t-il besoin 
pour naître d'une excitution étrangère, provenant du sens du goût? 
Il y a eu un moment ou les Heurs n'existaitmt pas et où les insectes 
supérieurs 11 avaient pas encore apparu : à ce momeut, les inverté- 
brés en général étaieni-iU sensibles à l'attrait de la lumière ? 
M. Allen n'hésite pas à atUrmer qu'ils Tétaient. Il va plus loin; c'est 
lui-même qui nous tau reiuar<{uer que cette sensibilité, tout obtuse 
-qu'on ia suppose, ne pouvait discerner tes quantU**» diverses de 
lumière renvoyéi^s par les différents corps sans discerner en môme 
temps u quelque degré les (jualitéit de cette lumière, c'est-à-dire la 
nature des rayons rétractés, c'est-à-dire encore lu couleur (p. 15). 
Car, il le dit exprcsHîment, les différentes couleurs stimulent a di- 
vers degrés l'organe de la viaion. a l/mtensité lumineuse du rouge, 
de l'orang).', du jaune est cunsidérubleiuf nt plus grande que celle du 
vert, du bleu etuu violet (p. *Jt27). Il taut donc admettre qu à me*- 
âure que l atmosphère se débarrassait de ses éfiais^es vapeurs et se 
puiiûait de la masse d*acide carboiûque qui &'y trouvait métee^, à 
mesure que le soleil deven.iit moins volumineux et plu.s brillant, le 
sens de la couleur se développait chez les animaux, mdépendam- 



1. Ces lignes prfisciitenl une légère correcttou de C9 que nous avons dit de 
la selKClion sexuelle k la pag^r '291 de nos Sovwt'S ommaiet. 

2. Voy OâWald U^er, Le mondu primitif ue ta À'u4*scr, irad. (tfUiçaise, p. 31, 
Al ei 102. 



184 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



ment de toute connexioa avec les perceptions sapides. Les uns, 
comme les lornbricâ. certains annélïdes des rivages, les limaces, 
les termites, les blattes, retusaient de s'accommoder au nouveau ré- 
gime; ils continuaient à cherctier l'humidité et Tobscunté dans les 
retraites où leurs descendants se réfugient encore aujourd'hui * ; les 
autres s'adaptaient aux conditions d'existence nouvelles, en acqué- 
rant de nouvelles ressources. L'une des plus avantageu?e3 fut pré- 
cisément la faculté de discerner les couleurs, car l'abundance crois- 
sante de la nourriture résultant de l'apparition des végétaux moins 
durs (conilëres), et l'action de la lumière» avaient dû dès lors diversi- 
fier les téguments blanchâtres des ununaux priniilifs, et la distinction 
des couleurs servait puissamment à cette des espèces ennemies, des 
espèces comesiihies et des espèces alliées. Elle oiTiait dans la lutte 
pour ^existence une chance sérieuse de survivre. Or quels sont les 
premiers insectes*? La géologie établit d'une manière certaine que 
jusqu'à Tépoque jurassii^ue les seuls qui soient nettement ditléren- 
ciés sont les névroplères, les orthoplères et les coléoptères. Ils sont 
dès l'époque carbonifère ce que nous les voyons aujourd'hui. Les 
hyménoptères, les hémiptères et les diptères n'apparaissent que 
dans les couches de l'époque jurassiijue, et les lépidoptères appar- 
tiennent à l'âge tertiaire. Almellons que les fleurs soient contempo- 
raines des papillons et datent aussi de i'âge tertiaire ^ est-il soutenable 
qu'avant ce moment nul insecte n'avaii eu la perception distincte de 
la couleur? u Notre faune actuelle» dit H er, possède une étonnante 
variété de coiéoplères qui par rabondance de leurâ formes consti- 
tuent l'ordre le plus riche des insectes. La faune liasique ne le cède 
en rien à la nôtre sous ce rap^tort. » Q.jelles espèces trouvons-nous 
parmi les coléoptères du lias? Préciséinenl les plus beaux comme 
couleurs: au premier rang, les buprestes, d'un vert doré ; puis les 
ôlatères (taupins), dont une espèce existant encore aujourd'hui (Am- 
pedus sanguineus) est jaune ou rouge; puis les caiithariiles, avec 
leurs élylres vert bronzé» et enfin les carabides, plus petits que les 
nôtre-, mais que nous n'avons aucune raison de croire plus ternes. 
Quant aux névroplères, ils nous nionlreïit dès ce temps de brillantes 
libellules, plus grandes que nos libellules actuelles; et les hémip- 
tères comptent les punaises et les cicadelles, dont quelques-unes 
sont de nos jours colorées de jaune ou de rouge rayé de noir. Est- 
il possit)1e que ces insectes ne se soient pas discernés les uns des 
auires avec leurs couleurs propres ? Nous ne posons pas la question 
à M. Wallace, daprès lequel les perceptions des invertébrés difTè- 

i. M est curieux d'observtr que les larves de certains diptères, qui ii'oiil pa» 
d'yeux, ooi l'horreur de la Jumière. 



ESPINAS. 



LE SENS DE LA COULEUR 



185 



rent tolalemenl des nôtres, mais à M. Allen, qui admet Tuniformilé 
des perceptions élémentaires dans toute la série zoologiqiie, à partir 
du moment, bien entendu, où les organes spéciaux apparaissent. Si 
]a réponse est affîrmative, comme cela parait inévitable, il est pos- 
sible que les insectes supérieurs aient perfectionné le sens de la 
couleur; mais on ne peut plus douter que ce sens ait existé à un 
haut degré bien auparavant. 

M. Allen se défend d*mvoquer la loi d'association pour expliquer 
l'origine des plaisirs que ce sens procure aux animaux comme à 
Thonime. 11 n'en est pas moins vrai que, selon lui, la cause excita- 
trice, qui transforme le sens de la couleur en un goût pour la cou- 
leur, c'est le souvenir et l'attenle des perceptions sapides éprouvées 
par les in>ectes en puisant le nectar des fleurs, par les oiseaux en 
picorant les fruits. Sans celle relation, ni le i*ens ne se serait élevé 
au delà de percepiions obscures^ ni le goût ne se serait déterminé 
pour les teintes brillantes plutôt que pour les teintes indécises : l'un 
et l'autre seraient restés h l'état rudimentaire ; les plaisirs esthéti- 
ques de cet ordre ne se seraient pas développés dans le règne ani- 
lal. Kh bien, nous ne croyons pas qu'il soit conforme aux don- 
lées générales de la biologie de grelTer ainsi révolution d'un sens 
ir celle d'un autre ; que tous les sens se soient différenciés à partir 
toucher, c'est ce qui n'e?t plus douteux ; mais personne n'a émis 
Topinion que l'ouïe par exemple aii dû emprunter le secours delà 
rue ou réciproquement pour que Tun ou Taulre atteignissent leur 
léveloppement actuel. Si les éirea organisés supérieurs aiment la 
iouleur, c'est parce qu'ils aiment la lumière, M. Allen Ta bien dit* ; 
lais, s'ils aiment la lumière pour elle-même, pour elle-même aussi 
Hs doivent aimer la couleur, et les plaisirs du palais n'ont rien à faire 
ms la multiplicité et l'intensité croissantes de leurs émotions vi- 
lelle^. L'évolution de.s fonctions et des sentiments correspondants 
dû être distincte, comme celle des organes. 
C'est en vain que l'auteur se déclare très éloigné de faire pour sa 
^théorie le plus léger emprunt à la philosophie de l'as<ocialiitn. Plus 
il s'eiïorce de persuader au lecteur qu'il se passe d'elle, plus le lec- 
teur reconnaît qu'elle est là tout entière. « Je ne veux pas dire que 
ces couleurs seront associées mentalement avec la recherche delà 
nourriture, car, bien que tel soit le cas sans aucun doute, ce fait ne 
suftirait pas en lui-même à expliquer le plaisir produit ; mais je 



1. « C'est sans aucun rioiite à leurs qualités lumineuses plus hautes que les 
rayons roupps ei oranges doivent celle acuité, celle Turce qui est un de leurs 
caractères distinctiff;. lU peuvent être considères comme s'approchant le plus- 
près à cet égard do la lumière directe totale. ■ (P. S27.) 



186 



REVUE rilILOSOPHIQUE 



veux dire que raccroissemenl de calibre des organes nerveux ainsi 
exeri'és, et la multiplication des canaux acces>oires aio^ni pourv 
d*an flut suraboiulunt dêiierh^ies nerveuses, conspirent à proUiirtî 
une volupté diiecle et iminé«imtc. Ce ^llal^ir résulte dts l'acte seul de 
percevoir le rouge, non de ce que l'on reconnaît indirectement dans 
le rouge un s^ymbule d'aliment, v (P. 228 ) Ainsi parle M. Grant Allen 
mais, en dv.yni de ces prccaulious, nul ne douic à la lecture dû c 
ligues qu'il n ait dans l espnt la pensée (unneile de faire du fdais 
visuel un plaisir dérivé des plaisirs sapi les, et que les phénomène 
esthétiques d'un sens ncsesoit^nt selon lui, développés en coaue-tioïi^ 
avec les phénomènes pureuient intéressés de l'autre senâ. Il y a 1^' 
un artifice dont la nature n'avait pas be>oin Si la lumière est 
agréable, si les couleurs vives nous plaisent, c'est sans d»ïute p^irca 
que la lumière est utile à la vie et que, après elle, les couleurs doatj 
TinteuMié ludiineuse est la plus ^iratide produisent les etlets les plus 
favorables sur noire urganisme. Pour que la lumière ait suscité ea 
nous un sens aussi complexe, aussi iuipoi tuni que 1 œd, d faut qu'elle 
Suit un agent qui tnléresse profondeiueul iiutre vie physiologique, 
comme elle intéresse déjà la vie des végétaux. J'oserais dire que ce 
ne sont pas les prétérences des msecies pour les fruits dont notre 
goût de la couleur conserve la trace, mais bien plutôt les premières 
émotions des organismea rudimentaires, quand au travers des 
lourdes nuées le suk^il cuinmenç.i à darder ses rayons sur le glxbe. 

Pourquoi d'ailleura lea plumes auraienl-elles choisi le rouge el 
le jaune, pour attirer les animaux, si le rou^^e et le jiàune n'avaient 
pas eu quelque aUrail pour eux? Il étaU uidifTerent aux végétaux 
de parer leurs fleurs et leurs fruiu de lune ou de i'aulre couleur; 
si les clio>es se sont passées couitne le dit M. Allen, et que les ani- 
maux aient opéré une sélection sur les couleurs des organes repro- 
ducteurs des végétaux, ce sont donc eux qui ont préféré les cou- 
leurs éclatantes a toutes Ifs autres. Mais alors le goût pour ces 
couleurs a sa raison non plus dans les vé)^èLaaK> mais dans les con- 
venances de l'organisme animal. C'est k une utlinito native de l'cBil 
avec la lumière et les couleurs lunâaeuses que Ion revient en der- 
nière analyse ; à quoi bon un si long circuil? et pourquoi ne pas 
chercher tout d abord dans celte direction la raison du senschronia-', 
tique? 

Une affinité native n'est pas une explication, nous le savons ; c'esl 
un f'iit, el probubleuieni un fait irréductible. Mais il est plus scien- 
tifique de constater les faits nrédocûbies que de chercher ii les 
expliquer. Quand on con:>taie que Vœ^i qui voii, et ne peut voir que 
les objets éclairés, aime la lumière sans laquelle il ne peut exercer sa 



* 



ESPINAS. 



LB sENB de: la couleur 



187 



fonction, la liinûère condition de son activité, et en^uile qu'il aime 
les couleurs en raison de leur intensité lumineuse, un a épuisé \es 
reâs(»urces de la science positive. Pourquoi parmi les rayons i^oldires 
l'oeiI ti'en cerçoil-il qu'un certam n-»mbre*? qu'e?.t-ce qui confère à ceux- 
ci leur qualité de rayon:^ lumineux, tandis que les autres ou sont 
perçus comme rayon:* calonques, ou ne. sont pas perçus du tout** Oe 
sont dos problèmes insolubles et peu iiUêressanls. Il n'est pas 
bet^ciii d'une longue expérience philosophique pour savoir que las 
qualités sous lesijuelles la maUëre nous apparaît , objectivetnent 
pMcables en termes de mouvement, ne sont susceptibles d'aucune 
aly-e comtne éléments de pensée. Il en et>t de même du plaisir 
taché & If'ur perception. Le plaisir qui acco.npagne une sensation 
n'a («as besoin d'être explique par le plaisir qui eu accompagne une 
autre : toute sen-ation générique est agréable par elle-même, en tant 
e fonction Wlale; elle le--t seulement plus ou moins, selon le 
eijrô de slimul.iUon qu'elle apporte à l'orgunisme, et cette diffé- 
nce d'intensité se relmuve également dans ses divers modes. 

Allen ne nie pas ces propOMliuns ; mais sa théorie tend h les 

Connaître. De deux cho»ei$ l'une, en etTet : ou les animaux aiment 

couleurs par elles-mêmes, comme objets du bens visuel, et alors 

thronc est muiile ; ou bien les animaux n'itnt acquis le ^oùt de 

Couleur que pour lavoir recherchée sur leurs aliments, et aucun 

ait-ir propre n*est attaché à cette perception : elle n'est plus qu'un 

aiixili<iire de lu fonction de nutrition. Et qu'on ne dise pas qu'il 

i'agit du simple développement, de la spécialisation d'un goût ph- 
liiil; des déclarations «rspre^ses nous interdisent cette solution 
toyenne. à laquelle nousacc'-derious si volontiers. Nous lisons dans 
ï résumé ônal ces phrases si>;niûcatives : > Les fleurs pruUumt^nt le 
9tijt de la couleur ckrz tes insectes. Le aens de la couleur produit le 
n\kt de la couleur Le» fruits produisetU le goût de la couleur chez 
^8 oiécuu: l't Us mammifères. » De telles formules ne laissent place 
k aucune restriction. 

^B Mais quittons ces considérations générales, et abordons l'élude des 
^■àiis sur len^uels la théorie s'appuie le plus directement. Eat-il vrai 
f que les insectes qui vivent sur les Heurs soient en generui les plus 

inllants? en est-il de méine des oiseaux, et des mammifères qui se 

lourns>anL de fruits? 
M. Allen avoue que c'est la partie de son ouvrage sur laquelle il 

Taltend à recevoir le plus de critiques, bien que ce soit celle à 



IV 



188 HEVUE PHILOSOPHIQUK 

laquelle il lient le plus. Il invoque en faveur de celle Itiéorîe 
expt^rience personnelle et aftlrme que , pendant ses voyages en 
Europe, dans le nord de TAmérique et dans les Indes, dans ses 
visiles aux jardins zoolosîiques et aux musées, dans ses lectures, h 
coïncidence en question n*a pas cessé de le frapper. On sent qu'il 
besoin de se rassurer lui-même autant que de convaincre son lecJ 
leur. Ne serait-ce pas parce qu'il a conscience d'avoir été soui 
l'empire d'une idée préconçue, et d'avoir accordé sans le savoir plus 
d'iniporlance aux faiU favorables qu'aux faits contraires? Ceux-( 
sont iiuinijreux ; il ne les ignore pas et les cite avec une grandi 
loyauté ; mais il les a sans doute rencontrés tardivement, alors qui 
ridée favorite avait déjà acquis une furce irrésistible. Ils ont &ul 
pour lui inspirer qtielque hesitalion, non pour Tébrànler tout à fait 
Nous allons les passer en revue, sans omettre de discuter les raisoi 
qu'il nous donne pour nous les faire envisager comme autai 
d'exceptions. 

Prenons seulement nos précautions contre une échappatoire 
laquelle l'auleur a recours aî^sez sou vent; quand il rencontre un animal ' 
qui ne vit ni de fleurs ni de fruits, mais se nourrit de poissons par 
exemple ou d'insectes, il revendique le fait comme un argument 
laveur de i^a thèse. 11 ne s'aperçuil pas qu'en agissant ainsi il chanj 
du loul au tout la thèse elle-même, qui prend la forme suivante 
Tout animal culoré se nourrit d'aliments colorés. Mais la proposition 
ainsi translormée est d'une faushelé évidente ; il faudrait, pour qu'elle. . 
fût vraie, que l'on pût toujours, en descendant l'échelle des maoJj 
géants el des mangés, arriver à une partie de végétal peinte d'une 
vive couleur. Or ce suut au contraire des matières obscures et sans 
couleur délinie qui servent à la nourriture de la plupart des ani-J 
maux intérieurs. Même sans descendre au bas de l'échelle, beaucoup 
d'msecles carnassiers el d'oiseaux insectivores ou piscivores se nour- 
rissent indiiîéremment d'espèces brillantes et d'espèces temesJ 
celles-ci, qui sont en proportion dominante, devant nécessairement 
remporter sur les autres. Celle Téflexion faite, nous abordons les 
cas particuliers 

Comment se fait-il d'abord que la couleur so il aussi répandue dans 
Tensemble des organismes marina inférieurs? Qtjelques-uns , les 
animaux de mer, des échinides, des méduses, des ascidies, des c 
raux, etc., sont revêtus des teintes les plus éclatantes ou les plus line: 
On peut bien admettre que dès rapparilion des sexes le goût pour 
couleur en favorise le développement; mais son existence en de telles 
proportions là où les sexes ne sont pas encore séparés tendrait à 
faire croire que la sélection sexuelle n'est qu'un adjuvant, là même 



i 



ESPINAS. — Le SENS DE LA COULEUR 



189 



^a son action esl le plus apparente. Il semble dilficile de repousser 
ridée de causes générales exerçant leur action sur tous les êtres 
organisés, végétaux comme animaux, et qui seraient de môme sorte 
au fond que les cauf^es qui produi>eni la couleur dans le monde 
inorganique. Il appartieniirait à la chimie de dire le dernier mot 
dans la question de la couleur. Le Ihème lomlanienlal serait partout 
fourni par un mécanisme physico-chimique, et tes actions biologi- 
ques et psycbologiques ces dernières surtout ne seraient appelées à 
expliquer que les variations ultérieures. 

It est certain qu'à mesure qu'on se rapproche des ordressupérieurs 
parmi les insectes la couleur parait à la fois plus intense et répandue 
sur de plus grandes surfaces. Les insectes primitifs, contemporains 
des jours ténébreux de la période carbonifère, sont ternes. Mais 
n'est-ce pas un efTel naturel de révolution, que toute variation, 
pourvu qu'elle ne soit pas dangereuse, va s'accenluanl à mesure 
qu'elle dure davantage? Lacordaire a remarqué que dans leur habitat 
propre les insectes sont plus colorés que partout ailleurs. C'est là 
que les variations chromatiques remontent à un temps plus éloigné. 
M. Wallace ' pense, et cette hypothèse est très vraisemblable, que 
Textension et la ténuité des expansions membraneuses favorisent au 
plus haut point la production de la couleur. Rien d'étonnant que les 
papillons, adaptés comme les oiseaux à la vie aérienne, offrent par la 
grandeur et Tamincissement de leurs ailes des facilités exception- 
nelles à son développement. 

Mais il n'est pas vrai que les autres insectes ne soient pas colorés, 
à moins d'avoir le même régime que les papillons. Certaines mouches 
qui ne se nourrissent pas sur les fleurs ont de très beaux reflets d*or 
ou d'acier bruni. Quelques punaises montrent d'ass^ez riches couleurs. 
Beaucoup de coléoptères carnassiers ont une brillante parure, en 
harmonie avec la nature de leurs téguments. Les cicindèles et les ca- 
rabes nous en offrent les exemples les plus familiers. Tout le monde 
connaît la cicindèle verte aux cinq points blancs, le carabe doré, 
le Carabus momiis d'un vert cuivreux ou violacé, le purpurascensk 
la robe sombre brodée de belles nuances violetlus et purpurines. < Le 
midi de la France, les Pyrénées présentent aux amateurs des carabes 
dont les teintes métalliques rivalisent d'éclat avec les plumes à 
reflets étincelants des paradisiers et des oiseaux-mouches : ainsi les 
Carabua auro nitens^splendensei riUilans, ces derniers propres aux 
Pyrénées. » Le Calosome sycophantej autre espèce chasseresse, esl 
également renommé pour sa beauté. 11 semblerait, d'après la ma- 



1. Tropical Nature, p. 198. 



lÔU BEVUE PHILOSOPHIQUE 

nière dont s'exprime M.Allen, que les magnifiques Buprestes vivent 
sur les fleurs; la grande rnajonté vit sous les écorceaet parmi les 
détritus de troncs d'arbres. Il y a de très brillantes espèces de Lon- 
gicornea; ce sont bien dos arboricoles; mais, en dépit delacont'usion 
que M, Allen tend k son in u à établir entre ta vie sur les arbres et 
la vie par les fleurs, ils n'ont avec Cf Iles-ci aucun rapport. Le» cantba-j 
rides vivent sur les feuilles des frênt's, le crjocère roui^e sur lei 
feuilles du lis. Des coprophHges sont vêtus des plus riches coulr^urs. 
Les nt'crophores ne sont pas non plus déshérités sous ce rapport, 
En somme, si les cétoines sont de beaux, uiscctus, rien n'autorise à1 
croire que leur goût pour les fleurs en est la seule cause. Des hymé- 
noptères carnassiers, comme rammophile des sables, cûinme It 
chlorions, fléau des blattes, comme b's cbrysidiens, ennemis di 
niellifiques solitaires, ont des teintes métalliques ou même des cou- 
leurs tranches d'une grande intensité. L'explication de U. Alten ai 
sujet de la robe obscure des abeilles est certes très ingénieuse, mai 
les mêmes causes n'ont pas empêché les guêpes, bien que ne fré- 
quentant pas les fleurs, d'être plus coquettement parées. Des névrop*! 
tères cha>seurs ont des reflt'ts de pierres précieuses. Il y « de 
superbes mantides et des saurerelles à ailes rouges et bleues (orlho| 
tère>). Kniin les papillons, bien <|ue la lui proposée trouve en eu: 
son application la plus large, ne laissent pas que de présenier quel- 
ques cas embarrassants. Quelques-uns desplus beaux d'entre eux, leaJ 
mars et les sylvains d'Europe, plusieurs exotiques (Wallace, 7ro-1 
piral nature^ p. 77) se posent (ilus volonuers sur les matières en 
décomposition et les excréments de maiumifères que sur les pétales 
des fleurs. Si vous rencontrez en été, sur ua cheinm au milieu des 
champs, une plaque de boue infecte, vous y verrez presque toujours 
une troupe de jolis papillons bleus et bruns qui s'y sont donné rea- 
dez-vous. L'objection tirée des papillons qui ne mangent pas âi l'étut 
partciit garde h nos yeux une bonne partie de sa force, méineaprësh 
réponse quelque peu obscure de M. Allen (p. 150). En revanctie, iT 
y a des papillons qui sont passionnés pour le nectar, comme *le 
sphynx M^ra, et sont presque tout gns. Plusieurs d'entre les plus 
richement ornés ont des parties noires qui font vivement ressortir 
les autres couleurs. Chez quelques-uns même, le noir domine, et ce 
ne Sont pas les plus laids {Arye Galat}tœa, Ert^hin Alecio), Les fleurs 
noires sont rares cependant. Doù viendrait, selon la théorie de l'au- 
teur, ce goût des femelles pour les m&les à sombre hvrée? H 
Certaines araignées des pays tropicaux rivalisent avec les pierres^ 
précieuses. Elles vivent sur les fleurs, dit M. Allen. Ce n'est pas le 
cas du moins pour quelques-unes de nos Epeyres, merveilles daj 



ae 






ESPINAS. — LE snEKS DE LA COULEUR 

couleur, qui se nourrissent de mouches et sont suspendues au milieu 
des herbes. 

Beaucoup de poissons portent d*éclatantes couleurs. Si ceux qui 
vivent aux dépens des zoophytt^s renli*eni dans la loi prt»po>ée, il 
n'en est pas do ni^me des autres, c'est -û-dire de Timmense majorité. 
Ceux qui rivent de proie mangent bien des aliments colorés ;* mais 
leurs victimes, à leur tour, que manKenl-elles? Quelques débris in- 
formes qui iruinenl dans la vase grise ou Qotlenl dati^ la deim-trans- 
parence des e;iux. 

Tes lézards brillanmient ornés que cite M. Allen sont, dit il. arbo- 
ricoles, tandis que ceux à qui ces omeuîents font di faut babitonl les 
rochers ou les plaines. On se demande ce que de pareilles explications 
laissent subsi^terde la théorie et si rittfljf'ncede l'environnement ne 
vient pas remplacer ici, dans les développements de lauteur, l'in- 
fluence pur triip insuni>ante du ré^rune ali<nt?iit;iire coloré. C'est elle 
qu'il invoque tLU&r-i pour cxphquer les brillantes couleurs de certains 
serpents. Âdinettons que le milieu formé par les arbres d'une haute 
forél ^olt favorable à la [troduction de la couleur chez ceux qui l'ha- 
bitent ; on ne voit pas en quni le fuii confirme le système, car tous les 
arbres ne portent pas des fleur* m de^ fruits éclatants. Môme entre 
les tropiques, le* fleurs sont, au témoignage de Wallace, relativement 
rwvs dans la forêt *. 

hous arrivons aux oiseaux , principaux soutiens des idées de 
M. Mien, Les colibris, qui vivf nt ^ur le» fleurs, les perroquets, qui se 
nourrissent de fruits, avec le grand nonibre de leurs espèces à plu- 
ii.nge miroitant ou bariolé, sont ses exem|ites de prédilection, et il faut 
reconnaître qu'ils ne sont pas les peuls où la c< incidence entre l*état 
des couleurs et le régime Irujiivore puisse être observée. Mais, en un 
grand nombre d'autres cas cette coïncidence fait défaut. Nous ne 
prétendons pas ici faire une étude complète de la question, mais 
nous pouvons citer, entre auires oiseaux peints de couleurs fran- 
ches très éclatantes et ne se nourrissant pas de fruits, les brèves, 
aùs^i étonnantes que le>> perroquets, les couroucous (crépusculaires, 
chasseurs d'm-eciesou mangeurs de graines), les todiers, le Iroupiale 
à épaulelles louties les pies, le faii^an, le paon, le pif^on migrateur, 
l'ibis rose, le spatule, le flamant, la huppe. Les colibris, comme les 
moucherolles rouges, capturent des insectes sur les fleurs; ils ne sont 
donc pas dans le cas des oiseaux à nourriture brillante (hright food); 
leur goût pour la couleur devrait ôire attribué à une double association, 
la couleur leur rappelant les fleurs, et les fleurs leur rappelant les 



1. Ttopical Nature^ p. 61 et puaBim, 



192 REVUE PHILOSOPHIQUE 

insectes. Môme sur le point des perroquets, la théorie n'est pas in- 
vulnérable; plusieurs d'entre eux manirent les fruits verts; quelques- 
uns, et ce sont, je crois, les plus beaux oiseaux de la création, les 
platycerques, somI donnés pur les ornithologistes comme se nourris- 
sant de graines. Il en est de même des mélopsittes et des nyrapbi- 
ques. Le a but d (purpose) des fruits en se revêtant de pulpes est, dit 
M. AUen, d'obtenir des oiseaux qu'ils les transportent au loin, et, pour 
éviter que la graine soit mangée, ils l'ont rendue aus>i dure que 
possible. Or il se trouve que les oiseaux les mieux adaptés à ce 
genre de nourriture, le^ perroquets, ou dévorent les graines encore 
molles ou laiteuses, ou brisent sans peine avec leur bec robuste les 
noyaux les plus durs et les coquilles les plus résistantes. Du reste 
môme les perroquets, qui se nourrissent de fruits, mangent aussi fré- 
queinment des graines de toutes sortes. Et beaucoup d'oiseaux dont 
M. Allen cite le brillant plumage comme favorable h sa théorie ont 
un régime très mêlé, où les fruits ne figurent que pour une petite 
part. 

Nous pourrions citer d'autre part des mangeurs de fruits qui col 
gardé une livrée sombre. Nos grives et nos merles sont dans ce cas. 
En dehors des oiseavix, les mammifères ailés nous offrent un exem- 
ple assez frappant. Les plus grandes chauves-souris de TAinérique 
du Sud, dit Waïlace {Tropical naturCf p. 120), sont frugivores {fruits 
eaters)^ comme les piéropes des régions orientales. Mai^^, sans pous- 
ser jusqu'au bout notre détnonstralion sur tout ce sujet , nous 
en avons assez dit, ce semble, pour montrer que la générali- 
sation de M. Allen n'est point d'une entière exactitude. D'ailleurs 
a-l-on songé qae, si la double évolution des pulpes savoureuses 
et des plumages brillants a été corrélative et partant simultanée, 
elle s'est faite au moment où les oiseaux , qui commençaient à 
te distinguer des reptiles lacerlens, avaient encore très probable- 
ment des dénis aiguës, et oi^ Les noyaux ne pouvaient protéger les 
amandes'? 

La tiiéorie que nous examinons ne se trouve pas dans une position 
meilieure, en ce qui concerne les mammifères. Les plus brillants 
sont des carnassiers, tigres et panthères. Parmi les singes arboricoles 
ayant certaines parties du corps coloriées en bleu ou en rouge* on ne 
trouve aucun anthropoïde, ce qui ne rend pas très probable, on en 
conviendra, la transmission héréditaire d'un goût spécial pour cer- 
taines couleurs des sing3S k l'homme primitif. On se demande, de 
plus, pourquoi un si petit nombre de singes arboricoles montrent ces 
attributs chromatiques, alors que la grande majoriié d'entre eux a le 
môme régime alimentaire. 



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ESPINAS. — LE SENS DK LA COLLEUR 



193 



^ 



Ainsi se trouverait rompue la chaîne de faits par laquelle le sens 
humain delà couleur est rattaché au mènae sens dans l'animalité. 
n est évident que dans l'hypothèse évolutionniste l'organe visuel de 
rbomme n'est que le dernier stade d'un développement antérieur; 
mais, si les critiques que nous venons d'adresser à la théorie de 
H. Allen sont justeâ, ce n*esl pas au régime alimentaire de ses 
ancêtres arboricoles que l'homme primitif aurait dii ses préférences 
pour les couleurs voyantes. Ces préférences s'expUqueraienl, dans 
l'homme comme dans les autres animaux, par l'attrait que la lumière 
totale et ses composants doués de la plus haute intensité lumineuse 
exercent nécessairement sur l'organe de la vision, le([uel a été spé- 
cialement adapté à la perception et au discernement des rayons 
lumineux. Le goût des enfants et des sauvi^es pour les couleurs 
voyantes ne requiert pas d'autre explication^ et c'est précisément 
pour cette raison qu'ils aiment par-dessus tout» comme Ta remarqué 
M. Granl Allen, les objets colorés susceptibles d'un beau poli, com.me 
les métaux et les pierres précieuses, ou naturellement lisses et 
miroitants, comme les coquilles et les plumes d'oiseaux. De là le 
goût pour les pierres vertes, dont sa théorie en effet ne donne pas 
la raison, mais qui résulte du plaisir attaché à la stimulation normale 
de l'organe visuel en présence d'une couleur franche. L'œil aime 
toutes les couleurs et non Les seules couleurs des fruits et des (leurs ; 
seulement il en est dont Tintensité supérieure le fatigue et qu'il 
aime voir par petites masses, tandis que les autres, comme le vert 
des feuillages, le bleu du ciel, le \iolet des tons crépusculaires, 
moins intenses, le reposent cl lui procurent d'autant plus de charme 
qu'elles sont étendues sur de plus larges surfaces. Même le bleu, le 
vert et le violet, lorsque ces couleurs sont claires, c'est-à-dire plus 
lumineuses, ne sont tolérés dans les décorations et les toilettes qu'à 
condition d'y occuper une place restreinte. A plus forte raison le ver- 
millon etl'orangé. Dans Le cas contraire, Timpression produite dépasse 
la stimulation normale, et c'est la seule cause de notre déplaisir. 
Bref, lagréraent de la couleur et celui de l'éclat sont connexes (nou» 
n^avoQS que deux mots qui puissent remplacer le terme coloré : cd 
sont brillant et éclatant) \ mais il faut que l'éclat de la couleur soit 
modéré pour rester agréable , car toutes nos sensations s'éche- 
lonnent entre des limites au delà et en deçà desquelles elles cessent 
de nous agréer. 

Nous ne prétendons pas que les proportions diverses suivant 

TOME IX. — IS'^O. 13 



194 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



lesquelles les couleurs sont répandues dans noire milieu n'influent 
sur nos préférences. L'œil a ses habitudes, comme tous les autres 
organes. Il est probable que le vert intense est plus facilement sup- 
porté sur de larges surfaces, en raison de sa fréquence dans la nature, 
et que le rouge a le même privilège parmi les couleurs artificielles, 
parce que les teintures rouges ont été plus t6t inventées et plus k la 
portée de Tart humaiu. D*autre part, il y a lieu de tenir compte du 
pouvoir récréatif qu'ont certaines alternances, et tous ces phéno- 
mènes ont été avec raison relevés tant dans le livre que nous 
étudions que dans d'autres ouvrages, comme la Grammaire générale 
des arts du dessin de M. Ch. Blanc; mais nous ne voyons pas ce que 
cet ordre de faits a de commun avec le régime alimentaires de nos 
ancêtres arboricoles, ni en quoi la thèse générale de notre auteur 
peut servir à les expliquer. 

On allègue l'habitude qu'ont les enfants de porter à leur bouche 
les objets peints de vives couleurs. Mais si on observe les enfants 
avec soin, on verra qu'ils portent h leur bouche tous les objets qui 
leur plaisent, quels qu'ils soient. De là Texplication du baiser> Si les 
friandises sont bariolées par les confiseurs, c'est pour qu'elles aient 
un attrait de plus; on peint de môme tous les objets destinés aux 
enfants, alors même qu'ils ne sont pas comestibles, les jouets par 
exemple. 

Ces réserves faites, nous reconnaîtrons sans peine que la réfu- 
tation présentée par M. Allen de la théorie de MM. Geiger, Magnas 
et Gladstone est définitive. Il y a là une démonstration magistra- 
lement conduite et qui fait le plus grand honneur au talent de 
rôcrivain comme à la pénétration du psychologue. Pratiquement, 
rhomme a toujours discerné les couleurs, cela est maintenant 
incontestable. Reste à savoir si le progrès du langage et le progrès 
correspondant de l'intelligence, qui a eu pour terme le discernemeat 
des couleurs abstraites, ont pu se produire sans que la perception 
sensible des nuances de la couleur n'en soit pas elle-même perfec- 
tionnée. Est-il possible en d'autres termes que le cerveau se déve- 
loppe dans ses centres supérieurs sans que la structure de l'organe 
correspondant en soit elle-même moditlée dans le sens d'une diffé- 
renciation plus délicate? Nous soumettons cette question & M. Allen 
lui-même, dont nous sommes heureux de reconnaître une fois de 
plus la haute compétence en fait d'esthétique physiologique. La dififé- 
renciation de la fonction implique, ce semble, & quelque degré, la 
différenciation do l'organe. 

£n résumé, des trois propositions fondamentales signalées au 
début de notre analyse, la première seule, et encore en ce qui oon- 



ESPINAS. 



LE SENS DE LA COULEUR 



195 



cerne les lleurs, résiste à la critique. L'adaptation des fleurs aux 
insectes parait démontrée. L'adaptation des fruits aux oiseaux et 
aux mammifères reste douteuse; les pulpes peuvent servir à tout 
autre chose qu'à les attirer, soit à entretenir lamandô fraîche jusqu'à 
la chute du fruit, soit à lui préparer une sorie d'engrais quand le 
fruit une fois tombé à terre se corrompt, soit à un autre usage qui 
reste à déterminer. La couleur des enveloppes résulterait de ta ten- 
dance justement remarquée par M. Allen qu'ont toutes les parties 
analogues des végétaux à s'écarter des tons verts. Des fruits sans 
pulpe colorée sont fréquemment transportés par les oiseaux, les 
glands du chêne entre autres qui sont semés par les geais en quan- 
tités telles que l'essence de certaines forêts en est renouvelée. La 
seconde ]jropodition n'atteint qu'un très faible degré de probabilité. 
L'adaptation des insectes aux fleurs a porté sur leurs appareils 
buccal et digestif; il ne sert de rien aux Ueurs que les ailes des 
papillons soient éclatantes. Les insectes ternes leur rendent le môme 
service. Il est également douteux : 1" que les oiseaux soient brillam- 
mentcolorés parce qu'ils mangent des fruits; 2"* que, si les fruils sont 
pour quelque chose dans leur couleur, ce soit par leur coloration 
et non par leur composition chimique; 3° que, parmi les objets qui 
composent l'environnement, ceux-là eeuLs agissent sur les téguments 
qui servent à la nourriture. L'incertitude est encore plus grande en 
ce qui concerne l'origine de la couleur chez les mammifères. Enfin 
la troisième proposition que le sens humain de la couleur est hérité 
de DOS ancêtres arboricoles ne peut être acceptée que dans un sens 
bien plus général que ne te veut M. Graat ÂLlen. 

La question du la coloration dans le régne animal est donc encore 
assez obscure, et, loin de nous flatter de l'avoir éclaircie, nous ne 
songeons qu'à provoquer sur ce point de nouvelles recherches. Dans 
TétaL actuel de la science^ il n'est pas surprenant qu'un sujet aussi 
complexe et aussi vaste se plie difûcilement aux premières vues 
générales sous lesquelles on tente de Tembrasser. D'autres poursui- 
vront la tâche commencée par MM. Darwin, Spencer, \Yallace et 
Allen; ils se serviront de l'immense quantité de faits recueillie par 
eux; quelques-unes de leurs théories partielles ou leurs idées 
générales transformées passeront peut-èlre dans les ouvrages de 
leurs successeurs. Ce qui parait la plus désirable pour le moment^ 
c'est qu'on reprenne la sujet du point de vue psycho-physiologique 
et môme du point de vue physico -chimique : il y a de ce côté un 
certain nombre de découvertes à faire sans lesquelles La solution du 
problème général restera au-dessus des plus vigoureux elTorts. 

A. ESPLNAS. 



PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 




M. VACHEROT 



m 



Nos connaissances ont une même origine, l'expérience; un même 
objet, le monde. Il n'y a qu'une science, comme il n'y a qu'une réalité. 
La raison ne sort pas de l'univers, elle le comprend et elle Tem- 
brasse ; la métaphysique n'est pas la révélation d'un monde surna- 
tureU elle est Tachèvement des sciences de la nature : par la théo- 
logie, elle dégage l'idéal qui vil obscurément dans les choses ; par la 
cosmologie, elle saisit tout ce qui est, dans l'unité de la vie univer- 
selle. Eludions d'abord la théologie. C'est une formule, vieille comme 
Texpérience humaine, que la perfection n'est pas de ce monde : 
l'homme s'en console en créant Dieu, en imaginant un être en qui se 
concentreraient réelles et vivantes toutes les perfections , idole faite 
de termes conlradicloires, dont la forme incertaine se prête à tous 
les rêves du mysticisme. L'idéal n'est pas le réel; il s'en dégage par 
l'analyse, comme la loi des phénomènes, comme le type des indi- 
vidus; Dieu est l'idéal de l'esprit, il n'existe pas plus que le cercle 
sur lequel raisonnent les géomètres. Essayez de réaliser le parfait et 
de vous faire de celte réalité une idée intelligible, Dieu est telle ou 
telle perfection, il n'est plus la perfection ; par cela seul que vous I& 
concevez d'après un type déterminé, vous lui enlevez toutes les qua- 
lités relatives aux autres types. « L'idée de Dieu est une couronne 
dont les fleurons sont les divers types de la vie universelle. Si un 
seul fait défaut, la couronne est détruite et Dieu a disparu, u Dieu, 
c'est l'idéal du réel, c'est un cadre préparé à rexpérience comme 
rinûni, c'est la forme nécessaire à la synthèse universelle des qua- 
lités, comme rinfmi est la forme nécessaire à la synthèse universelle 
des quantités. Aussi, quand on a déduit de l'idée du parfait les attri- 

t. Voir le n* précédent de la Bévue. 



G. SÉAILLE3. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 197 

buts qui soiit les conséquences de sa définition, quand on a établi 
que le Dieu idéal est immuable, immobile, relégué par delà le temps 
et l'espace, pour achever de le déterminer, il faut, à l'exemple de 
Platon et des grands idéalistes, construire le monde des idées, déga- 
ger les divers types de perfection, les grouper selon leur ordre hié- 
rarchique, et s'efforcer d'en concentrer tous les rayons dans l'idée 
des idées, dans l'idée du bien principe et foyer de toute lumière. 

Dieu n'existe pas; s'il en fallait une preuve nouvelle, nous la trou- 
verions dans les absurdités de la théologie, dans les efîorts stériles 
des plus grands esprits pour saisir Tidée du parfait et pour en con- 
denser les éléments dans une existence intelligible. L'Être parfait 
existe, nous disent tous les grands théologiens, Descartes, Fenélon, 
Bossuet, Leibniz, et telle est leur unanimité qu'on hésite aies contre- 
dire, pris d'humilité devant leur génie. On les croirait sur parole s'ils 
n'essayaient de se faire comprendre. Mais ils nous parlent d'é\idence, 
et ils nous demandent sans cesse de penser contre toutes les lois de 
la pensée, de concevoir l'inconcevable, de construire des jugements 
avec des termes contradictoires. L'Être parfait existe, et il est en de- 
hors de toutes les conditions d'existence, en dehors de l'espace et 
du temps, du mouvement et de la vie ; il est la souveraine intelli- 
gence, et il ne peut penser, car la pensée, par le développement lo- 
gique des idées et des choses, troublerait son immuable sérénité; il 
est la suprême liberté, et il n'hésite pas, il ne délibère pas, ne choisit 
pas; il est raclivilé toute-puissante, et il ne peut modifier par un acte 
Tiouveau sa suprême perfection. Autant de contradictions que d'at- 
tributs. Ce Dieu n'est rien, puisqu'on ne lui accorde pas un attribut 
qu'on ne le lui retire aussitôt en supprimant tout ce qui en fait la 
réalité. Ce n'est pas encore assez : ce Dieu, qui ne peut bouger sans 
sortir de sa perfection, est le créateur du monde, et le voilà qui par 
cet acte, double contradiction t tombe dans le temps et modifie les 
conditions de son existence, qui doit rester immuable. Si du moins 
le inonde était parfait, nul ne songerait à interroger Dieu. Mais il 
n'est pas jusqu'à l'oplimisme béat des Pangloss qui ne soit contraint 
d'avouer l'existence du mal. 1! y a des imprévoyances qui déconcer- 
tent Tesprit; la nature a ses tempêtes, ses fureurs, ses révolutions, 
et les théologiens naïfs parlent des colères de Dieu. II y a des prodi- 
galités effroyables, parce qu'elles aboutissent h des destructions pro- 
digieuses. Avec la conscience apparaît la douleur; la vie des uns 
sort de la mort d'autres ; la guerre est la loi, la guerre pour le mas- 
sacre; en vain l'homme cherche à organiser sa vie, à sa mettre en 
accord avec son milieu, sa raison trouve toujours des contradictions 
dans la déraison du monde, la mort slupide frappe au hasard, les 



i9B 



RSVUK PHILOSOPUIQUB 



circonstâDceftse moquent des calculs de la prévoyance, et Tesprit ne 
trouve que l'humMe résignation de l'être qui ne comprend pas, ou la 
révolte fière de celui qui a^indigne de ne pas comprendre. Rien n*est 
pénible comme la théodicée de Leibniz, comme ce vain efTorl d'on 
puissant esprit qui défend Dieu par des distinctions sophistiques, 
avec des procédés d'avocat embarrassé d'une mauvaise cause. Dieu 
parfait, tout sage et tout-puissanl, est condamné au mal, voilà U 
thèse t Mais, si magnifique que soit le spectacle de Tordre universel, 
le mal existe ; or ce mal Dieu a pu le prévoir par sa sagesse infinie^ 
le prévenir par sa toute-puissance : ou Dieu n'est pas tout sage, ou 
Dieu n'est pas tout-puisEMuit ; on ne sort de ce dilemne que par un 
sophisme, à moins qu'on ne préfère sacrifier sa. bonté. 

Faites de Dieu l'idéal de la pensée, vous n'avez plus à résoudre 
les problèmes sans solution de la théologie. Dieu n*étaot plus une 
réalité distincte du monde^ vous n'avez plus à expliquer comment^ 
alors que tout était le parfait et que le parfait était tout, le parfait a 
accepté la responsabilité de l'imparfait en le créant. Dieu et le monde 
étant dans le rapport de l'idéal à la réalité, l'imperfection est essen- 
tielle au monde, comme la perfection est essentielle à Dieu. Et qu'on 
ne parle pas de panthéisme. « Le crime » des panthéistes, c'est de se 
courber dévotement devant tout ce qui est, c'esl de tout justifier et 
de tout sanctiBer, c'est d'adorer, philosophes du succès, politiqueft 
de la raison d'F^tal, toutes les brutalités de la nature. le désordre, la 
douleur et le péché qui est la pire douleur; c'est de mettre pôle-môle 
tout ce qui est, tout ce qui apparaît, le beau comme le laid, ce qui 
fait pleurer et ce qui fait rougir, et de s'agenouiller devant ce tas de 
réalités confondues, sur lequel ils ont écrit : Dieu. Non, Dieu n'est 
pas celte idole informe. Dieu, c'est fidéal, c'est la protestation de 
Tesprit qui ne se laisse pas éblouir par la puissance inOnie de la 
nature, qui garde le courage et le sang-froid de juger cet univers, qui 
d'un choc d'atome peut l'écraser. Dieu, c'est le dernier terme de 
l'espérance humaine, c'est l'être en qui toutes les existences conci- 
liées réaliseraient, dans l'apaisement tie loutu douleur, l'universelle 
harmonie. Dieu, c'est l'être qui n'est pas et qu*on aime, ceàt l'être 
en qui de toutes les perfections concentrées s'allumerait pour briller 
éternellement l'amour infini *. 

Et maintenant que nous savons qu*un refuge est toujours ouvert a 
Tesprit liumain, las du spectacle des choses, que sans sortir d'elle- 
même la pensée peut se retirer dans l'asile inacccsrsible de l'idéal, 
Dous pouvons regarder en face la réalité. I^ science de la multitude 



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1. T. tu. pp. 306-3»&. 



G. SÉAILLBS. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



199 



des individus, dont elle saisit les rapports, forme an système ; la 
métaphysique rassemble la totalité des individus dans runité de 
l'Etre universel, sabslance et cause de tous les phénomènes, et 
impose cette conception par l'évidence de l'axiome sur lequel elle 
l'appuie : il y a de l'Etre partout et toujours. Si l'Etre est partout et 
toujours, s'il n'est pas possible d'y supposer le moindre vide, le 
moindre intervalle, il s'ensuit que les distinctions et séparations que 
nos sons y perçoivent sont purement relatives et qu'elles n'excluent 
en rien la continuité et Tunité substantielle de l'Etre infini. Un 
anciome de la raison, d'évidence irrésistible, nous contraint d'ad- 
mettre l'Etre infini, de son infinité so déduit nécessairement sa 
nature. Il est inflni, donc il est universel, donc il n'est fUis une per- 
sonne. La personnalité a pour condition la conscience, la conscience 
a pour condition h limite, le moi ne se pose qu'en s'opposanl «*i un 
nort'moi dont il se distingue; où l'infini trouvera-t-il sa limite? De 
qnoi l'infini, qui comprend tout, se distinguerait-il? A quoi s'oppo- 
serait-il? L'infini n'est pas une personne, parce qu'il est tout ce qui 
est. Ne tentons pas de l'enfermer dans une exii^tence déterminée, il 
n'est pas plus ûme que corps, esprit que matière, intelligence qu'in- 
stinct, personne que nature; mais, s'il n'est aucune de ces réalités, 
c'est qu'il les contient toutes, non seulement en puissance, mais en 
acte. Il n'est pas que pensée, puisqu'il est le ciel et la terre ; mais il 
est toute pensée, « puisqu'il embrasse toutes les intelligences finies, 
qai dans leur ensemble représentent tous les degrés possibles du 
savoir. » On dit : Expliquez la pensée dans Thomme, Tordre et 
rharmonie dans le monde, sans l'intervention d'un créateur intelli- 
gent; il ne peut y avoir plus dans l'elTet que dans la cause : la pensée 
Tient de la pensée, la beauté du génie, qui n'est qu'une beauté supé- 
rieure. — L'objection suppose ce que M. Vacherot nie : que Dieu 
soit la cause du monde. Qu'il n'y ait rien dans TefTet qui ne soit dans 
la cause, c'est ce que M. Vacherot ne conteste pas, mais il ne dis- 
tingue pas TefTet de la cause. Dieu du monde. L'infini ne peut man- 
quer de pos>éder tous les attributs de la réalité, l'intelligibilité 
comme l'inlelligence, puisqu'il est tout ce qui est, puisque tout ce 
qui est exprime ses puissances. Mais comment admettre l'indi- 
vidualité, le libre arbitre, la responsabilité morale d'un être qui 
n'est qu'un fragment de l'Etre infini, une goutte de sang dans les 
reines de Dieu, un atome entraîné dans la circulation de la vie uni- 
verselle? — M. Vacherot croit répondre en disant : La raison m'im- 
pose l'affirmation de TEtre infini, j'obéis à. la raison; la conscience 
me révèle la réalité de l'individu et le libre arbitre de l'homme, j-e 
ne rejette pas les données de la conscience. Si j'essayais de me 



âoo 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



représenter les rapports de l'Etre universel aux individus, je serais 
contraint d'imaginer ces rapports d'après des analogies empruntées 
au monde de la réalité fînie : mieux vaut accepter le mystère, qui 
est la loi même de la vie, comme un fait primitif et nécessaire, que 
de chercher des explications fatalement contradictoires. La raison 
nous donne l'idée d'infini, nous Tacceplons comme Tunité suprême, 
dernier terme du travail synthétique de l'esprit ; mais c'est à l'expé- 
rience seule qu'il appartient de déterminer cette idée en nous révé- 
lant, avec les existences parliculières leurs lois et la nature de leurs 
rapports à l'Etre universel, dans Tunilé de la vie duquel elles sont 
comprises. C'est à Texpérience de remplir le tableau dont la méta- 
phA^ique a»tracé le cadre immense. La métaphysique et la science 
réconciliée travaillent à la même œuvre, la connaissance de la réa- 
lité, a De l'Etre universel conçu comme tel à la plus simple de ses 
formes, à la plus générale des lois de son développement, il y a un 
abîme que nulle dialectique ne peut combler. Du moment qu'il s'agit 
de réalité, il n'y a pas de théologie, de métaphysique, ni de logique, 
qui puisse faire l'œuvre de l'expérience *. n 

C'est Texpérience qui nous impose la coexistence du fini et de l'in- 
fini, rindépendance des individus dans i'unité de la vie universelle; 
c'est elle encore qui nous révèle la loi de progrès, qui domine tout 
le développement de Tactivité infinie, a A toutes ses phases et dans 
toutes ses directions, l'Etre universel procède du simple au composé, 
de l'abstrait au concret, de Tmorganique à l'organique, du moindre 
être à l'être plus complet. Tout mouvement de la nature ou de l'hu- 
manité, do règne en règne, d'époque en époque, est signalé par un 
accroissement d'être et de vie. VElre cosmique, le Dieu vivant^ 
aspire sans relâche et sans repos à la perfection idéale; sa loi est de 
s'en rapprocher sans jamais pouvoir y atteindre, ^it Ainsi le monde 
est l'histoire du Dieu vivant, histoire dramatique, dont le héros est 
l'Etre infini remplissant l'espace et le temps de sa lutte pour l'idéal, 
lutte héroïque, qui ne nous montre plus seulement en Dieu Tunilé 
de la vie universelle, mais la continuité du plus grand des efforts 
soutenus par la plus haute des espérances. L'existence du monde 
prend un sens, l'heure présente se relie à l'heure passée, comme le 
réel au possible, comme le bien accompli au désir, qui déjà lui don- 
nait une réalité idéale; ce qui est prépare ce qui doit être ; tous les 
instants de la durée se tiennent comme les idées d'une intelligence 
qui s'élève en s'éclairant ; à chaque œu\Te faite, la nature se recueille, 
cherche le meilleur qui pourrait sortir de ce bien relatif, le conçoit, 
le désire et le réalise; dans la dispersion de la matière sans forme, 

1. T. in, p. 386-338. 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



'JOI 



elle fait apparaître runité de la molécule ; dans la régularité des 
combinaisons atomiques et des formes cristallines, elle entrevoit la 
possibilité d'une harmonie plus complexe à laquelle elle aspire : c'est 
la vie; après avoir tressailli dans les obscures sensations de la plante 
et de ranimai rudimentaire, elle poursuit son oeuvre et concentre 
les rayons de la vie dispersée dans là lumière de la conscience; elle 
devient l'Ame humaine, elle se voit elle-niôme, et son œuvre, et ses 
lois, et dans le dédain des réalités imparfaites, dans l'inquiétude des 
aspirations plus hautes, elle retrouve le pressentiment du monde 
meilleur qu'elle doit enfanter '. 



IV 



Comprendre, c'est repenser la pensée d'autrui, c'est par sympa- 
thie imaginer en soi les mêmes besoins et les satisfaire par les 
mêmes solutions. Avec M. Vacherot, la tAche est difficile. Sa pensée 
a des surprises et des détours imprévus. Il n'a pas une philosophie; 
il a plusieurs philosoplnes parallèles, et quand il passe de Tune à 
Taulre, ii a la faculté d'oublier celle qu'il quitte et de prendre cet 
oubli pour une conciliation. Apres avoir exposé cette œuvre com- 
plexe, cherchons à démêler ses éléments, à discerner les idées 
qu'elle combine ou mieux qu'elle juxtapose. 

Durant les longues années de méditation solitaire, où 11 rêvait, en 
conciliant la métaphysique et la science et en concentrant toutes les 
vérités relatives des systèmes du passé dans un système plus com- 
préhensif, de donner sa conclusion au grand travail historique et 
scientifique du xix'' siècle, M. Vacherot a dû avoir des heures de 
grande clarté, où, dans l'espérance de porter en lui l'œuvre attendue, 
il trouvait la sérénité des résolutions définitives. Nous avons ua 
témoignage éloquent de ces heures de hardiesse et de précision, où, 
à grands traits, dans l'élan d'une causerie passionnée, achevant de 
créer sa pensée en Texprimanl, il traçait l'ébauche de la philosophie 
nouvelle. — Il n'y a pas deux mondes, le monde intelligible et le 
monde réel, deux mondes séparés, dont l'esprit doive s'épuiser en 
vain à saisir le rapport. Il n'y a qu'un monde, le monde réel; la 
vérité y est contenue, il s'agit de Ten dégager. La vérité est dans 
l'esprit comme une statue, quHndiqueraient les veines du marbre, 
disait Leibniz; il faut dire : La vérité est dans le monde, l'esprit est 
l'artiste qui l'en dégage. Donc un seul objet à connaître : le monde, 
pour connaître cet objet un esprit qui en extrait les éléments intelli- 

1. T. ni. p. 328-350. 



902 REVUE PHILOSOPHIQUE 

gibles et dont le seul apport est une loi qui ne lui permet de s*«^ 
réter ni dans la quantité ni dans la qualité. De cette loi naîsaeot 
deux idées, avec lesquelles se fait ta métaphysique, l'idée de l'inOnî, 
ridée du parfait. Ces deux idées sont des formes vides, on les rem- 
plit avec l'expérience. On coordonne les sciences dans rinOui, les 
êtres particuliers dans VElre universel ; on trouve dans ce qui est 
les éléments du Dieu idéal, supérieur à toute réalité. La métaphy- 
sique ne consiste pas h. sortir du réel, mais à l'ordonner. La raison 
ne nous élève pas au-dessus du monde, elle nous donne les cadres 
nécessaires à la synthèse universelle des phénomènes. Toutes les 
qualités dans le parfait qui n*exisle pas, qui ne peut pas exister : 
c'est l'idéal, c'est le refuge de l'âmo qui s'inquiète ou s'indigne, 
c'est l'oratoire, où l'esprit se recueille, s'exalte et s'adore sous la 
forme de Dieu. Toutes les réalités dans L'inlini dont l'existence s'im- 
pose par cela seul que le néant ne peut être conçu. La métaphysique 
ne se dislingue pas de la science. La science est souveraine dans le 
monde de l'infini, comme dans le ciel de la perfection. Ce sont ses 
procédés d*analy=c et d'abstraction qui nous donnent les concep- 
tions métaphysiques ; c'est elle qui remplit ces cadres ; c'est elle 
qui révèle les types que coordonne l'idée du parfait; c*est elle qni 
ramène les faits aux idées dont ils se déduisent, qui résume les phé- 
nomènes dans les lois particulières, les lois particulières dans les 
lois générales, celles-ci dans de vastes fornmles, où s'entrevoient les 
conséquences immédiates de l'axiome, vt'^rilé toute-puissante, qui 
concentre dès réiernilô les déductions infinies de la logique univer- 
selle. Alors que M. Vacherot parlait ainti, quelqu'un l'écoutait, et 
M. Taine méditait la belle conclusion de son livre sur les philoso- 
phes français du xix^ siècle ' . 

Telle est la première philosophie, sorte de platonisme empirique. 
qu*on peut dégager de l'œuvre de M. Vacherot. Klle est déduite de 
la théorie de rinlelli^ence, qui elle-même a son origine dans le désir 
de donner à la métaphysique une certitude égale à la certitude des 
sciences positives en la construisant par les mêmes procédés. Cette 
philosophie ne cache-t-elle pas une illusion qui, de la théorie de la 
connaissance, passe dans la théorie de la réalité? Est-il vrai que la 
métaphysique soit en face du monde comme la science ? — La 
science positive se borne à dire ; Voici comment j'ai toujours vu les 
faits se passer; la métaphysique prétend alleindre les lois néces- 
saires de l'Etre. L'abstraction ne peut ajouter à l'expérience la néces- 
sité; on n'abstrait d'une chose que ce qu'elle contient; rabstraction 



I 
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1. 11. Taine, Lva phiio$ophe$ françai» du XiX'* siècle, p. 9t0 sq. 



G. SB AILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 303 

donnera les idées générales, les loU régaLiërcs auxquelles obéissent 
les phénomènes; elle ne donnera pas la vérilé métaphysique, la 
vérité nécessaire, définitive; elle ne donnera pas ce qui doit être, 
ridée, principe intelligible des choses. Ce qui est vrai de renlend^ 
ment l'est plus encore de la raison : je ne puis concevoir que l'es- 
prit sans autre secours que Tanalyse lire de Texpérience les idées 
de rinflni et du parfait. — Mais vous oubliez la loi rationnelle, qui 
contraint l'esprit à ne s'arrêter dans aucune catégorie. — Pourquoi 
une réalité répondrait-elle à cette loi subjective'? Ce n'est pas l'expé- 
hence qui peut vous apprendre qu'une réahté infinie répond à votre 
conception de l'infini ; on ne voit, on n'observe que le relatif et le 
limite. 

A vrai dire, toute cette théorie repose sur une hypothèse. M. Va- 
cherot finit lui-même par le reconnaUre et par formuler le principe 
&ous-entendu qu'elle suppose. Il se rattache a à la philosophie, issue 
directement de la critique kanlienne, qui établit que la distinction 
du subjectif et de l'objecLift telle que le dogmatisme et te scepticisme 
Tont imaginée jusqu'ici, est illusoire; que toute réalité n'est vraia 
qu'autant qu'elle est conforme à. son idée, contrairement à la déiint- 
lion usuelle qui faisait de l'idée une simple expression de la réalité; 
qu'enfin toute vérilé est dans la pensée, el que les choses ne sont 
vraies, dans l'acception propre du mot, qu^autant qu'elles sont intel- 
ligibles, c'est-à-dire qu'elles se prêtent à l'action comprëhensive de 
1& pensée. » L'esprit est la pierre de touche de la vérité; il la recon- 
naît à sa sympathie pour elle, et il la crée pour la découvrir : c'est 
comme une lumière qui est en lui el dans les choses et qu'il ne fait 
Jaillir des choses qu'en la faisant jallhr de lui-même. M. Vacherotveut 
tout ramener à l'analyse ; ce qu'il y a de synthétique a priori^ c'est 
précisément le principe sans lequel l'analyse ne peut donner ni 
l'universel ni le nécessaire, le principe que tout est intelligible, que 
la réalité est raison et que le progrès du monde est une dialectique. 
Par une sorte de faiblesse pour les savants, par un désir exagéré de 
les satisfaire et de les convaincre, M. Vacherot n'a voulu se servir 
que de leurs procédés; mieux eût valu peut-être chercher ce qui 
fait la valeur de ces procédés, montrer qu'ils ne peuvent donner la 
Tenté durable, nécessaire, universelle que dans Ihypothèse de lia- 
telligibilité des choses, et chercher dans celte dépendance d'une 
même hypothèse sinon l'égalité, du moins l'analogie de condition de 
la métaphysique et de la science. 

ainsi, celle première philosophie de M. Vacherot se sert de l'expé- 
rience plutôt qu'elle n'est fondée sur elle» car, livrée à elle-môme, 
l'expérience nous révèle le probable et non le nécessaire, ce qui a été 



204 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



et non ce qui doit être; j'ajoute qu'elle est moins une métaphysique 
qu'une introduction à la métaphysique, un essai pour déterminer ce 
qu'on pourrait appeler la logique de la nature. L'abstraction donne 
la loi et non la cause, le mode d'action de FÔlre et non l'être môme '. 
La notion de substance, dit M. Vacherot, n'est que la synthèse 
opérée par l'entendement des phénomènes donnés par Texpérience. 
Ainsi la chimie montre un corps tour h. tour à l'état solide, liquide 
et gazeux; l'entendement réduit ces trois phénomènes à l'unité et 
affirme par cela même quMls forment une série d'états qui s'en- 
chaînent dans ieur succession» que le troisième était virtuellement 
contenu dans le second, qui l'était dans le premier. L'entendement 
additionne ces trois états, en forme un tout; soit; mais de quel droit 
transforme-t-il cette unité de série et de nombre en une unité d'être 
et de substance? De quel droit afûrme-t-il que le premier terme 
contenait le second et le second le troisième en puissance ? En un 
mot, de quel droit transforme-l-il la succession en causalité? L'ab- 
straction, qui n'ajoute rien aux phénomènes, ne peut dégager que 
leurs rapports constants; elle ne peut atteindre la puissance et la 
virtualité, la cause et la vie; elle s'en va finir à une idée figée, inerte 
et sans force, à l'idée générale d'être, la plus vide, la plus indéter- 
minée des idées, notion immobile que nous ne pouvons transformer 
en la notion de devenir et qui pour créer le monde ne nous laisse 
pas même la ressource du mouvement ^ 

M. Vacherot e'est-il rendu compte que sa méthode d'abstraction 
l'amenait à éliminer de la réalité la réalité même, ce qui fait le mou» 
vemenl et la vie, pour ne garder que le cadre-dans lequel la nature 
s'agite et compose le grand tableau de l'universV Je ne le pense pas. 
J'ajoute que cette accusation a dû le surpendre, parce qu'il songeait 
en l'écoutant à la seconde philosophie qui dans son système est 
juxtaposée à la première et qu'il y renvoyait en toute sécurité ses 
contradicteurs. — La substance n'est pas l'être immobile et mort; 
c'est la puissance, c'est la vie; l'être infini, c'est la cause etficiente, 
c'est l'activité toute féconde qui se manifeste en des créations tou- 
jours nouvelles sans s'épuiser jamais; l'être intini, c'est le mouve- 
ment dans l'espace, c'est la vie dans l'être anmié, c'est la pensée 
dans notre esprit. N'ai-je pas affirmé le progrès, la marche indéfinie 

t. « Le Tond, l'esseuce intime des choses n'est poiat un objet caché, impé- 
" nètrable à l'œil réduit à n'apercevoir que dea apparences; c'est le côté des 
n choses qui se dérobe à l'imagination et a ta sensibilité pour ne se révéler 
« qu'A la pensée. « (P. 238, t. II.) C'est là ce qu'aucune expérience, ce qu'au- 
cune analyse ne peut établir, le principe à priori qui est la raison même. 

3. Sur celte critique, voyez l'article publié par M. J. Lachelier dans la R«v%âm 
lie l'inêtructtoH publique^ juin 1861. 



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I 



G. SÉAILLES. — PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



205 



vers la perfeclion, Taspiralion continue du réel vers l'idéal? Lisez 
ma cosmologie, elle est ma réponse et ma justification. 

La vérité, c'est qu'arrivé au vrai problème métaphysique, au pro- 
blème de Télre, M, Vacberot oublie sa prétention de faire de la méta- 
physique une science positive pour exposer une philosophie dont 
les principes ne seraltachenLpIus directement à sa théorie de l'intel- 
ligence. L'analyse ne peut dégager des phénomènes extérieurs que 
le mode d'action selon lequel la nature réalise Tunivers; seule, la 
•conscience de notre activité s'exerçant sous l'impulsion du désir nous 
découvre les idées de cause et de fin et la subordinallon des causes 
aux fins. Or ce sont ces idées de cause et de fin qui, dans la cos- 
mologie, appliquées à Tuniversalité des choses, deviennent les idées 
de Tinfini et du parfait, de la cause qui comprend toutes les causes, 
de la (in qui concilierait toutes les fins, et c'est en concevant entre 
rinfîni et le parfait un rapport analogue à celui qui s'établit en nous 
entre la cause et les fins qu elle poursuit qu'il arrive à sa théorie du 
progrès, de l'efTorl continu de Vinfini vers l'idéal. L abstraction ne 
tonnait que des idées générales, tout au plus des formules, qui ne 
'gagnaient en extension q\ïh la condition de perdre en compréhen- 
sion et qui ne laissaient pour terme suprême que le fantôme logique 
,de l'être indéterminé; la réflexion nous laisse TintelUgible, puis- 
qu'elle n'est que l'analyse de l'esprit, mEiis elle nous rend avec la 
cause la réalité, la puissance et la vie. 

Peut-être en rétablissant ces prémisses, supposées par la cosmo- 
logie, est-il possible de répondre à quelques-unes des objections qui 
ont été adressées à M. Vacherot. D'abord l'Etre n'est plus l'être indé- 
terminé, ce qu'il y a de plus général et de plus vide; l'Etre, c'est 
l'esprit dans son essentielle activité. Peul-on dire alors « qu'on ne 
comprend pas comment la nature peut être déterminée à produire ' »? 
La fonction de Tesprit, c'est de se diviser en idées multiples et de 
faire elTort pour les concilier ; c'est de créer les individus et de les 
comprendre dans l'universel, de se briser ainsi en causes particulières 
et de faire elTort pour les coordonner à une môme fin ; l'esprit, c'est 
la puissance pour l'idée, la cause pour la fin, le mouvement pour le 
bien. — Mais, tant que Tôlre vivant n'est pas apparu, l'esprit s'ignore 
lui-même ; à vrai dire, il n'est pas l'esprit, parce qu'il n'est pas la 
conscience; comment admettre « que VinteUigible préexiste à l'in- 
telligence, qu'un ensemble de lois visiblement intentionnelles puisse 
ne pas provenir d'une souveraine pensée ^. ■ — On suppose contre 
l'expérience que la pensée est nécessairement consciente d'elle- 

i. M. E. Caro, L'idée de Dieu, p. 247. 
3. M. E. Caro, L'idée de Dieut p. 252. 



S06 , REVUE PHaOSOFHIOUB 

même. Le cristal construit ses formes régulières, l'organisme vivant 
se réalise d'après un plan déterminé, l'animal sans réflexion accom- 
plit toute une série d'actes admirablement appropriés à une fin qu'il 
atteint et qu'il ignore, dans TespriL humain lui-même la pensée est 
antérieure à la conscience : que de choses se font en nous, que nous 
ne faisons pas! souvent la volonté donne l'impulsion, mais le mouve- 
ment se propage sourdement, et la conscience ne révèle que la ré- 
sultante d'une multitude de forces élémentaires qui se sont agitées, 
puis coordonnées dans l'obscurité de l'inconscient. — Mais comment 
le parfait, qui n'existe pas, peut-il agir sur l'infini ? comment l'idéal, 
avant d'exister, peut-il déterminer le mouvement de la nature? — 
Cette obj-'ction, insoluble par la philosophie de l'abstraction, n'ar 
réle plus la dialectique do l'univers en marche. La cause ne se sépare 
pas plus de la fm dans l'univers que l'activité du désir dans l'âme. 
L'esprit va sans cesse vers une existence plus compliquée et plut 
harmonieuse, parce que sa loi est de multiplier les idées en les coor- 
donnant^ de se développer en s'organisant. Quand l'intelligence hu- 
maine réalise le parfait en un être surnaturel, qu'il élève au-dessus 
du monde dans un ciel d*une inaltérable pureté, il se donne la joie 
d'imaginer accomplie Tœuvre à laquelle il travaille. Si M. Vacherot 
avait distingué plus nettement cette philosophie de la réalité, qui 
remplit toute sa cosmologie, peut-être, en maintenant que la perfec- 
tion n'est pas actuellement réalisée, aurait-il accordé que son exis- 
tence n'est pas contradictoire? Si tous les êtres, manifestation de 
l'ôlre infini, étaient en accord, si de l'équilibre de toutes les forces. 
de l'harmonie de toutGs les idées, de l'apaisement de toutes les dis- 
cordes qui sont des douleurs plus ou moins senties, sortait la paix 
universelle, la perfecLion serait réalisée. Il ne s'agit plus d'accorder 
et de fondre dans un être surnaturel tous les types créés par la na- 
ture ; Dieu, c'est ridéal, c'est le bien qui tout à l'heure étaitl a fin à 
atteindre, qui aujourd'hui devient le moyen d'une fin supérieure. 
Dieu, c'est le progrès dans l'ordre ; à chaque instant de l'existence 
universelle, la synthèse de toutes les perfections partielles cons- 
titue ce Dieu qui aspire à s'achever et au-dessus duquel l'espé- 
rance élève toujours un nouveau Dieu, S'il en est ainsi, si le mou- 
vement de la nature n'est une dialectique que parce qu'elle est 
esprit, si l'intelligible exprime F intelligence, si la pensée de l'homnoe 
n'est que la conscience de l'universelle pensée se saisissant dans son 
être et dans ses lois, pourquoi la perfection en laquelle seule nous 
trouvons le repos et la paix dans la certitude serait-elle impossible? 
ne faut-il pas reconnaître dans le sentiment religieux sous toutes ses 
formes, dans le méconteatemeat de l'esprit qu'aucun ordre ne sali&- 



G. SÉAILLES. 



PHILOSOPHES CONTEMPORAINS 



207 



fait, dans Tinquiétude du cœur auquel Le mal des autres ne permet 
pas ta joie égoï>te et tranquille, un pressentiment et conaine une 
prophétie des destinées universelles^ 

Ainsi, préoccupé de la science positive, M. Vacherot expose une 
première philosophie qui doit sortir tout entière de l'analyse et 
de rabàtraclion et consiste à dégager l'intelligible de la réalité. 
Mais cette logique abstraite ne lui suffit pas à expliquer le mou- 
vement et la vie ; arrivé à i*étude de ce qui est, il retrouve par 
|]a réflexion tes idées de cause et de fin, et il esquisse un panthéisme 
IspirituaUste que nous avons dégagé de sa cosmologie. Ces deux phi- 
tphies ne seraient pas inconciliables : la philosophie de la réflexion 
[achèverait la philosophie.de rabstraction en cherchant dans la na- 
ire des causes la raison des rapports intelligibles des effets; elle la 
jastîflerait même, en montrant dans l'esprit qui est tout ce qui est, 
^le principe de Tuniverselle logique que constate l'expérience et que 
levage Tanalyse. Mais M. Vacberul ne peut se résoudre à aucun 
;rifice ; il rêve une philosophie définitive, qui satisfasse les savants, 
les métaphysiciens et les moralistes; arrivé en face de Thomme, il 
ooblie son panthéisme^ et par une nouvelle contradiction il affirme 
avec l'individualité le libre arbitre. Il affirme le libre arbitre après 
avoir écrit : a L'Universel est l'unité non pas collective, mais réelle ; 
tut est Dieu en tant que tout réside dans l'unité organique de Dieu. » 
Il se contente de dire qu'il y a là un mystère, et un mystère redou- 
table, mais qui est la loi même de la vie et qu'il faut accepter comme un 
[Êùt nécessaire et primitif. ■ Cette affirmation catégorique et arbitraire 
;bève de caractériser son esprit. Il semble que ses idées, après avoir 
igtemps lutté, se soient arrêtées par lassitude et aient fait trêve en 
gardant leur position de combat. Il donne satisfaction à tous les 
aystëmes tour à tour, il ne les concilie pas ; il n'a pas le courage des 
BacriÛces nécessaires; au dernier moment, il se sent pris d'indécision, 
et il juxtapose des idées qui se détruisent. Aux empiriques^ il accorde 
l'abMraction, l'analyse, Texpérience ; aux idéalistes, le monde intelli- 
^ble dégagé du monde réel, la supériorité de l'idée sur le fait; à 
Kaot, Taction de Tesprit dans la connaissance; à Hegel, l'unité de 
l'Etre universel, Tidentité du réel et de rinlelligible, la théorie du 
progrès indéfini ; aux spiritualistes. la cause efùciente et la cause 
finale, l'efTort de l'activité vers la perfection ; à ses anciens maîtres 
de l'école éclectique, l'individualité et le libre arbitre. 

M. Vacherot a voulu concilier dans un système compréhensiftous 
les principes des systèmes antérieurs et impo.ser la paix aux philoso- 
phes par une méthode rigoureusement scientifique qui ne permette 
plus la réâidtance. La métaphysique, solidaire de la science, partici- 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

perait de son autorité^ et l'oeuvre philosophique de xix' siècle, du 
siècle de la science et de l'histoire, serait terminée du môme coup. 
M. Vacherot a échoué ; toutes les idées ne sont pas conciliées, mais 
juxtaposées dans son système, qui comprend plusieurs philosophies ; 
la métaphysique n'est pas une science, et nous cherchons encore. 
Son œuvre donne Timpression de ces monuments trop vastes qui 
restent iiîachevès, dont on admire Taudace et les beautés partielles» 
mais qu'un défaut de plan condamne à ne jamais s'élever et dont les 
nialériaux finissent par se disperser dans des constructions nouvelles. 
Il lui reste d'avoir osé, d'avoir tenté l'un des grands efforts de la phi- 
losophie française au xix' siècle, d'avoir pris conscience des besoins 
de son temps et d'avoir essayé d'y satisfaire ; d'avoir cherché à conci- 
lier la métaphysique et la science par une méthode qui devait être 
éprouvée ; d'avoir posé sur le parfait et Vinfini des problèmes qui 
semblaient interdits ou définitivement résolus; d'avoir montré que 
rhomme, plongé dans la nature» y a ses racines, qu'il lient à tout ce 
qui est, et que les hypothèses sur son origine et ses destinées ne doi- 
vent pas le séparer de ce monde» auquel il emprunte les éléments de 
son corps et de sa pensée ; il lui reste d'avoir soulevé des discussions 
fécondes, qui pouvaient conduire à des conclusions que nous avons 
tenté de dégager; il lui reste d'avoir, en maintenant l'idéal en face 
du réel et l'union de ces deux termes en apparence contradictoires, 
fait entrevoir une solution, peut-être la seule solution possible du 
problème métaphysique. 

Ce qui ajoute à l'intérêt de cette œuvre, c'est sa signification histo- 
rique, c*esi que mieux que la plupart elle exprime l'espril du 
xix" siècle en tant qu'esprit en dissolution qui cherche à se rallier et 
qui ne peut manquer d'y réussir. Volontiers j'imagine un critique de 
l'avenir démêlant les éléments de ce système et se servant de cet 
exemple pour caractériser l'état de nos intelligences. M. Vacherot a 
eu du génie, si le génie consiste à résumer une époque et non à 
trouver ce qu'elle cherche, à dire ce que les autres pensent et non à 
le leur apprendre. Tous les 3ystèmes sont représentés : nous avons 
rempirisme des Anglais, l'idéalisme mathématique de Descartes et 
de Gondillac, le criticisme des kantiens, le spiritualisme de Leibniz et 
d'Âhstote, nous avons la philosophie audacieuse qui pour sauver la 
morale et la liberté désorganise Tintelligence. Il y a dans le système 
de M. Vacherot de toutes ces philosophies. Il a mis en forme nos 
angoisses et nos incertitudes dans un système désorganisé. À 1 heure 
de force et de maturité, il est parvenu à faire un faisceau de ses idées 
dispersées; il s'est donné à lui-même et aux autres l'illusion d'un 
système; cette heure passée» ses idées mal liées se sont dispersées, 



G. SÉAIIXES. — PintOSOPHES CONTEMPORAINS 209 

et il n'a plus retrouvé que le souvenir aimé de ses méditations 
d'autrefois. 

Ce nouvel échec doit-il nous décourager ? Est-il vrai que Thuma- 
nilé ne progresse qu'en s' appauvrissant et n'avance qu*en jetant ses 
idées pour alléger sa marche? esl-il vrai que la paix ne puisse se 
faire dans Tesprit qu'en y faisant le vide et la solitude? Les idées 
sont-elles comme toutes choses vivantes, faites pour mourir? est-il 
vrai qu'il leur faille la séduction de la jeunesse pour exciter l'enthou- 
siasme des passions irréfléchies? et puis esl-il vrai qu'elles vieillis- 
sent et qu'elles ne soient plus que des habitudes sans force jusqu'à 
ce qu'elles meurent dans l'inertie d'un souvenir qui s'efface? Les 
individus meurent, les espèces survivent ; ainsi les dogmes passent, 
les idées persistent. Les idées sont toujours jeunes, seules les races 
vieillies s*épuisent et n'ont plus la force de croire, races condam- 
nées à mort, marquées pour la destruction comme les arbres chan- 
celants des grandes forêts, qui doivent laisser Kair respirable uux 
pousses vigoureuses, qui ne demandent qu'à monter vers le ciel. 
C'est par le scepticisme qu'on sauvera le dogmatisme : Thomme ne 
peut rien que s'il garde la force de croire et d'espérer; au terme de 
la science, on trouve la foi; au terme de la réflexion, Tinstinct; au 
fond de l'esprit, la nature. Quand le xix» siècle aura fait son œuvre, 
on saura nettement ce qu'on peut, on aura marqué les limites du 
savoir positif, on aura reconnu que la science est un ensemble 
d'hypothèses vérifiées, fondées sur une hypothèse directement invé- 
rifiable : la foi de la raison en elle-même, et que la mctapliy&ique 
est un ensemble d hypothèses partiellement vérifiées qui reposent 
sur une hypothèse invérifiable : respérance d'un accord définitif 
entre la nature et l'esprit. 

G. Séaillës. 



TOME IX. — 4880. 



i\ 



ANALYSES ET COMITES RENDUS 



Barthélémy Saint-Hilaire. De la métaphysique, sa naturk 

ET SKS DROITS PANS SES RAPPOHTS AVEC L\ BKLIGION ET AVEC LARCtKNCB. 

pouH SERVIR d'introduction A LA MÉrAPiivsiQUB d'Aristotr. {G^rtnar 
Baillière. Ivol. in-18. lUhiiutkèque de pliilosopkîe contemporaine. I-^TD.) 
La question que ce titre annonce est de celles sur lesquelles beaucoup 
desprits, sans être spécialement adonnés aux éludes philosophiques, 
croient devoir et croient pouvoir se fiire une opinion. Cest une bonn e 
fortune pour eux. quand un homme grave veut bien leur présenter la 
sienne, entourée d'argumeniis ficlles à saisir, recommandée à^. son 
autoriié. Ln petit livre de M. Barthélémy Saini-ndaire a ce mérite et 
cet avantage. On comprend aussi que par le ton générni, j'allais dire 
par l'accent du style, par Taltiuide prise en face des idées et en face 
des hommes, enfin par la nature des raisons invoquées, ce travail ne 
ressemble pas beaucoup, dans son ensemble, à ceux dont la T^nvue 
philoiiophique entretient habituellement ses lecteurs. Pourvu qu'on 
n^y cherche pas ce que M. Barthélémy Saint-HiLiire n'y a pas voulu 
metlre (il en coûte parfois, nous l'avouons, de s*y résigner), on y trou- 
vera ce que le nom seul de l'auteur doit fuîre attendre, une grande 
générosité de sentiments et de doctrine, et, dans les choses nal ne 
relèvent pas du raisonnement pur. celle justesse élevée et délicate 
que donne h quelques-uns la longue expérience des hommes et de 
soi-même. Sans doute le lecteur assez philosophe pour entreprendre 
la lecture de la Métaphysique d*Arislote ne s'y trouvera pas très pré- 
paré par ce petit livre; quant aux simples amis de la philosophie, se 
laisseront-ils séduire h celle rude besogne? Lors même qu'il ne fau- 
drait guère l'espérer, M. Barthélémy Saint-Hilaire n'aurait encore pas 
perdu ton temps en écrivant pour eux ces page^î, en leur apprenant 
les questions traitées par Aristote dans sa Métaphijsitiue et les solu- 
tions qu*il y donne, en leur disant aussi tout le bien qu'il pense et qu'il 
faut penser de la philosophie en général, mais en particulier de la phi- 
losophie française, cartésienne, la plus claire, la plus modi^rèe, la plus 
sage et la plus pr:itique de toutes. M. Barthélémy Saïnt-Ililaire Tappelle 
la splendeur cwtésienne. Cette splendeur, nulle autre ne la peat 
dépasser, et, chez nous du moins, elle ne doit plus s'éteindre. Car 
c nous sommes, en philosophie, d'une sagesse exemplaire, » bien pro- 



ANALYSES. — B. SAINT-HIT-AIBE. De la MctaphijsiquK. 2!1 

tégês contre les périls el les r/i?i/es où s*exposent quelques autres par 
leurs éclats el leurs conceptions gignntt'Rquos. « I>a clarté, qui est la 
première qualité de notre esprit national et que nous avons reçue de 
l'antiquité, » nous préserve de ces ècarls extrêmes, et * le frein du bon 
sens, auquel il est chez nous bien diTHcile de se soustraire, f conti- 
nuera, selon toute apparence, à nous empocher de passer la mesure. 
Jl. Barthélémy Saint-HiLnre, on le voit, a bonne opinion de la France, 
comme de De^cartes, d'Arisiote et de la métuphysique. 

Son livre a un double objet et comprend deux parties. 

Dans la première, Tauteur se propose de t rendre une fols de plus 
justice au philosophe grec > en énumérant ses Litres, qui le rangent 
parmi les plus grands métaphysiciens de tous les temps. (.... Sûreté de 
méthode, simplicité de doctrine, vérité et profondeur, il se place au 
niveau des plus illustres, il est tout près de Descartes, le père de la 
niétuphysique moderne. > Pour le démontrer , l'auteur énumère les 
problèmes qii'Aristole a posés el traités; ces problèmes sont éternels; 
l'intérêt qui s'y attache n^esl pas moindre aujourd'hui qu'autrefois, et, 
si nous dédaignons tes soUuioiis que les anciens en ont données, on 
pourra bien plus tard nous rendre la pareille el dédaigner les nôtres, 
t Dans toute Thistoire de la philosophie, personne ne s'est rencontré 
qui ait su montrer avec plus de netteté son point de départ dans toutes 
les sciences secondaire»:, et son but, qui est de sonder, autant qu'il est 
possible à notre faiblesse, les secrets de la cause universelle et de la 
pensée divine. > Que peut-on demander de plus, et, quand on croit à la 
pensée humaine, que peui-on demander de moins? c La métaphysique 
eùi évité bien des faux pas et se fût rendue plus respectable auprès 
de )a foule, si elle avait toujours eu la prudence du philosophe grec. > 

Cependant M. Barthélémy Salnl-Kilaire se déclare pour Platon dans 
la polémique qu'ArisloLe dirige contre son système. Il n'est pas vrai, 
comme celui-ci l'a cru, que Platon sépare les idées des choses sen- 
sibles. Elles sont au-dessus de ces choses, non en dehors. On pourrait 
le prouver dialogues en main. Il est faux également que l'auteur du 
Timt^e, pour qui la matière est sinon antérieure aux idées, du moins 
contemporaine, ait fait de ces idées la matière des choses. Enfin c*est 
^ tort qu'Arislole ne veut pas qu'elles pui^isenl être des causes, ni en 
tant que matière, ni en tant que Uns, ni en tant qu'essences. Au moins 
autant qu'elles, son Dieu est séparé du monde; pourquoi ne seraienL- 
elles pas aussi bien que lui des causes finales et des causes de mou- 
vement? 

« Après ce lonsr, mais respectueux dissentiment avec Aristote, on 
est heureux, dit Tauiear, d'avoir à le louer sans réserve. Sa réfutation 
du scepticisme et son exposé du principe de contradiction sont des 
chefs-d'œuvre, i Par ces deux théories, il conjure le danger de < ce 
suicide intérieur qui consiste à douter de tout i. Il le conjure en lui 
opposant le principe de contradiction, qui < rétablit inébranlablement 
tout ce que le scepticisme teadait à renverser. Le principe de contra- 



212 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



diciion esl le Je pense, donc je suis d'Aristole. > C*est Valiquid incati' 
cussum que cherchait notre Descaries, i Moins psychologique que 
Taxiome cartésien, il n'est ni moins clair, ni moins solide >, et, s'il est 
dans la philosophie moderne k peu près oublié, c pour Arislote au 
contraire c'est le plus fécond de tous les principes, en môme temps 
qu'il en est le plus élevé. » 

Après ce résumé des grandes réfutations péripatéticiennes, M. Bar- 
thélémy Sainl-Hilaire aborde deux théories capitales, qui, dil-il, y 
tiennent de très près, celle de la substance et celle des quatre causes. 

Au lieu de rétablir, comme il s'en Ratlail, la notion de substance 
contre les sophistes, en mettant dans les choses un élément stable et 
éternel, les idées, Platon, au dire d'Arislote, Ta complètement détruite. 
L'auteur de la Métaphysique pense n'avoir devant lui que des ruines, 
et prétend restaurer rédiflce, Il n'y aurait pas réussi, dans la Mèta- 
physiqiic au moins; mais M. Barthélémy Saint-Hilaire emprunte auK 
Caicgories une théorie de la substance qu'on peut , dit-il , qualifier 
d*admirable« ■ une de ces théories profondes et sagaces qui sont 
l'honneur de la philosophie ancienne. » 

La substance n'est rallribut de rien; elle n*a pas de contraire; elle 
n'est susceptible ni de plus ni rie moins. Ces trois caractères la dis- 
tinguent de Taccident, Elle est en soi et pour soi; elle est par elle 
seule, indépendante; sans avoir de contraire, elle peut recevoir les 
contraires, mais tour h tour. Kn elle-même, en tant que substance, 
elle ne change pas; elle ne peut être tantôt plus, tantôt moins; elle 
subsiste immuable, sous les cliangements. Ses attributs seuls peuvent 
changer, n'étniit que des accidents; elle demeure. La substance est la 
première des classes d'êtres, des catégories; pour avoir telle qualité, 
pour êlre dans tel temps, dans tel lieu, il faut nécessairement être 
d'abord, et c*esl cette existence nue qui constitue la substance. On 
doit distinguer la substance réelle et la substance possible, l'acte et la 
puissance. Celle-ci peut indifTéremment Ôlre ou n'être pas. C'est le 
non-Oire des sophistes, qui n'est pas un pur néant, mais une possi- 
bilité, 

« Les siècles, dit M. Barthélémy Saiut-Uilaire, n'ont rien ajouté et ils 
n'ajouteront rien à ces analyses; ce sont des vérités que rien ne peut 
altérer et qui vivront à jamais dans les annales de la pensée. Toutefois 
on peut trouver qu'elles sont plus logiques que métaphysiques, et 
même qu'elles sont grammaticales autant que logiques. On peut trouver 
encore qu'elles ne donnent pas sur la substance tout ce que demande 
la philosophie première. Mais^ dans les limites oti ces analyses se ren- 
ferment, elles sont achevées, et si évidemment exactes que le temps 
les a respectées et qu'il les respectera toujours, i 

La théorie des quatre causes, d*après M. Barthélémy Saint-Uilaire, 
mérite les mêmes éloges, avec les mêmes réserves. Entre toutes, elle 
est, dil-il. celle qu'Aristote revendique pour lui avec le plus d'insis- 
tance et même avec le plus d'amour-propre. 



ANALYSES. — B. SAINT-HILAIRE. De la Métaphysique. 213 

c Toutes ces théories sont irréprochables; mais sont-elles bien com- 
plètes? Répondenl-elles suffisamment au besoin des intelligonces? 
Peut-ôlro ne sufflsail-il pas de nous dire ce que les mots de substance 
et de cause renferment sous leur généralité. La nature est toujours le 
mystère qu'il s'agit de percer, n Or personne dans Taniiquité ne Ta 
mieux connue qu'ArisLote. L'étonnante variété de ses ouvrages en fait 
foi. Il semble donc que rien ne lui élaiL plus Tacile que de résumer tant 
d'études dans sa philosophie première, et de nous dire ca quMl pense 
de l'homme, du monde et de Dieu, et de leurs rapports. Ces questions 
■qui nous préoccupent tant, nous modernes, comment ne les a-t-il pas 
plus complètement traitées ? Est-ce dédain? Le Xllo livre de la M'-la- 
physiqMC semble prouver le contraire. Nous avons d'autant plus lieu 
de nous étonner de la négUgertce d'Arisiote, que son maître, l'auteur 
du Timée avait posé dans toute sa grandeur ta question essentielle, 
celle de l'origine des Ôtres. Cependant lathéodicée aristotélique mérite 
une très grande estime, bien qu'elle ne soit pas assez large et qu*elle 
contienne des germes qui ont porlé plus lard des conséquences fu- 
nestes. Aristote est pénétré d'admiration pour la nature. Personne ne 
Téludia plus passionnément. Personne n'en a parlé avec plus d'enthou- 
siasme, c Avec quel dédain ne rcpousse-t-il pas ces systèmes déplo- 
rables qui veulent rapporter tous tes phénomènes de Tunivers à un 
aveugle hasard 1 >• Il proclame haulecnent que tout dans runlvcrs tend 
au bien, que ce bien est la raison dernière des choses. IL est le vrai fpn- 
dateur de Toptimisme. 

Avant touif ce qui préoccupe Aristote dans la nature, c'est le mouve- 
ment. D'oti vient-ilV n A cette question, qui a élè et sera l'écueil de tant 
de philosopliies, il répond avec une clarté qui dissipe toutes les om- 
bres. » Le mouvement a uno cause en acte, toute réelle, sans matière, 
qui meut sans être mue, par le désir qu'elle suscite. Essayant de péné- 
trer dans la nature intime de cette cause, qui est Dieu, Aristote l'ex- 
plique par Pacte pur, éternel, de rintelligencequi se connaît elle-même, 
souverainement heureuse, c Cette théodicée est acceptable dans ses 
traits principaux : elle est exquise et vruie. » On y a néanmoins signalé 
dès longtemps un bien grave défaut : admet-elle la Providence Ml est 
assez étrange que sur un tel sujet le philosophe se soit expliqué si 
obscurément que le doute soit permis. M. Barthélémy Saint-Hilaire 
avoue qu'il fait plus que douter. Celte erreur d'Arislote est d'autant 
plus regrettable qu'ici encore il avait l'exemple de son maître. 

L'auteur termine cette première partie de son livre en s'arrëtant 
quelques instants, avec le fondateur de le métaphysique, " sur ces 
sommets que bien peu de philosophes ont gravis d'un pas aussi puis- 
sant, et oU bien moins encore ont irouvé plus de lumière... Puisse son 
exemple servir d'enseignement à li'iiuires, qui croient marcher sur ses 
traces et qui cependant sont si loin de lui, non seulemenl par le génie, 
mais parla doctrinel i Kn résumé, malgré Tétat ruineux ou elle nous 
est parvenue , la Métaphysique n'en est pas moins un des plus 



414 BEVDE PHILOSOPHIQUE 

beaux monuments de la philosophie, soit dans TanLiquité. soit dans les 
temps modernes. Au mérite de la priorité, elle en joint un autre, la ra* 
vîté et le nombre des quesUons qu*Aristole a soulevées. L'auteur con* 
olulen les énumérant une seconde fois. 

Dans la deuxième partie de son livre^ M. Barthélémy Saint-Hilaire se 
propose d'établir d'abord la valeur de la métaphysique d'Aristole, en 
montrant qu'il n'est inférieur à aucun des grands philosophes qui sont 
venus apràs lui. Comme termes de comparaison, il prend Descaries^ 
Spinoxa, Leibnitz. Kant et Hegel. Si Aristote n'est au-dessous d'aucun 
d'eux, s'il est môme supérieur à la plupart, la démonstration sera aite 
Il semtjle que Descaries continue directement Aristote, tant le moa* 
vement de l'un à Taaire semble régulier et presque insensible. Le mé* 
rite du philosophe ancien àaiii celui de Tauire : Aristote l'emporte par 
l'étendue et la variéié de l'intelligence. Tous deux cherchent avec la 
même ardeur le fondement de la certitude : Taxiome cartésien a un im- 
mense avantage Bur le principe de coiitrudiction, parce qu*il n'est pas 
seulement un fait totçique, mais un fuit vivant et actuel, analogue à la 
noesis noeseos, où la pensée et l'existence s'idenlitient. La vraie gloire 
de Duscartes n'est pas sa méihode. dont sa modestie s'est exHgéré 
Timportance, mais son point de départ, son principe, « dont la philoso- 
phie peut dire plus justement que personne : Hors de là pas de saluU > 
La psycholoî^ie doit ôire le poinl de départ de toute philosophie qui 
redoute les chimères. 

Descaries eàl encore supérieur à Aristote pour sa manière de traiter 
la question de l'existence de Dieu, qu'il raitache indissolublement à 
Texisience et â la pensée de l'homme; Tauteur de ta Métaphijsinite au 
ooniraire ne fait, dans sa preuve du premier moteur, que traduire le 
sentiment de l'htim<iniié qui s'élève à Dieu en prenant pour poml de 
départ le spectacle du monde. La preuve de Descaries est d'une soli- 
dité inébranlable. Aristote en pose lui-mÔme le principe lorsqu'il af- 
firme que la cause première est le plus parfait des êtres, que c'est la 
cause qui est la perfection el l'infini, tandis que TefTel n*est que le fini 
et l'impnrfait. 

Ou reproche k tort à Descartes d'avoir ouvert la porte à Tidèalisme 
el au scepticisme en n'admettant la réalité du monde extérieur que sur 
la foi de la véracité divine, t Descartes a cru, comme tout le monde, à U 
réalité du dehors, et, quoiqu'il ne l'ait pas expressément indiquée dam 
son axiome, on peut assurer qu'elle y est implicitement comprise. La 
véracité divine est un argument qu'il oppose à un doute insensé, et 
c'est presque à conire-cœur qu'il consent à y répondre. > Ainsi la 
gloire de Dt^scarles est d'avoir donné k l'esprit humain non pas une 
méthode, mais la méthode, d'avoir fondé la certitude de l'existence de 
Dieu sur celle de la nôire, « d'avoir déntonlré tout ensemble la provi* 
dence, la spiritualité de lame, le libre arbitre, la personnalisé, avec les 
conséquences morales et intellectuelles que portent ces principes 
sacrés. > 



I 
I 



ANALYSES. — B. 8.»iNT-HI^ÀIHE. Le la Métaphysique. 

% Le malheur de Spinoza esl d'avoir renié tout cela. L'albéisnie nou- 
veau donl il a été le promoleur a causé depuis deux siècles bien des 
naufri^ces el ne cesse de faire des vicUmes. Spinoza n'a rien de De&- 
carles. [l en serait bien plutôt rennemi... > C'est parmi les pbiloàopbes 
arabes el juifs qu'il faut chercber sed anc&tres. a La première cause de 
lAUies ses aberrations, c'est d*avoir pris une dÉflniiion pour point de 
départ. » Vraie dans Aristole. cette dé^niLloo (celle de la substance) 
dj&vienL parfailexuent fausse duus Spino^a^ qui la rend universelle et qui 
i'applique à Dieu, anéantissant tout le resie, malgré les réulamaijuns 
iee plus éclaLantee de la raison et de la conscience, et soumettant la 
substance juûnie elle-mâme à une nécessité que le paganisme avait 
faite moins cruelle et moins sombre. Dans la docLrine de Spinoza, l'hu- 
manité périt toui. entière, la dislinclion du biep el du mal esl abolie, el 
i\ a beau mliluler un de ses principaux ouvrages Etkica, il abouiil à 
une négation absolue de la morale, puisque la morale repose avaul 
tout sur le libre arbitre. Si Thomme n'est qu'un des modes inUnis de 

Dieu, alors que devenons-nous? Spinoza est-il donc seul à avoir 

raison contre le genre humain tout entier? t. 

Sans doute celte iinmulalion métaphysique de l'âire humain ne 
manque pas d*uiie certaine grandeur, a d'une sorte de majesté désolée, 

qui lieuiieni au contact même de l'iullnl M^is, en ceci, Spinoza n'a 

pas de privilège : tous ceux qui, parmi nous, ont été séduits à ces doc- 
trines, ont quelque chose de ces lueurs grandioses et décevantes, > 
-Spinuza ruppLlle Lucrèce; il rappelle surtout les épopées el les sys- 
lèn>eB des Umdou^. c L Inde a connu presque aussi bien que lui celle 
■abdication de la nature humaine, cette absorption de tous les ôtres dans 
i'èlre unique et infini. Le Bhavavad-Gut(& serait ranlécédent direct et 
l'ébauche du spinozisme, si Spinoza avait pu le lire. Le myslicisuie des 
Jlounis hindous el des Àrhals bouddhistes a connu Ces excès fana- 
tiques auxquels la solitude pousse les esprits vigoureux et méditatifs. * 
Ce qui a conduit Spinoza â un système qui défigure si étrangement les 
hommes el les choses, ceslque, vivant tout en lui-même, i^ n'aconnu 
ni ie.s uns ni l/ts autres, c 11 ne s*est pas douiè qu'en philosophie, aussi 
bien qu'en morale et en poUUque, il composait un runian faux et triste, 

bien piuiôt qu'un véritable système u Son système était fait pour 

séduire des esprits autisi peu pratiques que le sien el aussi aventu- 
reux. 

M. Barthélémy Sainl-Ullaire croit pouvoir < librement critiquer Leib- 
nilz bans risquer de porter alleinle à sa gloire. » Il lui reproche d'avoir 
poursuivi le cartésianisme avec Irup d'àprôlé, de n'avoir pv^s eu de mé- 
thode el d'avoir méconnu celle de Descaries. < Aussi n'a-t-il pas ré- 
formé la phdoàophie première» ainsi qu'il s'en (lattail : il D*a pas môme 
donné une dùfinition acceptable de U substance. » Ses monades, son 
harmonie prééiablie soui reléguées depuis tonglenips parmi les rêves 
philosophiques. Il a eu le mérite de réfuier Locke, mais une polé- 
mique n'esl point un système. Quant à sa théodicée, < il est bien diffi- 



216 



nEVUE PHILOSOPHIQUE 



cile, en dehors de ropUmisme, d'y saisir ses opinions personnelles... 
En un mot. quel que soil son génie, il est, en philosophie, & une dis- 
tance immense de Descaries, y 

Nous arrivons au passage le plus intéressant de cette revue. Leib- 
nitz n'avait fait, dit M. BarLhéleuiy Saint-Uilaire, qu'annoncer la réforme 
de la philosophie. < liant aborde cette périlleuse entreprise. En se gui- 
dant sur Copernic, il &e flatte de changer de fond en comble le point da 
vue et de découvrir la vérité . > Sa révolution consiste à répudier 
I toute intervention de la sensibilité, en se renfermant rigoureusement 
duns ce qu'il appelle la raison pure. > Celte révolulion n'éiaii pas aussi 
neuve qu^il le croyait. Avant lui, Socrate, Platon, les Alexandrins 
t s'étaient adressés aussi & la pure raison.,.,. Bien plus, sans remonter 
si haut dans rhisioire, Kant avait tout à cûté de lui Descartes, dont la 
méthode rationnelle n'emprunte non plus quoi que ce soit au monde 
extérieur et qui..... ne consulte absolument que la pure raison. > Ainsi 
M. Barthélémy Saint-Uilaire n'aperçoit rien de neuf dans la tentative 
de Kant; mais, ajoute-t-il, « peu importe qu'elle ne fût pas originale, 
si elle avait été heureuse. Loin de là, elle a radicalement échoué; après 
avoir fait quelque temps beaucoup de bruit et joui d'une vogue éphé- 
mère, elle est, après moins d'un siècle, désormais oubliée > et con- 
damnée sans appel. M. Barthélémy Saint-Hilaire veut bien cependant 
en dire quelques mots encore. 

Kant promettait de réhabiliter la métaphysique : il n'a fait qu'achever 
de la compromettre. Devant Vappareil formidable de déductions logiques 
qu'il déploie, < on peut se demander s'il ne vaudraitpas mieux retourner 
aux carrières de la scolasiique el du moyen &ge, qui ont du moins 
Tavanlage d'être dès longtemps connues. Kant voit si peu le dédale oti 
il s'engage, qu'il reproche aux écoles leurs toiles d'araignée et qu'il est 

persuadé qu'il fait un traité de la méthode Il était difficile de se 

tromper plus complètement, on pourrait presque dire plus lourde- 
ment. » 

Quant à restreindre, comme il le pensait, l'usage de notre raison et 
ses audaces erTrénécSj il en est loin. Ne rautorise-t-il pas & révoquer 
en doute u ce^ simples cliobes et ces banales croyances, l'âitue, la li- 
berté, Dieu? Si c'est là restreindre la raison, qu'esl-ce donc que lui 

l&cber la bride. On a dit que Kant avait commis une généreuse incon- 
séquence-, mais il vaut mieux n'être pas inconséquent, quand on peut 
avec si peu dé peine éviter de Tétre. Descaries, tant décrié par Kant 
et par ses successeurs^ n'esl-il pas infiniment plus sage? i 

Kant ajoute que les objets considérés comme phénomènes se règlent 
sur notre mode de représenlalion.., < Mais il ne pense donc pas à Pro- 
tagore. qui, vingt siècles auparavant, au grand scandale de Socrate et 
de la Grèce, déclarait que Tbomme est la mesure de tout! L'homme de 
Kant ressuscite et aggrave L'homme de Protagore, et le philosophe du 
xviii" siècle se joint aux sophistes ancienâ qu*jl oublie, > et prépare 
des armes aux sophistes nouveaux quM avait l'intention de réfuter, 



ANALYSES. — B. SAINT-HTLAtRE. De la Métaphysique, 217 

«Cest depuis Tapparition delà Critique que ces néauxiratbéisme, Tincré- 
dulité et le scepticisme) se sont déchaînés sur le monde, avec le pan- 
théisme, inconséquent dans Schcliing, d'une hardiesse sans bornes 
dans Uegel... Ces démences d'une spéculation sacrilège autant qu'im- 
modeste ont amené un chaos de systèmes qui ne devait finir que -par 
un scepticisme général et par le mépris de toute philosophie. > Kant a 
fait tout le mal, en voulant le prévenir. Il a • précipité Texplosion de 
cet effroyable orage >, qu'il aurait dû conjurer. 

c La conclusion qui ressort de cette rapide revue de l'histoire de la 
philosophie, c'est qu^Aristote doit être rangé parmi les plus grands mé- 
laphysiciens de tous les siècles. » Cette première démonstraiion faite, 
M. Barthélémy Saint-Hilaire en entreprend une seconde du même 
^enre : il s'agit d'établir, après la supériorité d'Aristote, Texcellence 
de la métàphijsiqxte en elle^mt^me. En présence des attaques de la théo- 
logie et de la science, il est bon, même par ce temps de libre examen, 
de redire ses droits. 

Suivant une opinion de Pythagore, rapportée par Jambtique et « si 
vraisemblable qu'on peut penser qu'elle est vraie n, la vie humaine peut 
6tre comparée aux fêtes solennelles de la Grèce. Le philosophe est ce 
spectateur curieux qui s'y rend pour admirer le spectacle i la philoso- 
phie est la < spéculation en grand > ayant pour objet, comme l'a si bien 
vu Aristote, la totalité des êtres. < Certainement ce que nous appren- 
nent les sciences analytiques est très curieux, souvent très utile. Le 
philosophe le conteste moins que personne, » Mais n'esl-il pas mille 
lois plus intéressant de rechercher les causes premières de tant de 
phénomènes admirables, d'étudier l'homme et ses moyens de connaître? 
Le monde, dans sa cause divine, l'homme, la méthode, tel est le triple 
objet de la philosophie. 

Longtemps la religron a persécuté la philosophie. ( Si les Césars, 
tant accusés, livraient les chrétiens aux bètes du cirque, PEglise livrait 
aux flammes les hérétiques et les libres penseurs. Les vindictes de 
l*orthodoxie avaient peut-être même quelque chose de plus blâmable... 
Celle ardeur de persécution témoigne du moins dans quelle estime 
jalouse la société chrétienne a tenu les problèmes que la philosophie 
première étudie comme la religion. » Actuellement, TEglise voudrait 
seulement se réserver le champ des vérités qu^on nomme surnatu- 
relies. La philosophie repousse ù bon droit cette distinction de dmx 
Bones de vérités, i A l'injonction hautaine qui exigeait une abdication, 
elle a repondu comme ce philosophe ancien qui, pour démontrer le 
mouvement, se mettait à marcher devant ses contradicteurs. > 

La science décrète contre la métaphysique * une sorte d'incompé* 

tence et d'analhème du même genre y», alléguant que les grands pro- 

.blëmes dont elle s'occupe sont insolubles, par suite inutiles à étudier. 

[ôme sur la question de la méthode, la science reste, comme la foule, 

indilTérente; c mais elle est en désaccord avec l'humunlté tout entière. 

quand elle étend cette indîlTèrence jusqu'à l'&me et jusqu'à Dieu, i Les 



218 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



religions sonl là pour le prouver. La ptiilosopbie a donc une raison 
d'èire : elle ne sa démet en faveuf de personne et peut répondre à la 
théologie et à la science ce que Socmie répondait à &es juges : c Ja 
VOUE honore et je vous aime, mais j'obéis plulôt à Dieu qu'à vous. » 

Les questions qui se posent pour la religion et la philosophie étant 
les mêmes nécessairement et les soUilioyiti étant gèwiraleinenl 
pareilhs, en quoi peuvent donc consister les ditTérences? Les reli- 
gions sont des œuvres collectives qui reposent sur la tradition, sur 
rautoriié: les philosophies sont des œuvres individuelles qui relèvent 
de la libre recherche, àuësi ne peuvent-elles être que tolérâmes, sans 
pour cela Être < indifTérenles ù ce qu'elles regardent comme Terreur »• 
La philoBophis est respectueuse de la religion : la dédaigner serait df 
sa part se désavouer elle-môme en principe. Car c Tinspiraiion instinc- 
tive des peuples les conduit à la vérité sur les points essentiels aussi 
sûrement que la réllexion la plus attentive y peut conduire le philo- 
sophe. De part et d'autre, le résultat est identique. La philosophie 
serait bien aveugle de ne pas Le voir, i 

Mais si la religion a tort de se croire menacée par elle, la sciencG 
n'a-t-elle pas plus tort encore? Elle ne devrait jamais oublier la cocq- 
munauLé d'origine et de nature qui Tunit b. la pliilosophie. s La philor 
Sophie use pour ses étuJes de procédés exclusiveiiient âcientifi^ues. | 
Non contente d'avoir la première recommandé aux sciences la méibot^ 
d'observation» elle ne fait auire chose elle-même que d'observer dʧ 
taits. On prétend que la métaphysique n'est pas une science. £st-ij 
bien vraisemblable qaa des hommes lets que Sacrale, Platon, Ârislote, 
Leibnilz se soient mépris à ce point / EsL-il mCme beBUcoup plu» 
vraisemblable que les fondateurs des reli^fions se soient trompés du 
tout au tout, et le ^^enre humain avec eux? Quelle surprise pescaries, 
Spinoza, X^eibnitz, quelle surprise rauiiquité tout entière ne ressenti- 
rait-elle pas en apprenant que la philosophie première n'est pas uae 
science! Elle en est uiio, au dire d'Arisiote, et la plus sciejice de 
toutes, parce qu't^Ue cludie les premiers principes, p^rce qu'elle 
recherche les causes et le pourquoi. Elle seule est complèteineiai 
raUonnellc, c ainsi que voulaient te faire entendre Kant par sa raÂfip^ 
pure et IMaton par sa dialectique. » Il est faux d'ailleurs que Tobserva- 
tîon inlmie soit impossible : elle est au contraire fort répandue, eJL 
aucune science ue peut s^en passer. 

Nuis, dit-on, la métaphysique ii^amonceLle pas de faits; elle ifa rie^ 
de défiai tivement acquis, et son travail est toujours à recommencer. 
L'objection est capitale. < Pour se convaincre, dit M. Barthélémy Saïutr 
Uilbure, qu'elle n est pas sérieuse, il n'y a qu'à consulter un dessavanU 
les plus illustres de notre temps, l'auteur de la M<i<uiniijue céleste, p 
£n effet, du témoignage de Laplace, la littérature a des limites qu'ua 
homme de génie peut atteindre, lors^uUI emploie une langue perfecr 
tioonée, et m l'iutérôt qui s'attache à son oeuvre, ni sa répuiation ^e 
4iJCmuuent dans la suite du temps, taudis que les sciences, sans boraça 



I 






ANALYSES. — B. SAiNT-HiLAtRE. De la Métaphysique. 219 

cotncne la nature, s'ucurotssenl & TiiiOni par les travaux des généra- 
iioos. < Ainsi, conclut M. Barthélémy Saint-lMaire, la méiafthysjque 
pourrait, sous la proleciion d'un des plus grands mathématiciens de 
tous les temps, revendiquer une place à côté de la poésie» et celte 
place pourrait paraître encore bien belle, quand on songe à ce qu'est 
Uoniére. » Mais cetie conclusion inaliendue ne semblerait peut-être 
pas tout à fait satisfaisante, et M. Barthélémy Satut-Hilaire se hâie 
d'afiJrmer que, < par l'importance de son objet, par la sûreié inraillible 
de sa méihode, par la grandeur des résultats obtenus, la philosophie 
première ne petit pas ëiro assimilée à un poème épique. » CepenJant 
U ajoute : c Le philoËophe fonde sa scienoe personnelle et ses convic- 
tions à peu prèâ comme le poète chante, pour exprimer les émotions 
puissantes qui Tinspirent. • Comme le poète, le philosophe pense pour 
lui. travaille dans son individualité sohtaire; Tinflaence de son œuvre 
• s'exerce comme celle de la poésie, en transportant les hommes d'eo* 
thousiasuie et d'admiratiun, eu les conduisant dans les sentiers atis- 
léres et lumineux de la conscience et de la réflr-xion. Si elle ne charme 
pas, elle peut instruire et môme persuader. U y a une foi philoso- 
phique, comme il y a une fui religieuse. ■ Lu démonstration annoncée 
plus haut est achevée, et il résulte de ce qui vient d'être dit que les 
flavanu ont tort de traiter la métaphysique si mal, et de nier qu'elle 
Aoit une science. 

Mais de nos jours, < parmi les philosophes, il en est qui, se trompant 
comme les savants, ont prétendu faire de la philosophie une science 
naturelle».... Cette reforme devait réussir encore moins que celle de 
Kant. Notre siècle a eu le bon esprit de ne pas fo*y laisser prendre. • 
Dans les ^cietces naturelles, le contrôle est toujours possible; il ne 
l'est pas eu philosophie. Les vérités que le philosophe découvre peu- 
vent n'Être pas vraies pour les autres hommes; chaque conscience voit 
les choses tous son jour à elle. • Laquelle a vu le plus juste, c''est au 
0anre humain de décider, comme il décide entre les religions en em- 
feraasaot les unes et en repoussant les autres. > En d^autres termes, 
pourrait dire H. Barthélémy Saini-Hilaire, la philosophie est une oeuvre 
individuelle, mais l'individu n'en est pas juge; il travaille pour Tespôce, 
«ma la juridiction du conàenLemeot universel, c'esi-b-dire du sens 
commun. 

Mais, quoiqu'un système philosophique soit une oeuvre toute subjec- 
tive, il ne s'ensuit pas qu'aux yeux de la philosophie l'homme soit la 
oesuce de toutes choses. < Elle prétend au coiiLruire qu'il existe uite 
vénié éternelle et indéfectible, éclatanie, indiiie, dont l'homme, quelque 
faible qu'il soit, peut recueillir quelqu^^ rayon, dont la découverte suc- 
cessive, quoique toujours incomplète, est son privilège et sa gloire..., # 
£a un mol, Tnomme. loin d'èire la mesure des choses, serait bien 
pLut6t mesuré par elles. < Sous lu doctrine de Pruta^ore et de Kaut se 
cai:he un orgueil immense. i> La métaphysique, tulle que la comprend 
M. Baribélemy Saini-llilaire, est modeste : < rhumililé n'est pas même 
une vertu pour elle, c'est une nécessité, i 



220 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



Reste une dernière objection de la science, et une dernière erreur. 
L'homme, aasure-t-on, ne peut connaître les causes des phénomènes ; 
il ne fait qu'en constater les lois. La science ne s'aperçoit pas que c'est 
c rapporter tout au hasard et bannir de l'univers la conception de 
cause finale ». On a réfoté tant de fois le paradoxe de Hume qu'il est 
inutile d'y insister. D'ailleurs, en refusant à l'homme la connaissance 
des causes , la science « en arriverait bientôt au suicide moral t. En 
résumé, on peut toujours et à bon droit critiquer les métaphysiciens et 
leurs systèmes ; mais c critiquer la métaphysique est une aberration 
inconcevable, i» 

Dans le chapitre suivant, intitulé Grandeur de l'hoivjiie, M. Barthé- 
lémy Sainl-Hilaire aftlrme Timmense supériorité de l'homme sur les 
animaux. C'est en vain que quelques savants de notre siècle préten- 
dent combler Tablme qui les sépare. « Triste spectacle que nous offre 
la science! Mais il n*aura qu'un temps, et rv/fe doctrine monêtrueuse 
dn transformisme sera vaincue dans Tavenir, comme elle l'a été plu- 
sieurs fois déjà dans le passé. Les savants devraient en croire les natu- 
ralistes, à leur tèie BLiflon, le plus grand de tous. Et Cuvier, i leBuffon 
du xix^ siècle, n'est-il pas du môme avis? > L'antîquiLé, plus sage que 
nous, n'a jamais soulevé cette controverse déplorable. Platon, Aris- 
tote, les Stoïciens ont la plus haute idée de la grandeur de Thooime. 
Le transformisme a contre lui bien d'autres autorités. « Les poètes, 
même les plus légers, comme Ovide, célèbrent à l'envi la supériorité 
de rhomme comparé à toutes les créatures qui rampent sur la terre. > 
Enfin Pline et Sénèque ne tarissent pas sur ce sujet inépuisable. 

La question n'est guère sérieuse; il suffit à la philosophie pour 
réfuter le darwinisme de constater la présence de la loi morale dans 
l'homme. Prèlera-t-on aux animaux le discernement du juste et de 
rînjusle, la conscience du bien et du mal, les sublimités de la pensée, 
les triomphes magnanimes de la vertu? C'est un outrage gratuit qu*on 
s'infligerait à soi-même. L'homme seul possède ces privilèges : de là 
pour lui la philosophie. Elle est l'effort Individuel pour résoudre les 
questions que ces phénomènes, spéciaux à l'homme, soulèvent. Jamais 
rhumanité n*a renoncé à cette tâche, et jamais elle n'y renoncera. 
Elle TaccompUt librement et sans qu'une loi absolue préside à la pro- 
duction des systèmes. 11 n'y a pas non plus de loi dans la succession 
des poètes. La poésie n'y perd rien; de même la philosophie. 

A cette heure oCi son droit n'est plus contesté, le philosophe, instmit 
par les leçons du passé, doit êtrti h la fois plus modeste que jamais et 
animé de la plus mâle assurance, c Pour peu qu'il interroge sa cons- 
science, il y trouve, sous la conduite de Descartes, une force que nulle 
puissance au monde ne peut contraindre, le Oujito ergo «u/n..., et, 
sans se flatter, il peut se répéter avec te iioèle que la ruine de Tani- 
vers n'ébranlerait pas son coeur invincible. ■ L'axiome cartésien est 
désormais pour la philosophie une base in^^branlable ; « elle a, quand 
elle le veut, un levier qui peut soulever le monde de la pensée et des 



4 



< 



ANALYSES. — B. SAINT-HILAIRE. De la Métaphysique, 221 

choses. > Cependant le philosophe doU de nos jours se garder aussi 
bien de l'orgueil que du suepliuisme. c C'osl bien toujours l'ensemble 
des Ôtres et la loLalilô de TEtre qu'il essaye de comprendre; mais, en 
£ace de rinûnitô de l'absolu, il ne sent que trop vivement son infirmité 
relative. > Il ne peut plus songer à imposer aux autres ses solutions. 

Il faut qu'il donne son admiration à la science, à la religion son res- 
pect. Le christianisme domine toutes les autres religions à une incom- 
mensurable hauteur. Ga qui doit surtout lui assurer Testlme du philo- 
sophe, c'est que, sur tous les problèmes que la métaphysique agite, lé 
cbrislianisme a des solutions, Souvent le philosophe les acceptera ; 
pour avoir le droit de les repousser, au moins faut-il qu'il en ait pris 
connaissance. < Ou il faut proscrire touLeb les religions, ce qui est un 
insupportable mépris de rhumanité , ou il faut écouter celle-là et la 
vénérer plus que toutes les autres. » 

Quant aux sciences, leurs envahissements et les perspeclives indé- 
finies qui s^ouvrent devant elles ne sont pas pour troubler le philo- 
sophes. Il sait dès longtemps les bornes qu'elles ne franchiront pas. Il 
sait aussi que i la philosophie a moins besoin des sciences que les 
sciences n*ont besoin de la philosophie. Les maîtres de la sagesse ont 
apparu dans des temps oii les sciences étaient k peine édoses. Les 
sages n^n ont été ni moins éclairés ni moins utiles. Il est k douter 
que Newton ail admiré les cieux plus que ne le faisait David, et per- 
soDoe encore parmi Les astronomes n*a surpassé en enthousiasme les 
psaumes du roi-propbéte. » 

M. Barthélémy Saînt-Hilaire, termine son livre en affirmant que toutes 
les philosophies actuelles, française, anglaise, italienne, allemande, 
américaine, malgré des dissemblances très notables, s'accordent au 
fond et auront même destinée, comme elles ont eu même origine, la 
discipline sculaslique, que Paris avait enfantée, et la sagesse carté- 
sienne, si éminemment française. Il est & espérer que nous ne nous en 
départirons pas. < La philosophie a été la même, ou peu s'en faut, à 
toutes les époques. Sa nature n'a pas essentiellement varié. Le seul 
progrès, c'est que la conscience qu'elle en a eue a été plus ou moins 
complète, jusqu^à ce qu'enfin elle en arrivât k la splendeur cartésienne, 
que nulle autre ne peut dépasser et qui ne doit plus s'éteindre. Le 
passé de la philosophie nous répond de son avenir, et cette pérennité 
que lui souhaitait Lelbnitz, elle Ta toujours possédée. Quoi qu'il puisse 
survenir, elle en jouira à jamais, appui le plus solide de la raison 
humaine, son honneur suprême, et son salut, aujourd'hui comme jadis, 
dans les siècles futurs , aussi bien qu'elle Ta été dans les siècles 
écoulés. D 

Telles sont les conclusions de M. Barthélémy Saint-Hîlaire. Comme 
on le voit, son livre est un triple panégyrique, d'Aristote^ de la philoso- 
phie, du cartésianisme, et en présente tous les caractères. On a mau- 
vaise gr&ce à disputer avec un panégyrique : cette sorte d'ouvrages a 
son but, ses couditions^ sa mesure à part. Uae analyse minutieuse 



252 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



bite avec les expressionâ mâmes de Tauleur rend d'ailleurs noe cer- 
taine critique assez inatile. Un cerlain nombre de points méritent 
cependant d être relevés, et noua essayerons d'en dire noire avis. 

Tout d'abord, si Ton ne songeait au caractère que l'auteur a voula 
donner à son livre, ne s'éionneraii-on pas que loules les réserves for- 
mulées par lui} chemin faisant, sur la philosophie d'Aristote, ne Paient 
pas conduit à résumer son impression eous une forme moins exclnst- 
vement admîralive '^ Il y a Ift, en apparence au moins, une conir.idic- 
tion , sur laquelle il aurait été intéressant d'entendre M. Barthélémy 
Sainl-Hilaire s'expliquer. S'il est vrai qu'Aristote s'est m<^pris sur le 
vrai sens du platonisme qu'il a si vivement traité, si sa théorie de la 
substance est plus loitique, plus grammaticale même que métaphy- 
sique, si l'on en peut dire autant de sa théorie des quatre causes, s'il 
ne reste guère à louer dans son î?rand ouvrape que ses théories da 
princl[>fl de contradiction, de la Hnalilé universelle et du moteur intelli- 
gible, ne pourrail-on tirer de là quelques êr.laircissements sur son 
sysiërue et sur sa personnalité philosophique? Arislole fut avant tout 
un grand logicien et un grand savant. Quant au philosophe, on le caroô- 
téhserail assez bien peut-être en disant que, lorsqu'il composait sa 
métaphysique, il faisait encore de la lofnqae et de la science k sa 
manière, une science et une logique prolongées. Jamais il ne sépara 
nettement ces deux dumaines, disons mieux, ces deux aspects du 
savoir humain, la science et ta philoïîophie, si nettement séparés par 
son muUre. Il semble que la dilTérence des deux systèmes est 1^ tout 
entière. Faute de le voir, on ne saisit bien ni la raison ni la portée des 
critiques d'Aristote contre une philosophie mère de la sienne, et si 
voisine en apparence. Mais entrons dans cette discussion. 

Les idées sont-elles en dehors dr*3 choses, comme Aristote le soutient 
dans son interprétation du platonisme . ou dans les choses ^ comme 
rafflrine M. Burihélemy Saint-Ililaire7 Ni Tun ni l'autre peut-être, et ta 
quesiion de la transcendance ne se posait pas pour Ptatoii. Le fond de 
sa pensée, oserait-on dire, n'était pas que les idées existent en dehors 
de l'esprit, dans les choses ou au-dessus d'elles, mais dans Pesprit 
même, elles n*en étaient pas moins à ses yeux la vraie réalité de ces 
choses, leur réalité pour Tesprit, qui par elles se les explique, en les 
rattachant à sa nature, la nature morale. Platon n*est pas, comme les 
physiologues et les i>Jéalisies qui Pont précédé, ni comme Arisioie et 
les métaphysiciens qui l'ont suivi, un théoricien de l'objectif, mais du 
subjectif : il ne fait pas une physique, c'est-à-dire une étude élémen- 
taire des choses considérées en elles-mêmes, dans l'existence maté- 
rielle, indépendante, que la pensée leur suppose, ni une métaphysique, 
c^est-à-dire une explication absolue de ces choses par leurs principes 
également objectifs ; ce qu'il fait, c'est une dialectique, c'est-à-dire uae 
psychologie ruiLonnelle et morale, une étude analytique des choses 
dans l'esprit, de la connaissance qu'il en prend, de l'explication qu'il 
s'en donne, conrormémenl à sa propre nature. Ce que sont les choses 



1 



4 



H 



ANALYSES. — D. SAlHT-HlLAmi:. De la ^Têtaphysique. 523 

on plulôt ce qu'elles ont Vair d'être, tians leur devenir exlêrieur. c'est 
affaire au physicien de le chercher; Plalon ne s'en soucie pas. Il dé- 
daigne celte science ott Pespril n'appread point ce qui rinléresse, le 
rapport des êires, ou plulôt des IdiSes, avec lui-mÔme, avec son prih^ 
cipe, le bien,c*esi-Ô-dire leur explication, leurréalilô vraie, leur valeur. 
Car les choses ont deux sortes d*exi9lenne. l'une sensible, c'est-à-dire 
obscure opaque, inip^nt^lrable, sur Inquelle la pçnafte est sans prise 
(iTTOpwrxTOv, 4^'jèùv/, oûffwpitcTov, SuffaXçT«Tov), Paulre ïntelligiblp, qui ne 
consisie pas dans Ci qu*elles sont, mais dans ce qu'elles valent, c'est. 
A-dire dans ce qu'elles sont pour l'esprit ; c'est en lui seulement qu'elles 
ont cette existence, qui ne se compte ni ne se pèse, mais qui, supérieure 
au nombre, suppose une mesure à part, subjective, l'amour, seniiment 
de In perfection. 

D'une certaine manière, on peut donc soutenir que Platon est dua- 
liste, parllî^an de la transcendance; ces expressions ne sont cependant 
pas exactes Quand ou parle do transcendance; de dualisme, on admet 
implicitement que les deux mondes que l'on oppose ont au moins 
cela de commun de rentrer dans un genœ supérieur, qui leur permet 
d'êire nombres, celui de Vèirù, pris des deux parts au môme sens du 
mol. Il n'en est pas ainsi quand il s'agit de Platon. Les deux mondes 
quM superpose ou plulôt qu'il distingue n'ont rien de commun : c'est 
par une insuffisance de langnpe, ou plulôt par l'efTet d'une duperie 
Intérieure, d'une sorte dft mensonge naturel, de faiblesse peui-ôire, 
qu'on leur attribue é^j^alcmenL h l'un et à l'autre ce qu'on appelle du 
nom d'existence. Le monde intelliKible n'est pas une sorte de repro- 
duction ou d'exemplaire, au sens propre, du monde sensible, mais 
ce monde vu par l'esprit à travers lui-mÔme, C'e3t-?i-dire éclairé à la 
lumière morale, prenant un sens et une réaUlé supérieure par le 
rapport oti il est ntis avec le bien, conçu, voulu et posé comme le 
seul être dij^ne de ce nom. indépendant, fondé en soi, Spinoza dirait, 
dans la langue réaliste d'Aristote, comme la seule substance. En 
d'autres termes, ce monde n'est, pourrait-on dire aujourd'hui, que 
Tensemble. ou mieux la succession, la hiérarchie des affirmations 
morales, des jugements que l'esprit se formule au sujet du monde 
sen&ibte et par lesquels il le fait participer à son existence k lui, la 
seule au fond qu'il comprenne. Cette existence n'est pas, comme l'autre, 
arrôtée et constante, mais, en apparence au moins, mobile, insaisis- 
sable, suivant sans fin le mouvement de l*esprit, qui la cherche dans 
les choses, et ne l'y trouve pas, parce qu'elle est en lui-mÔme. Mais, 
& mesure que cet idéal lui ét^happe et qu'il éprouve l'impossibilité de 
l'atteindre au dehors, il en prend une conscience plus vive, et le reflet 
de celte conscience rejaillit jusque sur les choses. Leurs images 
déeonnjis.dans un jour nouveau, se transforment, reçoivent une valeur, 
une beauté, et celte beauté devient pour l'esprit mieux que leur 
raison d'être, leur être véritable. Dans la mesure oii elles sont belles, 
elles existent, elles participent au parfait : l'émotion esthétique et 



224 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



morale nous fait percevoir celle réalité d'un nouveau genre, celle 
des idées, qui sans cesse se dépassent et s^'échappenl l'une de Tautre, 
de plus en plus subtiles, dans Télan de la pensée au delà des formes 
objecUves, vers la perfection subjective, sans matière. Mais celte 
Tôalilé n'est rien en dehors de l'espril, en dehors des actes toujours 
provisoires, qui la posent. En un mot, les idées ont pour Platon une 
existence strictement subjective, étant ce qutiee r*sm petl de lui dans 
ses objets. Ses deux mondes n'en sont donc au fond qu'un seul; 
mais ce monde unique revêt deux existences suivant le point d où 
Vesprit le regarde. H peut l'envisager sous deux aspects, celui du 
mécanisme et celui de la finalité, celui de l'être et celui du bien. 
Le premier point de vue est celui de la science, le second celui de la 
philosophie. La science aurait beau s'avancer jusqu'à ses dernières 
limites, atteindre les éléments des choses, elle constaterait un fait 
aveugle, elle n*expliquerail rien; la philosophie seule, étudiant non 
la chose, mais l'espjit qui la supporte et. par ce qu'il y met de lui- 
même, la fuit intelligible, alleinl Teitplication. Dans resprit, la chose 
prend uu sens, une raison : elle devient Tidèe, les idées, 

C'est donc, semble-t-iU à lôrt qu'Ari&tote. prêtant au langage abs- 
trait, dialectique de son maître une sigiiiflcalion métaphysique et 
concrète, lui reproche d''isoler les idées dans un monde transcendant 
qui double inulilemenl le premier. M. Barthélémy Saint-Hilaire attribue 
avec raison un sens tout symbolique aux passages qu'on pourrait 
invoquer à Tappui de cette accusation. Loin d'otre dupe de lui- 
même, Platon nous avertit presque toujours de ne pas prendre ses 
ficlions au pied de la lettre, c'esl-à-dire au fond de voir dans sa dialec- 
tique non une métaphysique, mais une théorie subjective de la con- 
naissance, une psychologie morale. Ses idées, éternelles dans leur 
contenu dernier, le bien qui les pose, ne sont pas dans leurs formes. 
comme les genres d'Aristote, des essences objectives, permanentes, 
mais la série des symboles que l'esprit traverse, ou plutôt des enve- 
loppes qu'il dépouille dans la poursuite de l'absolu moral. 

Du maître et du disciple, le véritable réaliste, c'est te dernier. Pour 
lui. depuis le monde sensible, en proie au mouvement éternel, depuis 
la première matière jusqu'au moteur immobile, jusqu'à rinlelligence 
parfaite, seule digne de se servir à elle-même d'objet, tout ce qui existe 
compose un système unique, réel au sens vulgaire, et homogène, 
de formes ottjectiveB, étalées sur un même plan, qui s'engendrent 
l'une Taulre et font parvenir jusqu'aux derniers éléments de ce 
vaste corps la réalité qui découle de la forme suprême, pensée pure 
^ire pur, sans néant, concrète perfection. Non seulement donc, à ses' 
yeux, il n'y a pas deux mondes, mais il n'y a d'un monde unique 
qu'un seul point de vue, le point de vue intellectuel de l'être objectif, 
de la substance. La région des principes et des causes continue 
simplement celle des formes sensibles, et la métaphysique n'est 
autre chose qu'un prolongement de la physique, qu'une physique supe- 



ANALYSES. — B. SAlNT-HlLAtRE. De la métaphysique. 225 

Heure. deBiinée, comme l'autre, à nous faire saisir des réalités. Aristote 
ne double pas, comme il accuse son maître de le faire, le monde 
sensible; il fait mieux : il l*étend au delà de ses limites et du champ 
de l'expérience jusqu*à une cause première, au degré près de nature 
pareille. Il n'explique pas le réel par l'idéal, Tètre, par ce qui, tout 
en le supposant, le domine et relève en droit de soi seul, mais par 
de Têtre encore, ce qui est proprement augmenter la difficulté par 
addition d'une hypothèse gratuite qui n'expliquerait rien, restant à 
expliquer. 

Aristote mérite donc au plus haut point le reproche qu^il adresse à 
son maître de doubler la difficulté sans la résoudre. Au lieu de super- 
poser au monde réel (nous nous sommes expliqués sur cette super- 
position) un monde d'idées, il le prolonge en un monde de substances 
prétendues solides, comme ce qu*elle& expliquent. Lequel des deux 
réalise des abstractions, le Lhéoricien de ridée, ou celui de la subà- 
lance; l'auteur de la dialectique^ ou le pèn^; de la métaphysique 
logique; le philosophe pour qui Tétre vrai, raison de toute chose aux 
yeux de l'esprit, est l'être idéal, qualitatif, que la quantité ne réalise 
ni n'exprime, qu'on peut donc appeler un néant au point de vue sensi- 
ble, ou celui pour qui la cause universelte est la réalité pleine, terme 
de l'évolution objective, rachèvement par excellence, la suprême 
entéléchie? Aristote a beau appeler celte cause la pensée de la pensée, 
il ne réussit pas h enirer par là d;ins l'ordre vraiment subjectif, c'est- 
à-dire moral , oii Platoti du premier coup s'installe et se renferme, 
car sa dialectique peut être définie une théorie non pas du monde et 
de son existence, mais de râ.me et de sa vie propre, dont la pensée 
même, en tant du moins qu'elle porte sur l'être objectif, n'est qu'un 
vêlement ou qu'un symbole. Aristote ne s'est pas élevé à ce point 
de vue supérieur : il n'a jamais dépassé, comme conception et 
comme théorie de l'être, celles de l'être concret (oûvoAov), qvii étaient, il 
raffirmt! lui-même, le trait original de sa philosophie. C'était philoso- 
pher eu savant, épris du réel et de l'expérience, en arlisie aussi, 
plutôt qu'en philosophe, au sens strict, platonicien, du mot, c'est-à-dire 
en esprit ém«tncipe des apparences et des formes, résolu à en cher- 
cher la raison dans un ordre différent. C'était donner une théorie 
métaphysique de la science positive, c'est-à-dire considérer l'objet de 
cette science, le concret, à son plus haut degré du moins, comme 
1 être vrai, absolu; en un mot c'était faire de la philosophie une meta- 
phy>yique. 

De là vient qu'Aristote passe h la fois et avec raison pour le fon- 
dateur de l'empirisme et pour le père de la métaphysique, de celle quj 
dogmatise à la façon de la science et, subissant des notions dont elle 
devrait précisémemt essayer la critique, se croit capable aussi 
d'atteindre des existences ou de les démontrer. Il est surprenant au 
premier abord qu'un niôme philosophe puisse être invoqué connue 
Tancêtre de la science expérimentale et comme celui de la méiaphysi- 

TÛML IX. — 1880. 1*^ 



Wn HEVUB PHILOSOPHIQUE 

que dogmatique : le fait s'expliqua de soi. après ce qui vient d*ètre dit 
Le scolaslique, avec ses enliléa, ses concnHions logiques, était eji 
germe dans le réalisme individualiste d^Ârislule, et avec elle la théo- 
logie canèâienne. qui en est comme la réduction et la formule scienti- 
fique, condensée encore et posée en principe, dans une déntiilion, par 
Spinozi, Mai» qu'est-ce que cet Etre-Somme, celle substance im- 
muiible et infinie? N esl-ce pas. sous son premier nom, ce je ne sais 
quoi de permanent, mouvement, force ou matière, que la science. 
depuis Des-carles même, afllrme a priori comme constiiuant le fond 
pe son otijet? On le voit donc, la métaphysique dogmatique, fille d'Aris- 
lote, n'est autre chose, malgré ses prétentions théolopiques et morales, 
qu'une métaphysique de Texpérience, qu'un symbolisme concret, plus 
ou moins synthétique suivant les temps et les esprits, de ses postu- 
lats nécessaires. En un mot, c'est une logique transcendentale dupe 
d'elle-qiëme. 

Tout autre est la philosophie pour certains esprits qui. à la suite de 
Platon, cherchenl à dépasser la nature, non en la continuant dans une 
autre, mais en In franchissant, pour trouver dans un ordre nouveau, 
librement posé, le sens moral des apparences sensibles et des appa* 
rences intelligibles, des choses et de la pensée, c'est-à-dire leur vôrî* 
lab!f> explication. Pour ces esprits émancipés d'eux-mêmes, la philo- 
sophie ne ÏHÏL pas doiibl<^ emploi avec la science : elle est vraiment 
une uol'tnphysiijuc. un mouvement au delà, un effort non pour saisir 
des réaliiés qui explji|ueiit, bien qu'analogues, celles da la nature, 
maii^ pour comprendre d'un point de vue supérieur la loi mÔme. c'est- 
à-dire la nécessité, en vertu de laqtielle TespriL pose spontanément les 
unes et les autres. Cette dialectique morale ne doit pas être confondue 
avec une philosophie qui, à Texemple de Eant, lu métaphysique re* 
poussée d'abord dans l'ensemble, en recueille ensuite les dognnes 
essentiels et les dernières conclurions à titre non plus de conoais» 
sances, mais d'articles de foi morAle. 11 est clair que celte philosophie, 
bien qu'elle di.'-bule par la critique, n'est qu'à moitié afTranchie de ee 
qu'elle condamne, puisqu'elle poursuit en somme, par une voie dé- 
tournée, la môme chimère que la vieille tnétaphysir|ue. la réalité trans- 
cemiaiite. et cunLinue d'ac]meitre impliciletneiit comme point de départ^; 
par suite de supposer vrai, le principe d'Aristote, gue l'être objectif, réel 
et plein, peut seul expliquer le devenir. Si l'on se place au point de vue 
dont nous parlions tout à Theure, on ne verra dans cette idée .de rôlra 
objectif (substance, chuse en soi) dont l'Iiistoire, d'Aristote à Spinoza, 
est celle de la métaphysique même, qu'une pure idée, qu'une 'la ces 
formes instables engendrées par l'esprit suivant de certaines lois doai 
le sens, la raison morale est h découvrir. 

Une philosophie qui comprendrait ainsi son obj'^t ne serait pas une 
métuphy&ique au sens ordinaire, main une critique ou plutôt une 
genèse idéale de la raison pure, objective, entreprise par la raison pra- 
tique, subjecUve, seule vraimeut à priori. Ce serait une idéologie luo- 



ANALYSES. — B. SAINT-HILAIRE. De la viétaphysûjue. 227 

FRle, une dialeciique, au sens de Platon. Dans Vancienne métaphy- 
sique, la raison pure se subit et sl^nore; dans le kantisme, elle se 
connaU, mats empiriquement, et, ne s'expliqtiant pas, conliiiue de se 
subir: lu philosophie dont nous parlons esstiye de l'expliquer ei de s'en 
affranchir, en muutranl que ni ses proiiuils ubjecLifs ni ses formes sub- 
jectives n'ont de réalité en soi. puisqu'on peut rendre raison du pro- 
cessus qui les engendre. Le réalisme InlellecLuel sous sa forme spon- 
tanée, la métaphysique, et sous sa forme réfléchie, la critique, est 
donc le poinL de départ seuletneiit, ou pour mieux dire le champ 
d*études, la matière de l'idéaltâme moral, qui voit dans toutes ses con- 
crétions deux choses, des idoles & biiser, des symboles à éclaircir. 

Le développement que ces idées vouilraient pour prendre une valeur 
ne saurait trouver place ici. Il nous surfit d'îivuir marqué la dilTérence 
de poinls de vue qui sépare Ariàtole et EUaton, dilia dillërenoe toute 
subjective établit entre leurs doctrines, même dans les parties oti elles 
sembleni coïncider à la surface, un contrasta intime qui explique bien 
ce que la critique du disciple a do dur et d'immodéré. Esprit positif, 
tourné vers le dehors, formé à l'écote de l'observation sensible et de la 
logique, habitué & chercher partout des faits perçus ou des faits dé- 
montrés. Arisiole ne pouvait voir dans la philosophie premiôro qu'un 
système de la âciance objeLitive. qu'une théorie coitcrà Le de ses prin- 
cipes ; il créa la métaphysique. Science des principes, la philosophie 
d'Aristute est encore la science, d intention du moms ; celle de Platon 
veut éire mieux, fteflélant le monde sans y descendre, c'est dans Tes- 
phl qu'elle Téludie, dans les actes qui le iransfigurenL en le faisant 
participer à cette vie supérieure où le droit et le devoir deviennent l'Ôtre 
vrai, oh la bien se Tiit lumière, l'amoui* raiâon, la pratique enfin 
suprême théorie. Le philosophe de Platon n'est pas un savant, c'est un 
pédago^'ue, et In didlectii^ue, avec ses dépendances, est ce que sera 
sans doute la philosophie de l'avenir, une mêihoJe morale. 

Mous sommes donc avec M. Barthélémy SainL-llilaire, quind il accuse 
Ahstote d'avoir méconnu le plaionisriie, bien qu'il ne tienne pas sa pro- 
messe de citer des textes décisifs k lappui de sa pensée. Nous ne le 
lui reprochons pas, ne croyant guère aux textes décisifs, aux vérités 
qui se font toutes seules, bienvenues d'un siècle qui aime une science 
à portée de tous les ouvriers. M. Barthélémy Saint-liiluire reconnaît 
que le langage de Platon est sujet à équivoque : n'est-ce pas avouer 
qu'avec- lui les citations, les arguments puresseux ne sauraient suflire, 
qu'il faut se résoudre a interpréter, à descendre dans cet arriere- 
tond oD se cachent à demî-conscîenis les principes des doctrines? Il 
est vrai que c'est chose dinicile et périlleuse; mais toute philosophie 
est une aventure. 

La philosophie de l'avenir en sera une d'un genre nouveau. Tout 
porte h croire que renonçant à dogmatiser pour son propre compte sur 
les problèmes que la métaphysique tranchait et qui sont dômontrôs 
insolubles, elle s'enfermera de plus en plus dans rnisloire et dans la 



338 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



critique, el deviendra, en allendanL une reprise, toujours possible, de 
Tinslinct eL de lu nature, la physiologie rationnelle de la spontanéité 
sous sa double forme^ religieuse el métaphysique, dans la série de ses 
incarnalions el de ses œuvres. Une telle philosophie serait une his- 
loire et une criiique de la pensée humaine, une métaphysique, si Ton 
veut, non de la chose, mais de Tesprit : ce serait l'esprit s'émancipanL 
de lui-même, de sa nature fausse, opaque, incohérente, empiriqueuient 
amassée, héritage de la vie inférieure dont il arrive, la jugeant et la 
dépassant. 

Si telle doit ôtre la philosophie de demain, si la tftche peut tenter 
aujourd'hui môme des esprits indépendants el critiques, armés à la 
modente, moins curieux d'autorités et d'arguments à l'appui de leurs 
croyances naturelles que du spectacle de l'esprit humain, M> Barthé- 
lenjySuint-lIilairo n'est pas de ces curieux ou de ces téméraires. Retiré 
sur les sommets loinluins du pèripaléiisme. en paix avec sa con- 
scciene, sa pensée et le sens-cummutt« il n'a pas entendu le bruit de 
la philosophie nouvelle qui demande h la raison ses titres, pour les 
vériller, el appelle à sa barre toute philosophie. S'iU'a entendu, il a cessé 
de l'entendre, à force de n'en éire pas troublé, et croit fermement le 
Bilence rétabli. On l'êtonneraii beaucoup si on lui disait que jamais, du 
vivant ménie de Kant« sa pensée n'avait exercé sur les esprits Tin- 
fluencG souveraine qu'elle exerce depuis dix ans, qu'en Allemagne La 
plupart des doclrines contemporaines Tinvoquent comme leur pré- 
misse naturelle, et qu'en France l'héritage de la philosophie universi- 
taiie est aux mains d'une jeune génération formée à la discipline kan- 
tienne, qui compte bien ne s'en pas dessaisir. 

Quoi qu'il arrive de cette espérance, le kantisme aura marqué la 
pensée humaine d'une empreijite que rien n'effacera. < On peut, écri- 
vait-on naguère ', vivre longtemps sans dire de ceriaines choses. 
Quand elles oiii été dites, il n'est plus possible de revenir au point où 
on éiait auparavant. > La philosophie du Kani est une de ces choses. 
On l'oublie, quand on nous conseille de revenir a la splendeur cariê- 
sierme, h la clarté, dii-on encore. 

Les idées claires , ces idées que la nature impose, que le sens 
commun rutiBe et que l'esprit reconjiulL pour siennes, parce qu^elles 
constituent son apport, sa première mise d'exploitation dans la vie peo- 
sanle^ ne sont pas la philosophie niënie. mais son point de départ, ou 
si l'on veut, sa mulièrc i^remière. Sans doute on ne peut pas dire 
que la philosophie cesse où la clarté commence (car une certaine clarté 
commence avec la philosophie); on peut affirmer du moins que, là o(l 
la clarté dure et ne s'est pas interrompue, ia philosophie n'a pas com- 
mencé. 

C'est en ce sens profond qu^Arislote disait, au premier livre de la 



1. Voir les articles d« M. Bersot dans le Journal des DtbaU des 11 et 13 no- 
vembre. 



I 



ANALYSES. — B. sAiNT-niLArnE. Be la métaphysique. 229 

Métaphysique, que rétonnemenl est le commencemenl de la philoso- 
phie. Le célèbre passage du Pli^ilnu oti Socrale raconte ses premières 
éludes et la première révélation qu*il eut de la philosophie nous donne 
un commentaire anticipé de celle pensée. Avant cecie révélalion, tout 
lui semblait naturel et clair, •* D'où vienl que l'homme grandil ? Je pen- 
sais qu'il était clair pour tout le inonde que c'est parce qu'il boit et 
qu'il mange que ce qui n'était d'abord qu'un petit volume s'aug- 
mente et croit, et que, de cette manière, un homme de petit devient fort 
grand... Je pensais de môme savoir pourquoi un homme était plus 
grand qu'un autre homme, ayant de plus Loule la téie. et un cheval 
plus grand qu'un autre cheval; et sur des choses encore plus claires, 
je pensais que dix était plus que huit parce qu'on y avait ajouté deux, 
et que deux coudées étaient plus iïrandes qu'une coudée parce qu'elles 

la surpassaient de moitié Maintenant, par Jupiter, je suis si 

éloigné de penser comprendre aucune de ces choses, que je ne crois 
pas même savoir, quand on a ajouté un h un, st c'est cet un auquel 
on en a ajouté un autre qui devient deux, ou si c'est celui qui est 
ajouté et celui auquel il est ajoulé qui ensemble deviennent deux, h 

cause de cette addition de l'un à l'autre Bien plus, je ne crois pas 

même savoir pourquoi un est un, ni enfin, au moins par la lumière 
naturelle (en dehors de la philosophie}, comment la moindre chose naît, 
périt ou existe. » Le jour oli Socrate vit s'évanouir ainsi devant sa 
réflexion la clartf! naiurelle, celle de l'évidence et du sens commun, il 
entra dans la philosophie. 

Car la philosophie n'est autre chose que relîort de l'esprit pour se 
rendre compte de Tévidence, c'est-à-dire pour éclairer peu k peu. en y 
descendant, mais d'une lumière arliflcieile et toujours instable, ce 
dessous infini de la pensée, que la nature prudente nous dérobe 
d*abord, où se prépare pourtant la lumière naturelle, permanente, dont 
la conscience s'éclaire, sans se dem:inder, que par instants, d'oU elle 
loi vient. Disons-le hardiment. philf>.sopber c'est expliquer, au sens 
vulgaire des mots, le clair par l'obscur, daruni per obscuriufs. 

Il n*est pas étonnant que beaucoup d'esprits soient peu tentés par 
une besogne de ce genre et la jugent même passablement frivole. A 
l'aise dans la bonne lumière de l'évidence, ils s'en contentent ; c'est 
leur façon d'être philosophes. L'obscure clarté de la philosophie n'ajou- 
terait rien à cello dont la nature a pris soin d^envelopper les idées et 
tes choses qu'il leur importe de connaître, disons mieux, d'apercevoir. 
Db s'arrêtent autour de ces choses, en pleine lumière, sans élonne- 
ments ni curiosités dangereuses : ils ne s'embrouillent ni ne s'égarent. 
Ecrivains, moralistes, orateurs, gens d'esprii, honnêtes gens, observa- 
teurs délicats, collectionneurs de faits qu'ils rneitent en systèmes pour 
rugrémenl de la vue, la part reste assez belle pour eux en dehors de 
celle chose sévère, la philosophie proprement dite, qui se résigne à 
être obscure, pour être la philosophie. 

Elle est obscure : cela ne veut pas dire qu'elle n'éclaire pas l'esprit; 



230 



HEVLË PHILOSOPHIQUE 



elle a au contraire sa clarté à «^lle, bien supérieure à celle de Tévi- 
dence, clarté brutale, qui n'explique rien, qui frnppe et subjugue. Mais, 
pour conquérir celle autre clarié, il faut un effort et quelque courage : 
il faut rompre avec S'u-même, avpc la nature et les préjugés qu'elle im- 
pose; il fâut sortir delà caverne. \sOs prisonniers de la caverne ^ont les 
prisonniers de l'évidence. Tant qu'ils b^y cantonnent^ il n'esL pu» plus 
aisé de les faire croire à une lumière meilleure que de donner par 
voie de raisonnement l'idée de l'émotion esihélique à un esprit qu'une 
longue culture n'a pas formé à la ressentir. Encore les belles tjhoses 
soril-elles perctjes par nos sens avant de nous donner l'impression du 
beau : nous les voyons d'abord, nous les entendons. Ce que l'on ne 
voit paf:, tel est l'ohjeL de la philosophie . car la conscience n*atteint que 
la surface des pensées. La pbilosophif , la rétlexion doit conclure de 
celle surface au fond qu^elle recouvre, deviner le principe sous le fail. 
dans la masse limperceplibie élément. Elle doit le concevoir, le fuer 
devant elle, le rattacher par un lien logique, nécessaire, à ce qu'elle 
veut expliquer, soutenir celte eptplicaLiou, c'esl-â-dire celte hypothèse, 
par d'autres, et n'arrêter ce mouvement rétrograde que devant l'hypo- 
thèse dernière, qui ne supposant rien, souicnue en elle-môme, absolue 
en un uioL, supporleraii tout le reste et jusqu'à révidence primitive. 11 
faut du temps aux intelligences les plus fortes pour développer en elles 
celle faculté de voir et de créer dans l'invisible, el tant qu'elles ne l'ont 
pas, elles sonl philosophes comme on esl géomètre avant de pouvoir 
lire un solide dans une Ogure plane, ou naiuralisie sans 1 habitude da 
microscope. 

La philosophie demande donc, non pas sans doute une initiation, car 
Initier c'est livrer un secret, et il n'y a pas de secret qui rende philo- 
sophe, mais une préparation lente et réglière , une éducation complète 
de Tesprit. Tous les hommes ont des yeux et des oreilles, et la préien- 
lion déjuger par eux-mêmes des impressions qu'ils en reçoivent; ils 
ne sonl pas pour cela, en naissant, peintres, musiciens, ou critiques 
d'an. Quelques-uns, bien doués, le deviennent à force d'étude. Ou ne 
s'improvise pas non plus astronome, bien qu'on acquière sans nul elTorC 
plusieurs notions assez précises sur le mouvement des astres. Le bon 
sens, les lumières communes, de belles facultéË-, développées même par 
une éducation solide, mais générale, sufllrout-eiles à faire uu philoso- 
ptte ? Sans aucun doute, si philosopher c'est répondre par des oui el 
des non plus ou moms développés à ct^rluines questions qui admettent de 
sembUbles réponses. Mais si c'est autre chose, si c'est chercher les 
raisons de ces réponces et de ces demandes que la nature suïsgère, 
réduire par l'analyse ces faits prétendus simples, disséquer l'organisme 
de 1 esprit el révéler k la conscience tout un monde d'éléments subtils 
qui lui échappe, anéanti ou IranbQgurè dans les combinaisons de la 
vie intérieure, comment une pareille science, physiologie el chimie de 
la pensée, serait-elle accessible sans étude préalable aux simples cu- 
rieux, fussent-ils hommes de bon sens et d'esprit ? Est-il une sciencô 



I 



* 



ANALYSES. — B. SAïKT-inLAtRft. De la métaphyaique, M 

ob le lecteur h'htèrole entre de plain-pied? La philosophie, dira-l-on, 
n*esi pas une science. C'esl vrai ; mais la raison qui l'empôche d'en âtre 
une, I impossibilité oîi elle esl d'employer ruiluition el la mesure ohjeo- 
tives, lui reiidanl Tintuilion el la mesure subjectives nécessaires, c^est* 
à-dire laissant tout h faire chez elle h la conception abstraite et au ju- 
gernent rtnexif. impose par cela m&me au philosophe la condition d un 
développement intense, anormal, de ces rav:ultés. Or la philosophie seule, 
ftu sens étroit du mot, l'exercice indépendant, h la fois critique et ar- 
chilecionique de la réflexion, les développe. Cela veut dire qu'ici sur- 
tout il faut en croire le vieil adage ; Fil fabricando faber. 

Il suit de \h. qu^une œuvre philosophique digne de ce nom doit rester 
lettre close au lecteur exolérique qui la parcourt comme il ferait une 
œuvre de llllêrature, & la poursuite du dénouement^ des résultais, siins 
philosopher lui-même, sans refaire pour son propre compte le travail 
de Tauleur : il fiul quetous les deux le sachent d'avance et en prennent 
leur parti. La philoaophie est essentielle inent ésotérique : elle le sera 
davantage ;\ mesure qu'elle prendra tnieux conscience d'elle-tnéiiie 
et ces:rera de faire double emploi avec ce qui n*est pas elle, la religion, 
la poésie, l'éloc)uence et lésons commun. 

La poésie et réloquenc^î veulent parler au cœur, l'ébranler et s'en 
rendre iiiallresses : elles y arrivent en donnant à l'imagination uneiAche 
coiislJéruble, mais facile, en la séduisant parla clarté esthétique, quia 
sa source dans l'abondance, la vivacité et Tharmonie des images. La 
philosophie aurait beau faire ; ses abstractions ne comportent pas une 
clarté de ce genre. H lut faut des images subliles, abstraites elles- 
mêmes, qui n'arrDient pas l'esprit, au lieu de lui faciliLer le pjssage à 
Tau deïè; c'est à l'entendement qu'elle s'adresse, pour l'inviter non à se 
reposer, mais à se donner carrière. Par l'objet quelle poursuit, elle ne 
diflére pas moin& du sens commun et do la religion. Que veulent la re- 
ligion et le sens commun? Des résultats. Pourvu qu'ils soient nets et 
qu'ils s*iu)posentuvec autorité, tuut est bien. Dans la philosophie véri- 
table, point de résultatsj'enlends poursuivis ; ils sont donnés d'avance: 
au lieu de les chercher, on en pari, non pas même pour les établir, 
mais pour les interpréter, pour expliquer du point de vue le plus pro- 
fondtjment suL>jectir la croyance qui les peso. Loin doue que la philoso- 
phie vise à la clarté vulgaire ou même s'en accommode, on dirait juste 
en la définissant : un effort de l'esprit pour comprendre difûcitenkenl 
des choses faciles, et s'affranchir de la clarté primitive. 

Mais s'affranchir n'est pus détruire , comme expliquer n*est pas jus- 
tJQer; on s'imagine à tort la pliilusuphie renversant ou fondant les 
croyances naturtlle!?. La cause de celte erreur est dans l'imperfection 
de la longue philosophique, qui n'a presque jamais qu'un mot pour dé- 
signer la croyance et les interprétations qu'on en donne. Pour prendre 
un exemple, il n'est pas vrai, au point de vue oU nous nous plaçons, 
que Spinoza nie la liberté, celle, à laquelle on croit naturelleuit; il en nie 
tine interprétation et y substitue la sienne. De là vient que. tout en 




S32 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



niant la liberté, il n'en fonde pas moins une morale, et la plus pure des 
mornlei^. De là vient que les philosophieB les plus étranges, les plus 
contraires au sens commun peuvent aussi en admettre une ; autre- 
ment dit, que toute spéculation, si osée soil-elle. s'accommode, quoi 
qu'on en dise, sans inconséquence, de la pratique la plus irréprochable. 
Il n'est pas jusqn^aux doctriDes morales les plus révoltantes dans les 
principes, qui dans les applications ne restituent à la conscience la plu- 
part de ses droits. 

C'est que la philosophie, si elle construit Tespril idéal pour expliquer 
l'esprit réel, n'en doit pas moins subir ce dernier. La nature crée Tea- 
pôce ; il n'tfst pas au pouvoir de la philosophie d'en créer une autre pour 
la remplacer; mais, dans les bornes et sur le fond de l'espèce, elle 
crée l'individu libre, subjectivement affranchi par la réflexion. Ils'y dÔ- 
tache^ et ne s'en détache pas ; c'est une broderie sur une iratne don- 
née, qui recouverte subsiste encore. La nature soutient la philosophie, 
et U philosophie note pas la nature. Elle en use. Il est vrai, librement 
avec elle : elle la traite d'apparence, mais d'apparence indéfectible, el 
pour qui n'en est pas venu, par la rétlexion philosophique, à donner uoe 
signification précise à l'idée d'apparence en mettant quelque chose dans 
l'idée contraire, l'apparence qui dure, n'est-ce pas nnerèalué? 

Ainsi la philosophie, sans arracher de IVsprii la croyance naturelle, 
le trouble dans sa possession et lui donne la sensation de l'obscur. Elle 
lui impose en outre de créer son objet, c'est-à-dire tout d'abord sa lan- 
gue, une langue nouvelle, personnelle comme ce qu'elle doit rendre. 
De là l'énorme effort que réclauie Tinveiition ptnlosophique, effort sem- 
blable à celui qne doit faire le mathématicien pour reculer tes bornes 
de la science; plus grand peut-être, puisque le philosophe n'a pas 
comme lui à sa disposition un système détini de signes. La forme, le 
nombre et la mesure sensible lui manquent pour créer; il faut qu'il crée 
cependant. 

De là résulte aussi ta difficulté qu'on éprouve à entrer dans la pensée 
philosophique d*aulrui , j'entends dans une pensée vraiment per- 
sonnelles Plus un philosophe est original^ profond, systématique, c^est- 
à-dlre plus il s'éloigne des conceptions banales, claires, et presque 
toujours contradictoires, du sens commun, plus il en coûte d'effort 
pour l'être après lui de la même maniûre. Il s'agit de s'approprier sa 
langue, de retrouver par une patiente divination son point de vue en 
face de chaque idée, de corriger lentement l'une par l'autre, à mesure 
qu*on avance, chacune de ces découvertes, jusqu'au moment où tout 
s'éclaire, vu d^un certain centre où il s'était mis pour embrasser sa 
pensée. Ce centre délicat, comment 1 atteindre, comment le reconnaître, 
quand au lieu de descendre dans une oeuvre pour s'en rendre maître, 
on se contente d'en parcourir la surface avec le parti pris d'y 
retrouver ses propres opinions ou de critiquer par le détail, c*esi-Â- 
dire par le dehors, la pensée de l'auteur? Le plus souvent, c'est ainsi 
qu'on lit les philosophes. Est-il surprenant qu'on ne donne pas la pré- 



ANALYSES. — B. SAINT-HILAIRE- De la métaphijsique, 233 

férence à ceux qui onL pénéirô le plus avanL dans les choses et dans 
leur espril/ On les trouve obscurs : la lumière chez eux n'est pas 
à la surface, dans les mois et dans les images. On la trouvera si 
Ton se donne la peine de la chercher oti elle est. On la trouvera plus 
intime et plus pleine, n*éclairant pas les choses, les pénétrant et les 
faisant pour ainsi dire transparentes. C'est La clarté de la Critique, la 
clarté proronde, à trois dimensions. Sans faire tort à l'autre, elle vaut la 
peine d^étre conquise. < Si la route que j'ai prouvée conduire à ce but, 
dit Spinoza en terminant son Ethique, parait difQcile, elle nVst pour- 
latu pas impraticable. Gomment ne point penser qu'elle soit rude à 
poursuivre, quand on la voit si rarement pouriàuivie? Mais toutes les 
cbosés très belles sont aussi difficiles que rares. > Pour un vrai bota- 
niste, qui dissèque les tissus des plantes et donne, suivant l'énergique 
expression de B.icon, la chasse à ia nature jusque dans ses régions les 
plus inaccessibles . combien d'amateurs, satisfaits de les regarder, 
de les trouver belles, de les recueillir quelquefois pour les ranger 
dans un certain ordre, peu tentés d'entreprendre, d'estimer même, un 
travail moins simple! Il y a aussi deux botaniques. 

Quelles que puissent être les préférences de M. Barthélémy Saint- 
Uilaire pour une autre philosophie, nous ne saurions lui laisser croire 
que le kantisme, cette moderne incarnation de la philosophie obscure, 
soit aujourd bui complètement oublié. 

Ne fait-il pas aussi bien bon marché des deux mille ans qui sépa- 
rent Ansiote de Descartes? L'histoire de la philosophie compte dans 
c«Lie période plusieurs noms illustres, el, si importante que soit Tère 
nouvelle inaugurée par Descartes, la transition vaudrait la peine d'ôtre 
[oarquéo. Il y a quelque rapports sans doute, malgré la différence des 
temps, des milieux et des esprits, entre sa philosophie et celle d^Aris- 
lote. L'une et Tautre sont l'œuvre de ^avants préoccupés avant tout 
des intérêts de la science, désireux d'en asseoir Tédiflce, en donnant à 
Tesprit la conscience de lui-même, une méthode, et la foi dans ses 
facultés. Un abîme n'en sépare pas moins ces philosophies : le chris- 
tianisme. Quelle révolution Tidée chrétienne, ou pour mieux dire le 
sentiment chrétien, lit-il subir à l'idée métaphysique de l'antiquité? 
Comment la scolaslique sortit-elle de celto révolution, et de la scolas- 
liqud Oescartes? Il serait intéressant de le rechercher. 

Pour le contenu, la philosophie de Descartes appartient au moyen 
Age, dont elle condense la pensée; elle est moderne, presque critique, 
par la forme, par TelTort qu'elle lente pour s'établir scientifiquement sur 
une base solide, permanente, c'est-à-dire intérieure à l'esprit, au lieu de 
se suspendre à des hypothèses extérieures. Le subjectivisme de Ber- 
keley, le pbénoménisme de Hume, celui de Kant, sont en germe dans 
le Cogito ergo suin. Le pont que Descartes essaye de jeter par la 
démonstration de l'existence de Dieu entre l'esprit et le monde, sera 
d'abord trouvé impraticable, puis inutile. 

Toute la métaphysique de DescarLes et de son école est destinée à 



S3I 



nBTUE PHlLOSOPHfQUE 



créer ce passage : c'esl la conséquence du dualisme, et suivant Des- 
caries la science objective n'aurait pas élé fondée, si l'eiilreprise n'avait 
réussi. M. Baiihélemy SHini-Hilaire méconnaît donc sa pensée lors- 
que! prétend qu au fond le Cof)ito prgo aum impliquait pour lui l'^riQr- 
anation du monde extérieur. Descaries le nie en termes formels, à 
plusieurs reprises. Il me qu'on puisse substituer dans son axiome k 
l'acte de peuser un acte quelconque du corps, parce que cet acte appar- 
tiendrait au monde extérieur, dont Inexistence est encore probléma- 
tique; fc moins, dit-il, qu'on n'entende la seule pensée de cet acte» ren- 
trant ainsi dans la vraie forme de t*axiume : Je pense (que je fais tel ou 
tel acte), donc je suis. 

Nous ne discuterons pas le jugement sévère dont M. Barthélémy 
Seint-Hilairc croit devoir une fois de plus flétrir Spinozr>. Nous nous 
bornt-runs k demander si l'on peut nier sérieusement que l'auteur de 
VEihique ait une morale, lui pour qui la morale était toute la phdoîïophie. 
Il nie le libre arbitre, sans doute; mais sa philosophie loul entière a pour 
objet de substituera celle inlerprétalion qu i) juge fausse, d'une donnée 
naturelle de l'esprii. une iniecprélaiion qu'il croit vraie. Nous Tavnns 
dit, philosopher, c'est interpréter. M. Bjrihélemy Sainl-llilaire n*inler- 
prèie-t-il pas un peu lui-même quand il voit dans Spinoza un disciple 
inconscient des Mounis hindous et des Arh.its bouddhistes, un apôtriMfn 
Nirvana? A moins de nier résolument quatre livres de son grand ouvrage 
el de tirer soi-même les conséquenoL's du premier, il semble difflctlo de 
voir un mystique < prêt à abdiquer la nature hunmiiie ■ dans ce juif 
cariésicin, si attaché ù la lerre, à la vie pratique el sensible, qu'à ses yeux 
chaque perfection deTàme nVslque l'envers dune perfection du corpâ. et 
qu'on ne développe l'une qu'en développinl l'antre. M. Barthélémy Saint* 
Hilaire interprèle encore croyons-nou», lorsqu'il appelle VEthiquo un 
ronian triste; Spinoza Pavait appelé Trniiê de h bMititdc, gI^ au senti- 
ment qui inspire son œuvre, il parait bien qu'il ne s'était pas trompé. On 
peut le dire, aucune philosophie n'est moins irlsie que la sienne, vue en 
elle-même et non dans ce que noire précipitation et notre prévention 
œetlenl à sa place. On peut tuul voir dans ceriaines dL>ctrines. trop 
compréhen^ives pour éire embrassées du dehors, trop profondes pour 
qu'on atteigne sans eDforl, en y descendant, leur vrai centre de perspec- 
tive. On peut tout y voir, parce que leurs auteurs ont lout vu et tout 
dépassé. C'est la marque du vrai philosophe : entre tous elle dis- 
tingue Spitioza; mais, si hospitalière que soit son oeuvre aux interpré- 
tations inadéquates les plus conlrudicloires, il est une mesure qu'il faut 
garder avec elle. 

M. Bdrihéiemy Sainl-Hilaire ne veut laisser debout que Descartes 
auprès d Arislole. Après Spinoza vient Leibnitz. puis Kanl, qui s>st 
trompé complètement H iourdemetU. La sentence est dure. Il ne faut 
pas dire trop de mal de certains grands honnmes : Voltaire disait que 
cela porte malheur. Mais M. Barihélemy Saint-Hilaire pense avoir le 
XIX* siècle aveo lui. 



ANAXiYSES. — B. SATNT-ïirLAînE. De la métaphysique. 235 

Après ce qui a été dit plus hiiiiL pour définir une certaine conceplion, 
toute moderne, de la philo-Sophie, il serait superflu peut-être de dis- 
cuter en délaii celle que TauLeur expose dans les dernières pagcti de 
son livre : la difTèrence ressort sufflsamment. Quoi qu*en dise 
If. Djriliélemy Samt-Hilaire, quelque chose est changé dnns la philo- 
Sophie. On devient, même en France, depuis quelque années, diflloile 
arec elle. On ne lui demande plus de trancher les questions, ce qui est 
facile, mais do tes poser d'abord, ce qui Test moins, d'Être le sys- 
tème, la science des ignorances invincibles, la plus science de toutes, 
parce qu'elle seule détache l'esprit, le redresse et lui donne en quelque 
sorte une attitude. Sans doute notre époque est fertile encore en ama- 
teurs, eu philosophes du dehors, qui font du bruit sur le seuil, et le 
public, un certain du moins, qui aime le bruit, les écoule, leurf-iit des 
fortunes quelquefois. Pourvu qu il ail des faits ou ce qu'il nomme ainsi, 
el des réponses, il est content et s'inquiète peu de savoir de quoi il 
8*agit en effet et si les problèmes sont seulement poi:és. Mais le public 
qui ne fait que changer a'autel, de la vacuité sonore, bien pensante, à la 
pédanterie supertjcielle, prétendue scienlilique, n'est pas juge ici, et 
les vrais juges se réservent : chaque jour les fait plus sévères. Non 
LAacs raison. 

Plus le Ûot des connaissances empiriques va montant , plus il 
devient nécessaire à la philosophie, pour se maintenir, de pousser ses 
racines, de descendre prufondérnenl dans les choses et dans les iJêes. 
La surface ne lui apppartient pas : elle doit renoncer à suivre sur leur 
lernùn ceux qui se disent ses adversaires et & leur emprunter leurs 
armes : car ils sont le nombre, et si les armes étaient égales, la 
lotte ne le serait pas longtemps. Au lieu de se répandre, il faut quVIle 
recut.iile et se JéÛnisse. Les bons esprits, qui n'ont pas peur d'étu- 
^4i6r et de rèdéchir, que les grosses raisons n*emporleni pas, qui ne 
%e laissent ni remuer au bruit des mots, ni séduire au mirage des faits 
Kodl aperçus et arbitrairement traduits, ont été ds tout temps le petit 
nombre : iU le sont encore; mais ce petit nombre a sufQ pour que la 
philosophie vécût. Il faut qu'elle s'en contente aujourd'tiui, demain sans 
doute, comme elle s'en contentait hier. C'est à eux qu'elle doit parler, 
et leur l.mgage, sans s'inquiéter d'être entendue de la foule ni de ré- 
pondre au bruit par du bruit. Ce qu'ils demandent, c'est qu'on épargne 
leur temps, plus précieux chaque Jour, qu'on ne leur dise que ce qu'on 
a bien vu, mieux que les autres, en un mot qu'on philosophe vraiment 
et À fond, pour qu'il en reste quelque chose, s'il est possible. 



JuLfi.& Lagneau. 



NOTICES BIBLIOGRAPriIQUES 



Paul Janet. Traité élémentaibe de philosophie a l'usage des 
CLASSES. 1 vol. in-80^ vii[-3(53 pages. Fans, Delagrave. 

M. P. Janet donne un Traité élémentaire de philosophie, dont nous 
avons sous les yeux le « premier fascicule ••. consacré tout entier à la 
Psychologie. Le deuxième comprendra la Logique^ la Moralo et la 
Théodicée* Tous deux réunis feront un cours complet pour les classes. 
Le besoin s'en faisait sentir, et ce ne peut être que par politesse pour 
ses devanciers que l'auteur écrit : « Il existe déjà en ce genre plu* 
sieurs traités excellents. > Plusieurs de ces traités ont de réels mérites 
et rendent des services; mais pas un ne répond à tous les besoins. 
Ceux qui sont assez vivants ne sont pas toujours assez scolaires ; ceux 
qui sont assez scolaires le sont trop. Depuis des années, les élèves 
qui travaillent seuls, et les professeurs inexpérimentés, en quôie d'un 
guide sûr, attendaient qu*un des miilires de l'Université prit la peine 
d*écrire pour eux un livre qui fit autorité. Plusieurs éditeurs annon- 
çaient ce livre; les multres les plus eu créiiii passaient pour le pré- 
parer chacun de leur côiè ; mais on ne voyait rien venir* M. P. Janet 
arrive au bon moment, avec plus d'autorité que personne. Il n'a pas 
dédaigné de se reposer de ses travaux originaux en réunissant, dans 
un traité élémentaire, ce qu'il tient pour f les résultais les plus clairs 
et les plus assurés de la science philosophique i. D*une compétence 
exceptionnelle et d'une expérience consommée, connaissant également 
bien tes jeunes gens et leurs maîtres, au courant de tout ce qui s'écrit 
et s'enseigne, ouvert à tout, nullement ennemi des nouveautés, il lui 
appartenait de faire la synthèse de ce qui est fondamental et traditionnel 
dans la philosophie classique et de ce qui a conquis dès maintenant le 
droit d'y entrer. 

La vitalité de notre enseignement philosophique est notoire; sonrajea* 
nissement est salué par tous ceux qui le connaissent. M. P. Janet a cru 
le moment venu de donner une sorte de consécration à ce muuveinenl 
des esprits et aussi de lui marquer, sinon des limites, au moins une 
direction. Sans prétendre lïxer la doctrine et établir une orthodoxie, 
ce qui répugnerait à son tempérament tout libéral^ sans vouloir dimi- 
nuer la liberté des professeurs qui, on doit le dire, est à peu près 
entière, il reste, quant à lui, sur le fond des choses. Ûdële k la Ira'- 



■ 
I 



I 



NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES 



237 



dllion. dont il entend ne rien sacrifter. Seulement il ialt à la nouveauté 
sa partiel cela suftU ; \h est rinlérët de son Tiaitê. Quelle sera celle 
part? On nous avertit qu'elle est faite « avec réserve et sobriété, dans 
une juste mesure. > C'est ce qu'on pouvait prévoir et personne n'aurait 
bonne gr&ce à s'en plaindre. Il est cliir qu'un livre classique ne peut 
prendre des nouveautés que ce qui n'est pas trop aventureux. 

Quant à l'ordre général, la Morale sera placée avant la ThèoHicèe et 
la MHaplujnque ; mais ce n'est pas, à vrai dire, une nouveauté, C'est 
Tordre inverse qui en était une, et si peu justifiable, qu'il n'est proba- 
blement pas une classe de philosophie tant soit peu importante oJ!i 
elle ait prévalu. M^ Janei est très net sur ce point : c La psycholopie, 
la logique et la morale avec l'esthétique forment une seule science, 
qui est la science de l'homme et qui ne doit pas être coupée par ta 
moitié. La métaphysique doit être au commencement ou & la (in de la 
science : elle ne peut pas être au milieu. On craint d'afTaibUr la morale 
en lui ôtant la base de la théodicée, mais on ne voit pas qu'on afTaiblii 
la théodicée en lui Ôtant la base de la morale, i 

La Logique comprendra un chapitre oriji^inal sur les Qualités de 
Vesprit, • chapitre, il est vrai, plus littéraire que philosophique. > La 
Moralti sera sans doute un résumé du livre que tout le monde connaît. 
La Thùodic(}e ne peut guère s'écarter de la tradition; et, sous le nom 
de Métaphysique, l'auteur, très familier avec la scolastique, semble 
vouloir exposer surtout la mélaphysiquo générale, l'ancienne méta- 
physique de l'école, car il maintient dans sa psychologie les pro- 
blèmes, métaphysiques s'il en Tûi, de la nature de Tàme et de l'union de 
Pâme et du corps, — C'est dans la Psychologie qu'il faut chercher les 
iDDovaiioDS principales. 

< La psychologie classique a eu le défaut de tout morceler; elle a 
Irop séparé lesprit du corps, trop séparé aussi l'individu de la société... 
L'homme commence par t'animalilé, il s'achève par la société, i La 
psychologie confme donc d'une part à la physiologie, d'ob elle doit 
partir, de l'autre h la sociologie, ob elle aboutit. Le premier chapitre 
de M. Janet est une description sorrutmire du corps humain^ le der- 
nier une étude de Vhomme social. Commencer la psychologie par une 
élude des organes et des fonctions de l'homme, par une description du 
système nerveux accompagnée de figures anatomiques, voilà qui est 
vraiment nouveau dans la philosophie classique: les rares professeurs 
qui jusqu'ici faisaient quelque chose d'analogue, si discrètement que ce 
fût, passaient pour indépendants, presque pour hardis. H. Janet in- 
voque la tradition du xvii* siècle et l'exemple de Bossuet; il proclame 
la nécessité pour la philosophie de partir du concret et du réel, c Ce 
qui existe en fait, cVst l'homme entier, ftme et corps. » La psychologie 
n'en étudie qu'une partie, mais i cette partie supérieure a comme 
condition nécessaire Texisience du corps organisé >. Le tableau des 
opérations de l'&me est modifié en conséquence. On commence par 
celles qui sont a les plus près des phénomènes corporels > et qui con- 



23B REVtJl PHILOSOPHIQUE 

sUluent notre vie animale (mouvements et instincts, sensations, souve- 
nirs.....}, poor s'élever à celles i|ui font la vie humaine proprement 
dite el consUluent la personne. Ces changeaieots notables en entrai- 
nenl d'autres dans tout le détail. 

Jusqu'à quel point ils marquent un chanjïement réel dans I& roétbode 
de l*auteur ou dans sa doctrine, nous ne pouvons le rechercher ici, el 
oe n'est pas à propos d'un trafté scolaire quM serait juste de se le 
demander. Mais nous croyons savoir que ce traité n'est que le pr^ 
luile d'un grand ouvrage en plusieurs volumes, par lequel M. Janet M 
propose de couronner en quelque sorte sa carrière philosophiq'i^. et 
ob il coordonnera pour le grand public tous les problèmes philoso* 
phiques, toutes les discussions ouvertes, toutes les &oluUon& dôe au- 
jourd'hui certaines et déHnitives, selon lui. A mesure que ces volamus 
paraîtront, la Revue philof^ophi'^ ne les sipnalera. Elle se réserre d*top- 
précier alors la part faite par M. Janet aux sciences positives, et A 
situation au milieu des écoles contemporaines. 

H^NHi Hajuon. 



I 



Alfred Fouillée. — Histoire de la philosophie. Deuxième M^ 

lion, revue et corrigée. Delaprave. 1879. 

Un livfô de ce genre n'est d'ordinaire qu'une œuvre dèruditioe; 
celui-ci est aussi une cr/^aUon personnelle. S'il ne s'agi»saii que lit 
résumer ou d'interpréler les textes anciens et modernes, une compila- 
lion des nouibruuses monogiapliies publiées sur la matière en Atle- 
mai^ne et en France serait l'idéal; el certes noire biècle, avide de 
recherches exactes», est mieux que les précédents préparé à ce genre 
d'eiTurt. Les essais de celle nature n'ont cependant obtenu, môme obtt 
DOS infatigables voisins qu'un médiocre succès auprès du put>Lic;ti 
moyenne des lettrés hésite à dépouiller la Geschichte der Philusophit 
en onze tomes de Tennematin, ou les douze volumes de Ritter. Mietu 
vaut louL de suite aller aux source:>. ce que ne peut faire U- gros des 
lecteurs, Obéissant aux exigences du pubUo français» M. Fouillée, dais 
celle œuvre de vulgarisation, nous donne une esquisse large el 
prëhenàive du développement philosophique, où les sysèmes dax» 
qu'ils ont de plus profond et de plus subtil sont résumés avec hahi* 
leté, oU reitcliainemeni et la progression des doctrines s'écUùrent à 
la lumière des plus hautes conce^liotis morales. 

Il auus plairait de signaler aux amis des études philosophiques «i 
France le progrès réalisé par l'ouvrage de M. Fouillée, sous le rapport 
de Tabondauce et de l'interprétation exacte des matériaux exploiié». 
de la connaissance familière des textes originaux» bien que Tauteur 
évite le trompe-l oeil des noies et des citations accumulées au bas de 
la page. Ceux-là seuU qui onl pu comparer cette ilisloirts avec les 
publications de môme ordre parues chez nous jusqu''à présent oorunreuf 



NOTICES BIBUOCRAnUQUCS 



â30 



nenl que l'auleur de la PfxUosapUie de PiiUm élail exceptionnellement 
dè&ijinè pour ce labeur délioai d'exposition et de condensation, et 
savent avec qu«^!le supérioriié il y a réusai. On ne trouve à ciier à 
Ctlé de ce livre que les ManucU de p'iiloAophie stncienne et moderne 
(3 vol.) publiés, il y a près de quarante années, par M. Ch. Uenouvier, 
aussi remarquables d'ailleurs par la richesse des renseignements et la 
formelé des vues que par l'injuste oubli du public. 

Apprécions en quelques mots la inéLhode , le plan et les idées du 
livre présent. 

La mêihode, c'est eu urarxle partie le philosophe; il y a dono intérêt 
à juger celle de U. Fouillée. Il ne saurait être question pour rhisLorien 
de la philosophie d*invenler un procédé arbitraire qui permette de 
donner à première vue la formule purtioulièrQ de chaque doctrine, et 
ramène tous, les modes de penser à des types invariables cornme ceux- 
ci : sensualistrif, idéalisme, scepticisme, et myslicisme. Les spécula- 
lii^ns de Tesprii hU'niiin sont heureuse^nent au-dessus d'une pareille 
légi5.1ation logique. L*idée d une telle méthode de réduction dr^s idées 
philosophiques a éié le fantôme décevuni de l'éclectisme de Victor 
Cousin. R'.'L:onnaiësant h Tesprilde Thomfue plus de souplesse et d'ori- 
ginalité, M. Fouillée demande avec raison qu'on n'empr'tsonne les sys- 
tèmes dans aucun cadr« fabriqué d'avance et pour ]es besoins de la 
démonstration; il professe que riiistofien de la philosophie doit au 
plus haut de^ré s'imprégner des sentiments de chaque philosophe, 
6'idenitfîer tour h tour avec chacun t^X avec tous, se faire Tavocii des 
causes les plus humbles comme des plus riches en crédiu Spencer 
remarque au commencement de ses Principes qu'il y a i une àme de 
vérité même dans les cho:^es fausses > ; c'est sous une forme nouvelle 
nue vîetUe pensée de Leibniz que M. Fouillée prend pour règle de 
critique. Avant tout» il importe de saisir l'esprit de chaque construc- 
tion philosophique; une fois en possession des principes et des idées 
directrices de la doctrine, on en docnine le développement, on a le droit 
de conifôler i:elui-ci et d'en étendre les limites jusqu'aux points extrê- 
mes. Mais toute limite, étant une négation, appelle une synthèse plus 
bauie oti les vérités, de quelque cèié qu'elles viennent, s'harmonisent. 
C'ehL ftette synthèse prot^ressive, éclairée par la critique bienveillante 
de& principes et des conséquences, q'i*il convient de fuire à chaque 
pas, de hausser ou d'abaisser à la portée des théories. Celte méthode 
de synthèse féconde, oU reparait le génie de la dialectique platoni- 
cienne. voiU GO que M. Fouillée appelle d'un nom injustement critiqué 
« la méthode de coociliiition >. Les lecteurs de cette fif*vuo n'ont pEis 
oublié les curieux éclairciàsemeuts qu^? l'auteur a récemment donnés 
ici nit>me sur la nature, le car.tclère el la portée de celte méthode. 

On ne saurait nier que la méthode de conciliulioii. dont l'application 
exitcts do reste une singulière force d'eâprit, a le mérite de ne ressem- 
bler ni au doctrinarisme de l'école française du commencement de ce 
aiôcle, ni ù la logique fataliste el transoenduutale des hégéliens aile- 



S40 



RtVUE PHILOSOPHIQUE 



inands. 11 nVst guère possible de mieux dire comment tout esprit im- 
parliat doit étudier les systèmes et la tliiatioD spiriluelle des idées« 
Peui-èire cependant l'emploi de celle méthode générale ne devra-t- 
elle pas exclure en pareille rnaliôre le concours de cette méthode expé- 
rimentale dont la critiqua historique et liltéraire a tiré un si heureux 
paru de nos jours; louL libre qu'il soit, le génie philosophique ne laisse 
pas d'être au moins en partie le produit de conditions extrinsèques ou 
inlrinsëques bonnes à noter. Cette exégèse expérimentale ne s'appli- 
que, il est vrai, dans louLe sa portée qu'aux moindres productions de 
la pensée spéculative, à celles de l'ère chrétienne et du moyen &ge 
par exempte-, néanmoins les créations les plus originales n'y échap- 
pent point entièrement, M. Fouillée, pour laisser aux doctrines tout 
leur relief cl sans doute aussi par nécessité de faire court, a préféré 
ne montrer que l'organisation interne de celles-ci, leur classement 
rationnel, leur degré de compréhension, conséquemmeot de vitaliié. 

L'ouvrage est divisé en quatre parties. La première a pour objet la 
philosophie ancienne j Tauteur y passe rapidement en revue les doc- 
trines de rinde, de la Chine, de la Perse, des Hébreux et des Celtes. La 
seconde, très étendue, comme il convient, est consacrée à la philoso- 
phie i;irecque : les spéculaiions originales de Heraclite, de Pythagore. 
des Etéales, de Socrate, de Platon, d^Ârislole et des Stoïciens, y sont 
rendues avec un soin jaloux et une évidente sympathie. M. Fouillée s'esi 
appliqué principalement, il nous en avertit, à i l'exposiLion des grandes 
doctrines et des principales vérités qu'elles conliennenl ». Le moyen 
&ge et la Henaissance forment une troisième partie ; iml ne s'étonnera 
que les grands inventeurs du xvi" siècle soient traités avec une admi- 
ration que ne sauraient leur disputer les docteurs de TEcole. La ■ phi- 
losophie moderne », ou quairièmo partie, s'étend de Descartes jusqu'à 
nous et coni|}rend les plus récentes doctrines de l Angleterre, de TAt- 
lemagne et de la France. C'est peul-ôlre la partie îa plus attrayante du 
livre. La philosophie française du siècle dernier, que beaucoup omet- 
tent déduigneusetnent. est replacée au premier rang. Cette philosophie 
sociale et politique est en eflTel, aux yeux de M. Fouillée, une des formes 
les plus importantes de la spéculation, celle qui donne un sens aux 
disputes métaphysiques en ramenantles confliisdes opinions humaines 
à la solution d'un problème unique, le problème moral. C'est à ce point 
de vue que M. Fouillée interprète d.ms leur sens le plus libéral, mais 
avec la franchise d'un maître, les conceptions de Montesquieu, de 
Rousseau, de Turgot et de Condorcet sur l'origine de l'Éiat. ses rap- 
ports avec Tindividu, sur le droit politique et le droit naturel. Chacune 
de ces pages retient la pensée du lecteur, en lui découvrant sous cha- 
que difllculiô une conception injustement restrictive de la liberté 
morale. 

M. Fouillée n*a point jugé nécessaire de nous résumer k part sa phi- 
losophie propre; elle se laisse deviner dans toutes ses appréciations, 
et voilà pourquoi il nous est possible d'en indiquer du moins l'esprit. 



I 

I 
4 



« 



NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES 



2il 



La synlhèse finale des systètnes ramène les théories les plus diverses 
à < deux grandes directions • : la philosophie de la nécessité, pour 
laquelle la moralilé n'est elle-même qu'un mode du mécanisme universel, 
et la volonté une illusion; la philosophie de la liberté, qui constate au 
fond de l'Ôtre Tidéiil, l'elTort prailuel vers le mieux, suspendu chez 
rhomme & la décision de la volonté. Entre ces deux thèses extrêmes, 
aucune conciliation n'esl-elle possible? La philosophie de la liberté ne 
nie pas l'action de la fatalité sous toutes ses formes, du règne phy- 
sique au monde moral; mais ce mécanisme universel ne serait-il pas 
l'instrument de ce mystérieux agent qu'on appelle le progrès? Cet idéal, 
dont la nature organique est l'expression fatale a différenls degrés, c'est 
en nous l'idée mÔme do la liberté, idée créatrice de noire personnalité. 
L'être de chacun ne se mesure-t-il pas à l'idéal qu'il conçoit et qu*il est 
capable de réaliser? Le connu actuel des doctrines au point de vue 
social, politique el moral, étunt réduit ainsi au connic des volontés, ne 
setnble-t-il pas que le véritable absolu pour la cotinaissance humaine 
BOit précisément en nous et en autrui, individuel et universel à lu fois ? 
Et, s'il en est ainsi, le débat entre la philosophie de la nécessité et la 
philosophie de la liberté ne serait-il pas Texpression môme du pro- 
blème moral ?i résoudre : l'accord universel des volontés ? ■ La volonté» 
dit en ce sens M. FaniUée. en prenant, conscience de sa dij^nité inté- 
rieure, peut seule trancher le problème relatif à Tabsolu, que la pure 
logique n'est pas encore parvenue à résoudre. » 

C*est un plaisir pour nous de constater que celle histoire de la phi- 
losophie a pris, de plein droit, une place dominante dans notre ensei- 
gnement universitaire. La présente édition, succédant à celle de 1875, 
s'est enrichie de quelques additions attendues. Chaque chapitre se ter- 
mine désormais par un renvoi détaillé aux Exlrnif)^ des principaux 
philosophes dont M. Fouillée a fait l'utile complément ile son HiMoire. 
Pour le fond, la pensée n'a point ohangô : en quelques endroits, elle 
s'est accemuée davantage, surtout dans la partie critique. M. Fouillée 
condamne notamment avec plus de sévérité l'ûptimisme fataliste de 
Leibniz, dont le pessimisme de Schopenhauer et de Hartmann n'est 
que la parodie facile. A propos de Kant, M. Fouillée a tenté de même un 
nouvel effort vers la clarté sur la grave question du libre arbitre , notre 
libre arbitre dépend-il bien de cette liberté nouménale qu'on appelle 
par antiphrase la t liberté intelligible » 'f M. Fouillée élimine définiti- 
vement du domaine philosophique celte conception empruntée au 
dogme ihéologique de la grâce. La grâce est au dedans de nous, et il 
demande non sans raison que Ton substitue à celte philosophie du 
devoir fatal et inexplicable, ou de l'impératif catégorique, la concep- 
lion du devoir persuasif, c'est-à-dire de l'idéal compris et accepté par 
l'individu. 

L'ouvrage se termine par une Conclusion brillante sur l'état actuel 
et l'avenir de la philosophie. On y reconnaît un éloquent défenseur de 
la grande philosophie française, rompu à la dialecliqu»? de Kant et de 
TOME IX. — 1880. ^*i 



sis REVUE PHILOSOPHIQUE 

Plalon, el avant tout un esprit libre, ouvert aux idées originales de tout 
temps, iuôihb du préseut. 

A. Dkbon. 



Simoxiia (Amédée). ilisTOinF ok la. psychoix^gie (Paris, Di- 
dier lh7i»). 

M, AïiJédée Simonin, auteur d'un Tmitê de paycholofjie dont I& 
Hevue philosophique a rendu compte (juin 1877), décrit, dans son //is- 
loirc de la psychologie, ce qu*il appelle les iroU crises psychiques da 
l'humanité : à la première correspond l'histoire de la philosophie an- 
cienne, à la seconde le mouvement de la Renaissance; la truisième 
est la crise acluelle. Celte histoire prouve deux choses, selon M. Si- 
monin : 10 que tous les hotrmes ont toujours cru à Texistence de Dieu; 
2*> que tous les philosophes ont voulu d'emblée trouver les premiers 
principes par le môme moyen, qui est le fil de l'erreur, et qui consiste 
à rechercher les lois psychiques en restant sur le domaine du monde 
physique. — Avant M. Simonin, paraît-il, on ne s'était pas avisé que, 
pour connaître Dieu, il faut étudier l'ànie humaine : M. Simonin s^en 
étonne et s'en indigne. C est d'ailleurs chez lui une croyance fervente 
qu'avant lui ou n'a rien trouvé, ce qui s'appelle rien, en psycho- 
lo(ïie. La dispute entre l'idéalisme et le sensualisme a arrêté tout 
progrès dans celte science. Socrale , Platon, Anstote , De^oartes. 
Spinoza, Locke, Hume, Dngald Siewari, Leibiiiix, K:unt, Darwin. Aug, 
Oonitt;, etc., etc., ont tous abouti au même naufrage; après eux, la 
psychologie reste îx lairo : résultat d'autant plus funeste que, au dire 
de Tauieur, le sens moral s'atrophie, le nombre des crimes augmente, 
les sentimeiils de famille vont s'amoindrissanL; bref, il y aurait tout 
lieu d'être désespéré, si M. Simonin ne nous annonçait qu'il a découverl 
ces bienheureuses lois psychologiques, que « laiU de belles imeUî* 
gences » ont laissé échapper : de ik doit sortir notre salut, si toutefois 
il n'est pas trop tard. 

Sérieusement, Tauteur ne senible pas posséder k un degré suffisant 
les qualités que récluuie l'tiir^ioira de la philosophie. Il u beaucoup lu, 
la chose est certaine ; non coûtent de feuilleter les philosophes, il a 
întorrogé l'égyplologie, lu géologie, la paléontologie el la psychologie 
préhistorique; il cite un gran<1 nombre d'auteurs, et de toute sorte : 
sous sa plume, péle-mèle, ?e pressent, un peu surpris sans doute de 
se rencontrer, U. Broca, Voltaire, Zimmerraann, Moleschott et M. Mar- 
tial Dt^lplt, membre de l'Assemblée nationale en 1872. Avec cela, 
M. Simonin n'est pas un historien. Son érudition, plus étendue quA 
fiolido, est indigeste : et puis, et surloul, il voit de si hauL les philoso- 
phes dont il veut bien s^occuper l il est si convaincu de leur extrava- 
gance ou de leur pauvreté d'esprtt! il dédaigne ceux-ci, et il injurie 
ceux-là. il dénonce le m pileux bilan psychique » de Leibnilz, el il traite 
Mme Ackermann de « nouvelle Furie *. Eu somuie, il n'a neu, ou peu 



NOTICES BIBLIOQRAPHIQUCS 



^48 



de chose, des facultés critiques de TbiÂlorien de lu philosophie. Qu'il 
se cofiientfj d'élru un dogniutiste, un novateur! c*est un rôle en tout 
cas uù peuvent mieux trouver leur emploi ces deux qualités dont l'au- 
teur semble si bien pourvu : le mépris magisiral de tout ce que les 
autres ont fait, et une conHanee en soi qui dépasse le niveau vulgaire. 

H. Deheiux. 



L. Foucou, Apekçu D't'NK NOuvt,LLK LOGIQUE. ï". 2», 3= parties. — 
Paris, Adolphe l\v\a. iSVJ. — 3 brochures in-iO (64-80-87 pp.;. 

Une nouvelle lognpiej embrassant tout, des mathématiques aux 
beaux-uris, une langue universelle, graphique et phonétique, un ins- 
Irumeitl (machine logique) non moins universel, voilà ce que nous 
annoncent ces trois opuscules. En attendant la « pnblicaiion inié$;rate 
de son ouvrage », l'auteur a cru devoir, pour prendre date, « en donner 
un résumé qui indique les priticipaux résultats obtenus. Ceux-ci sont 
préseiiiés buns démonstrations et sans déveLoppenienis; mais on doit 
croire que l'auieur en possède les démonstrations et que, dans son 
travail, il leur donne les développements convenables. » 

Nous n'avons la prétention m d*ana1y&er, ni n>Ôme d*apprécier. en 
réalité, un résumé conçu dans cet ordre d'idées. C'est un ensemble 
de titres de chapitres, et la plupart du temps ces titres sont incompré- 
hensibles, parce f^ue l'on n'a pu s'assinailer la terminologie de l'auteur, 
insuiflsamment expliquée. 

Nous attendrons donc la « publication intéi^rale de l'ouvrage >; mais 
UOU6 dirons à l'auteur que le style et le mode de composition ot de 
rédaction de son Aperçu nous inspirent des craintes sérieuses pour 
l6 surcès de ses idées Des idées, il en a assez, il en a ntéme tropj 
Biais ct;la n*e=t rien, quand on ne suit pus les présenter sous une forme 
qui leur permette de s'miposer. Ce n'est pas à celui qui énonce le pre- 
mier une vérité que Thumanité en est redevable, c^est à celui qui sait 
la faire triompher. 

Avant loul. il faut savoir se borner, ne pas embrasser un champ 
Lrop vaste, et élaguer de son œuvre tous les détails oiseux. Pour que 
le lecteur puisse juger combien M. Foucou aurait à faire sous ce 
rapport et sous bien d'autres aussi ^ nous nous contenterons de citer 
quelques lignes relatives à la musique (!''« partie^ p. 40J : 

< D'après cela, les intervalles harmoniques peuvent être comparés 
aux États des corps physiques. 

< L'octave n*esl guère que la répéLiiion du son fondamental. 

c L'harmonique, donné par lu nombre trois ou quatre, a une atlroc- 
Uon très puissante. 

c C'est pour ainsi dire un intervalle solide; c*est même l'intervalle 
solide par excellence. 

■' Pour lu tierce I, 5, l'attraction se relâche, il y a presque indiffé- 
rence; c'eët rinlervalle liquide ou fluide. 



î!44 



REVUE PEULOSOPIUQUE 



< Pour le facteur 1, il ne peul ôlre admis qu'à Pétai de passage, à 
l'étal transitoire; il doit se porter vers un autre plus simple. Il y a là 
un ressort, une forue expansive, qui fait penser à la force expansive 
des gaz. C'est l'intervalle gazeux, 
c 11 ue faudrait pas pourtant trop presser ces comparaisons. * 
Que viennent faire ces considéralions dans VAperçxi d'une nouvelle 
togiqua? 

T. 



A. Matinée. Platon et Plotin. Etude sur deux tlirories philoso- 
phiques, Paris, Hachette et C'», 1879. 

L*auleur de ce petit livre se propose de rechercher, après tant 
d'autres, la véritable s lignification de la théorie platonicienne des idées. 
Nous n'oserions dire que son inlerprélalion est dêQnitive; du moins a- 
t-elle le mérite d'être assez nouvelle et de s*appuyer sur une sérieuse 
étude des textes. 

Dans le premier chapitre, M, Matinée examine les principales opi- 
nions de la critique contemporaine sur la dialectique et la ihéorie des 
idées. On sait que, pour V. Cousin, la dialectique n'est qu'un procédé 
logique et ne peut donner que des abstractions de plus en plus géné- 
ralcSi au-dessus desquelles, par une singulière inconséquence, se trou- 
verait placé un Dieu réel et vivant, le Bien. M. Matinée n*accurde pas 
que la dialectique soit à ce point arbitraire; il se demande en vertu de 
quel privilège^ l'idée du llien aurait seule, dans une hiérarchie dd 
simples concepts , ta valeur d'un principe ontologique. M. J. Simou 
n'est pas davantage dans le vrai, en soutenant que Platon, fidèle jus- 
qu'au bout à son maître Parménide, absorbe toutes les idées, par suite 
toute réalité et toute pensée, dans Tunité vide et morte des Eléalôs. 
Nul, au contraire, n'a mieux signalé que Platon TinsufAsance elles 
contradictions de la méthode et du système ôléatiques. 

D*accord avec M. Janet, M. Matinée voit dans la dialectique platoni- 
cienne • un mouvement ontologique qui va d'être en être et qui ne 
prend fin qu'à l'être par excellence. La généralisation, qui part de 
L'abstrait et qui s'en nourrit, aspire sans cesse après un plus indéter- 
miné. La dialectique part du réel, atteint le parfait ei cherche toujours 
un plus haut degré de perfection. La première aboutit h t'unité morte» 
la seconde à la plénitude de l'être. > 11 s'ensuit nécessairement que 
l'idée, produit d'une telle méthode, n'est pas un genre, mais un type, 
qu'elle exprime non pas simplement ce qui appartient en commun à 
plusieurs Ôtres, mais l'essence idéale de chaque être, la perfection 
même du genre. 

Mais alors de nouvelles difûculiès surgissent. Quelle est au juste la 
condition de ces essences supérieures? Quelle est leur mode d'exis. 
leuce? Sont-elles en Dieu ou hors de Dieu? Dans Tun ou l'autre cas, 
quelles relations soulieuuent-elles avec le principe suprême? M. Ma- 



NOTICES BIBLIOOHAPHIQOES 



245 



tJnée écarte successivement l'opinion de Stallbaum, qui fait des idées 
de Plalon les pensées divines; celle de M. Janet, qui y voit les modes 
divers de la substance divine; celle de M. Fouillée, qui, tout en admet- 
tant l'existence indépendante des idées el leur subordination hiérar- 
chique, finit par les confondre et les identifier dans l'absolue perfection 
de l'Unité ou du Bien. Cette discussion, qui n'occupe que quelques 
pages, nous parait avoir une sérieuse valeur. 

LMnlcrprélation de M. Matinée, c'est que Platon a reconnu trois sortes 
d'tdM*ïbien distinctes : Dieu ui ses utiribuiST qui sont le Beau, le Juste, 
le Vrai, le Bien, tout ce qui exprime la perfection immuable et absolue; 
les idées du monde sensible et les idées de rotation [égalité et inéga- 
lité, petitesse el (grandeur, eic). M. Maliné:: ne veut pas que l'idée 
du Bien soil la substance même de Dieu, lÊlre suprômer la cause imi- 
verselle. Elle n'est, pour lui, qu'un attribut, le pluséminenl sans doute, 
la plus radieuse des essences que Tâme a contemplées dans les poé- 
tiques évolutions qui ont précédé sa chute ici-bas. Cette exégèse est 
assurément nouvelle , et les preuves invoquées par l'auteur ne man- 
quent pas de vraisemblance. M. Matinée ne pouvait se dispenser de 
teuler à son tour rexplicatioii de Tinexpltcable dialogue du Parménide; 
avouons qu'il Ta fait d^une manière fort ingénieuse. Le passage mérite 
d'être cité textuellement. 

« Ce que IMaton a voulu démontrer, dit-il, c'est que Dieu, l^unité 
parfaite, ne saurait Ôire atieitU ni par un procédé d'absiraciion qui 
épuise son idée même en éliminant successivement toutes les exis- 
tences individuelles pour ne retenir qu'une ombre, un semblant M'ôtre 
absolument inconcevable; ni par une synthèse illicite qui^ en intro- 
duisant violemment la multiplicité au cœur du principe lui-même, n'en 
fait plus qu^un germe fécond qui va se reproduisant dans toutes les 
existences possibles. 

«• Le r*nriiirjiù/e esitinodftmonsiralion indirecte, ce que nous appelle- 
rions aujourd'hui une démoustraiiun p:tr Vimpotisihlc, Platon épuisa la 
série des hypothèses auxquelles a donné ijeu la recherche de l'uniiô 
première. Il lesréduLt toutes à l'absurde... Par là, il nous amène à recon- 
naître que l'un principe ne peut exister à l'état d abstraction pure, que 
Texistence ne saurait lui être prêtée à titre trêlément étranger; qu'elle 
en est inséparable; que la pensée, parvenue au but de ses investiga- 
tions, ne va pas se perdre dans le vide de Tindôiermination qui serait 
le triomphe du néant, qu'elle ne reste pas davantajze partagée entre 
deux éléments distincts qu'elle peut à son gré !^éparerp;)r Tanalyse ou 
rapprocher par la synthèse. Non : la pensée, arrivée au terme sublime 
de ses démarches, se repose au sein de l'uniiè vivante, de Tunité qui 

ne fait plus qu'un avec l'être Le Dieu légitime rie la pensée, celui 

que trouve la dialectique comme la seule solution du problème, n'e^t 
ni le tout abstraction faite des parties composantes, ni te tout avec l'in- 
finie pluralité des élônicnts qui le constituenu M n'est que lui-même, 
o&K irzi nkip aÙTo, êire-un^ plénitude de l'être et dô la vie. > 



BEVUE PHILOSOPniQDE 

En résumé, selon M. Malinée, le Dieu de Plalon est celui de Socrale. 
non celui des Ëléales. Il est la bonié suprême; il est aussi la Provi- 
dence. De plus, il ci'ée de loute élernilé un monde idéal, ob chaque 
ôtrea sa nature propre eiimnnuable; puis, trouvant en fitce delui,et coé- 
temelft lui» un principe dagituiinn et de désordre, Tame malfaisante, 
i*Auire, il crée une autre àme, r&me du monde, dans laquelle un prin* 
cipe d'ordre et d harmonie, le Môme, égalemenl produit par le Dé- 
miurge, fait pénétrer rinlelllgence. Une sorte de lutte s'engage entre 
le M6mc et TAuire, qui marque bien le caractère dualiste de la théologie 
platonicienne, c Le mauvais principe n'est pas moins éternel que Dieu 
lîiôme, l'Autre n^a pas plus commencé d'être que le Démiurge. Demandez 
pluldt au Sophiste : il pénètre nu-dessus du ciel jusque dans la région 
intelligible elle-même. Mais Ift, sous l'œil du maître, il réprime ce qu*il 
a de plus mauvais et se conttMue d'ôtre une cause de limitation. Il dis- 
lingue 1 Eire des éires et ceux-ci les uns dt^s autres. Au-dessous du 
ciel au contraire, dans cet empire de la nécessité oti des éléments in- 
formes et sans nom sont agiléâ sans cesse el secoués comme le grain 
dans la corbeille du vanneur, l'Autre règne d\4bord en souverain absolu ; 
il entretient, il attise avec Joie ce mouvement insensé. M tis un jour 
l'intelligence descend, le saisit, le contraint, et à l'agiLalioit lumuUuêuse 
suocèie le mouvement ré^lê. et dans ce cercle immense tracé par l'in- 
lelligence elle-même loui s'agence avec ordre. Les rayons du monde 
idéal viennent éclairer cette région ténébreuse el y produire dos images 
passagères des eues immuables, qui récréent éternellemenl la pensée 
divine, i 

On trouvera sans doute que M. Matinée attribue une importance ex- 
cessive au symbolisme souvent à peu près impénélrable du Timéc^ fia 
général, toute interprétation qui prétend faire de la doctrine plutoni* 
cienno un systèm»! toujours d'accor.i avec lui-même court grand risque 
d'être plus ou moins iitexacle. Outre qu'il n'est (fas facile de savoir au 
juste quand Platon parle pour son propre compte, la pensée du maître 
a dû subir bien des variations penUani les quarante années do vie 
intellecLuelte que représentent les dialogues . De plue , riguoraaca 
presque absolue 0(1 nous sommes de l'ordre chronologique de ceux-oï 
nous met dans rimpo&sit>iliié de suivre avec certitude les phuses qu'a 
parcourues l'esprit du philosophe. Ajoutons que cet esprit répugne par 
nature au dogmatisme : il est rave que l'atOrtnaiion chez Platon ne 
soit pas teiipérée et comme îilTdblie par un peul-être. Il n'est ni ua 
sophiste ni un sceptique; mais il se plaît h considérer toutes les faces 
d'un problème, à poser des hypothèses contraires pour en dérouler lea 
oonséquences logiques, les pousser à Pabsurde ou les détruire l'une 
par l'autre : on sait que plusieurs dialogues manquent de conclusion 
et sont de purs jeux de dialectique. Nous serions presque tenté de 
oroire que tel est en particulier le cas du Pnrmi^nide, 

Bien que l'ouvrage de M. Matinée ait pour litre l'Uttov ri Platin^il 
n'est question de ce dernier qu'incideiument. L'auteur s^attache & moa- 



NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES 



247 



ir que l'on aurait tort dn demander aux Alexandrins la signiDcalion 
véritîible de la doolrine platoniorenne; qu'ils l'uni, sur les points les 
plus essentiels, gravement défigurée ou inôuie -enliôretiieiit môconnuo. 
Il fail une critique assez pénéir.tnte du mysticisme de Plutin et marque 
les différences prufundee qui le séparent d*un aulre mysticisme qu'il 
regarde comme Iwiirae et dont les œuvres de sainte Thérèse lut 
paraissent otTrir l'expression la plus pnrraile. 

Reudons jiiâtice en terminant aux qualités littéraires de l'auleur. Le 
style est d'une vivacité éléganlu et, dans certains passages, atteint 
presque & l'éloquence. 11 donne un intérêt soutenu h ta lecture de ce 
petit volume, oti sont discutés avec science et non sans ori^nalilé quel- 
queé-uns des problèmes les plus ardus que soulève Tinterprétation du 
pUioiiisme. 

y. 



A- Van "Weddlngen. — L'encyclique de Léon XIII sur la res- 
tauration DU THOMiâMK. In-8', Bruxelles, 

L^auleur de cette brochure est aumônier de la cour de Belgique. Nous 
ne partageons pas les vues de l'auteur sur Tavenip réservé à la philoso- 
phie ddns les écoles catholiques. Mais, h pari ces illusions, nous ren- 
dons sans ré:>erve bomraagn à l'éru iiiion riche et variée de M. Van 
Weddiiigen, à la fermeté de sa critique, à rindépendanle allure du son 
e&prit. très fin, très puissant et. quand il plaît à Tauteur, très caus- 
tique. Le thomisme n'a pas été caractérisé, en ces derniers temps, avec 
tant de pénéti-ation, bien que M. Van Weddingen soit à notre avis trop 
tbomisie. Ce qu'on peut louer justement aussi c'est le style, qui est d'uo 
maître. 

L'auteur semble familiarisé avec les philosophes modernes autant 
qu^avec les anciens. Son dernier travail rappelle par ses quilitéâ so- 
lides et brilliknles le mémoire sur Saint Anselme qui a reçu ires bon 
accueil en France et que l'Académie de Belfii<iue a couronné. Il justifie 
la réputation de critique dootle D' Van Weddmgen jouit dans soa pays 
et h l'étranger. 



Giacomo Barzeliotti. The Ethics Or Positivism (New-Yurk. 
Ch. Somerby, 18:8, in-18). 

L'ouvra;<e que nous présentons ici est la traduction en anglais d'études 
critiques qui parurent pour la première fois sous forme d articles dans 
la Fî/ASOyWïU dt}Ue Sruole Italian(> (I870-IS7I). — ïl renferme, en on 
assez peut nombre de pages, une exposition et une appréciation fort 
bien faites des doctrines du positivisme anglais contemporain sur I& 
liberté et lo fondement de la morale. 

Dans la première partie, 1 auteur s'attache à marquer exactement la 



REVUE PHÎ 



ÏFUIQUE 



position prise par les positivistes dans le problème de la liberté. Deux 
idées sont comme les postulats essentiels des positivistes • celle de l'ex- 
périence, comme méthode unique pour arriver à la science; celle de 
loi, comme objet suprême de la méthode. Mais la loi n'est pas pour eux 
ce qu'elle fut d'abord pour les pliysiciens h qui ils l'empruntèrent, le 
mode constant des causes ou des forces de U nature ; elle n'exprime 
< qu'une certaine nécessité intrinsèque de succession observée dans les 
faits >. Les notions de cause et de force sont désormais bannies : la 
science a achevé son œuvre quand elle a mis en lumière pour chaque 
ordre des phénomènes l'enchaînement invariable des antécédents et 
des conséquents. 

L'application de ce déterminisme dans te domaine de la psychologie, 
tel est le but poursuivi avec un rare talent par Bain et Stuarl Mill. 
Ils sont infidèles à Aug. Comte» en ce quMU admettent la légitimitô de 
Tobservalion psychologique, que celui-ci repoussait; ils sont ses disciples, 
en ce qu'ils excluent de la science tes idées de cause et de force. Aussi 
prennent-ils dans la question de la liberté une position intermédiaire 
entre deux solutions extrêmes : celle qui. confondatil l'exercice de la vo- 
lonté avec les opéraiions uniformes des autres forces, prétend retrouver 
les lois fatales qui les gouvernent dans l'activité volontaire et consciente, 
et celle qui, perdant de vue les relations des faits psychologiques, n'ad- 
met pas que ces faits soient subordonnés h aucune loi. n De ces deux 
doctrines la première conduit â la fatalité et au panthéisme, la seconde, 
à rit.di(Térence et au hasard. Les positivistes rejettent le fatalisme, et, 
observant Tordre constant de succession selon lequel se présentent les 
phénomènes psychologiques^ ils n'y voient qu'une longue série d'aoté- 
cédenls et de conséquents. A ce point de vue particulier, ils admettent 
bien Texisience d'une loi de nêcesslLé, semblable à celle que Tobserva- 
Iton nous montre déiGrniînant les phénomènes de la nature extérieure» 
Néanmoins le mot nt'ces«i((; prend une nouvelle signiflcatioii dans la 
nouvelle doctrine, car, pour l'école positiviste, connaître une loi ne veut 
plus dire connaître les opéraiions d'une force, mais simplement cons- 
tater une succession régulière de certains phénomènes. La loi en vprtu 
de laquelle les phénomènes se succèdent n'est pins conçue comme un 
principe de connexion essenlielle entre les faits d'une série, mais seule- 
ment comme une coordination invariable de ces faits dans le temps et 
dans l'espace >. 

La loi ainsi comprise, le principe de cause et la conception de la force 
rejelës, les psychologues de récole positive ne considèrent plus que le 
caractère superiiciel des faits de consciem:e. Leur observation ne va 
pas au delà des lois quantitatives. Ujie telle méihode, bi utile suit-elle 
dans les sciences de la nature, ne saurait donner l'explication d'un seul 
fait de l'ordre psychique. C'est ainsi que pour Alex. Bain le choix, la 
délibération, la détermination volontaire, ta moralité des actes, la res- 
ponsabiliLô dérivent par une sorle de processus mécanique de l'appétit 
aiiimuK Le inoi au point de vue de I action n'est c que la somme des 



NOTICES BIBLIOCRAPHTQITES 



219 



èentiinenls agréaMes ou pénibles, actuels ou idéaux, qui déterminent 
la conduite. • L'auteur montre que dans une telle doctrine la noliou 
du libre arbitre, par suîie celle de la personnalité et de la respon- 
sabilité, s^évanouissent. Il reconnaît néanmoins que les positivistes 
anglais ne vont pas jusqu'aux dernières conséquences que la logique 
impose h leur système, tandis qu'en Allemagne ei en France les repré- 
sentants les plus autorisés de la nouvelle ptiilosopliie n'bêsilent pas à 
subordonner les phénomènes mentaux aux lois physiologiques. Bain et 
surtout StuartMill reculent devant de pareilles conclusions. La modéra- 
tion, l'esprit pratique, traits essentiels du génie national, les empêchent 
de procéder aussi vite qu'on ne le fait ailleurs, à la démolition des vieux 
principes de morale sur lesquels repose peut-être la grandeur pré- 
sente et future de letir pays. Sluarl MiLl essaie même de ramener dans 
la science Tidée du libre arbitre en soutenant contre Bain que les faits 
psychiques ne peuvent être^ comme les faits du monde extérieur, prévus 
et calculés à Tuvance; que dans la vie morale les mêmes circonstances, 
les mêmes motifs ne produisent pas toujours les mêmes actions; qu'en- 
un Ibomme a le pouvoir de iiiodiQer s'il le veut son caractère : toutes 
propositions qui sont en contradiction tlagrante avec le principe du 
déterminisme. 

Le vice rondamenial du positivisme anglais contemporain, c'est, sui- 
vant M. Barzellolli, une conception inexacte de ce que doit êire Tobser- 
valion inierne. Les phtloaophes de cette école ne pénètrent pas jusqu'à 
la cause immédiate des plienomènes mentaux et réduisent la psycho- 
logie à n'être, selon leur expression, q\i'tine histoirr naturelle dt* l'âme, 
c Ils observent les faits psychiques arrangés en une série ininterrompue 
comme des images réfléchies dans un miroir, sans penser au pouvoir 
par la vertu duquel ces faits en viennent à former une sérif^; Us ne sai- 
sissent pas la connexion essentielle qui existe entre Penchalnement des 
phénomènes mentaux et la force spontanée de l'esprit. Les psycliolo'^ues 
de celte école considèrent ces phénomènes disposés dans la mémoire 
comme des objets qui glisseraient avec calme et continuité A la surface 
d*ane rivière, mai> sans montrer la source d'oti ils découlent. L*jnsuf- 
âsance de leur méthode se manifeste encore quand nous les voyons 
définir l'esprit le récipient inconnu des phénomènes mentaux. > 

L'observation interne ainsi incomplète et mutilée s'applique surtout 
aux phénomènes passés :. le souvenir présente en eCTet comme une 
série linéaire d'états de conscience , et c'est là tout ce qu'on peut 
scientifiquement connaître de l'Ame, selon les psychologues en ques- 
tion. Mais, dit M. Barzellotti, c la source originale de tout phénomène 
bumain ne se trouve que dans l*interven(ion immédiate de Tespril, 
dans la dHierminalion lihrp. Tel est le premier anneau de la chaîne 
causale. Mais l'intervention de l'esprit Hàl une force transitive qui se 
dépense aussitôt que son effet est produit, aussitèi que i'acto est 
commencé; et c'est seulement en tant que nous avons actuellement 
conscience de celte lurce qu'elle peut avoir quelque valeur scientifique 






BBVUK PHILOSOPF1TQCR 

dans la théorie expêrîTnpnule. L'obs«»pvation par le moyen de la 
moire do la succession des faits psychique* rt^vèlo les riilTérents élals 
de la vie nieiilale, mais elle ne met p.ts en tumit^re le nexus qui (ait 
que ces èlats deviennent consécutifs. Ea réaliié, ce n'est qu'après avoir 
observé un état metilal comme on fait accompli que les aniéoédeots 
volontaires qui lui donnent nai&sance apparaissent invariatilemeot umî^h 
avec les conséquents, et c'est seulement qiian<i la séquence est formè^H 
que les{anneaux., qui ont été librement choisis, acquièrent un caraciére ' 
d'indissoluhiliié. j 

M. Barzelloiti conclut justement que, sur la question de la liberté, 
positivisme anglais aboutit à une négation implicite de la conscien 
Après l'avoir admise comme instrument lé;?iiirae d'invesiipacion scie 
tihqne, il méconnaît son témoi^znavi^e, qui, dans son intégrité vivante, 
atteste la liberté comme un fait d'intuition directe et immédiate. 

Nous ne ferons qu'indiquer très brièvement le sujet des deux aatres 
parties dont se compose l'ouvrage de M. Barzetloiti. Dans la seconde, 
il critique la théorie du positivisme conieiiiporain hur ia tin morale ou 
le bien. Il la ramène à U morale induclive ou uiiliiaire. Il marque le 
dévuluppement progressif du cette doctrine en Angleterre depuis 
Hûbbes jusqu'à H. Spencer, en passant par BentUam el Sluarl Mill. 11 
attribue à La nécessité de résoudre les objections dirigées par les mo- 
ralistes de Técole intuitive (Cudworth, Claïke, Butler) contre le pria* 
cipe épol;îte de Hobbes et de Mandeville, ruïTori par lequel l'école utili- 
taire s'est élevée peu h peu an pomt de vue désinléressô de la 
sympathie et du bonheur général, il signale le rôle important de la 
théorie associationiste (llurtley) dans cette évolution, et conclut en 
montrant que le positivisme n'explique d'une manière satisfaisante ni 
la genèse de la conscience morale, ui les idées du juste et de Tobliga- 
lion morale absolue. Toute celle partie de l'ouvruj^e semblera un peu 
superficielle, après les travaux étendus dont rutihiarisme a été l'objet 
en France dans ces dernières années. 

Dans la troisième partie, M. Barzellu'.Li trace & j^rands traits l'histoire 
des doctrines poeilivitiies en Trance, en Angleterre et en Italie pendant 
la première partie de ce siècle. En Italie, la tradition expérimentale de 
Galilée el de Vico. reprise au commencement du xix" siècle par Gioza, 
Genovesi, Galuppi, continuée par Hosniini. Gioberti. Mamiani et quel- 
ques autres, n'aboutit pas à un véritable système de philosophie, pour 
des raisons que Tailleur cherche principalement dans lescirconstancas 
politiques. En France, Comte prend son .point de départ dans la critique 
de Kant; mais, disciple des seusualistus et maléiialiâles français du 
wiii" siècle, il ne voit dans les phénuiiiènes que des éléments einpiri* 
ques, se rapprochant ainsi de Locke et de Hume. En Angleterre enlia, 
où le positivisme a produit les meilleurs fiuits, on a vu à quelles con- 
séquences négatives conduit une application insuriisante de la méLhode 
expérimentale inaugurée par Bacon. 
L'élimination de toute idée de cause et de tout principe absolu, par 



NOTICES BiBUOfîRAPHIQUeS SM 

Sttile la réduction des phénomènes à une succBBsion de vaines appa- 
rences, par suite encore l'imposaihiliié de renier la science et la mo- 
rale, lels sont en résumé les griefs de M. Barzellolli conlro le pOriili* 
visme. Jusque-là, on peut ôire de son avis, mais ne va-t-il pas un peu. 
loin quand il prétend le rendre responsable en grande partie des abus 
de la force qui déshonoreni la politique contemporaine, el du relâche- 
ment, ^'énéraK selon lui, de tous les liens sociaux et domestiques ? 



Amoldt. Kant's Pholïoomena ntcrt doppelt redigtrt. Wider- 

(egit 11(1 fin r fienno F.rdmann'srheii Hijputh^se. (Berlin, Léo Liepnianns- 
•Ohn 1870. nroch., 78 p.). 

Les lecteurs de la Rt^ime connaissent la thèse Ingénieuse de M. Benno 
Erdmann au sujet des Proli>(jomènes de Kunt '. Kant aurait d'abord 
entrepris de donner un résumé populaire de sa Critique de la raison 
pure: mais, avant d'avoir achevé ce travail, il aurait élé amené à y 
insérer un rapide historique de ses pensées et des éclaircissements 
particuliers, pour répondre aux objections qjie dans riniervalle on lui 
avait faites de divers côtés el notamment dans le Journal des savants 
de GOtlmsne. Les F'rolAgomAnea auraif»nt donr éié rédigés en deux 
fois, et il serait possible, autant que pruUiable pour l'histoire du 
développement de la pensée de K;iiit, de dt^iiiiî^uer les deuin parties 
d'origine ditTéreule. — Cesl contre cette hypothèse de M. Krdmann 
que s'élève M. Emile Arnoldt, déj connu, je crois bien, par une 
dissertation sur t'idéaliié Iranscendantate du teiUps et de Tespace 
d'après K.an!. M. Arnoldt a dû en effet étudier Kiinl d'assez prés. 
Mûlheureusemeni. le ion acrimonieux de sa polémique et les instnua- 
Uons malveillantes ou ironiques dont elle est semée font douter s'il 
écrit pour défendre la cause de la vérité, ou simplement pour faire 
montre de son érudition et dauber un cof-fière en dévotion kantienne. 
En tout cas. un tel procédé de discussion ne peut que rebuter le lec- 
teur français. 

En laissant de côlê les personnalttâs malsonnantes el les chicanes 
sans portée, je ne vois à signaler que l'objection suivante : Les lémo!- 
^ages contemporains, et particulièrement les lettres de Uamunn, 
invoqués par M. P. Erdmanii en faveur de sa thèse, se laisseni inter- 
préter aussi bien en un sens différent. On peut supposer, par exemple, 
que Kant a songé un moment & écrire un abrégé populaire de sa 
Critiquf et Ta môme promis h Téiliteur. Mais rien ne prouve qu'il ait 
commencé ce travail, dont Suhuliz devait se charKcr. presque sous les 
yeux du maître, deux ou trois ans plus lard. Ilamann avait entendu 
parler de ce projet; mais il ne savait pas s'il s'agissait d'un résumé 
populaire ou < au t^ontmiro > d'un manuel de métaphysique. Il était 

1. Voy. Hetne pfnio$ophi>pte, n" î. \H1% 



252 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



donc fort mal informé, et ses lettres ne nous permettent guërn 
Vêlre mieux que lui. D'ailleurs peut-on croire que Kanl ait formé an 
ouvrage de pièces et de morceaux^ Le supposer, c'est rabaisser sa 
gloire; mais peut-être a-t-on intérêt à la rabaisser, etc.« etc. 

M. ArnoldL reproche encore à M. B. Erdmann d'avoir défiguré le sens 
de la critique de Gôltingue, d'avoir méconnu la pensée de Kanl sur 
les choses en soi, d'avoir mal résumé les idées essentielles de la Cri- 
tiqua.,. Seulement il est impossible de voir en quoi ses propres opi- 
nions dilTèrent de celles qu'il reprend chez son adversaire. Ainsi il ne 
veut pas entendre parler d'une pluralité de choses en soi; et. en même 
temps, il assure que Kant ne dotile point et que nous ne dt^vons pas 
douter de l'existence des choses en soi. Il est vrai que, le nombre étant 
un schème, on ne peut les poser théonriuemenl ni comme uniié ni 
comme pluralité; et de cela M. B. Erdmann n'a jamais douté, je sup- 
pose. M. B. Erdmann dislingue dans VEsthtHufue et dans VAiJ.iltjtiquê 
deux directions, l'une idéaliste, l'autre empirique. Il y en a quatre, 
riposte M. Arnoldt : idéaliste tranceudantale, — rationaliste, — empi« 
rique, — réaliste, aie, etc. — En somme, on ne peut voir dans la dis- 
sertation de M. AinulJt une contribution bien importante pour l'étude 
du criticisme kiniien, et, d'autre part, l'introduction de M. Erdmann 
garde, en dépit de la vivacité de cette attaque, tout son intérêt et 
toute sa valeur. 

D. 



I 



( 



Julius Janltsch. Les jugements de Kant sur Berkeley, étude 
de pli iiofogie kantienne, {Kants Uhtkile ueber Berkeley, ein Bei~ 
trag zur Kaniphilologit>), Slrassburt; i. El.-* Julius Asunynn. 1879. 

On a souvent signalé rcxtrôme sévérité ou plutôt l'extrême injustice 
des jugements portés par Kanl sur Berkeley en difTérentes parties de 
ses œuvres; mais personne n'en a jusqu'alors donné l'explication : 
M. Janltsch s'est proposé de la chercher. 

Celle explication, et avec elle la brochure doni nous parlons, pour- 
rait se résumer en un mol : Kant ne savait pas l'anglais ; il n*a pu cod- 
naître le systèniL^ de Berkeley que par des ouvrages de seconde main 
ou par les rapports que lui en ont faits, en quelque manière, des amis, 
comme Hamann, peu capables de bien comprendre une doctrine un 
peu subtile. 11 avait d'ailleurs pour l'histoire de la philosophie le dédain 
des esprits originaux, et il a marqué quelque pari ce dédain, qui s*étea- 
dait aux érudiis de celte histoire, en disant d'eux que l'histoire de 1« ^ 
philosophie est toute leur philosophie. I 

Mais il reste à se demander pourquoi, au lieu de passer sous silence 
la doclrine de Berkeley, comme il Ta fait de beaucoup d'autres, Kant _ 
s'est appliqué, en plusieurs passages de ses œuvres, h prouver ri'abord M 
qu'il était mal irifornié, h accabler ensuite de son mépris, en traitant 
l'autuur de fanatique mystique et ses conceptions de rêveries, un phi- 



NOTICES BIBUOGRAPHIQUES 



253 



losophe qui. par certains c6lés, atani de rapports avec lui, un système 
qui esl idéalisie^ pour une grande part, à la manière du crilicisme. 

M. Janiiscti en duune des raisons qui ne manquent pas d'inlérôl et 
qui sont pour la plupart d'ordre psychologique. 

Knnt avait un vif et légitime sentiment de TonginaUté de son œuvre. 
U lui déplut de voir dans l'exposition de son systènae. telle que la don- 
nèrent Garve et Féder, un rapprochement entre sa doctrine et celle de 
Berkeley. Des esprits superficiels devaient dire frappés en efTet d'ana- 
logies qui échappaient au contraire , faute de renseignements assez 
précis, & Tauteur de la Critique. De là, dans l'esprii de Kttnt, une aver* 
sion en quelque manière inslinciive contre le philosophe auquel on 
semblait faire honneur de ses propres découvertes. Berkeley devint 
bientèl pour lui comme le type des idéalistes mystiques auxquels il ne 
voulait ni ressembler ni être comparé, et toute ramerLume que peut 
inspirer à celui qui en est la victime la fausse interprétation d'une 
théorie nouvelle, il l'a mise en toute occasion dans ses jugements sur 
le philosophe irlandais. 

Mais il y a une autre raison, d'après M. Janitsch. et plus curieuse 
encore, de Tanimosité de Kant contre son prédécesseur. Kant lui-même 
aurait été fort porté au mysticisme ; c'est seulement au prix d'efforts 
incessants qu'il aurait maintenu sa pensée dans la voie tracée par la 
Critique de laraison pure. La Critique de la raison praitique serait une 
cunce&sion à cette tendance mystique, mais dans une mesure qu'il 
prétendait ne pas dépasser. Suivant l'tdée qu'il s'en faisait, les théories 
de Berkeley porteraient bien au delà, et cette fagon de philosopher en 
perdant de vue les données de l'expérience, qui était aussi, h son avis, 
par quelques côtés du moins, celle des Platon et des Leibniz, l'aurait 
toujours séduit secrètement ; on en trouverait ta preuve dans les 
Héves d'un visionnairej qui auraient fort bien été les rôves de Kant 
lui-même h certains momLnit& de son développement mental, dans plu- 
sieurs autres écrits , et particulièrement dans un curieux passage 
d'une lettre à Mendelssohn. où il est précisément question des H^.ves 
d'un visionnaire, t II me parut très opportun, dit-il. pour préserver les 
autres, de me moquer d'abord de moi-môme; je me suis en cela con- 
duit avec une grande sincérité, car en vérité l'état de mon esprit n'est 
pas sans présenter quelques contradictions. Kn ce qui concerne te récit 
(des visions de Swedenborg), je ne puis m'empècher de nourrir un 
petit penchant pour les histoires de cette espèce, et en ce qui regarde 
le fondement de la raison, d'approuver dans une certaine mesure l'exac- 
titude de ce qu'on en dit, malgré les absurdités qui enlèvent aux pre- 
mières toute valeur, et les chimères, les rêveries incompréhensibles, 
qui forcent à rejeter le second. » Nous pourrions donc affirmer que 
Kant lui-même a été sujet à des accès de mysticisme, qu'il en a com- 
pris tout le danger, qu'il a lutté pour s'en guérir, et nous aurions peut- 
être trouvé là le secret d'une hosLilité, en quelque sorte systématique, 
contre celui qui lui paraissait avoir développé au plus haut point, dans 



254 



ReVtTC PttlLOSOPHIQtTE 



les temps modernes, le myslicisme ijliiloso^/hique. C'est contre ini- 
mén>e, contre ses propres lendances, qtril léagissail en réagissant 
contre Berkeley: il comballait en lui comme un ennemi iniime, et de 
cet évoque, innocent, pour uoe grande part, des erreurs qu'il lui repro« 
chail faute de le bien connaître, il s'était fait, si nous pouvons employer 
celle expression familière, comme une hete noire, et ne voulait pas en 
entendre parler, de peur peul-Ôlre de se laisser fcédtiire. 

Ces consjdérulions font la nouveauté de la broclKire dont noua par- 
lons. L'auteur a d'ailleurs très bien tnontié les puinid cotniiiuii±i dr la 
dotïtrine de Berkeley et de ct;tte de Kanl. Il a aussi mis en relief le« dif- 
féreni^s profondes qui séparent les deux systèmes et qui assurent aux 
œuvres de K;int, au point de vue de la philosophie scieniifique et pro- 
gressiste, une supériorité incontestable. Mais il Insiste avoo raison sur 
la mauvaise fortune de Tévôciue de Cloyne, dont les spéculalii>ns n»^l- 
laieni d*étre mieux compriBes dés l'origine, de n'ôire pas confiMidues 
surtout avec les rêveries d'un Swedenborg. Cependant ses compairioies 
eux-iiiÊmes ne les ont appréciées à leur juste valeur que de nos jcmrs 
seuleaienl. À. PtNJON. 



Sylvlo Romero. — A Philosophia no UhaSil. 1q-1î. Porto, 
Alegre. 1878. 

Cet essai de critique a pour but de donner aux Drésiliens une idée 
exacle du peu qu'ils ont fait en matière de science et de philosophie, 
et de les exciter à faire plus et mieux dans un avenir prochain. Science 
et philosophie, pendant les trois premiers siècles de son existence^ 
furent totalement étrangères au Brésil. Les immortelles discussions 
des penseurs européens ne lui envoyèrent pas même un écho. Pen- 
dant ces trois siècles, pas un seul livre consacré aux investigations phi- 
losophiques; ce n'est même que duns la seconde moitié de notre siècle 
I que la chose devient une uiudeste réalité ». 

Dans un pays 0(1 t'eepril public, l'esprit scientifique, les traditions 
n'existent pas, la lecture d un écrivain étranger, la préférence accordée 
à un livre français, ant;lais ou allemand, décident des opinions d'un au- 
teur. Ici les compilateurs sont les vrais novateurs, et roriginalilé con- 
siste h avoir la main heureuse dans ses emprunts. Mont*Alverne.auietur 
d'un Compendio de Pliilosopkia. passe de Condillac k M. Cousin; 
Eduardo Frang-i» auteur iVInvestigaç^es di3 Psycologia, brOle Ûestuit 
deTracy pour adorer Maine deB.ran, Domingos deMagaltjSies, dans ses 
Fados do Espirito /lumano, nous montre un spirtlualisle catholique 
dont toute la hardiesse se borne à rééditer en style déclamatoire ta force 
citale et la nision en Diau; Pairicio Muniz. dans sa Theoria de Affir^ 
vxaçHo purn^ n*est qu'un théologien scolasiique, mais qui a lu Kunt, un 
uèo-calholique dans le goûi de RosminI et de Donoso Coriuci Soriaiio 
de Souza, une sorte de Veuillotsans style, a compilé saint Ttiooias et 
nous fait admirer dans ses LeçOes du philosophia olementar des aper- 



I 
I 

I 



NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES %5 

! celui-ci : t H est impossiolo de refuser à l'âme 
la propriété de réfléchir, de se replier sur eUe-méme; en efTei. rien 
d'étendu ne peut paifailemenl se replier sur soi-même : si l'on double 
une feuille de papier, jamais une partie ne se replie sur elle-même, 
tDzis toujours sur une uulre. > Non uioina profond l'écleclique Pedro 
AmeriC'ifUn peintre de talent, assure-t-on. mais dont le livre : La science 
et les systèmes, n'est rien moins qu'une œuvre de philosophe. La 
liberté de la science dérive, selon lui. de la ii6erLé de l'art, et il pro- 
clame rinfaillibiliLé de la raison la plus grande découverte de tous ies 
temps. 

Nous voici enfin en présence de quatre écrivains distingués, qm 
IL Sylvie Romcro appelle les quatre rsprits brésiliens les plus luar- 
quaiits ile ce siècle : L. P. Barreto {As très Pfiilosophiitëjy José de llibeiro 
{Fim da t'rearko}, Guedes Cabrai (Fu;»^es do Cerebro), Tobias Barrelo 
{Ens^ios et Estudos dt* Philosophias), 

L. P. Uarreto est un positiviste fervent, écrivain de propagande com- 
tiste. pourfen leur consciencieux dd l'a priori, qui déclare le darwinisme 
un vain système de métaphysique. — Le naturaliste amateur José de 
Aibeiro, malgré son èruiiition de sticondt^ ou de troisième main, n'est pas 
dépourvu de sens critique. Pour lui, la fin de la création (puisque créa- 
tion et fin il y a), c'est TaccroissemenL coiiiiim de chaque partie orga- 
nique des mondes : sa théorie s'appuie sur les données de la science 
positive; ra;iis il iVfTdiblii par 1^ négation gratuite du fameux, syslèaie 
de Laplace. — Lé livre du docteur Cabrai résume avec clarté et iuiérôt 
les recherches faites en Europe relativement au grand organe : teola- 
live hardie, qui a été applaudie par la jeunesse des écoles de Bahia. 
symptôme notable d'émancipation intellectuelle dans un pays qui n'a 
produit )uâqu*ici que des compilateurs et qui possédera bientôt des 
expêrimenUleurs. — Tobias Barreto, c'est le r^ira avis^ un poôle, un 
criljque, on philosophe, une véritable et forte individualilé. Une dose 
iégère du pessioaisme de H&rtmanfi, une plus forte du positivisme de 
Comte et du darwinisme de Haeckel, et nulle trace de servilité envers 
aucun système : tels sont les traits princtpaux qui recommandent la 
physionomie de cevnillant chLimpioii de la science libre. 

M. SyWio Homero, qui iious fuit si bien connaître ses compatriotes, 
mèriie aussi d'être connu chez nous. Ses ueuvres, qu'il ne m'est pas 
donné d'apprécierjci, sont déj^ nombreuses, œuvres poétiques, critiques. 
ethnographiques et philosophiques. Le livre oU j^ai puisé tes rensei- 
gaeiuetitâ qui précédent dénote un critique, un érudit^ bien plus, un 
philosophe, dans la rigoureuse acception du mot. Il «loit être associé 
dans notre estime à son ami Tobias Barreto, le penseur qui termine son 
CDUvre par ces paroles : c Wir wissen uiid wir werden wissen. • 



Bernard Psrkz, 



256 REVUE PHILOSOPHIQUE 

LIVRES DÉPOSÉS AU BUREAU DE UL RBVUB 



SCHOPENHAUER. PcTiséeSj maximes et fragments^ traduits, annotéBet 
précédés d'une vie de Schopenhauer, par J. Bourobau* In-18. Parif, 
Germer Baitlière. 

P. Janet. Traité élémentadre de philosophie (1" fascicule : psycholo- 
gie). In-8. Delagrave, Paris. 

A. Lefèvre. L'homme à travers les âges : essai de critique histih 
rique. ln-12. Reinwald, Paris. 

JOYAju. De Vinvention dans les arts, dans les sciences et dans U 
pratique de la vertu. In-8. Paris, Germer Bailliôre. 

W. WuNDT. Logik eine Untersuchung der Principien der Erkennl' 
niss und der Metkoden wissenschaftlicker Forschung. l«r Btnd. , 
Erkenntnisselehre. In-8. Stuttgart, Encke. 

Otto Liebmann. Zur Analysis der WirkUchkeit. Zweite Auflige. 
Strasburg, TiUbner. In-8. 

CL-S. Cornélius. Zur Théorie der Weckselwirkung zwichen Lsib 
und seele. In-8. Halle, Nebert. 

R. EucKEN. Ueber Dilder and Gleichnisse in der Philosophie, W. 
Leipzig. Veit. 

P. Manteoazza. Fisiologia deldolore. ln-12. Firenze, Paggi. 

E. Rey. La Evoluzione secondo le teorie del Trasform,isino, Iih8. 
Roma, Tip. Elzeviriana. 

F. Bonatelli. înterno alio svolgimento psicologico délie idée ai 
esistenza e di possibilita. — Intomo aW attività. psichica. Id-8. Padoifr 
Venezia. 



Dans le Journal asiatique d^octobre-décembre 1879, M. Mbhrkn (de 
Copenhague) a publié la Correspondance du philosophe soufi Ibn Stbi* 
Abd oui Haqq avec l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen» ■« 
divers points de ta philosophie d'Aristote. Ibn Sabia est l'un des iie^ 
niers représentants de Técole péripatéticienae arabe. 



M. Otto Liebmann vient de publier une deuxième édition augmentée 
de son livre Zur Analysis der W irklichkeit (Strasbourg, Trtlbner, iii-8, 
680 p.), dont la première édition a été l'objet d*une étude approfondie 
de M. Burdeau : Revue philosophique, tome IV, p. 415, octobre J877. 



La librairie Trûbner, k Londres, vient de publier le dernier volame 
des Problems of Life and Mind de G.-H Lewes. Ce volume achève le 
publication des œuvres posthumes de Lewes. 

Le Profriélaire^éranip 
Gbaher Baillièrb. 



C0tIl.0MiaER&. — TYPOORAPfllB PAUL BBODARD. 



DE LA LOI DE SIMILARITÉ 

DANS LES ASSOCIATinVS [VIDÉES 



Wî7i 



La plupart des psychologues reconnaissent deux lois de Tasso- 
cialîcn des idées, f Pour nous, dit Sluart Mill ', les lois de Passocia- 
tion des idées sont les suivantes : l'' les idées des phénomènes sem- 
blables tendent à se présenter ensemble à Tespril ; 2* quand les 
phénomènes ont été, ou expérimentés, ou conçus en conliguilé 
intime l'un avec Tautre, leurs idées ont de la tendance à se présenter 
ensemble, > M. Bain distingue pareillement la loi de contiguïté et la 
loi de similarité '; même dans les passages où il montre commentées 
deux lois sont pour ainsi dire engagées Tune dans rautre,il ne cesse 
pas de les opposer Tune à l'autre ^, 

Si en formulant la loi de ressemblance on voulait dire seulement 
que les états de conscience passés peuvent se reproduire à un mo- 
ment donné, de telle sorte que les états actuellement reproduits 
soient semblables aux états passés, il est clair qu'on exprimerait 
non une loi particulière de Tassociation des idées, mais une loi géné- 
rale qui s'applique h la mémoire et à Thabitude, qui embrasse tous 
les cas possibles, y compris les rapports de conliguilé : on n'aurait 
conséquent pas le droit de distinguer la loi de similarité de la 
loi de contiguïté, et de la lui opposer, de même qu'on n'oppose pas 
un genre à une de ses espèces. En réalité, quand on parle de la loi 
de similarité, on veut dire qu'une sensation ou idée actuelle réveille 
une sensation ou idée antérieure, par cela seul qu'elle lui est sem- 
blable, et alors même qu'elle n*aurait pas été donnée, en fait, en 
raénie temps qu'elle. Hamilton ^ raconte que le Ben Lomond avait 
la propriété de le faire penser au système d'éducation prussien, 
parce qu'un jour, au sommet de celte montagne, il avait rencontré 

i, Phitof. de Hamiltouj Irad. Gazelles, p. 2(2. — a. RHt>ol, la FaychoU Ângt, 
contemporaine. 

2. The sensés ami the ioleltect, inU'Il. cti. I. 

3. Tu a matbemaliual siudont ttiis would be maJe at once intelligible by 
aaying thaï, iti ihe former chapter. Ihe Gontiguily is assumed as llie variable 
eleni«int, and Uie Similanly Ibe con$iay}t, în tbi3 cbapter, Similarily is sup- 
posed vanablo and Coniiguily consUiat. {IbUl., ch. tl, note.) 

l. Lectures on metaphijëtca, l, 352. 

TonE IX. — MrtPs 1880. K 



BEVUE PHILOSOPHTOtTE 



un Allemand. Voilà une association par contiguïté. Penser h un ori- 
ginal parce qu'on voit un portrait, reconnaître — c'est un exemple 
de M. Bain — une personne dans la rue parce qu'on a vu son portrait^ 
voilà une association par similarité. Dans tous les exemples de c0 
genre, la ressemblance de l'idée présente avec l'idée rappelée — t 
attraciioii of sameness — est la raison qui explique pourquoi c'es^ 
cette dernière, de préférence k toute autre, qui reparaît h la con-^ 
science. Elle est le lien qui les unit, la puissance évocatrice, 1^ 
baguette magique, si Ton ose dire, qui ressuscite les idées éteinteé 
et les force à prendre place dans le cortège des idées nouvelles. ^ 
Rien ne semble plus clair et plus légitime que cette distinction, 6t 
on comprend qu'elle ait été acceptée par presque tout le monde. 
A y regarder de près cependant, elle n'est peut-être pas ngoureu-i 
sèment exacte, et nous allons essayer de montrer que les associai 
lions par similarité ne sont au fond que des associations par coo-^ 
tiguïté. A défaut d'autres avantages, cette réduction, si elle est 
exacte, aura du moins le mérite de simplifier la théorie. Mais nouf, 
indi{|uerons quelques-unes des conséquences qu'elle entraîne^ et q 
sont importantes. 



.\ 



D'abord il est assez malaisé de comprendre ce que serait la res- 
semblance d'une idée présente à l'esprit avec une autre qui, par: 
hypothèse, n'est pas actuellement connue, puisque c'est l'associa- 
tion qu'il s'agit d'expliquer. Il n'y a point de ressemblance s'il n'y a| 
au moins deux termes; or on ne pourrait supposer deux terroeflj 
comparables entre eux qu'en commettant un cercle vicieux. Lai 
ressemblance ne peut être connue de l'esprit qui associe les idées : 
s'il la connaît, les idées sont dt^jà associées; s'il ne la connaît pas, ce| 
n'est pas en raison de la ressemblance qu'il fera l'association. 

Dira-t-on que cette ressemblance existe cepeuiianl, qu'elle 
réelle, objective, indépendante de la connaissance qu'un esprit indi* 
viduel peut en avoir à un moment donné*? Mais il y a quelque difû-j 
culte et même quelque danger à transformer en choses en soi nogl 
représentations. Kn supposant que cette métamorphose fût légitimai 
pour les idées, elle serait absolument inadmissible lorsqu'il s'agilj 
des rapports des idées : et la ressemblance est évidemment un rap-^ 
port. 11 faut ôtre Platon pour concevoir la Ressemblance en soi, le 
Môme en soi, sans objets qui soient semblables ou -qui soient les 
mêmes. Une ressemblance ne peut exister que par rapport à ua^ 
esprit et duns un esprit. ,] 



IROGHARD. — DE LA LOI DE SlMILAHITé 

II ne reste plus qu'à dire que la ressemblance entre les idées qu'il 
s'agit d'associer existe virtuellement par rapport à tous les esprits 
ou à un esprit quelconque. Mais si elle n*est que virtuelle, comment 
peut-elle exercer une action quelconque sur une idée virtuelle 
auaai, puisqu'il s'agit de la faire passer à l'acte'? Comment ce qui 
n'est pas encore pensé peut-il faire en sorte que nous pensions b 
une chose que nous avons cessé de penser*? De quelque côté que 
l'on se tourne, il faut ou renoncer ài se faire une idée des associa- 
tions par similarité, ou recourir à des formules mythologiques, 
comme celles dont nous nous sommes servi nous-mème tout à 
l'heure. Mais les formules mythologiques sont vides de sens, et il faut 
les bannir de la science. 

Oa demandera peut-être pourquoi la même question ne serait pas 
posée â propos des rapports de cunti^^uïté : pas plus que la ressem- 
blance, la contiguïté n'est représentée dans l'esprit au moment où 
une première idée apparaît; elle ne peut pas non plus être conçue 
comme existant objectivement en dehors de toute pensée, ou comme 
exerçant une action, quoique virtuelle. Mais au moins les associa- 
tions par contiguïté, si elles sont rationnellement inexpUcables, pré- 
[■entent cette différence qu'elles sont une application particulière 
d'une loi plus générale, la loi de Thabitude. L'esprit en elTet se 
borne à accomplir les mêmes actes qu'il a déjà accomplis, sans les 
moditler et sans y rien ajouter. Que cette loi môme de l'habitude 
soit en dernière analyse inexplicable, c'est ce qu'il serait dilficile 
de ne pas accorder : on doit l'accepter à titre de fait. Il faudrait 
accepter de même, sans la comprendre, la loi de similarité, si elle 
«imposait de la même manière : mais on conviendra qu'il vaut 
mieux faire autrement, si on le peut. Or on le peut. 

Considérons d'abord le cas ou des idées, qui paraissent associées 
par similarité, sont des concepts. La ressemblance alors ne peut 
être que partielle. Car deux idées qut seraient enlièrement sem- 
blables ne seraient qu'une seule idée. Par exemple, le papier blanc 
qui fait penser à la neige ne lui est semblable que par la couleur et 
en diffère par toutes les autres qualités. Au lieu de comparer entre 
elles deux idées prises en bloc, nous comparons deux parties que 
l'attention détache pour un moment du tout où elles sont com- 
prises : nous pensons, comme dit StuartMill ^ « par parties de con- 
cepts. 1» Que se passe-l-il alors dans l'esprit*? Au moment où il 
éprouve la sensation de blanc, si cette sensation a quelque inten- 
âlé, si pour cette raison ou pour une autre elle s'isole du groupe 



l. Phiioa, de HamUion, cb. XVII, p. 383, trad. Gazelles. 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 

dont elle fait partie de manière à occuper la conscience, ne fût-ce 
qu'un inslant, il se retrouve, qu'il le reconnaisse ou non, dans un 
état 0(1 il s'est déjà trouvé auparavant : les idées qui ont accompagné 
la sensation la première fois qu'elle s'est produite (supposons 
que ce soit en voyant de la neige) reparaissent d'une manière 
immédiate, automatique en quelque sorte. Elles font irruption dans 
la série des idées nouvelles que l'esprit est en train de former et s'y 
mêlent. A chaque instant, quoi que nous fassions, nous sommes 
sûUicités par des associations de ce genre, suggérées par les diverses 
parties des idées qui nous occupent '. C'est de là que viennent les 
distractions. Il dépend de nous sans doute de repousser les intruses, 
de les faire disparaître en ne nous y arrêtant pas, d'étouffer dans leur 
germe les associations inutiles qui aspirent à se produire ; niais nous 
pouvons aussi, pour peu que nous y prenions d'intérêt, Les laisser 
vivre : de là viennent toutes les comparaisons, tous les rapproche- 
ments ingénieux, brillants ou exacts, toutes les vérités et toutes les 
erreurs. C'est alors que, les idées d'autrefois étant présentes en 
même temps que les idées d'aujourd'hui, nous pouvons remarquer 
qu'elles st)nt semblables ou dissemblables. Mais, on le voit, l'aper- 
ceplion de la ressemblance ou du contraste ne survient qu'après 
coup. Elle n'est pas la cause, mais la conséquente de l'association. 
Les idées sont déjà associées par cimtiguïté au moment où nous 
nous avisons de remarquer qu'elles sont semblables, et leur ressem- 
blance nous échapperait si la loi de contiguïté n'avait déjà fait son 
office. Il y a deux opérations dislincLes dans cet acte qui parait unique; 
seulement, elles s'accomplissent si rapidement et nous sont si fami- 
lières, qu'à moins d'une analyse minutieuse nous ne les distinguons 
pas; l'habitude, ainsi qu'il arrive souvent, nous cache leur cotn- 
plexilé, et comme, après tout, ce (^ui nous intéresse, c'est bien plus 
la ressemblance que la juxtaposition des idées, c'est elle qui donne 
son nom à l'opération totate. It n'en reste pas moins vrai que le 
rapport de coniiguùé précède toujours le rapport de similarité, et, à 
proprement parier, il n'y a d'associations d'idées que par contiguïté. 
Réduite à elle-même et dépouillée de ce qu'on lui prêle par confu- 
sion, l'association des idées se borne â la reproduction pure et simple 
d'états antérieurs, tels qu'ils se sont produits dans le passé. 

il s'en faut de beaucoup que tous les cas où les concepts paraissent 
s'associer par similarité soient aussi simples que l'exemple que nous 
avons choisi. Il y a souvent entre les idées que nous déclarons sem- 
blables de longues séries d'intermédiaires ([ui nous amènent de Tune 



I. Voy. Taiae. De ihttcUigeuce, liv. II, p. ], cIj. I. V 



V. BROCHARD. — DE LA LOI DE SIMILARITÉ *2nl 

à l'autre : mais l'apparilion de ces intermédiaires s'explique elle- 
iiîôme par la seule loi de contiguilè, et il est facile de s'en assurer. 
Un philosophe américain, dont M. Renouvier a traduit et publié 
une très intéressante et très profonde étude * sur la caractéristique 
inteîleciuellR de Vhomme, M. William James, admet la distinction de 
Bain et de Stuart Mill, et réserve le nom d'associations par conti- 
guïté aux cas où un tout rappelle un autre tout, le nom d'associa- 
tions par similarité aux cas où le rapprochement se fait uu moyen 
d'une beute partie commune à plusieurs touts. Un exemple explique 
cette distinction ; a Les chiens arctiques auraient, dit-on, l'esprit 
de s'écarter les uns des autres, avec les traîneaux auxquels ils sont 
attelés, sitôt qu'ils entendent la glace craquer.*. Les plus intelli- 
gente des chiens des Esquimaux agiraient-ils ainsi dans le cas où ils 
chemineraient par troupes sur la glace pour la première fois? Non, 
sans doute. Eh Lien ! une bande d'hommes des tropiques n'y man- 
queraient pas. Reconnaissant que le craquement présage la rupture, 
et saisissant immédiatement ce caractère partiel du phénomène, à 
savoir que le point de rupture est celui du plus grand etTort^ et que 
le plus grand elïorl s'exerce à l'endroit où les poids sont accumulés, 
un Hindou inférera de suite que la dispersion du train doit faire cesser 
le craquement, et il criera à ses compagnons de s'écarter. Mais 
quant aux chiens, nous .sommes forcés de supposer qu'ils ont acquis 
individuellement Texpérience d'une liaison entre le fait d'un rassem- 
blement de traîneaux et le lait du craquement; entre celui de leur 
dispersion et la (in du phénomène, ils s'écartent donc spontané- 
ment, parce que les bruits qu'ils entendent ramènent par contiguïté 
chez eux les idées des expériences antérieures et, par suite, de 
Técarlement qui en fait partie, et qu'ils renouvellent aussitôt. » 

Assurément, il est légitime de faire une distinction entre les asso- 
ciations relativement simples, qui sont seules à la portée de l'intelli- 
gence animale, et les associations plus compliquées que l'on attribue 
à l'homme. Il ne semble pas pourtant que ces dernières soient d'une 
autre nature et qu'elles dilïôrent des premières autrement que par 
le degré de complication. Si THindou que Ton suppose transporté 
au pôle a reconnaît que le craquement présage la rupture », n'est- 
ce pas vraisemblablement parce qu'en d*aulres occasions et à pro- 
pos d'objets autres que la glace, en brisant une branche par 
exemple, il a constaté la conliguïtô dans le temps ou la succession 
très rapide des phénomènes de craqueuient et de rupture? S'il saisit 
ce caractère partiel du phénomène que le point de rupture est celui 



C'ritifiue philomphvjHe. M juillei, aqq. l87U. 



262 



BEVtîE WnLOSOPHTQUB 



da plus grand effort, n'est-ce pas encore parce qn*antprieureniêl 
les deux idées correspondantes ont été données ensemble ? S'il aver- 
tit ses compagnons de s'écarler, c'est encore parce que, en vertu 
de la même loi, la dernière idée amène celle de la dissémination de 
i'elTort k laquelle elle a déjà été unie. Ainsi une association qui pa- 
rait résulter de l'aperceplion immédiate d'une ressemblance se 
résout, à l'analyse, en un groupe d'associations par contiguïté : dans 
chaque rapprochement partiel, comme dans l'exemple cité plus 
haut, la ressemblance, loin d'associer les idées, n'est aperçue que 
quand ies idées sont déjà associées. 

Sans doute, ces diverses opérations s'accomplissent dans Tinlel- 
ligence humaine avec une prodigieuse rapidité mais on a signalé 
depuis longtemps bien d'autres exemples d'actes de la pensée en- 
core plus rapides. De même qu'il y a dans le monde des corps des 
infiniment petits qui nous déconcertent, il y a dans les faits psychi- 
ques des intiniment rapides. 

Il est vrai encore que l'intelligence animale parait incapable 
d'opérations si compliquées : c'est qu'elle n'i:^ole pas, comme nous, 
les diverses parties d*une idée. Elle se meut difficilement et lourde- 
ment; elle n'aperçoit, sauf de rares exceptions, qu'une masse con- 
fuse 1^ oii notre œil pénétrant discerne mille détaîU ; elle ne met en 
œuvre en quelque sorte que des blocs informes. L'intelligence hu- 
maine au contraire, alerte et souple, ne prenant dans chaque idée 
que ce qui lui convient, s'allège du reste ; elle court aisément d^ine 
idée à une autre ; c'est un jeu pour elle de combiner en niille façons 
les matériaux variés que sa mémoire, riche et fidèle, lui fournit à 
profusion. Personne, à notre connaissance, n*a mieux que M. W. 
James mis en lumière cette propriété de l'intelligence humaine» qui 
détache et isole» pour les mieux manier, les parties d'une idée : et 
c'est une bien profonde et féconde vue qu'il a exposée dans cet essai 
de psychologie de la dissociation qu'il oppose k la psychologie de 
l'association. Mais en fin de compte, si rinlelligence de Ihonime fmt 
plus et fait mieux que celle de l'animal, elle ne fait pas autre chose. 

Au surplus, M. James lui-même reconnaît, dans quelques-uns des 
curieux exemples qu'il cite, que ranimai, au moins lorsqu'il est 
excité pur un intérêt immédiat, est capable d'associations par simi- 
larité. L'homme se distinguerait en ce qu'il accomplit les mêmes 
opérations sans intérêt et comme pour l'amour de l'art. — A tout 
prendre, il faudrait convenir que le lait d'associer par similarité 
n'est pas une différence spécifique. Au vrai, il semble que Thomme 
peut accomplir en tout temps les associations les plus compli- 
quées, parce que, se sentant capable de les accomplir, il y est sol- 



BROCHARD. — DE LA LOI DE SIMILARITÉ 



263 



licite par sa nature ; il utilise sa puissance de dissocier les idées et 
de les recomposer, comme l'oiseau se sert de ses ailes ou le pois- 
son de ses nageoires. La vraie dilTérence, seiuble-t-il. réside dans 
Taperceplion de la ressemblance et dans le raisonnement qui en 
résuite. Rien en elTet n'âutorise à supposer que Taniinal, môme au 
moment où il prévoit un événement semblable à ceux quMl a déjà 
connus, se rende compte de la ressemblance : dominé par son idée, 
il accomplit les actes qui sont liés à celte idée et qu'elle suggère, 
suivant les lois qui unissent les faits de conscience et les mouve- 
oaents. L'homme fait d'abord la même chose; mais, en outre, il se 
rend compte de ce qu*il lait. A.près la spontanéité et l'élan, ou pres- 
que en même temps, la réfleiion apparaît : il comprend. On voit 
bieula dilTérence à la diversité des sentiments que l'homme et l'ani- 
mal CDanifesteni h la suite des mêm^s actions. Vraisemblablement, les 
chiens arctiques dont on nous parle, après l'acte qui les sauve, sont 
ce qu'ils étaient auparavant : une fois Tévénement passé, si vive- 
ment qu'il les ait frappés, ils n*y pensent plus : il se perd avec les 
autres dans le passé., jusqu'à la prochaine occasion. L'homme aime à 
se rendre compte de ce qu'il a fait : il se complaît à refaire son rai- 
^nnement, et par cela même il se rehausse à ses propres yeux; il 
éprouve ce contentement de soi-même, cette Uerlé que tout homme 

connue à l'instant où s*éclairait pour lui quelque vérité difhcile, 
cette joie de l'intelligence qui se sent elle-même, si manifeste chez 
les enfants quand ils entrent en possession d'une idée nouvelle. 

Nous n*avon3 envisagé jusqu'ici la loi de similarité que dans les 
associations d'idées complexes : doit-elle aussi disparaître si Ton con- 
sidère les associations d'idées simples? — Stuart Mill, discutant 
Topinion que nous soutenons ici et qui avait déjà été défendue par 
Uamillon *, demande si, au moment où une sensation sucrée éveille 
par association l'idée d'une sensation analogue antérieure", on peut 
voir dans cette association autre chose qu'un rapport de ressem- 
blance. IL serait facile de multiplier les exemples de ce genre. 

Il y a lieu de rechercher pourtant si, en pareil cas, il y a bien 



1. <t In gênerai, Similarity bas been lightly assumed , lighlly UiJ down. as 
one of Ihe uUimale principles of associations. Nolliing, howewer. can be 
elearer ihan Ihat reaembltn^ obj>ects. rciseutbliug meiiial uioilillcalions, being, 
to ua, iii Uieir resembting poinis, iUeutuai; they must, uu ibe priitciple of 
Répétition, call up oach otiier. Tbis, of course, refers pnncàpaUy lo suggestion 
fov the /ii»t time. Sub^equeatty, Reilinlegraliou co-operales wiUi Repelilion; 
for now, ibe resoiitbling objecu hâve furmâd, togeiber, parla of the »atne 
mental whnU'; and are, moreover, aâSt^ciated t>oLli as siimlar and as controê- 
tèd. » The ujurks ofThotnan îleitt, now fiitiy collected by S. W. UumiUon, p. 913 
(Bdinburgh. Uaclftchlan oiid Stewarl, 1873. sixlh. edit.; 

3. PMloàopfiic de UiAtniUon, cb. XIV, p. iio2, Irad. Candies. 



264 



REVUE PHILOSOPHIOUK 



une association d'idées. Au moment où, éprouvant une sensation 
sucrée, j'évoque l'idée d'une sensation analo;»ue et antérieure, celte 
dernière est-elle une idée nouvelle, distincte de la première, ou 
n'est-elle que la première, accompagnée du jugement de reconnais- 
sance, marquée de ce signe spécial qui distingue le souvenir de 
l'idée actuelle? Si, comme il semble que c*est évident, pour qu'il y 
ait association, il faut au moins deux idées, on pourrait soutenir qvie 
dans les exemples cités il n*y a point d'asàociations d'idées. 

Mais, en admettant même qu'il y ait une dualité, Tidée présente 
ne peut ôtrc jugée semblable à Tidée passée qu'à la condiuon d'en 
être aussi distinguée par quelque c6té. Or en quoi peut consister 
cette différence, sinon en ce que Tidée, en tant qu'elle estju^iée 
antérieure, est accompagnée d'une conscience aussi confuse qu'on 
voudra la supposer, mais toujours réelle, de quelques-unes des cir- 
constances qui Tont accompagnée la première fois? Ici encore, la 
prétendue association par similarité suppose, comme condition, une 
suite d'état» qui reparaissent dans la conscience en vertu de la seule 
loi de contiguïté : la ressemblance n'est aperçue que quand l'asso- 
ciation est déjà faite. 

En résumé, les choses se passent toujours de la manière suivante. 
Une sensation étant actuellement donnée, en môme temps que 
d'autres idées prennent actuellement naissance, la conscience voit 
renaître spontanément les états qui ont dans les expériences anté- 
rieures accompagné la première sensation ; il y a un mélange, un 
entrecroisement du passé et du présent. — Entre ces éléments de 
provenances diverses, la pensée peut mettre de l'ordre; elle dé- 
couvre des rapports de lesseniLlance ou de contraste, peut-être 
d'autres. — En outre, l'intelligence humaine ayant la propriété de 
dissoudre ses idées, de faire voler pour ainsi dire chaque concept en 
mille fragments, des associations peuvent être formées entre chacun 
de ces fragments et une înQnité d'autres, par suite entre les touts 
dont ils font partie. — Eniln, de ces fragments épars, Tespril peut 
former des composés nouveaux, comme, après avoir brisé une mon- 
tagne par la mine, on peut utiliser, pour construire des édilices, les 
pierres qui la composaient. Tantôt la pensée associe ces éléments 
capricieusement et comme au hasard : elle ressemble à ces tubes où 
sont disposés des morceaux de verre de différentes couleurs et qu'il 
suffit de secouer légèrement pour produire les combinaisons les 
plus brillantes, ou au contraire les plus étranges et les plus discor- 
dantes. Tantôt elle les assemble en vue d'un but sérieux et d'après 
des règles sévères : elle ressemble à l'ouvrier en mosaïque qui choi- 
sit entre raille petites pierres de formes et de couleurs diiTéreules 




— DE LÀ LOI DS SIMILARITÉ 



265 



■ 



celles qui Joivent servir à son dessein. Mais, dans l'un et l'autre cas, 
elle n'échappe pas à la loi de contiguïté. Ce n'est pas une mysté- 
rieuse affinité des idées entre elles qui les suscite à point nommé; 
elles ne reviennent que par couples; l'esprit ne peut que s'imiter 
lui-môme ; il doit à Texpérience non seulement les matériaux de sa 
pensée, mais les premières liaisons qu*il établit entre eux et qui 
servent h en établir d'autres. 

On pourrait traduire ces propositions en termes de mécanique 
et probablement, plus lard, en termes de physiologie. — L'esprit a 
été plus d'une fois comparé i un clavier prodigieusement délicat ; 
on îe comparerait mieux encore, sernble-l-il, à ces instruments de 
musique» dont il suffit do mettre en mouvement le mécanisme pour 
qu'aussitôt se déroule dans un ordre prévu une série de sons néces- 
sairement liés entre eux. 11 faudrait ajouter encore que l'instrument, 
par suite de l'entrelacement des petites lames de cuivre, peut jouer 
plusieurs airs à la fois, tantôt sans produire autre chose qu'une ca- 
cophonie, tantôt, ce qui est la merveille de l'esprit humain, en fai- 
sant entendre une mélodie inconnue et nouvelle , formée d'une 
manière imprévue et originale de fragments diversement combinés 
des premiers airs ' . 

* Il suffit, dit un physiologiste, qu'un certain nombre de cellules 
continuent à être en vibration pour devenir des centres d'appel 
pour d'autres agglomérations de cellules, avec lesquelles elles ont 
eu soit des affmités plus intimes, soit des moyens anasloniotiques 
plus ou moins faciles : de là une série de reviviscences d'impressions 
passées dont nous ne saisissons pas bien le sens, maie qui cependant 
ont entre elles des connexions secrètes (mémoire inconsciente) ; 
de là une série d'idées imprévues et désordonnées, qui se succèdent 
sous les formes les plus bizarres*, n Malebranche avait déjà dit. et 
son maître Descartes aurait souscrit à ses paroles : c La cause de la 
liaison de plusieurs traces est ridenttté du temps où elles ont été 
imprimées dans le cerveau, car il suffit que plusieurs traces aient 
été produites dans le même temps afin qu'elles ne puissent plus se 
réveiller que toutes ensemble; parce que les esprits animaux trou- 
vant le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le môme 
temps entr'ouvertes, ils y continuent leur chemin à cause qu'ils y 
passent plus facilement que par les autres endroits du cerveau : 
c'est la cause de la mémoire et des habitudes corporelles qui nous 
sont communes avec les bètes\ » 



i.Cf. Taine, Géographie et uitîcanique cêiébralcM {Revue phitoê., oct. i878j. 
î. Luys, Le cerveau et ses fonetiana, ch. IV. Pari», Germer BaiUiére, l«76. 
3. iXcciurcUe de la •■# Vi//-, II, tr» partie, ch. V. 



26l> 



REYUE PHILOSOPHIQUE 



II 



4 



On sera peut-être tenté de demander en quoi il est utile de revenir 
sur une distinction très claire, proposée par d'illustres philosophes, m 
et généralement adoptée, puisque au^si bien il demeure toujours 1 
certain que, parmi nos associations, les unes se bornent h un simple 
rapprochement dans le temps^ tandis que les autres aboutissent à 
l'aperception d'une ressemblance. Dès lors, à quoi bon celte subtile 
analyse? Il suffira toutefois d'un peu d'attention pour voir que Taaa- 
lyse qui précède, si elle est exacte, entraîne des conséquences impor- 
tantes pour la théorie de la connaissance. Quant à la subtilité, on 
ne doit en craindre ni L'apparence, ni même la réalité, pourvu qu'on fl 
ne sorte pas de la vérité. " 

La philosophie associationniste s'est donné pour t&che d'expliquer 
toutes les opérations de l'esprit par l'association des idées, qui n'est 
elle-même qu'une expérience prolongée. L'esprit est considéré 
comme un simple registre, un garde-notes, qui ne fait qu'ajouter 
les unes aux autres les impressions qu'il a reçues et conservées. On 
dit bien, il est vuai. que la faculté de distinguer et de comparer, la 
discrimination^ est une opération irréductible de rintetligence. Mais 
à moins que, sans s'en douter, on n'admette deux principes diflé- 
rents, il laut entendre que l'association et la discrimination se font 
ensemble et ne sont qu'une même chose, et, de fait, l'association 
par similarité nous est présentée comme une opération simple qu'on 
trouve à l'origine de la plupart de nos connaissances. Le même mot 
osjociafion, appliqué à des actes d'ordre différent, dissimule leur 
dualité et crée une véritable confusion. En lant que l'association est 
faite par similarité, elle sert à rendre compte des opérations ulté- 
rieures de TespriU En lant qu'elle est une association, elle ne sup- 
pose pLis un principe, une loi supérieure à Texpênence. Cotte 
confusion doit cesser s'il est reconnu que l'association dite par si- 
railarilé est autre chose qu'un prolongement de rexpérience et que 
l'aperception d'une similitude est autre cliose qu'une association. On 
reconnaîtra alors qu'on ne peut tout expliquer par russociatîon qu'à 
la conditiun d ajouter subrepticement à l'association ce qu'elle ne 
contient pas et qu'elle est chargée d'expliquer. On avouera qu'au 
moment où l'esprit de l'homme, ayant associé des idées en vertu de 
la loi de contiguïté, s'avise de remarquer qu'elles sont semblables, il 
exerce une limciion que la précédente préparait, dont elle était la 
condition, si Ton veut, mais qu'elle n'explique pas. En effet, de ce 



I 



I 



I 



V. BROCHARD. — DE LA LOI DE SIMILARITÉ 



267 



que les mêmes idées se reproduisent dans une conscience, il ne 
s'ensuit pas logiquement qu'une pensée supposée indéterminée et 
sans initiative saura qu'elles sont les mêmes. La ressemblance des 
choses, ces choses fussent-elles des idées, ne s^imprune pas dans 
Tesprit comme une image dans un miroir; la reproduction du sem- 
blable, si souvent répétée qu'elle soit, n'entraîne pas la conscience 
du sentblable. Lors donc que l'esprit ajoute à une association d'idées 
Taperception d'une ressemblance, il accomplit un progrès; il monte 
un degré, il fait une œuvre originale, et se révèle à luî-mème une 
de ses lois essentielles; il prend conscience, en l'appliquant, d'une 
force qu il ignorait et que pourtant il possédait, puisqu'il l'a appli- 
quée. En un mot, pour parler le langage de Kant, la loi dont il s'agit 
est à priori. KUe s'applique, non pas certes en dehors de Texpé- 
rience, mais autrement que par la seule expérience. L'expérience 
fournit roccasion, Teïfprit la saisit; l'expérience donne la matière; 
l'esprit, la forme. C'est de lui-môme, par sa vertu propre, qu'en 
présence de l'expérience il s'avise de découvrir ce qu'est une res- 
semblance, qu'il aperçoit, comme disait Platon, les idées du môme 
et de l'autre. 

Par suite, il est dàsé de montrer la différence spécifique qui dis- 
tingue rinlelligence hutnaine de Tmlelligence animale. Tout ce qui 
est association d'idées, c est-à-dire reproduction machinale du passé, 
qu*il s'agisse d'idées totales qui en rappellent d'autres ou d'idées 
partielles détachées d*uu tout (jui se rapprochent d'autres idées par- 
tielles et relient indirectement les deux touts, est à lu portée de 
l'animal aussi bien que de l'homme. Tout au plus pourrait-on dire 
que, pour ces dernières associations, il y a de l'homme à l'animal 
une différence non de nature, mais de degré. Avoir les mêmes idées 
qu'il a déjà eues, et, les ayant, accomplir les mômes actions qu'il a 
déjà accomplies et qui sont liées à ces idées, agir semblablement dans 
des circonstances semblables, comme s't'/ apercevait la ressem- 
blance, voilà de quoi l'animal est capable, et qui explique les illu- 
sions qu'une observation superncietle se fait h son sujet. Mais 
prendre conscience de cette similitude, ne pas se borner à être sem- 
blable à soi-même, mais savoir qu'on l'est et l'être pour soi-même, 
penser la ressemblance indépendamment des semblables, voilii ce 
que l'animal n*a jamais fait, ce que du moins aucun exemple authen- 
tique nautoiise à admettre. 

Enfin on retrouve la dualité de l'association proprement dite et 
des fonctions de l'entendement dans la distinction que tout le monde 
lait entre le génie ou les dons naturels, et le travail ou la réllexion. 
Bescartes avait déjà remarqué que ce qui met dea diiVërences entre 



S68 



revuk: philosophique 



les esprits, c'est bien moins la raison, à peu près égale chez tous, 
que la mémoire et rimaginalion; or se souvenir et imaginer, c'est 
associer des idées et des images. Un trait d'esprit, une métaphore 
brillante, une vue de génie, une découverte dans les sciences sont 
toujours, en dernière analyse, des rapprochements originaux entre 
des idées que tout le monde n'a pas l'habitude de lier entre elles. 
Quand Newton, à propos d'un fait vulgaire, devine la loi de la gravi- 
tation universel!^, il aperçoit une ressemblance entre des objets en 
apparence fort éloignés et que personne avant lui n'avait eu l'idée 
de rapprocher. Et, si l'on peut comparer les petites choses aux 
grandes, il se passe dans Tesprit de tout homme quelque chose 
d'analogue, lorsqu'on cherche la solution du plus simple pro- 
blème : il s'agit de trouver les idées qui se conviennent. Mais, pour^ 
apercevoir des ressemblances, la première Cdndition est que les 
objets semblables soient associés. Or il peut sembler paradoxal de 
dire que l'entendement ne découvre rien, et que par lui-même il est 
incapable de rapprocher les idées semblables : c'est pourtant ce qui 
résulte de l'analyse qui précède, et ce qu'il est facile de vérifler. 

A vrai dire, travailler ou méditer, ce n'est pas inventer des idées; 
on n'invente jamais. Il faut attendre qu'elles viennent; tout ce que 
peiivenL la volonté et la réllexion, c'est de nous mettre dans les meil- 
leures conditions possibles pour que les idées apparaissent si elles 
doivent apparaître ; les forcer à comparaître, leur faire violence, 
lutter contre Minerve, c'est une chimère. La plus longue patience 
s'y userait, et c'est se moquer que d'appeler le génie une longue 
patience. Les œuvres de quelque valeur se font en leur auteur plutôt 
qu*îl ne les fait. Les idées renaissent, se rapprochent dans Tesprit^ 
non pas suivant notre volonté, mais suivant les expériences anté- 
rieures, suivant les dispositions naturelles, ce qu'on appelle la viva- 
cité d'esprit, le coup d'œii, l'instinct, probablement aussi suivant les 
dispositions corporelles. Il y a dans ce travail quelque chose d'im- 
personnel; et c'est pourquoi inspiration, la verve, Timprovisation, 
rinlutlion ont été souvent attribuées à des causes extérieures à l'in- 
dividu. On voit une confirmation de cette vérité dans les stériles 
efforts que font tant de gens pour avoir de l'esprit. Il n'y a pas de 
règle pour cela; c'est déjà beaucoup d'en avoir, comme Rousseau, 
dans l'escalier. Il est très vrai que l'esprit court les rues; mais 
il est encore plus vrai que c'est inutilement qu'on court après lui. 
C'est ainsi encore que les poétiques n'ont jamais formé de poètes, ni 
l'esthétique d'artistes; la logique n'apprend pas même à raisonner 
juste, loin d'apprendre à trouver des idées. A qui n'est-il pas arrivé, 
après avoir cherché longtemps la solution d'une difficulté, de la 



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V. BROCHARD. DE LA LOI DE SIMIL/VRITK 209 

[rouver tout à coup, presque sans y penser^ comme en se jouant, 
Tnèmc en dormant*? Ce ne sont pas seulement les rimes qu'on trouve, 
comme Boileau, au détour d'un sentier. Il y a aussi des gens qui ne 
comprennent les jeux de mots que plusieurs semaines après qu'ils 
ont été entendus; c'est que les deux idées entre lesquelles il fallait 
apercevoir un rapport ne se sont pas rencontrées dans une intelli- 
gence peu agile; le va-et-vient des idées qui se pressent, se heurtent, 
se repoussent, n'était pas assez actif. Les canaux par où passent les 
esprits animaux, aurait dit Descaries, ne se sont pas reliés les uns 
aux autres; l'action nerveuse, diraient les physiologistes d'au- 
jourd'hui, n'a pas rayonné d\me cellule aux autres. Il en est ainsi; 
notre ûère raison doit attendre le bon plaisir de celte capricieuse 
qu'on nomme l'imagination. Par elle-même, elle ne peut rien. Ses 
formes sont vides, tant que rexpérience, passée ou présente, n'y 
met pas un contenu. 

U va de soi qu'il ne faudrait pas trop médire de la raison et pousser 
les choses à l'extrême. Sans elle, tout le reste serait inutile, et on a 
vu souvent, faute d'une raison attentive et rélléchré, les plus beaux 
dons naturels demeurer stériles. Parmi les rapprochements innom- 
brables qui se présentent h l'esprit, il faut faire un choix; il faut en 
essayer et en rejeter beaucoup, si rapide que paraisse le travail 
^hoental, avant de trouver ceux qui satisfont. Il reste ainâi une part 
^Kssez grande et une tAche assez lourde à la volonté et à l'etîort. 
^B'ailleurs il resterait à examiner, ce qui n'est pus ici notre sujet, si la 
^volonté et !â raison ne peuvent pas, par un travail antérieur, donner 
^^ cette sorte de mécanisme de lassocialion des idées des directions 
et des habitudes qui préparent et expliquent les rencontres spon- 
tanées qui se produisent plus tard. Toujours est-il cependant que le 
irincipe de l'invention, la source de roriginalilé. se trouve non 
lhs la raison, mais dans les opérations inférieures qu'on traite par- 
us avec un dédain immérité. On a dit assez souvent que la raison 
it le privilège de l'homme, et qu'elle le met au-dessus des animaux; 
ms venons de montrer en quoi cette assertion est exacte. Mais ce 
•ivilè^îe, si grand qu'il soit, a été exagéré; c*est faire trop d'honneur 
la raison que de lui attribuer toutes les o&uvres qu'elle signe. Il est 
curieux de remarquer que si Thomme est capable de tant de dccou- 
ïttes, de glorieuses inventions, d'inspirations sublimes, il le doit 
Lftoui à la partie de son âme qui est immédiatement souniise au 
lécanisme corporel et par oîi il ressemble le plus à l'animal. 



VicroH Brocharo. 



LES MAITRES DE KANT 

(surTK) 



KANT ET ROUSSEAU 



L'influence de Newton \que nous avons étudiée dans un précédent 
article, avait dominé presque exclusivement la pensée de Kant de 
1*747 à 1760. Quelques années plus tard, le renom et les œuvres de 
Rousseau arrivent jusqu'à Kœnigsberg. Kant est subjugué du pre- 
mier coup. Les biographes se sont accordés pour remarquer que la 
régularité habituelle de ses promenades quotidiennes en avait été 
troublée pendant quelque temps; et que le buste de l'écrivain fran- 
çais demeura jusqu'à la mort de Kant Tunique ornement du cabiael^ 
du philosophe. ■ 

Pour être plus tardive, l'impression que fait sur Kant la lecture 
de Rousseau n'égalera {,>as moins en profondeur et eu durée celle < 
qu'il a reçue de Newton. fl 

De 1701 à 176*2 paraissent coup sur coup la Nouvelle Eélolse^ ^ 
VEmile^ le Co)itraL social. Le succès retentissant en France et à 
Tétranger de ces trois ouvrages réveille l'attention sur les deux dis- 
cours de 1750 et de 1753, qui avaient préludé à la réputation du 
penseur genevois. Kant dévore avidement les uns et les autres. 
La révolution qu'ils produisent dans ses idées se trahit bleolôt 
dans son enseignement et dans ses écrits. Herder, qui fut son élève 
à l'Université de 1762 à 17(i-i, a consacré dans une page demeurée 
célèbre le souvenir des leçons qu'il entendit alors : 

« J*ai eu le bonheur de connaître un philosophe, qui était mon 
maitre. Il était alors dans tout l'éclat de son génie; son esprit avait 
la vivacité et la gaieté de la jeunesse, et les a gardées longtemps, je 
crois, en dépit des années. Sur son front ouvert et fait pour la pensée, 
la sérénité et la joie avaient établi définitivement leur demeure. De ses 

1. VoirU Revue, tome V1I1, p. M3. 



I 



D. NOLEN. — LES MAITRES DE KANT 

lèvres coulaient les discours les plus riches en pensées. Il maniait 
avec aisance la plaisanterie, Tesprit, le Irait ; ses leçons étaient le 
plus agréable des entretiens. Le mdme génie qu'il déployait à criti* 
quer Leibniz, Wolf, Baumgarten, Crusius et Hume, à exposer les 
lois de Kepler, de Newton et des phyMciens, il l'appliquait au 
commentaire des œuvres de Rousseau, qui paraissaient alors, à 
rétude de VEmilê et de la Nouvelle liélolee, en même temps qu'à 
l'examen de toutes les découvertes physiques qui arrivaient jusqu'à 
lui. Toujours il ramenait l'auditeur à l'étude impartiale de la nature 
et à la connaissance de ce qui Tait la valeur morale de l'homme. 
La science de l'homme, des peuples, de la nature, l'histoire, les 
mathoinuLiques, lexpérience, telles étaient les sources 0(1 il puisait 

la matière de ses leçons et de ses entretiens Il excitait les esprits 

et les forçait avec douceur à penser par eux-mêmes : rien n^était 
plus éloigné de son caractère que le despotisme de l'autorité. Cet 
homme, que je ne nomme qu'avec la plus vive reconnaissance et le 
plus profond respect, c*est Emmanuel KanVi. > 

On peut mesurer par ce décisif témoignage la profondenr et 
retendue de la révolution opérée dans les idées et les études de 
Kant. Aux recherches de la physique mécanique, qui l'avaient 
absorbé tout d'aburd, viennent se joindre maintenant les problèmes 
de la science morale. Insonsibleinenl, l'étude de la nature iie tiendra 
plus que la seconde place dans ses préoccupations : et elle l'intéres- 
sera moins pour elle-mérae que pour les méthodes et les exemples 
qu'elle propose à la science de Thomme. 

Ce n'est pas seulement l'objet de sa curiosité qui a changé : ses 
sentiments ne sont pas moins profondément modiiiëâ. Il semble qu'au 
contact de Rousseau, son caractère subisse une transformation ; ou 
plutôt, car la maturité de l'âge, et il avait alors trente-cmq ans, ne 
comporte guère de ces révolutions radicales, des dispositions latentes 
ou contrariées jusque-là faute d'objet, font comme une soudaine 
irruption dans sa conscience et se déploient avec d'autant plus 
d'étieryie qu'elles ont été contenues plus longtemps. 

Il n'est pas malaisé de se représenter à cette date Tétat d*esprit 
de Kant. Elevé par des parents et formé par des maîtres étroite- 
ment attachés au piétisme, il avait puisé dans un milieu rigide 
et austère cette défiance à l'endroit de la nature humaine, qui 
est un des traits distinctif^ du christianisme, et que le piétisme 
exagérait encore. Le commerce des abstractions mathématiques et 
métaphysiques n'était pas fait pour corriger ces impressions pre- 

I. Uerdet '6 Briefé ut Befcet'tierufuj de*' i/umunt/cKf 49 Brief, 



272 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



niières, A l'école de Newton, il avait mieux appris à connaître le 
inonde physique que le cœur humain; et les wolflcns, dont il com- 
mentait les doctrines, ne lui présentaient de l'homme qu'une image 
trop souvent artificielle et systématique. Il ne voyait la nature mo- 
rale qu'à travers les exagérations pessimistes du piétisme et les 
sèches abstractions des philosophes. Le commerce des hommes, 
l'expérience de la vie auraient pu sans doute éclairer son jugement. 
Mais le cercle de théologiens et de professeurs qu'il fréquentait ne 
lui offrait de la société qu'une image réduite et très altérée, où les 
hhres allures et les mouvements variés de la nature faisaient place 
d*ordinah*e aux altitudes uniformes, aux démarches étudiées. Les dix 
ans de préceptorat qu'il avait passés hors de Kœnigsberg, dans les 
ncties ramilles de la bourgeoisie ou de la noblesse, ne lui avaient 
trop souvent montré, sous les formes frivoles ou solennelles de la 
politesse, que les mœurs factices, les préjugés de la richesse et du 
rang. Une Yv^ne infranchissable semblait séparer le monde des pri- 
vilégiés de la naissance, de la fortune ou du savoir, du peuple igno- 
rant et misérable qui Tenvironnait. Les regards de Kant ne s'étaient 
portés que sur cette triple aristocratie ; le reste avait jusque-là 
échappé à son atleniion, et était bien près de lui en paraître indigne. 
II mettait, sans doute, au premier rang la supériorité du talent et de 
la science, en mesurant le prix aux efforts qu'elle lui avait coûtés, 
aux jouissances qu'elle lui procurait. 

Telles étaient les dispoiritions dans lesquelles le surprit la lecture 
des œuvres de Rousseau, si nous en croyons son propre témoi- 
gnage. Voici ce qu'il écrivait vers 1764 : 

« Je suis un savant par goùl. J'ai soif de connaître ; je suis tourmenté 
par le besoin de pousser plus loin dans la recherche de la vérité, et 
goûte unejoie infinie à chaque pas que je fais en avant. Il fut un temps 
où je pensais que tout cela constitue la dignité de l'espèce humaine; 
et je méprisais le peupïe, qui est ignorant de tout. Rousseau m*a 
tiré de mon erreur. Je vois combien celte prétendue supériorité est 
vaine. J'apprends à connaître le véritable prix de l'homme; et je me 
croirais beaucoup plus inutile que les travailleurs vulgaires, si je ne 
jugeais que la science apprend à connaître le véritable prix de tout 
le reste et à restituer à l'humaniLé ses droits >. ^» 

Et ce n'est pas le seul service que lui ait rendu Rousseau. 

< Les moralistes du jour supposent beaucoup de maux et veulent 
nous apprendre à les dominer : ils prêtent à l'homme des tentations 
sans nombre de mal faire, et prescrivonl des raisons pour en tnom- 

1. Œuvres compiète$, édit. Ilartenfiteia, t. VIll. p. 624. 



D. NOLEN. — LES MAITRES DE KANT 273 

pher. La méUiode de Kuusseuu nous apprend à ne pas redouter les 
premiers comme des maux, à ne pas nous défier des seconds 

comme de tentations C'est qu'il Q*y a pas dans le cœur de 

rtionime une inclination immédiate pour les mauvaises actions, 
niais Lien plutôt une pour les bonnes V » 

Ces déclarations permettent d'apprécier le changement que la lec* 
lure de Rousseau opéra dans l'esprit de Kant. Le regard du piéliste 
s'était jusque-là porté de préférence et presque corn plaisamment 
arrêté sur les misères morales de la nature humaine : le disciple 
de Rousseau ju$;era désormais avec plus d'équité et de faveur les 
penchants instinctifs de l'homme. Sans doute, son récent opti- 
misme, malizré l'élan de celte généreuse et confiante revendica- 
tion en faveur des tendances méconnues de la nature, ne s'asso- 
ciera jamais complètement aux illusions de Rousseau sur la bonté 
native de l'homme, ni aux sévérités de son jugement sur la société. 
Il n'en aura pas moins appris de Rousseau à mieux démêler dans 
l'homme la part de l'instinct et celle de l'éducation. Il lut emprtin- 
lera celle libre et large sympathie, qui confond dans un môme 
intérêt et analyse avec une égale curiosité les conditions les plus 
diverses de la vie; et sait retrouver les aspirations essentielles et la 
noblesse originelle de rAiiic sous les vices de la civilisation et sous 
la gro>3ièrelé de l'état de nature. 

Le philosophe qui s'égarait volontiers dans les mystères de Tin* 
fmité cosmique trouvera dans l'analyse du cœur des problèmes plus 
iiiiporliints et plus attachants encore. Kint n'hésite pas à rapprocher 
Tœuvre de Rousseau de celle de Newtpn. 

CI Newton le premier a découvert que l'ordre et la régularité des 
<îlTels sont associés à la plus grande simplicité des moyens, là où 
iivant lui on ne voyait qii*une variété désordonnée, mal agencée ; 
^t l'on sait désormais que les comètes décrivent des orbites géomé- 
triques. Rousseau, de son côté, fut aussi le premier à discerner la 
vrait» nature de rhoinme sous la diversité des formes factices qui la 
cachent profondément ; il a mis en lumière une loi cachée, qui lui 
permet de justilier la Providence par ses otiservations. Avant lui, 
l'objection de Manès était encore debout. Depuis Newton et Rous- 
ïïCau, Dieu est justilié, et la doctrine de Pope se trouve exprimer 
It venté '. 9 

Dans la voie nouvelle oh il s'engage à la suite de Rou-seau, Kant 
\a se révéler à nous comme un psychologue et un moraliste de pre- 



i. Ut Mupra, 615. 
3. Ut ëupra, 630. 

TOME IX. — 1880. 



18 




274 



KEVUK FHILOSOniIQUE 



mier ordre. Il faudra lacLion de Hume, pour que son génie méta- 
physique s'éveille. On peut dire que, de 1700 h 1770, les scienceâ 
moralc?s prennent dans la curiosité de Kanl la place qu'avaient occu- 
pée jusque-là les sciences physiques et maLht>inaliquiîs. Nous avons 
vu précédemment, en elTet. qu à partir de celte époque Kant se montre 
surtout préoccupé d'appliquer ix l'élude de Thomme les méthodes 
des sciences de la nature. C'est le dessein commun des traités sur Les 
grandeurs négatives (\m^)^ suv Uévideiice de la théologie et de la mo- 
rale ^1704i, sur Les songes des visionnaires (17t>(5). Le mÔme esprit 
inspire son enseignement ù. l'Université de 1764 à 1766, à en juger 
par l'intéressante notice qui en accompagne et en explique le pro- 
gramme» aussi bien que par le témoignage cilê plus haut de Uerder. 
Tel est enfin l'objet que Kanl poursuit dans ïes leçons de géographie 
physique, d'anthropologie et de pédagogie, continuées pendant tant 
d'annéeï^t les unes sans interruption, les autres à diverses reprises, 
depuis 1700 environ. Ce changement dans les goùls el les études de 
Kant, l'étude des moralistes anglais contribua sans doute à le pro- 
duire^ en même temps que la lecture des œuvres de Rousseau. Mais 
ce dernier nous parait bien l'avoir décidé; tin tout cas, son influence 
y est plus sensible que celle de Shaftesbury, d'Hutcheson et de 
Hume, dont les noms sont cités dans le programme de 1704. Nous 
la retrouvons presque à chaque pas que fmt noire auteur. Qu'il s'en 
inspire pour les développer ou pour les combattre, comme le re- 
marque justement M. Dleterich *, les problèmes agités, les solu- 
tions proposées par le penseur genevois sont constamment présents 
à la pensée de Kant. 



11 n'est pas sans intérêt de connaître son opinion sur Técrivain, 
avant de rechercher quel jugement il porte sur ses idées. « La pre- 
« raière impression qu*un lecteur, qui ne lit point par vanité et pour 
Œ perdre le temps, emporte des écrits de J.-J. Rousseau, c'est que 
M cet écrivain réunit, à une admirable pénétration de génie, une ins- 
K piralion noble et une âme pleine de sensibilité, comme cela ne 
« s'est jamais rencontré chez un autre écrivain, en aucun temps, en 
« aucun pays. L'impression qui suit immédiatement celle-là, c'est 
» celle de Tétonnement causé par les pensées extraordinaires et pa- 



Dielerich, Haut tt ud Rousteaii^ Vorrede, p. vu. 



k 
^ 






D. NOLEN. LES MAITRES DE KANT 

doxales qu'il développe. Lo sens commun en est tellonient cho- 
« que qu'on soupçonne volontiers l'auteur d'avoir cherché seulement 
'm à faire valoir son talent extraordinaire d'écrivain, à éprouver Tem- 
« pire de son éloquence, à délier enfin par la nouveauté surprenante 
c de SCS idées la rivalité de tous les beaux esprits. » Kant avoue 
qu'il est obligé de se défendre contre la fascination du génie litté- 
raire de Rousseau. « Je dois lire et relire Rousseau, jusqu'à ce que 
« la beauté de l'expression ne me trouble plus : alors seulement je 
« puis disposer de ma raison pour le juger '. » 

C'est naturellement dans les écrits composés sous la première im- 
pression des livres de Rousseau que la pensée de Kant se montre le 
plus complètement séduite par les conceptions de l'écrivain fran- 
çais. Les considérations sur le sentiment du beau et du sublime rap- 
pellent non seulement les idées, mais le ton, le style môme de Rous- 
seau. Il convient d'y rattacher les fragments posthumes, publiés pour 
la première fois par Schubert sous le titre de Remarques johites 
aux considérations sur le sentiment du beau et du sublime. En e(Tet, 
ces fragments se composent en grande partie des notes que Kant 
vait ajoutées de sa propre main à un exemplaire interfoliê des Con- 
dêraiions. On voit qu'elles ont été écrites sous la môme inspira- 
B et vraisemblablement vers la même époque que l'ouvrage lui- 
me. Ce dernier étant plus connu, noua emprunterons surtout nos 
talions aux fragments. 

La finesse de son sens critique fait comprendre à Kant tout d'abord 
e le philosophe doit procéder autrement que l'écrivain dans l'étude 
de la nature humaine. Le disciple de Newton n'a pas de peine à dé- 
èier l'insuffisance scientifique de la méthode suivie par Rousseau. 
e dernier part d'un état de nature imaginé à priori pour juger et 
ndamner la société actuelle; Kant, avant de comparer et de juger 
tudie l'homme qu'il a sous les yeux et cherche à discerner, sous les 
ispositions factices ou passagères de sa physionomie présente, les 
traits essentiel^ et durables de la nature humaine : « Rousseau pro- 
« cède par synthèse, et commence par l'homme de la nature : je pro- 
a cède par analyse et je commence par étudier Thomme civilisé^. » 
L'opposition de la nature et de la civilisation, à laquelle se ramènent 
toutes les déclamations de Rousseau contre le luxe, l'inégalité des 
nditions, l'action corruptrice des arts et des sciences, les vices de 
l'éducation et des institutions sociales, devient le thème favori des 
théories anthropologiques de Kant. « Il est nécessaire de voir com- 
ment l'art et l'élégance de l'état civilisé prennent naissance, et com- 

1. Kant's Werke, l. VUI. p. (52*-Ol«. 

2. LU supra, p. 013. 



276 



RKVUE PHILOSOPHIQUE 



I 



« ment ils ne peuvent se rencontrer jamais dans certaines contrées, 
« où par exemple les animaux domestiques font défaut. On apprend 
c ainsi à distinguer ce qui est Factice, étranger à la nature, de ce qui 
a lui est essentiel. Ce n'est pas cependant parce qu'on di^sire rctour- 
« ner duns les forêts, qu'on se plait à mettre en lumière la félicité de 
c Tétat sauvage : on cherche seulement à voir ce que a Ton perdu d un 
<- côte en même temps qu'on a gagné d'un autre. Ou veut apprendre 
« aussi à ne pas s'attacher plus qu'il ne convient aux jouissances et 
a aux usagt's de la société et du luxe par des désirs aussi peu confor- 

< mes à la nature que favorables à notre félicité, et à demeurer enfin 
a dans la civiUsation Thornme de la nature («tu gesitteter Munich 
« der Naitir). La comparaison des deux étals sert de régie au juge- 
.« ment. Nous comprenons que la nature ne crée pas rhomme pour 

• la société. Le seul but qu'elle assigne à ses désirs, à ses efTorts, 
a c'est de garder la simplicité de l'état primitiL — U semble que Ui 
« plupart des autres créatures ont pour fin essentielle de vivre et de 

< perpétuer leur espèce. Je dois supposer qu'il en est de même pour 
« l'homme : il n'est donc pas permis de mépriser le sauvage, même 
i< le plus grossier, w L'homme est bon sortant des mains de lanatore, 
dit Rousseau. Et K;uit reiirend : « Que le cœur de Thomine soit ce 
« qu'on voudra, il s'agit de rechercher lequel des deux de l'ètal de 
« nature ou de l'état soci.d cause le plus de fautes et de crimes, et y 
c prédispose. L'Iiommo, dans la simplicité de l'état de nature, a peu 
( de tentations à devenir vicieux. C'est exclusivement le luxe qui les 
a fait naitre. » A quoi servirait la morale, si la nature était radicale* 
ment mauvaise'? que pourrait l'ait du tnédecin, si la nature ne venait 
pas l'aider? a Oii dit dans la médecine que le médecin n'est que le 
a serviteur de la nature ; il en est de même du moraliste. Ecartez 
a les mauvaises iiillaenccs du deliors; la nature saura bien trouver 
lï d'elle-même la voie la meilleure, ^i Ne croirait-on pas entendre 
l'écho des théories de M. et Mme de Wolmar sur l'éducalion? On 
est bien loin, en tout cas, de la doctrine de la corruption origi- 
nelle (radtca/ Boese)^s\it laquelle repose la Religion dans le^ UmiUs 
de la raison, Rousseau n'aurait-il pas signé des deux mains cette 
autre boutade de son nouveau disciple'? A quoi bon célébrer si haut 

la gloire de Pierre le Grand et regarder comme le bienfaiteur de ■ 
son peuple le monarque qui n a tait, après tout, qu'introduire en 
Russie la civihsalion? « PlùL à Dieu qu'il y eût aussi introduit les 
f bonnes mœurs! Tout ce qu'il a su faire, c'a été d'améhorer l'état 
fl politique de ses sujets, mais en corrompant leur moraUté '. » 



I 



1 . Fragmeiit$, 6l3. 610, 6S0. 




D. NOLEN. — LES MAITRES DE KANT 



m 



Nous avons de la peine à nous faire une idée exacte de la fôlicité 
propre à l'étal de nature, parce que les plaisirs simples n'agissent 
plus sur noire senâîbilité éinoussée, parce que nous croyons cornmu- 
Dément que les maux de la culture sociale sont inséparables de la 
condition humaine, a Nfais on peut êlre heureux en dehors de la 
« société : on n'est alors tourmenté, en elTet, pur aucun besoin. Le 

< repos qui suit le travail est plus doux, et Thomme ne court pas 
sans cesse après le plaisir. » 

Que l'on ne vante pas les prétendus avantages de la société. Qu'on 
ne dise pas que la vertu, la science et Tart, que tout ce qui fait la 
noblesse de Thomme, ne peut tleurir dans un autre milieu. C'est 
pour résister h la corruption engcmirée par l'état social que la vertu 
est nécessaire; et c'est pour satisfaire aux besoins du luxe et ajouter 
à ses jouissances que la science a pris naissance. « Dans l'état de 
c nature, on ïKîut être bon sans vertu et raisonnable sans science. » 

Kuni s'ingénie à commenter les paradoxes du Discours sur les arts 
€t les scUnceë. « Si une chose n'est pas faite pour la vie entière, ^K>ur 
« les divers âges, pour la généralité des hommes, si elle dépend du 
« hasard et n'est que riiflicilement utile, on doit afiirmer qu'elle 
i n'est pas essentielle à la félicité et à la perfection de l'espèce hu- 

< maine. Combien de siècles se sont écoulés avant que la vraie 
f science fit son apparition 1 combien de nations se sont succédé 
« dans le inonde, qui ne l'ont jamais connue! Il n'est pas permis de 
• dire que la nature nous ait faits pour être savants, parce qu'elle 
« nous en a donné la faculté. Qu'on ne parle pas des jouissances 
t attachées au savoir : elles sont bien souvent plus apparentes que 
« réelles, i Gomment d'ailleurs oublier les maux que cause la science*? 
La plupart de ceux qui la cultivent se persuadent que le savoir 
dispense du jugement et ne songent qu'à satisfaire leur vanité, non 
à perfectionner leur raison, t Le seul service que les sciences nous 
« rendent, c'est ou d'aider le luxe (ex. les malbéinaliques), ou d'écar- 
« 1er les maux engendrés par le luxe ; on peut cependant, si l'on veut, 
t accorder que la science a quelque elTel sur la moralité du carac- 
1 1ère. » Il n'y a, en résumé, qu'une seule science qui soit nécessaire : 
c'est celle qui nous apprend « U occuper convenablement la place 
« qui a été assignée à l'homme dans la création^ et enseigi^e à l'homme 
« ce qu'il doit être pour mériter véritablement le nom d'homme *. » 
El c'est cette science que j'enseigne, ajoute Kant. 

Kant ne se rapproche i^as sans doute autant de Rousseau dans les 
réilexions que Tari lui inspire. L'auteur des Comidérations sur le sen^ 



1. Fragmenté^ paBBim. 



278 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



timeni du beau et du sublime analyse avec une curiosité trop intel- 
ligente et une sensibilité trop viveles formes de labeauté, pour n'être 
pas fortement touché du prix de l'art. Mais remarquons que Kant 
s'intére?se surtout à Télude de la beauté humaine telle qu'elle se 
inanifesle dans la diversité des caractères, des sexes et des nations; 
et qu'il choisit un sujet où les appréciations eslhétiques et les préoc- 
cupalioTïs morales se confondent. N'est-il pas permis de voir là ua 
signe de l'influence que Uous&eau a exercée sur lui? Toutefois, s'il 
proleste avec Técrivain français contre la corruption du goùl, il se 
sépare de lui pour conseiller le retour aux modèles et à la perfection 
de l'art antique. 

<• En tout ce qui est relatif au sentiment du beau ou du sublime, 
(t nous n'avons rien de mieux à faire que de nous inspirer des mo- 
M dèles des anciens : ainsi dans l'architecture, dans la sculpture, la 
« poésie, l'éloquence, les mœurs et les constitutions politiques. Les 
« anciens étaient plus près que nous de la nature : nous en sommes 
« séparés par les mille inventions de la frivolité, du luxe, de la ser- 
ti vilité. Notre siècle est celui des jolis riens, des belles bagatelles, 
« des sublimes chimères. » 

Les théories de Rousseau sur la religion naturelle ne satisfont Kanl 
qu'imparfaitement. Il reconnaît sans doute avec lui que l'absence de 
toute religion rend l'homme de la société beaucoup plus dangereux 
que celui do la nature. Il avoue encore que ie luxe a fait sentir son 
action funeste jusque sur la religion; qu'il a donné naissance aux pra- 
tiques elTéminées de la superstition, à ces artifices et comme à ces 
ruses de la fausse dévotion, qui entreprend d'associer le Très-Haut 
aux ad'aires et aux calculs des hommes. Mais il ne croit pas que 
l'homme de la nature soiL capable de s'élever h. une juste notion de 
la divinité, t La religion naturelle ne peut être vraie que là où la 
science se rencontre déjà : tous les hommes ne sauraient donc la 
connaître. » 

Les théories politiques du Contrat social agissent plus profondé» 
ment sur les idées de Kant que les vues de Rousseau sur l'art et la 
religion. Les protestations enflammées du socialiste genevois contre 
l'inégalité des conditions, et les vices des institutions économiques- 
ou politiques qui la produisent et la consacrent, font vibrer en lui des 
sentiments démocratiques auxquels il était sans doute demeuré 
étranger jusque-là, que son éducation et le commerce du inonde 
n'avaient certainement pas encore éveillés en lui. 

« Que rhomine s'ingénie tant qu'il voudra, il ne réussira pas k 
changer les lois de la nature. Il faut ou qu'il travaille lui-même, ou 
que les autres travaillent pour lui. Mais, dans le second cas, le tra- 



^ 



D. NOLEN. — LES maîtres DE KANT 27» 

vail des autres retranche autant à leur félicité, que la sienne 
propre s'élève au-dessus de la mesure commune. > C'est que la jus- 
tice sociale et la justice naturelle sont presque absolument opposées. 
V Si j'hérite d'ua riche, qui n'a gagné sa fortune qu'en pressurant 
ses fermiers, et que je fasse don de ses biens aux pauvres gens qui 
les ont amassés pour lui : mon action s'appellera magnanime au 
point de vue de la justice sociale; en regard de la justice naturelle, 
ce n'est qu'une restitution obligatoire, comme tant d'autres. ^. 

A l'exemple de Rousseau, Kant reproche avec amertume à la 
propriété l'oppression, que la domesticité ou le servage font peser 
sur les individus. Qu'on ne réponde pas qu'il est chimérique de 
rêver l'entière indépendance, et que la tyrannie de la nature se fait 
sentir à tous les hommes, quelle que soit leur condition. Ce joug 
de la nécet^sité est beaucoup moins pénible à supporter que la dépen- 
dance de l'homme vis-à-vis d'un autre homme. « Il faut une longue 
habitude pour rendre plus tolérable l'affreuse pensée de la domes- 
ticité; et chacun doit avoir le sentiment que, s'il est bien des souf- 
frances qu'on aime mieux endurer que de risquer sa vie, on ne peut 
hésiter à préférer la mort à l'esclavage. Tous les maux de la nature 
sont soumis h des lois qu'ion peut connaître, et qui nous apprennent 
k déterminer la mesure dans laquelle il faut nous en accommoder 
ou nous y résigner. Le vent qui gronde au dehors me force sans 
doute de chercher un abri; mais je puis lui échapper dans un 
endroit ou dans un autre. Rien ne peut soustraire à la volonté d'un 
maître; et la cause de mes tourments n'est intelligente que pour 
tne persécuter avec plus d'art que tous les éléments réunis.... Les 
mouvements de la matière obéissent à des règles déterminées; ceux 
de l'homme échappent à toute règle *. s L'homme qui sent si 
vivement le prix de la libertt* ne pourrait considérer avec indiffé- 
rence, encore moins avec faveur, les formes diverses de la servitude 
politique. Kanl n'admet pas, avec Hobbes , que le peuple, en 
aliénant par le contrat social toute sa liberté au souverain, ait par 
là même abdiqué tous ses droits. S'il n'a pas le droit de résister par 
la force, il a celui de penser à sa façon et de faire connaître les 
idées de réforme qu'il conçoit. Comment le progrès pourrait-il se 
réaliser sans cela? « C'est de la volonté du souverain que la réforme 
doit venir. Maïs en fait le souverain n'est jamais la volonté popu- 
laire ; il faut pourtant que peu à peu cette volonté se fasse jour. 
Il appartient aux écrivains de mettre le souverain, comme le peuple, 
en état de connaître les injustices qui appellent une réforme, n 



1. Fragmenté, passlm. 



280 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



Kant ne prote&te pas moins énei-giquement contre l'insUtution et 
les privilèges de la noblesse héréditaire que contre Tomnipotence 
gouverneiiienlale. Personne ne naît noble ou roturier. La distinc- 
tion des classes dans l'état ne doit être que celle des 9er\ices 
rendus. On conçoit pourtant une noblesse établie pour protéger 
la liberlé et faire obstacle au despotisme-, ou pour exercer excla- 
sivement la prot'&r<sion des armes, qui réclame un corps dominé 
par le scntinient de l'honneur. Kant résume ses vues sur le carac- 
tère des diverses cori&titulions politiques dans l'aphorisme un peu 
quinlesseticié que voici : t Une monarchie despotique peut se com- 
parer à un lûurne-broche; une aristocratie, à un cheval de moulin; 
une déniocrjtie, à un automate, qui prend le nom de république 
quand il se remonte lui-même : ce dernier est le plus compliqué 
destuécanismcs. n 

Quelque étroits que soient les rapports si^^ialés entre les idées 
des deux écrivains, il convient de remarquer que, dès maintenant, 
Kanl refuse de partager l'optimisme enthousiaste et contlant de 
Rousseau. Il ne croit pas qu'il suffise de réaliser l'idéal rêvé par 
Rousseau, pour que le bonheur soit atteint du niéme coup ; « La 
félicité est le dernier terme de tous les désirs ; mais elle ne se 
trouve nulle part dans la nature : être heureux et satisfait de Tétat 
présent, c'est un état que la nature ne comporte pas. Mériter d*élre 
heureux, c'est tout ce que l'homme peut obtenir pour prix de ses 
efforts. Ses actes, et non ses plaisirs ou ses peines, autrement dît 
sa volonté personnelle, ce qui en lui est Inilépendant de la nature 
et du hasard, voilà ce qui lui assure le contentement de l'âme. 
Encore ne peut-il dans cet état se détendre contre l'ennui, qtti 
résiste à tous les moyens employés pour adoucir la vie '. d 

Et il dira plus lard dans VAiUhropologie : < L'expérience des 
temp^ anciens et modernes est bien propre à Caire douter si jamais 
notre espèce sera plus heureuse. » 

Toutes les considérations qui précèdent sur la nature, la destinée 
de la moralité humaine se résument dans une définition du devoir 
et de la vertu, qui permet bien de mesurer toute la différence de 
la doctrine qui inspire les considérations sur le beau et le sublime, 
et de celle qu'enseignera vingt-cinq ans plus tard la Critique de la 
raison pratique. 

La vertu n'est encore pour Kant, à la date de 1764, qu'un sen- 
timent moral universel. « La vertu ne peut être entée que sur des 
principes, qui la rendent d'autant plus sublime et d'autant plus 



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1. Fragments, passim, p. 64^{. 



D. NOLEN. — LES MAITRES DE KANT 



281 



» 



tïobie qu'ils sont plus généraux. Ces principes ne sont pas des 
règles spéculaLives, mais lu conscience d'un seniimenl qui vit dans 
le cœur de tout homme ei qui s*éieud beaucoup plus loin que les 
principes particuliers de la pitié et de la bienveillance. Je crois tout 
comprendre en appelant ce senlimenl le sentiment de la beauté et 
de la dignité de la nature humaine '. n El Kant insiste sur sa pensée 
dans les Fragments, i L*homine simple a de très bonne heure un 
sentiment de ce qui est bien; mais il n'en a que très tard ou même 
il n'en a jamais une notion précise. Ce sentiment doit être développé 
beaucoup plus tôt que la notion. Si un lui apprend d'abord à de 
diriger d'après des règles, l'homme n'aura jamais le sentiment du 
bien '. » Puisque la vertu repose sur le sentiment, elle a son plus 
puissant auxiliaire dans l'enthousiasme, la forme la plus haute du 
sentiment. « Une âme sensible [CflûhîvoUe) est ce qu*il y a de plus 
parfait au monde. Elle ne peut toujours se montrer sans doute dans 
l'éloquence, dans ta poésie, dans le commerce social, dans le ma- 
riage môme; mais elle est le but suprême de la vie. > Cette noble sen- 
iftibililé a besoin d'être uliutentée par une imagination enthousiaste. 
Cervantes aurait bien t'ait de ne pas tourner en ridicule rimagina- 
on et la passion romanesque, mais de leur donner une meilleure 
rection ^. » La lecture des romans, qui corrompt et énerve les 
mes médiocres, rend capables d'enthousiasme les nobles caractères ; 
t cela n'est pas moins vrai des hommes que des femmes. 
Comme nous sommes loin du formalisme abstrait et rigide auquel 
se complaira l'auteur de la Critiffue de la raUon pratique.' Et com- 
bien Kant est étranger en ce moment h celte défiance systématique 
contre les mouvements de la sensibilité et de la nature, qui lui 
attirera plus lard la spirituelle épigi'amme de Schiller! C'est qu'il est 
alors tout entier sous le charme du style et des idées de Rousseau. 
Il écoute avec ravissement les accents de la nature, lui qui n'avait 
encore entendu que le langage de la convention. Avant d'exercer 
la critique de son bon sens et de sa conscience contre les déclama- 
tions sophistiques du réformateur, il veut goûter sans réserve le 
charme et la vérité des peintures et des analyses de l'écrivain. Il 
sait bien que la sagesse de Rousseau produira auprès des prétendus 
sages l'efTet de la folie. « Le bel art des cités antiques consistait h 
faire des citoyens autant d enthousiastes {Phantasten) du bien public. 
Celui que le sentiment moral, comme le principe de ses actions» 
échauiïe plus que la sensibilité émoussée, souvent grossière des 



i. Obtervationê sur ie beau et le sublime^ tnid. Barnî, p. 2fri. 
5. FnujiU'.uts. p. GlB. 
3. FraymentB, passim. 



^282 KEVUE PHILOSOPHIQUE 

autres, ne le peut faire, passe pour un fou {Phantast) dans leur 
esprit. Placez Aristide au milieu d'usuriers; Epiclète, de courtisans; 
Jean-Jacques Rousseau, de docteurs de Sorbonne. Il nie semble 
entendre un bruyant éclat de rire et mille voix s'écrier à la fois •. 
Quels fous! Cette apparente folie, que provoquent des sentiments 
en soi bons et moraux, est l'enthousiasme, et jamais rien de grand 
ne s'est fait sans elle dans le monde. » 

L'homme, qui est pénétré à ce point du rûle du sentiment dans 
la vie, est préparé à entendre le rôle et la nature de la femme. 
11 est curieux de rechercher sur cet inléressani sujet» l'un de ceux 
qui ont le plus occupé la pensée de Rousseau, jusqu'à quel point 
les idées de KaiU s'accordent avec celles de l'auteur de la Nouvelle 
HèloUe, Nul problème n'était plus étranger aux éludes antérieures 
de Kant, aussi bien qu'aux habitudes d'esprit qu'il avait contractées 
dans le milieu sévère de ses maîtres piéti&tes; nul ne paraissait 
moins digne de la gravité d'un professeur et d'un î^avant; nul enfin 
ne tenait moins de place dans les analyses d'une philosophie toute 
préoccupée de formules logiques et d'abstractions. Le goût que 
Kant porte dans ces éludes nouvelles, la linesse d'observation qu'il 
y applique nous le montrent sous un aspect i:ênéralemenl ignoré, 
et témoignent d'une expérience de la vie mondaine et des choses 
du cœur, que ses travaux de malhémalicien et de métaphysi- 
cien ne faisaient pas pressentir. Nous comprenons, en lisant ces 
réflexions, ce que les biographes de Kant s'accordent à nous rap- 
porter des agréments de son commerce, de l'attrait ([ue les femmes 
ressentaient pour sa conversation, du goût très vif qui le portait 
lui-même h rechercher leur société. Il faut surtout consulter 
sur ce sujet la troisième section des Cousidérations .lur le beau et 
le sublime et une partie de la quatrième, de nombreux, passages 
des Fragments^ le chapitre de VAnthropolotjie relatif au rapport des 
sexes, enfin certaines pages de la Pédagogie. Bon nombre des traits 
que nous y trouvons rappellent la manière de Rousseau; l'origina- 
lité de Kant s'accuse pourtant en maints passages. 

11 a la conscience très nette de la mission de la femme : « Notre' 
organisaiion sociale fait que les femmes puissent vivre sans être 
mariées : cela les perd toutes. » La dilTérence morale des sexes 
n'est pas moins finement marquôe. « L'honneur consiste pour 
l'homme dans reslime de soi-même; pour la femme, dans celui 
des autres. L'homme se marie selon son propre jugement; la 
femme, selon celui de ses parents. A l'injustice la femme oppose 
les larmes; l'homme, la résistance et la colère. Richardson rapporte 
une pensée de Sénèque sur la femme : La jeune rille juge et ajoute : 



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D. NOLEN. — LES MAlTKEb DE KANT , 283 

comme dit mon Irère; une fois mariée, elle ajoutera : comme dit 
mon mari. » 

La sensibilité chez la femme ne va pas d'ordinaire sans la mesure 
et la réflexion. 

c La femme a d'aussi vives émotions que l'homme, mais elle est 
plus préoccupée de la bienséanc'?; l'homme réfléchit moins. La 
femme a un goût très fin dans le choix de ce ijiii peut agir sur les 
impressions de Thomme; l'homme n'en a qu'un sentiment grossier. 
Aussi l'homme pl;dt-il surtout lorsqu'il y songe le moms. La femme, 
au contraire, juge sûrement de ce qui est fait pour agir sur notre 
sexe. Aux yeux du beau sexe, une violente passion embellit un 

omme; une passion tendre et calme plaît seule chez la femme. Il 

'est p;i3 bien que la femme fasse à l'homme les premières avances : 
elle doit attendre ses déclarations. L'homme, qui a la force, doit 
nécessairement se soumettre à celle qui n'a que la séduction, et la 
femme doit avoir conscience de l'empire de ses charmes; autre- 
ment, il n'y aurait plus d'égalité entre les sexes : Tun serait l'esclave 

e l'autre ^ » 

Que Ton rapproche ces réflexions des pages charmantes des 
Cojisidérations sur la beauté féminine, sur les impressions difTérenles 

u'elle produit suivant la diversité des individus. 
Quoi de plus délicat que l'analyse de la beauté morale, qui s'ajoute 

ux agréments physiques ! a On voit souvent des figures qui, au premier 
abord, ne font pas un grand efl'et, parce qu'elles ne sont pas décidé- 
ment joUes, mais qui, dûs qu'elles ont commencé à plaire, grâce à une 
plus intime connnarssance, semblent captiver bien davantage et 
s'embellir continuellement, taniiis qu'au contraire une jolie ligure, 
qui se lait remarquer tout d'un coup, est vue dans la sutte avec plus 
de froideur. Cela vient sans doute de ce que les attraits moraux, dès 
qu'ils sont visibles enchaînent davantage; et, comme il faut aux sen- 
timents moraux une occasion pour se produire et se montrer, chaque 
découverte d*un nouveau charme de ce genre nous en fait soupçon- 
ner bien d'autres encore, tandis que les agréments qui ne se cachent 
point, lorsqu'ils ont une fois produit tout leur elTel, ne peuvent plus 
dans la suite empêcher la curiosité amoureuse de se reftoidir et de 
6e changer insensiblement en indilTérence ^. » 

La différence des sexes est ûnement saisie et marquée dans le 
même ouvrage. 

a Une femme ne s'inquiète guère de ne pas posséder certûnes 



I. Fragments. 6n, 621), el passini. 

'2. Cûitsittèratinu svv /.■ Aeti», etc., Irod. Damij p. 'iOO. 



284 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



connaissances élevées, d'être timide et peu propre aux affaires im 
portantes; elle est belle et séduisante, et cela suffit. Au contraire, 
elle exige toutes ces qualités de Thomme, et la sublimité de son àme 
ne se révèle que par Teslime qu'elle sait faire de ces nobles qualités, 
quand elle les rencontre en lui. Comment, sans cela, tant d'hommes 
si laids, malgré tout !eur mérite, parviendraient-ils à s'attacher des 
femmes si jolies el si séduisantes *? LMiommeau contraire est bien plus 
exigeant à Tendroil des atirails ou de la beauté de la femme. La dé- 
licatesse de ses traits, sa naïve gaieté et son attrayante amabilité le 
dédommagent du manque de lecture et des autres défauts qu'il doit 
réparer lui-même par ses propres talents. On peut juger, d'après cela, 
combien le lencliantque nous avons pour les femmes pourrait con- 
tribuer à nous ennoblir, si, nu lieu d'une instruction sèche, on déve- 
loppait en elles de bonne heure le sentiment moral, aûn de les rendre 
capables de sentir ce qui convient h la dignité et aux qualités sublimes 
de l'autre sexe, et de les préparer par \ix à regarder avec mépris les 
fades minauderies et à ne se rendre à aucune autre qualité qu'au 
mérite K ^ 

Les défauts des femmes sont jugés par Kant avec autant de modé- 
ration que de bon sens : par exemple leur coquetterie. 

c La coquetterie, c'est-à-dire le désir de séduire et de charmer, 
dans une persoime d'ailleurs gracieuse, est peut-être blâmable ; mais 
elle ne laisse pas d'être belle, et on la préfère ordinairement à une 
contenance réservée et sérieuse. Beaucoup de faiblesses mêmes des 
femmes sont pour ainsi dire de beaux défauts.» Il en faut dire autant 
de la vanité. « Car, tans parler du dêsappointemenL qu'éprouve- 
raient les hommes qui aiment tant à flatter les femmes, si celles-ci ■ 
n'étaient disposées à bien accueillir leurs propos, cette inclination ■ 
anime encore leurs charmes, n ^ 

D'yilleurs, observe malicieusement le spirituel philosophe, la co- 
quetterie a ne manque pas d'un fondement réel el propre à la justi- 
fier. En effet, tuute jeune femrne est exposée à devenir veuve : ce 
qui fait qu'elle met en jeu ses attraits contre tous les hommes dont 
les circonstances pourraient taire des époux, afin, s'il y a lieu, de ne 
pas manquer de poursuivants '. d 

De Uièmt;, la dissimulation féminine a sa raison dans la faiblesse. 
« La femme ne se trahit pas facilement: aussi ne s'emvre-t-elle 
sa faiblesïie lui commande d'être rusée ^. > 

La vertu de la femme est surtout fondée sur le sens de La beau 



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1. Ut supra, p. 296. 

2. Afithropoiogie, trad, TÎBâOl, p. 297 

3. Fragmenta, p. 610. 




D. NOLEN. — LES MAITRES DE KANT 



395 



Pcb 



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femmes évitent le mal non parce quUI est injuste, mais parce 
qu'il e.sl haïssable ; et les actions vertueuses sont pour elles des acliona 
moralement belles. « La femme est plus sensible au renom de re- 
poussante qu'à celui d'unpudique. w Quelles que soient les vertus qui 
recommandent ou qu'elle recherch*?, elles n'ont tout leur prix à 
8 yeux que par le suffrape de l'opinion publique. Mais, en revan- 
che, ce qu'elle admire le plus chez l'homme, c'est rindépendance du 
jugement et du caractère, c Si tu veux que ta femme t'estitne plus 
que tous les autres, montre que tu n'es pas toi-même l'esclave de 
ropinion d'autrui '. » 

Kant se demande quelle éducation il convient de donner à la 
femme et surtout en quoi celte f>ducation doit difTêrer de celle de 
l'hoinnie. Le cinquième livre de VEmile est assurément présent à 
la pensée du philosophe, lorsqu'il traite ce sujet dans les Considéra- 
tions et dans la Pédagogie^ 

[ « Des études fatigantes, de pénibles recherches^ quelque loin 
qu'une femme les pousse, etfacenl les avantages propres à son sexe, 
insi les femmes n'apprendront pas la géométrie; elles ne sauront du 
rincipe de la raison suffisante ou des monades que ce qui leur sera 
cessaire pour sentir le sel répandu dans les satires des petits 
itiques de notre sexe. L'objet de la science des femmes, c'est sur- 
ut l'espèce humaine, et, dans l'espèce humaine, l'homme en parti- 
ier. Leur philosophie n'est pas de raisonner, mais de sentir. Les 
xeinples tirés de l'antiquité et qui montrent l'intluence quo le beau 
xe a exercée dans les affaires du monde, les diverses conditions que 
i ont faites les hommes en d'autres siècles et dans des pays étran- 
;ers, le caractère des deux sexes lorsqu'd se traduit dans ces exem- 
les, le goût changeant des plaisirs : voilà leur histoire et leur géo- 
graphie. » Et par un retour de légitime lierté sur les succès de son 
récent enseignement, où se trahit le professeur de géographie, Kant 
ontinue en ces termes : 

« Il est beau de rendre agréable à une femme la vue d'une carte 
terrestre représentant le globe terrestre ou les principales parties 
de la terre. On y parvient lorsque, en la mettant sous ses yeux, on 
lui dépeint les divers caractères des peuples, la variété de leurs goûts 
et de leurs sentiments moraux, surtout si Ton en montre linfluence 
sur les rapports des sexes entre eux. De môme du système du 
inonde : elles n'ont besoin de savoir que ce qu'il leur en faut pour 
être touchées du spectacle du ciel dans une belle soirée, c'est-à- 



1. Ffogmenta, p. 627. 



*286 



BEVUE PHILOSOPHIQUE 



I 



dire pour comprendre de quelque manière qu'il existe encore d'au 
Ires mondes et d'autres belles créatures, i^ 

Il est curieux de nous demander quelle idée se fait du mariage le 
philosophe qui analyse avec tant de complaisance, de fînei^se et 
d'indulgence les qualités et les faiblesses du caractère féminin. Le 
problème intéresse d'autant plus qu'on espère surprendre en le dis- 
cutant les causes qui ont tenu éloigné du mariage un esprit aussi 
vivement louché des agréments de la société des femmes, et en môme 
temps aussi préoccupé de réduire dans la vie comme dans la pensée 
la part du caprice et de l'égoïsme. On comprend qu'une nature em- 
portée par son imagination et par ses sens comme celle de Rousseau 
ne s'élève ni h l'idée ni à la pratique d'un commerce conjugal fondé 
à la fois sur le respect et sur l'affection mutuels; que l'idéal artiliciel 
et froid d'un Wolinar, que le type troublant et conlradicloire d'une ■ 
Julie résument le plus haut effort de son imagination; et que, se dé- \ 
liant pour lui-même de cette double chimère. Pauteur de la Nouvelle 
Héhise ait cru faire acte de sagesse pratique en se résignant à une 
union vulgaire. Kant ne pouv^ita s'ccommoder ni d'un tel idéal ni 
d'une telle réalité, avec sa nature essentiellement mesurée et pro- 
fondément morale; mais comment s'expliquer qu'il soit demeuré 
célibataire, lui dont le bon sens rassis et le ferme jugement ne 
demandent h la réalité que ce qu'elle peut donner et qui se pro- 
nonce dans sa morale avec tant de décision pour Tobligation morale 
du mariage? 

Un zélé disciple, H. Wltle % s'est posé le problème et a tenté de 
le résoudre dans un très intéressant opuscule. Les soins et le régime 
qu'une constitution débile réclamaient sans cesse de Kant lui parais- 
sent avoir contribué surtout à la résolution du philosophe de de* 
meurer en dehors du mariage, bien que plusieurs tentatives eussent 
été faites pour l'y décider. Nous verrions plus volontier^j la cause de 
la détermination de Kant dans cette disposition à rénêchir et à pré- 
voir en toutes choses, qui était si prédominante chez lui» et qui fait 
qu'on se méfie de Tinslinct, du sentiment, sans lesquels ce grand 
enjeu du mariage ne se tente pas volontiers. Mais ce qui l'en éloi- 
gnait plus que tout le reste^ c'est la délicatesse excessive de son goût, 
en même temps que son amour très vif de l'indépendance. Ne nous 
livre-l-il pas son secret, lorsqu'il nous dit dans les Considérations : 
« Le sentiment grossier de Tappélit du sexe conduit à la fin de la 
(T nature: mais, danger d'un goût délicat, on ajourne le mariage et 
1 on y renonce; »► lorsqu'il commente dans V Anthropologie ce mot 

). Witle, kant und die Frauen. 



D NOLEN. 



LES MAITRES DE KANT 



"287 



le Voltaire : « Le mariage affranchit la femme et fait perdre à 
« rhomme sa liberté? > Toutes ses idées sur ce sujet sont, en rjuelque 
sorte, condensées dans ce significatif apliorisme des Fragments : 
a L'amour conjugal n'est estimé si haut que parce qu'il annonce 
c tant de renoncement aux autres avantages '. » 

Mais fermons la parentlièse qu'il nous a paru curieux d'ouvrir sur 

la conduite aussi bien que sur les opinions de Kant relativement au 

mariage. U demeure établi que, dans ses jugements sur les femmes 

autant et plus encore que dans ses réHexions sur la société, il tient 

fréquemment le langage d'un fidèle disciple de Rousseau. Comme 

son nouveau maître, il ne croit pas pouvoir faire trop large la part 

du sentiment, du naturel dans les divers écrits qu'il publie ou qu'il 

I c ompose, bien qu'ils n'aient paru que beaucoup plus tard, durant 

^■es années qui suivent immédiatement son premier commerce avec 

^Be philosophe français. 

^f Vers le môme temps, un événement inattendu se produisait, qui 
^semblait une justification éclatante de la théorie de Thomme-nature. 
In chevrier polonais, qui, depuis de longues années* vivait dans les 
tamps ou au fond des bois, sans autre société que celle d'un petit 
Lrçon de huit ans et d'un troupeau de chèvres qui leur fournissait 
tous deux la nourriture et le vêlement, venait de faire son appari- 
Ion dans les environs de Kœnigàberg. La Bible à la main, il prophé- 
sait l'avenir aux villageois crédules , qui accouraient en foule 
iprès de lui. Le peuple rappelait le cbevrier-prophète. Dans ce 
mvel homme des bois et l'enfant qui l'accompagnait, on crut voir 
type de l'homme primitif, de sa sobriété, de son indépendance, 
le son énergie physique et morale. Kant ne résista pas à la tenta- 
ion d'émettre publiquement son avis sur le curieux phénomène 
[ui mettait en mouvement toutes les imaginations. A deux reprises, 
dans un article de journal intitulé : Pensées sur Vaventurier Komar- 
nicki^ et dans un court Essai nur les maladies du cerveau^ 1764. il 
^^herche à satisfaire, tout en l'éclairant, la curiosité du public. Pour 
^Hai, le vieux chevrier n'est qu'un exemple entre mille des aberra- 
^Hons d'une tète malade; et sa manie d'ascète et do visionnaire ne 
^'aoit pas être confondue avec les beaux transports du véritable 
enthousiasme, a sans lequel rien de grand n'a jamais été réalisé 
a dans ce monde, d Mais l'enfant lui oITre une vivante confirmation 
le la théorie de Rousseau. 

« Le petit sauvage, qui a grandi dans les bois et se rit des incom- 
c raodilés des saisons, porte sur son visage les marques d'une indé- 



1. Fragmenla, p. 028. 



;288 



riEvuE: puiu>sopLiiQirE 



I 



« pcndance peu commune de caractère; et ne laisse rien voir de cet 
c air sottement etubarrassé que l'éducation donne aux eafants du 
a beau monde et qui est un etfet de la servitude ou des soin:? forcés 
« auxquels on les soumet. Bref^ c'est un eiilani parfait dans le sens 
< où un moraliste ami de l'expérience doit souhaiter de le rencon- 
« trer, s'il est assez juste pour ne pas ranger les théories deRous- 
c seau au nombre des belles chimères, avant de les avoir soumises 
t< au contrôle des faits. >> M 

Sous cette action de Rousseau, qui paraît bien maîtresse de la ■ 
pensée de K.ant à la date de 17ôî, l'élude de la nature humaine 
devient de plus en plus, comme nous lavons dit en commençante^ 
l'objet exclusif des méditations et des écrits de notre philosophe. V 
La nature et les sciences physiques n'intéressent plus Kant dé- 
sormais, que dans leurs rapports avec les besoins de rhunime. Ou a 
fait observer avec raison que ce que Rousseau cherche, ce qu'il 
voit surtout dans la nature, c'est lui-même, ce sont ses impres- 
sions individuelles, ses émotions propres. Il ne sait pas, il ne veut 
pas se détacher de son moi. Le point de vue objectif, impersonnel 
d'un Spinoza lui est étranger, disons mieux antipathique; el Ton 
comprend qu'il se soit écrié : « J'abhorre Spinoza. » Kant n'a-l-il pas, 
sous ce rapport, une certaine aflinité avec Rousseau? et le monde 
physique parle-t-il & sa curiosité autrement que dans la mesui'e oit 
il répond aux tendances pratiques et esthétiques de l'homme? 

11 faudra dix années d'iticessantes méditations, pour que le génie 
de Kunl, désormais en possession de la pen sée critique, se sente en 
étal de juj;er avec indépendance, de corriger el de réfuter sûr bîeik 
des points l'écrivain qui l'a d'abord subjugué. 

Mais l'idée qui va dominer toutes les théories du philosophe cri- 
tique, le grand priitcipe de Texcellence de la personne humaine, 
accusera encore une fois, par un dernier et déci>if rapprochement, 
la parenté élruilc du génie de K.mt et de celui de Rousseau. 

Tous deux, en elTet, proclament, avec une égale conviction, que la 
certitude morale est le fondement même de toute certitude Rou^eeau, 
dans la Profession de foi du vieux vicaire savoyard^ comme dans le- 
Contrai social^ fait reposer sur cette vérité suprême l'aulorilé et du_ 
sentiment religieux et des lois sociales, les deux seules certitudes 
dont d se préoccupe. A qui est-il nécessaire de redire, après Fichte, 
que toute la philosophie de Kant^ sa doctrine théorique comme sa 
doctrine pratiqué, n'est que Le développenaent el l'application de U 
loi morale ? Pour l'un comme pour l'autre, c'est par la voix de U 
conscience que s'exprime celte vérité fondamentale. Et la célèbre 
apostrophe de Rousseau k ta conscience dans le 1V<: Livre de ï Emile 



I 
1 
I 



B. NOLEN. 



LES MAITRES DE KANT 



289 



trahit bien la même inspiration qae la belle invocation au devoir 
dans la Critique de la raison pratique. 

Mais c'est alors que Taccord des deux philosophes semble le plus 
étroit, que vont s'accuser le plus nettement les dilTérences qui les 
séparent, et qu*il nous est donné de mesurer, dans un exemple 
unique, tout ce qui sépare de la reproduction servile l'imilation ori- 
ginale du génie. 

La formule de Timpératif catégorique ne prête à aucune équi- 
voque : agis avec ordre, commande-t-elle, et respecte, en la per- 
sonne comme dans les autres hommes, les interprètes et les agents 
également sacrés de Tordre éternel. On chercherait en vain dans 
Rousseau une doctrine de cette précision. Il parle la langne con- 
fuse du sentiment, et la conscience rend chez lui des oracles, 
plutôt qu'elle n'édicte des lois. li plaide avec l'éloquence du cœur 
la cause de la digaitâ humaine : Kant la défend contre les 
sceptiques et les matérialistes par les armes de la dialectique la 
plus acérée qui fut jamais. Rousseau est fortement pénétré de l'au- 
torité irréfragable de la conscience, du devoir qu'elle promulgue, 
surtout des droits qu'elle proclame. Mais il ne sait pas reconnaître 
en elle le principe de la certitude purement scientifique, aussi bien 
que de la vérité religieuse et morale. Il n'a pas réfléchi sur le sens 
et la portée du mécanisme scientifique, et sur les moyens d'en cou- 
cilier la vérité relative avec la certitude absolue du devoir et de la 
liberté. 

C'est en 1785, dans le FondemoU pour la métaphysique des 
moeurs^ que Kant formule, pour la première fois, le principe de 
l'autonomie de la personne morale, après en avoir fait indirectement 
l'application et déterminé la valeur dans la solution du difficile pro- 
blème de la certitude scientifique ou du mécanisme expérimental, 
par la Critique de la raison pure de 1781. Il n'en donne la démons- 
tration transcendiintale que dans la Critique de la raison pratique^ 
en 1788. La Critique du jugement, en 179D, étend et complète cette 
déduction, comme dit Kant, en découvrant dans la finalité organique 
et dans la finalité esthétique des arguments nouveaux en laveur de 
la spontanéité du moi. Le principe mis ainsi à l'abri des objections 
du mécanisme, comme de celles du rationalisme, défendu contre les 
entreprises dogmatiques des savants aussi bien que des métaphy- 
siciens, Kant n'aura plus qu'à en faire sortir toutes les consé- 
quences qu'il renferme, en l'appliquant soit à la nature par sa 
métaphysique de la science de la nature, soit à la société par sa 
métaphysique du droit, soit à l'individu par sa métaphysique de 
la vertu. On voit, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, quelle aulo- 

TOMK LX. — 1880. *9 



290 



RETUE PHILOSOPHIQUE 



rite, quelle étendue, quelle précision tout à ta fois le principe de 
Rousseau reçoit de la crilique de KaDt, et combien )e disciple mo- 
difie et dépasse la pensée do celui qu*il veut bien regarder comme 
son niuUre. 

La pensée de Kant une fois maltresse d'elle-même, les dissenti- 
ments vont s'accuser de plus en plus entre lui et Rousseau. 



Les écrits de 178^1, Idées sur U7\e philosophie de l'histoire â 
point de vue coa^nopolite^ et de 1786, Commp.yicemenis préaumabUs de 
l'humanité, ainsi que les leçons sur V anthropologie, dont ils peuvent 
être considérés comtne le commentaire, annoncent ropposition de 
Kant contre les théories historiques, humanitaires, pédagogiques de 
Rousseau. Kant se prononce résolument contre le rêve, décrit si 
complaisaminent dans le Discours sur l'inégalité des conditionna^ un 
état primitif, où Thomme n'aurait connu ni les besoins ni les vices 
de la société, et. dans rinnocence de ses désirs et la vigueur de ses 
facultés natives, aurait réalisé sans eïToj't l'idéal de l'égalité et du 
bonheur. Celle Arcadie rétrospective eût été mortelle au développe- 
ment des facultés humaines. « Sans les dispositions, peu aimables 
sans doute, que développait Tinsociabilité des premiers hommes, 
sans les résistances qu'y rencontraient nécessairement à chaque pas 
les exigences des égoïsmes individuels, celte existence de pasteurs 
arcadiens aurait empêché pour jamais, au milieu de l'union, de Ten- 
tière salisfaclion, de latTection mutuelle de ceux qui la menaient, le 
développement des talents divers dont la nature a mis en nous Le 
germe. Les hommes, contonls comme les troupeaux qu'ils faisaient 
paitre, n'auraient pas su donner à. leur vie plus de prix que a'en a 
celle d'un animal domestiqua \ » 

Les ïullés de Télat social, qui arrachent à Rousseau tant de 
plaintes éloquentes, sont le ferment nécessaire de tout progrès. 

<: Le moyen dont la nature se sert pour assurer le développement 
de toutes les facollés de l'homme, c'est l'antagonisme que La société 
établit entre elles : il en doit, en elfet, résulter à la fin, un ordre ré- 
gulier... Bénissons la nature pour rinsubordinaliun naturelle à 
rhomiiie. pour les rivalités hostiles qu'engendre la vanité, pour les 



t. Kane» W'ffHke, t. VII. p. 323. 



D. NOLEN. — LES MAITRES DE KANT 291 

appétits inâatiables qui se disputent la richesse et le pouvoir. Sans 
eux. toutes les belles tacullés îles hommes ne se seraient jamais 
éveillées. L'homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux que 
lui ce que réclame Vintérôt de lespèce : elle veut la discorde. L'homme 
veut vivre à l'aise et content; la nature veut au contraire qu'il fuie 
L'indolence et l'inaction d'une existence satisfaite, et qu*il se précipite 
dans le travail et la fatigue, pour lui faire trouver habilement les 
arts propres à en triompher. » 

Rousseau croit que l'autorité despotique des rois est née avec les 
besoias factices, dont elle doit assurer la satisfaction; qu'elle est en 
contradiction avec Tindépendance et l'égalité des hommes dans 1 état 
de nature, a L'homme, répond Kant, est un animal qui ne peut vivre 
au milieu des autres animaux de son e^^pèce sans être conduit par 
un maître.... Il a besoin d'un mallre qui brise sa volonté propre et 
le contraigne h obéir à une volonté générale, qui fait de la soumis- 
sion de tous la garantie de la liberté de chacun. > 

Non seulement le despotisme a sa raison d'être dans les impé- 
rieuses nécessités de Tèlat de nature; mais la guerre, dont l'âme 
sensible de Uousseau ne peut assez faire peser la responsabihté 
sur les vices de l'état social. < 1^ guerre, en dépit des maux ef- 
frayants qu'elle cause directement à l'humanité et des soulTrances 
plus grandes encore peut-être qu'elle impose à i'état de paix par 
les préparatifs constants qu'elle rend nécessaires, est pourtant le sti- 
mulant au perfectionnement le plus complet de tous les talents qui 
servent à la culture. » Le courage guerrier est. aux yeux des sau- 
vages, la plus haute des vertus. [L est aussi pour L'homme civilisé un 
objet d admiration; et la raison justifie ce sentiment. « Que l'homme 
puisse aimer et se proposer pour but un bien, qu'il estime plus 
précieux que la vie niéme^ l'honneur, qui implique le renoncemenl 
k tout êgoLsme, cela ne prouve-t-il pas en une certaine mesure la 
sublimité de sa nature ' ? » 

Si l'on peut concevoir, pour un avenir bien éloigné encore sans 
doute, que les relations des peuples seront de moins en moins trou- 
blées par la guerre, ce ne sera qu'autant que d'autres luttes, plus 
pacifiques en apparence, mais non muins redoutables en réalité, celles 
du commerce et de L'mdustne, auront absorbé à leur prolic l'acti- 
vité et Les ressources des peuples. £t la fédéralioa des peuples, 
dont VEssai sur la paix f>erpétuelU (1795) entreprend de nous 
décrire les conditions et les etiuls et de nous démontrer la réali- 
sation progressive, ne nous promet pas plus, pour l'avenir, que les 



k ta Raligiam 



te$ limite* de la raUtttij p. 138. 



29. 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



Idées sur le commencement présumable de Vhumanité ne Tonl 
découvert dans le passé, l'état idéal de satisfaction et de paix uni- 
verselles, dont le rêve chimérique poursuit et trouble l'imagina- 
lion de Rousseau. Noire siècle, après tout, n'est pas plus éloigné 
de la perfection que les siècles précédents, c Les plaintes contre la 
corruption croissante prouvent seulement que, plus on s'est élevé 
sur l'échelle de la nioralilé, plus on voit loin devant soi ; et que Ton 
juge d'autant plus sévèrement ce qu'on est, qu*on voit plus claire- 
ment cequi devrait être. » 

Les mensonges du luxe, de la politesse, que Rousseau déplore 
comme les plus grands fléaux de la société actuelle, ne sont pas aussi 
pernicieux que le croit son pessimisme historique. 

(f La vérité n'est pas la vertu essentielle dans la vie sociale : la 
belle apparence a ici son prix, comme dans la peinture. « Les hom- 
mes sont en tîénéral d'autant plus ciHvisés qu'ils sont plus comé- 
diens. Ils prennent l'apparence de la bienveillance, du respecl. de la 
moralité, du désintéressement, sans tromper pour cela personne, 
car chacun sait que tout cela n'est pas sérieux. Il n'en est pas moins 
heureux que les choses aillent ainsi. Les hommes, après n'avoir été 
d'abord que des comédiens de vertus, s'habituent insensiblement à 
faire et finissent par aimerle bien. » {An(/iro/)o(o^ie.) 

Les problèmes de Fart, de la religion, de la culture scientifique, du 
droit et du progrès moral vont fournir à Kant de nouveaux et plus 
pressants motifs d'accentuer son opposition contre Rousseau. 

La condamnation sans mesure prononcée par l'auteur du Discours 
sur les arts et les sciences contre l'action énervante et corruptrice 
des arts disparaît devant le plaidoyer in^îénieux et éloquent que la 
Critique du jugemeut fait entendre en leur faveur. Personne n'avait 
analysé jusque-là avec tant de profondeur l'essence du jugement es- 
thétique, ni déterminé avec autant de précision les caractères qui le 
distinguent de toute autre espèce de jugement. Nul n'avait mietix 
marqué l'action réciproque et en même temps l'indépendance mu- 
tuelle deTartetde lamoralité. Aimer le beau, c'est aimer l'ordre dans 
le développement des puissances de notre double nature sensible et 
intellectuelle : c'est donc aimer la Un que la moralité nous com- 
mande de poursuivre. Ce n'est pas, il est vrai, travailler à réaliser 
celte harmonie, et encore moins savoir, même sans espérance de 
succès, souflrir ou se sacrifier dans une telle poursuite. Qui niera 
pourtant qu'aimer le beau ou Tordre, c'est se préparer à le vouloir, 
à lutter pour lui. Sans doute, on peut s'attacher k la beauté physique 
et oublier la beauté morale. Mais on n'aime alors qu'imparfaitement 
le beau. N'y a-t-il pas déjà d'ailleurs comme un germe de moralité 




D. NOLEN. 



LES MAITnES DE KANT 



293 



dans le goût de la beauté physique? Apprendre à jouir sans préoc- 
cupation égoïste des beautés purement malériellea que la nature 
ou Tari étalent à nos yeux, n'est-ce pas entretenir en son cœur des 
habitudes de désintéressement, qui se communiqueront peu h peu à 
nos jugements et à nos actes? 

Nfais laissons pour quelques instants ta parole h Kant : < Le beau 
est le symbole de ce qui est moralement bon, et, sous ce rapport, 
il cause un plaisir qu'on prétend devoir être ressenti par tout autre 
homme. La sensibilité a conscience d*âtre par lui, dans une certaine 
mesure, ennoblie et élevée au-dessus des jouissances purement pas- 
sives qu'elle doit aux impressions extérieures.... Le goût forme 
comme le passage de Tattrait purement sensible à l'habitude de 
s'intéresser moralement aux choses.., ; il nous apprend même à 
nous complaire librement aux objets des sens, même sans l'exci- 
tation du désir sensible.... C'est une disposition de la sensibilité 
très favorable à la morale que de goùler un plaisir désintéressé, 
dans la contemplation d un cristal ou de la riche végétation d'une 
belle nature. » 

Il était réservé à Schiller de féconder avec son génie et son expé- 
rience ces vues profondes de Kant, et de protester indirectement^ 
à son tour, contre Terreur de Rousseau, dans ses Lettres sur l'édU' 
cation esthétique de Vhumanité, 

• Sans doute, Kant n'a pas toujours tenu le même langage. H parait 
en certains passages redouter, pour la pratique du devoir, ce con- 
cours de la sensibilité esthétique, dont il vient d'estimer si haut la 
salutaire influence. 11 lui semble parfois que le devoir ne puisse être 
accompli dans toute sa pureté qu autant qu'il Test sans goût, sans 
amour; et que sa voix austère ne soit pas suffisamment entendue 
par l'âme que la beauté morale agite de son saint enthousiasme. 
Mais nous croyons avec la plupart des commentateurs qu'il n'y a là 
qu'une exagération de langage, provoquée chez Kant par le désir de 
prévenir toute confusion entre les excitations fatales du tempéra- 
ment et des sens, et lès libres impulsions de la vertu véritable. En 
tout cas, nous n'y saurions voir un retour à la théorie de Rousseau 
«ur l'opposition de Part et de la moralité. Il suffit pour s'en con- 
vaincre de lire la lettre qu il écrivit à Schiller, lors de la publication 
des Lettres sur Véducation^ etc. u Je trouve, lui dit-il, vos lettres très 
remarquables, et je vais les étudier pour vous communiquer mes 
pensées à ce sujet *. v 

L'apparition de la Religion dans les limites de ia raison pure (1793) 



I. Kant'ê M'erke. l. X. 



294 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



trahît de nouveaux el noo moins profonds dissentiments entre Kact 
et Rousseau. L'un et l'autre placent sans doute la religion dans la 
dépendance de la morale et ne considèrent la foi en Dieu que comme 
un corollaire de la foi au devoir. C'est, selon Kant, parce que 
Thouime se sent obligé de travailler à la réalisation de la loi morale 
et se reconnaît le droit d'aspirer au souverain bien, c'est-à-dire à 
l'accord de la vertu el du l)ouheur, qu'il affirme Tàme el Timmorla- 
lité. sans lesquelles cet eilort et cette espérance deiaeurei'aienl s(é- 
riles, et qu'il s'élève à Tidée d'une providence suprême, seule capable 
de plier la nature aux exigences de la raison pratique. La Profession 
de foi du vicaire savoyard insiste surtout, pour démontrer rexi&- 
tence de Dieu, sur la nécessité d'une justice toute-puissante ea vue 
d'assurer la rémuncration du vice et de la vertu. La vertu ne serait 
plus autrement qu'une duperie. 

Mais ici éclate déjà une première diïîérence. Rousseau ne conçoit 
pas la vertu sans la certitude de la récompense ; Kant réclame seu- 
lement pour elle le droit de 1 ei^pérer, 11 aduiet que dans certaines 
âmes, comme celle d'un Spinoza, un tel besoin ne soit pas ressenti, 
La vertu, en un mot, ne se montre pas aussi désintéressée cbez 
Rousseau que cbez Kant. 

Les deux philosophes s'accordent à éviter toute affirmation théo-* 
rique sur la nature de l'Etre suprême. Mais la théologie de Rousseaa 
ne se défend pas suffisamment contre les excès de la sentimentaJité., 
La foi morale de Kant l'orierUe, avec la sûreté d'une infaillible bous- 
sole, au milieu des hypothèses les plus hasardées du mysticisme 
religieux; qu'on lise, pour s'en convaincre, le petit essai de 1788 : 
Qu'est-ce que s'orienter pour la pensée * ? 

Ces diiïérences du sentiment religieux chez Kant et Rousseau sont 
bien moins profondes que l'opposition de leurs vues sur la nature et 
la mission des institutions religieuses. Les religions positives ne sont 
pour Rousseau, comme pour les encyclopédistes, dont son théisme 
le séparait d'ailleurs profondément, qu'autant de superstitions 
dangereuses, que des produits de la corruption sociale, ainsi que le 
luxe et finégaiité des condilious. Il les veut entièremeut supprimer 
et n'admet d'autre culte que l'hommage spontané d'une raison 
éclairée et d'un cœur pur au mystérieux et bienfaisant Auteur des 
choses, une sorte de christiariisine intime, débarrassé de toutes les 
manifestations du culte extérieur. Son Emile est soigneusement tenu 
à l'écart des enseignemenis et des pratiques de la religion; et le pré- 
cepteur attend, pour proférer le nom du Principe suprême, que la 



Was heisht sich ïm Deuken orietUire», 



D. NOLEN. — LES MAITRES UE KA.NT 



295 



maturité de la réflexion en suggère spoiitanéiiient la pensée à son 
élève. Rousseau conçoit pourtant que le christianisme puisse être 
salutaire à la société, pourvu qu*on n'en fasse pas une religion d'Etat. 
Il nie, dans le Contrat social et les Lettres de la montagne^ qu*ua 
Etat puisîse subsister sans religion. Mais cette religion civile, comme 
il rappelle^ doit être purement naturelle, réduite aux dogmes essen- 
tiels, h lu conscience morale, la foi dans un*.* autre vie et dans une 
providence rémunératrice. Il n'en réclame pas moins pour ces 
dogmes élémentaires l'appui du bras séculier, a Que si quelqu'un, 
aprôs avoir reconnu publiquement ces dogmes, se conduit comme 
ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. Il a commis le plus grand 
des crimes; il a menti devant les lois ^ ■ 

Kant n'a, vis-à-vis de l'institution religieuse, ni ces craintes ni 
ces exigences, qui se contredisent. Il croit à la vertu éducatrice de 
la religion pour les individus; à sa vertu sociale, pour la connervalion 
et la prospérité des Etats Pas plus que les institutions juridiques ou 
politiques, elle n'est l'oeuvre de la ruse ou de la convention. Comme 
tous les autres organes du corps social, elle se développe spontané- 
ment. C'est qu'elle est nécessaire à l'activité pratique de rhumanité, 
à celle victoire lïnale du ton principe sur le mauvais, e'est-à-dire 
du devoir et de la raison sur Tégoïsme et la sensibilité, qui est le 
but suprême de l'individu et de l'histoire. La faiblesse humaine, aussi 
bien dans l'enfance des individus que dans celle des peuples, de- 
mande que la conscience emprunte la voix et raulorilé d'un Dieu 
pour.se faire écouter avec respect et obéir avec soumission. La reli- 
•gion ne fait que donner le corps, qu'ajouter refficace qui leur man- 
quent, aux prescriptions, aux espérances d^ la foi morale; et la plus 
vraie de toutes les religions est celle qui nous offre le symbole le 
plus complet de la vérité morale. Le christianisme supérieur et 
oompréhensif, dont Kant appelle la venue et salue l'approche dans 
eon livre sur la Religion de la raison pure, comioe dans VEstiai sur 
le combat des facultés, lui parait destiné, en ce sens, à devenir la re- 
ligion unique et déftnilive de l'humanité. Nous sommes loin des 
défiances du rationalisme de Rousseau et de la plupart de ses con- 
temporains à l'endroit des mstitations religieuses. 

I^ Combat des Facultés " [\19S) n'est pas une revendication moins 
-^ergique des droits et du rôle de -la science et de la critique. Aux 
théologiens, qui redoutent pour leurs dogmes la libre et mobile 
xruriositê de la science; aux légistes et aux politiques, qui tremblent 
jF>our rautorité des lois et des institutions, dont la défense leur est 

1. Contfai social et Lettres sur ta montagne, 

;:, Kayit's Werke, t. VIU. • 



296 



PHILOSOPHIQUE 



confiée; aux médecins, dont les formules inflexibles supportent mal 
les incessantes transformations de la théorie scientiûque. Kant s'ap- 
plique h découvrir, à faire reconnaître dans le savant et le philo- 
sophe les plus indispensables des auxiliaires, en même temps que les 
plus inévitables des concurrents. La critique de la science ou de la 
philosophie n'est pas moins nécessaire au bien des hommes, que les 
lois et la religion, puisque ces dernières lui doivent tous leurs pro- - 
grès. Ce plaidoyer aurait paru sans doute peu concluant à Rousseau, m 
qui ne voit dans la théologie positive et la jurisprudence, comme 
dans la médecine, que des formes diverses de la corruption sociale. 
Mais KantTavait déjà réfuté en faisant des institutions politiques et 
religieuses, comme de tous les arts, les instruments nécessaires à la 
réalisation de l'ordre moral, la loi suprême de l'humanité. 

Kant se retrouve encore en présence des théories de Rousseaa 
dans son livre sur la doctrine du droit (1797), Son adhésion ancienne 
aux principes du Contrat social n'a pas souffert du progrès de 
Texpérience et de la rétleuon. Il soutient avec lui comme autrefois 
que le principe philosophique de Texislence de l'Etat, doit être 
cherché dans le contrat, dans le libre consentement des volontés. 
11 a soin toutefois de marquer avec plus de précision que son devan* 
cier qu'il s'agit de Torigine rationnelle» non historique de l'Etat; et 
que le Contrat social exprime non un fait historique, mais une con- 
vention idéale. Dans sa théorie des rapports de TEtat, du gouverne- 
menl et des citoyens, il rappelle par des traits nombreux quelle 
influence ont gardée sur son esprit les idées de Rousseau. Mais 
ces ressemblances signalées, et M. Janet dans son excellente Hia* 
toire de la science politique les a indiquées avant nous, il n'est pas 
sans importance d'énumérer les différences principales qui séparent 
les deux auteurs. 

Kanl subordonne énergiquement le droit au devoir. La conscience* 
dont Rousseau célèbre avec tant d'éloquence la sublime nature, est 
plutôt chez lui la conscience de noire indépendance, que celle 
de nos obligations. Kant nous fait un devoir d'entrer dans l'Etat 
social, de nouer entre nous et nos semblables ces relations poli- 
tiques sur lesquelles repose l'exercice de nos droits. « Tu dois, 
à cause du rapport de coexistence qui s'établit inévitablement entre 
toi et les autres hommes, sortir de Tétat de nature pour entrer dans 
un état juridique, c'est-à-dire de justice distribulive '. » Rousseau 
commence par gémir sur la nécessité qui condamne l'homme à la 
vie sociale. C'est dans Imtérôt de sa sécurité et de sa puissance, non 

1. Métaphy»iqui du droit, $ 42, 



I 



I 



L 




D. NOLEN. — LES MAITBES DE KANT 



297 



^ 



^ 



I 



dans celui de sa moralité, qu*il lui conseille de se résigner aux exi- 
gences du contrat social. Il veut, comme il le dit, « trouver une 
forme d'association qui défende et protège de toute la force commune 
la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun 
8*unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi 
libre qu'auparavant, n La raison d être de l'Etat et du contrat social 
qui le fonde est placée par Kant, comme celle de l'art et de la religion 
et de la science, dans le rapport nécessaire qu'ils ont à la réalisation 
de Tordre moral, la fin suprême de la volonté. 

Si Kant corrige heureusement sur ce point les lacunes ou les 
erreurs de son devancier, il semble que la théorie de Rousseau sur 
la propriété ait égaré son ferme esprit. Selon le Contrat social^ La 
légiiimilè de la propriété repose exclusivement sur la reconnais- 
sance de l'Etat. Toute appropriation antérieure n'est qu'une véritable 
usurpation. Kant place au contraire dans le droit naturel l'origine et 
la raison du droit civil : Tinstilution légale de la propriété ne fait que 
consacrer la légitimité d'une possession antérieure. Mais retendue 
de ce droit primordial se mesure, selon lui. k la force, dont Tindi- 
Tldu dispose dans l'état de nature, à peu près comme la force de la 
loi fonde, chez Rousseau, le droit social de la propriété. 

Kant, en revanche, se montre tout à fait indépendant de son de- 
vancier dans ses préférences déclarées pour la monarchie parlemen- 
taire. 11 l'oppose avec confiance au dédain de Rousseau pour les 
institutions représentatives, à son enthousiasme pour la forme 
républicaine. 

La Doctrine de vertu que Kant publia en même temps que celle 
du droit lui fournit encore Toccasion de se prononcer, plus décidé- 
ment qu'il ne l'avait lait, sur le problème dont la solution paradoxale 
avait commencé la réputation de Rousseau, la question du progrès. 
Rousseau niait résolument, dans ses écrits, que la société, avec les 
arts qu'elle engendre, ait cûntribué au bonheur de l'individu, 
et concluait que le progrès n'est qu'une chimère. Kant ne s'était 
associé à celte conclusion, que pour soutenir qu'aucun homme 
de bon sens ne voudrait recommencer la vie dans les mêmes con- 
ditions, ou même sous quelque forme qu'on se plaise à l'imaginer, 
si le plaisir devait être le seul but de l'existence. Il n'en proclame 
qu'avec plus d'assurance aujourd'hui que le devoir, étant la lin inévi- 
table de l'individu, la vie est bonne pour chacun de nous, puis- 
qu'elle nous permet de l'accomplir, puisqu'elle assure à la vertu un 
iJiéâtre digne de ses cITorts et de ses sacriQces. 11 n'est pas interdit 
sans doute à Thomme de bien de nourrir en son cœur l'espérance 
d'une vie plus heureuse ; mais la certitude du devoir et le prix moral 



398 



REVUE PUILÛSOFHIQUK 



de la vie sont indépendants des hypothèses de la croyance morale. 

Celte distinction de la connaissauce et de la croyance, qui inspire 
la doctrine de la vertu, le dernier grand ouvrage qui soit sorti de la 
main de Kant, nous livre la conclusion suprême de toute la philoso- 
phie critique. Dans cette opposition de la foi et de la science s'accuse 
roriginuUté la plus incontestée de la pensée de Kant, et peut se 
mesurer toute la distance qui le sépare de Rousseau. 

Mais, pour s'élever jusqu'à cette hauteur, l'impulsion que la lec- 
ture des œuvres du philosoplie français avait communiquée h sa 
pensée n'a pus été inutile au père de la doctrine critique. Kant a 
non certes emprunté à Rousseau, mais affermi, développé sous son 
influence, sa foi essentielle dans l'excellence de la personne humaine 
et dans le prix infini de la bonne volonté. Plus incontestablement 
encore, Rousseau lui a enseigné k faire la part du sentiuient et 
de la passion dans la vie, et Ta défendu, non toujours avec un égal 
succès sans doute, contre les tendances excessives de son espril 
et de son éducation vers les abstractions et le formalisme de l'école.' 

Il n, en échange, ajouté aux idées de Rousseau, qu'il fait revivre 
dans ses écrits, les qualités qui leur manquaient le plus : la fernaeté 
inébranlable de jugement^ qui protÔRe le sentiment contre les sur- 
prises de riuittgination; l'élévation de caractère, la sincérité avec 
soi-même et les autres, qui ne permettent ni les illusions ni les 
complaisances de Tamour-propre. 

La rencontre de deux esprits si différents dans les mêmes éludes, 
dans les mêmes doctrines^ est un des spectacles les plus attachants 
que puisse offrir Thistoire de la philosophie. C*est aussi une leçon 
des plus instructives : on apprend à y mesurer toute la distance qiii 
sépare un homme d'imagination d'un homme d'analyse et de ré- 
flaxion, un écrivain d'un philosophe, un sage et un penseur enfin 
d'un artiste et d'un enthousiaste. 



D. NoLEN. 



THALÈS ET SES EMPRUNTS 

A LtGYPTE 



Dans l'histoire de la philosophie prédomine aujourd'hui la 
croyance que, dès son aurore, la pensée hellène s*est développée 
indépendamment de toute inlluence étrangère. 11 n'y a pas encore 
bien longtemps qu'une semblable opinion était é;ialeinent en faveur 
parmi les historiens des mathématiques; mais, quoique ce soit peut- 
être dans les sciences exactes que s'affirme le plus la personnalité du 
génie inventeur, il semble que, de nos jours, les doctrines évolu- 
tionnistes aient rallié presque tous ceux qui étudient l'origine et les 
progrès de ces sciences, et c'est l'opinion inverse qui triomphe 
sans contestations sérieuses. 

La divergence est parfaitement constatée par Edouard Zeller ', 
pour ce qui concerne, en particulier, le premier sage dont le nom se 
retrouve au début des deux côtés, dans l'histoire des sciences comme 
dans celle de la philosophie. « Nous savons, en outre, que Thaïes 
s'est distingué pur ses connaissances en mathématiques et en astro- 
nomie. C'est lui qui transporta les principes de ces sciences^ des 
pays orientaux et méridionaux, dans la Grèce. » Mais « aucun témoi- 
gnage n'indique que Thaïes ait emprunté aux Orientaux, outre des 
connaissances géométriques et astronomiques, des connaissances 
philosophiques et physiques. > 

Cependant, k moins de parti pris, il faut avouer que la reconnais- 
sance de Tinfluence étrangère sur le premier point crée un pré- 
jugé en ce qui regarde le second. L'absence de témoignages positifs 
invoquée par E. Zeller ne peut d'ailleurs avoir une importance déci* 

!. Noua empruntons l'excellente traduction de ta philosophie dea Grecs, par 

m. Boutroux — Paris, Uachetle, 1877. — Voir pages 199-201. 



300 REVUE PHILOSOPHIQUE 

sive, dès que Ton considère à quel degré soDt restreintes les doni 
que nous possédons sur les connaissances et les opinions de Tlialèa^ 
et d'autre part, combien était profonde Tignorance des auteurs de 
rantiquité sur les croyances des barbares ayant trait à la philo- 
sophie. 

Sans révoquer en doute l'incontestable originalité du génie hellène, 
il est donc permis de dire que, pour Thaïes au moins, la question 
reste ouverte. Si l'on veut d'ailleurs chercher à l'élucider, tl nous 
semble indispensable de préciser avant tout, autant qu'il est du rnoias 
possible de le. faire aujourd'hui, le caractère réel de TinAuence 
exercée pur les barbares sur la constitution des sciences mathéma- 
tique et astronomique en Grèce. En Tabsence de documents pro- 
bants, c'est le seul moyen de pouvoir juger, par analogie, quelle a 
pu être la nature de celte influence sur le développement des pre* 
mières idées philosophiques. 

Nous nous proposons de tenter ici celte double étude. Il nous 
a semblé que les résultats des travaux de notre siècle, les points 
acquis dans l'histoire des mathématiques d'une part, et de Tautre. 
dans celle des anciens peuples de rOrient, pouvaient mieux servir 
qu*ils ne l'ont fait jusqu'à présent à éclairer les sources de la philo- 
sophie. Quel que soit d'ailleurs le sort réservé aux thèses que nous 
soutiendrons, nous espérons que l'exposé des faits mis à l'appui suf- 
fira pour intéresser nos lecteurs. 

Quant ^ DOS conclusions, peut-être convient-il de les résumer 
d'avance. Nous essaierons de montrer que c'est vraiment aux Grecs 
qu'appartient la gloire d'avoir constitué les sciences aussi bien que 
la philosophie; mais si ruriginalité de leur génie éclate, par exemple 
dès AnaximaniJre, le véritable chef de l'école ionienne, rien De 
prouve que Thaïes en particulier ait fait autre chose que de provo- 
quer le niouveirient intellectuel, que de susciter rétincelle, en iniro* 
duisant dans le milieu hellène des procédés techniques onipruntêi 
aux Barbares et en y faisant connaître leurs opinions. Ce rôle a po 
être joué également par beaucoup d'autres voyageurs de son temp*; 
mais il fut sans doute l'observateur le plus sagace et le plus habdô 
initialeur. £sprit d'ailleurs, senjble-t-il, moins spéculatif que pra- 
tique ', il n'a pas fait de longues études auprès des sanctuaires de 
l'Egypte; mais il a prolité de toutes les occasions pour s'enquénrdô 
ce qui lui semblait utile ou curieux, et il sut apprendre à ses corn* 
patriotes qu'on résolvait à l'étranger des problèmes auxquels îb 



1. — oçov àvîpô; TroX/.at înivotait xa'i cv^i^-/^^^' *'* 't^X^*» ^^ uva; xV.i.ai; icpa; 
Platon, Civitati, X, GOO, a. 



I 
I 

4 




p. TANNERY. — THALÈS ET SCS EMPRUNTS A l'ÉGYPTE 301 

n'avaient guère pensé jusque-là, qu*on y avait des croyances au 
moins aussi plausibles que les leurs. Ainsi, sans peat-ôtre rien 
inventer ou imaginer réellement par lui-môme, donna-t-il le branle 
à l'inconsciente activité qui sommeillait et mérita-t-il par là ce 
renom que !ut décernèrent ses contemporains et que la postérité la 
plus lointaine s'est plu à lui conserver. 



II 



Vers le milieu du septième siècle avant Jésus-Christ, la reconnais- 
sance du fondateur de la dynastie saïle ouvre l'Egypte aux Grecs et 
en particulier à ceux de l'Asie Mineure. Il y avait déjà huit siècles au 
moins que les marins de TArchipel connaissaient les côtes du Delta. 
Dien avant les chants homériques \ la mémoire de leurs pirateries 
était conservée par les monuments de Ramsès II. Enfin elles ont eu 
un terme heureux; la soif d'aventures, la curiosité de l'inconnu n'ont 
plus besoin des armes; derrière le soldat de fortune, qui vient se 
louer comme mercenaire, les voyageurs affluent. Ceux-là sont des 
marchands : Thaïes vendra du sel, Platon vendra de l'huile. Contes 
de Plutarque, dit Thistorien rigoureux; mais c'est là le roman plus 
vrai que l'histoire. En fait, nous ne pouvons constater un seul voyage 
entrepris dans un but exclusivement scientiûque. 

A côté des mercenaires et des commerçants arrivent de nombreux 
émigrants qui fondent de véritables colonies. Des Milésiens viennent 
avec trente navires et établissent un comptoir fortifié. Il y a bientôt 
dans le Delta une caste formée par les interprètes. L'invasion paci- 
fique s'étend sur l'Egypte entière; il y a des Milésiens dans l'antique 
Âbydos, des Samiens jusque dans la grande Oasis. 

A quelque degré de civilisation que fussent déjà parvenus les 
Grecs^ ils n'étaient encore que des enfants vis-à-vis des Egyptiens, 
comme Solon se Tentendait dire : leur curiosité avait donc beau 
jeu. Mais, sans aller demander l'enseignement des prêtres, sans 
doute malveillants en général pour ces étrangers et plus disposés à 
leur conter des fables qu'à fdire part de leur savoir, il fut certaine- 
meot bientôt facile à un Grec intelligent et séjournant suffisamment 
dans le pays, de faire une enquête sérieuse sur les connaissances 
pratiques et les opinions générales des Egyptiens. C'est au moins le 



U OdyMée, XIV, ▼. a5'3-287; XVU, v. W4-44L 




H 



302 REVUE PHILOSOPHIQUE 

rôle qu'on peut alLribner à Thaïes ', qui, né vers (340 avant Jésus^ 
Christ, semble n'èlre revenu qu'assez tard à Milet pour y consacrer 
tes loisirs de sa vieillesse aux travaux de rintelligence. 

L'historiette d*Aristote sur le monopole des pressoirs d*huih 
parait indiquer que tout d'abord la nature de ses occupations, abso< 
lument étrangères aux habitudes de ses compatriotes, fut loin de li 
attirer leur considération. Mais il en fut bientôt tout autrement, 
lorsque le succès de la prédiction de l'éclipsé solaire du 28 mai 
avant Jésus-Christ rendit son nom célèbre dans tout le monde hel 
lène. On lui décerne alors le titre de sage, et, surtout après la raort! 
du tyran Thrasybule, il acquiert en lonie une importance poUtiqueJ 
notable, qu'il conserve jusqu'à sa raort (vers 548 avant Jè-sus-Chrisl), 
au milieu des vicissitudes de sa patrie, sans toutefois se dblraire de* 
études qui avaient fondé sa gloire. 

Voilà à peu prèà comme on peut reconstituer le cadre de sa bio- 
graphie *. Sans doute les hypothèses y jouent leur rôle, mais l'en- 
semble est plausible et concorde sufllsamment avec les données 
historiques que Ton possède. 

Il n'est au reste qu'un point qui mérite une discussion sérieasc; 
il s'agit de la réalité de la prédiction de t'éctipse, fait souvent révoqua 
en doute, et auquel nous attachons d'autant plus d'importance qu'il 
semble vraiment, par la renommée qu'il valut à Thaïes, avoir ét&lU 
dans la race hellène Tamour de la science et rémulation vers oe 
but de la vie. 

M. Th.rH. Martin ' a notamment combattu la réalité de celle pré- 
diction. Il s'appuie sur un point d'ailleurs incontestable, que, poar 
essayer d'annoncer une éclipse solaire avec quelque chance ^ 
succès, il faut posséder certains éléments astronomiques qui n'ont 
été connus, et encore très approximativement, qu'au iu« siècle arant 
Jésus-Christ (Aristarque de Samos), et mis en œuvre dans ce but 
qu'au u° lllipparque). La prédiction faite par Thaïes ne serait dooc 



1. Od a révoqtiô en doute jusqu'au voyage de Tbalès en Egypte, parce qv^ 
D'est pas attesté par des documents sufQsamaieut attcieiis. Il nous àembts 
que le pruLlème de ta cause des débordement» périoJiqties du Nil, qtifsUoD 
qui préoccupe succeftsivtïmeat tous iea looiena et qui , d'après UènxtoK^ 
remoale a Ttinlés, n'a pu étra origiuâiremeut soulevé que par un témota 
oculaire du phènomcn?. 

S- II nous paraît inutile d'indiquer les sources, faciles à retrourer. J'ai Wt 
au reste^ dans toute celte étude, de Iréqueals emprunts a LetroiuM, Mèmnti 
iur la civiUtmtion égyptienne vlefuia t'ttabiissenicnt iit:ii Greiâ sou* Psuhim- 
tichw jusqu'à ia cowjuête d'Alexandre. — G. Maspero, Hutotre anrrmnt; dte 
peuples de VOrient, ouvrage désormais classique. — Uretâctmeider, Uie Géo- 
métrie und die Geotneter in»r Eukhd-a. Leipzig, Teubner, 1870. 

J. lievue archcolofuque, 1864. 



p. TANNERY. — THALÈS ET SES EHIPRUNTS A l'ÉGYPTE 308 

[u'une légende ; Torigine en serait que le sage Miléâien aarait connu 
rexphcation des éclipses , et qu'il aurait peut-être tout au plus, 
[ d'après cette connaissance, annoncé la nécessité du retour de ce 

phénomène. 
I Si ingénieux que soient les arguments invoqués par Tillustre érudit 
lta|rappui de son opinion, elle ne peut nous satisfaire. Tout d'abord, 
PVes textes anciens ' parlent uniquement d'une prédiction, non d'une 
explication. Le récit, d'après Diogène Laërce, remonte d'ailleurs à 
Xénophane, presque contemporain de Thaïes; il est diffîcile de 
^demander plus pour celle époque, comme preuve historique, 
^fe  la vérité, il est possible, probable même, que Thaïes a donné 
^ane explication du phénomène; mais il n*a certainement pas connu 
Ja térilable. Autrement, il serait inexplicable que, pendant un siècle 
)rès lai, tous les Ioniens aient épuisé leur ima^nation pour les 
ïlulions fantaisistes que nous rappellerons plus loin. C'est Anaxagore 
Clazomène qui, le premier, enseignera la doctrine scientifique, 
qui ne verra dans la lune qu'un corps obscur par lui-même, retlétant 
lumière du soleil, qui expliquera ainsi du mt^tne coup les phases, 
éclipses de lune et celles de soleil; et c'est lui qui le premier 
Ira, dans les fers, témoignage pour la vérité ^. 
Pour Thaïes, la question est d'ailleurs beaucoup moins de savoir 
8*il a pu prédire une éclipse de soleil avec quelques chances de 
succès, que si, Tayanl annoncée, fût-ce comme nos almanachs popu- 
ires prédisent le temps^ il a vu Tévénement s'accomplir suivant sa 
'ole. 

Or on sait, à nVn pas douter, que les astrologues orientaux, dès 
huitième siècle avant Jésus-Christ, prévoyaient les éclipses pos- 
iles et les annonçaient comme devant arriver; on nous permettra 
le citer ici un curieux texte cunéiforme déchiffré par M. SmiLh ^. 
« Au roi mon seigneur, son serviteur Abil-l.star. Que la paix pro- 
ie mon seigneur : que Nébo et Mérodak lui soient favorables; que 
dieux lui accordent longue vie, santé et joie. Kn ce qui regarde 
l'êclipse de lune, pour laquelle le roi mon seigneur a envoyé dans les 



!. HértHlo(i>,I,74;Eiidèxne. d'ftprèaCtéfBesl d'Alexandrie, S/r&mufa,I,ch. xiv. 
% Anax&ifore u'éuiit du reslt.' lui-iuéiue nuilement en mesure d'analyser 
samment les contjitiuns des pbéiioinènes; pour expliquer coDimeut les 
tpma de soleil sont, eu un même lieu, plus rares que celles de lune, il 
It qae ces demiàres pouvaient élre produites par l'interposition, entre le 
»lei] et notre satellite, d'autres astres obscurs. C'est là ta véritable origine 
_ l'hypothèse pythagorioeune de VAntu^bihona, dans te système de Pbitolaos. 
Toit :^ctùapiireUi, i precu-nori Ut Gopemico neii' anUchità^ HoepU, MHan, 1873^ 
|Mi«e 0. 

îJ. ScKiaparelli, Ltf afare omoeentrithe tH Eudo$90, lii CalHppo e di Âriato» 
téU, Uœpk, Milao, 1875, p. li. 



304 



HEVUE PHlLOSOPmQUE 



villes d'Akkad, de Borsippa et de Nipour, j*ai fait Tobservation dans 
la ville d'Akkad; Téclipse a eu lieu> et je Tannonce à mon seigneur. 
Pour l*éclipse de soleil, j*ai fait aussi robservalion ; TécUpse n a pas 
eu lieu, et j'en rends de môme compte à mon seigneur. L'éclipsé de 
lune, qui se vérifie, regarde les Hittites et signifie destruction pour 
la Phénicie et les Chaldéens. Notre seigneur aura paix, et pour lui 
l'observation n'indique aucune disgrâce. Que la gloire accompagne i 
le roi mon seigneur. » ■ 

Ces habiles gens tiraient, comme on le voit, hardiment parti de ™ 
leur ignorance aussi bien que de leur savoir. Pour eux, le plus ira- 
portant était moins de ne faire que des prédictions exactes, que de 
ne pas laisser passer une éclipse sans Tavoir annoncée '. Quant à 1« 
cause des éclipses, ils Tignoraient très probablement, quoi que leurs 
successeurs aient pu, dans la suite, faire croire aux Grecs devenu» 
leui*s maîtres. 

Comment a-t-on pu arriver à prédire les éclipses sans en con- 
naître la cause? Ce point mérite sans doute d'être expliqué. 

L'observation apprend d'abord qu'une éclipse de lune arrive tou* 
jours quand cet astre est dans son plein, qu'une éclipse solaire 
arrive au contraire vers la nouvelle lune; enfin que, dans la presque 
totalité des cas, l'éclipsé solaire est précédée ou suivie d'une éclipse 
lunaire, exactement à une demi-lunaison de distance ^ Les deux 
phénomènes apparaissent donc comme liés entre eux, et il suffit qM 
Tun d'eux puisse être prévu, pour que l'autre le soit également, au 
moins en tant que possible. 

Si Ton rapporte aux étoiles voisines la position de la lune, ao 
moment d'une de ses éclipses, on peut d'ailleurs reconnaître que le 
phénomène n'a jamais lieu que dans une bande circulaire très 
étroite ••. Une fois celte bande délimitée, on constate d'autre part 
que leclipse a toujours lieu, lorsque notre satellite la traverse au 
moment précis de la pleine lune. 

La régularilé périodique des mouvements astronomiques étant 
admise, il suffit dès lors, pour pouvoir prédire les éclipses de looe, 



I 



1. En Cliine, Tan 3159 avant iésus-Christ, les astrologues Hi ei Uo 
mis ti. mort, conrormément aux lois, à la suite d'une éclipse de 
prédite. 

2. Si, à ce moment, la lune t^sl au-dessus de l'horizon. Il suftlsait peur' 
ces constatations, de donner à la lunaison la valeur approximative de vioft- 
neuf jours et demi, c'est-à-dire d'avoir éLabli le calendrier lunaire. 

.S. Une xone d'un quart de degré de chaque côté de l'ècLiptique. Nous 
posons des observations faites sans instruments; avec les premiers qui furent 
inventés, de très longues études auraient d'ailleurs été nécessaires poof) 
constater que cette zone est précisément la route du soleil; les Grecs l'anij 
soupçonné plus lard, lon^Etemps sans douto avant de pouvoir le démoolrer« 



p. TANNERY. — THALÈS ET SES EMPRUNTS A l'ÉGYPTE 305 



^ d*ûbserver au bout de combien de temps le phénomène se reproduit 
exactement au môme point du ciel; il est clair qu'on aura ainsi 
obtenu une période aux mêmes dates de laquelle reviendront régu- 
lièrement les éclipses, avec la même grandeur et la môme durée. 

Ost sans doute ainsi que les Chaldéens sont arrivés à connaître 
la période de "ÎÎS lunaisons dont l'exactitude est très satisfaisante *. 

On n'a pas de preuve directe que les Egyptiens se serviàsenl éga- 
lement de cette période; mais, si Ton en croit Diodore de Sicile*, 
les prêtres de Thèbes prédisaient les éclipses tout aussi bien que les 
Chaldéens; or il leur fallait posséder, pour cela, soit la période du 
Saros^ soit des procédés graphiques ^. 

Dans celte dernière hypothèse, on serait conduit &. supposer pour 
leurs observations une exactitude improbable et l'emploi d'instru- 
ments dont l'invention parait due aux Grecs. D'autre part, il n'est 
guère douteux que la période des 223 lunaisons ne fût connue 
d'Eudoxe de Cnide, et il semble bien l'avoir rapportée d'Egypte '. 

11 est d'ailleurs parfaitement possible que, dès avant Thaïes, les 
prêtres de ce dernier pays aient emprunté aux Chaldéens les notions 
nécessaires pour la prédiction des éclipses. L'astrologie orientale a 
pu n'avoir qu'un seul berceau; mais, dès sa naissance, elle eut droit 
de cité dans le monde entier; quand, après les conquêtes d'Alexan- 
dre, on la voit s'assimiler rapidement les travaux du génie hellène, 
Cl ses erreurs grandir plus vite encore que les vérités astronomi- 
ques, on peut croire qu'au commencement du vu* siècle avant Jésus- 
Christ ^ elle trouva un champ fécond dans la vallée du Nil, à la suite 
des légions d'Assour-akhé-idin et d'Assour-ban-habal, qui entrèrent 
victorieux dans Thèbes. 

Mais si nous avons le droit de supposer connue en Egypte cette 
période châldéenne que nous regardons comme le seul moyen pra- 
tique pouvant être à celte époque employé pour la prédiction 

1. Les éclipses de soleil et de tune ont lieu, eo somme, lors de la rencontre 
de l'un de ces astres, à la nouvelle lune pour le premier, à la pleine lune 
pour le second, avec l'un ou l'autre de deux points idéaux de la sphère céleste 
(les noeuds de l'orbite lunaire] opposés entre eux et animés d'un mouvement 
déterminé. Dans l'astronomie hindoue, qui dérive de l'astrologie helléno- 
orientale, les éclipses sont causées par un dragon céleste, auquel on attribue 
le mouvement correspondant. Le langage technique de l'astronomie moderne 
conserve des traces de cette antique croyance, qui fut probablement l'expH- 
catton primitive du phénomène. Ou peut faire un rapprochement avec le 
serpent Âpap des Egyptiens, qui lutte éternellement contre les dieux célestes. 

2. Ch. L. 

3. Ce que semble indiquer Adraste dans Théon de Smyrne (^Liber da a«{f^ 
nomia, ch. \XX;. 

4. Schiaparelli, Le i/>)v, etc., p. 11. 

5. C'est l'époque du règne de Neccpsos, l'astronome des légendes classiques. 

TOME IX. — 1830, 20 



306 



REVUE PHILOSOPHIQUE 

admettrons-nous qu'elle fut également connue de 



des éclipses 
Thaïes? 

Le fait est très improbable ; d'une part, il devait y avoir là un 
secret que les adeples des doctrines astrologiques ne communi- 
quaient guère aux profanes, et rien ne parait indiquer que Thaïes 
ait été initié à ces doctrines. D'un autre côté, la connaissance de la 
période chaldéenne pertnet, cuiunie nous Tavons vu, d*annoncer 
avec assurance les éclipses de lune, et non celles de soleil ; les témoi- 
gnages anciens devraient donc attribuer à Thaïes la prédiction des 
premières et non pas seulement celle des secondes, EiiQn, le sage 
Milésien ne parait nullement avoir transmis à ses successeurs le 
secret de sa méthode. 

Reste donc à supposer qu*un astrologue rencontré par Thaïes 
dans ses voyages lui ait prédit un certain nombre d^éclipses avec 
une précision plus ou moins grande ', et que ce dernier, après avoir 
partiellement vérifié rcxactitude de ces prédictions, so soit hasardé 
heureusement à en prendre une à son compte. Cette hypothèse nous 
semble parfaitement admissible et nous permet d'accorder au récit 
d'Hérodote un degré de vraisemblance sufllsant. Nous clorons donc 
ici cette discussion. 



m 



Les données que nous possédons sur les connaissances mathéma- 
tiques de Thaïes sont exclusivement relatives à la géométrie. Mais, 
avant d'en aborder la critique, il convient de faire une remarque 
importante pour Thisloire lie l'arilhoiétique des anciens. 

Le système classique de numération écrite des Grecs ne parait 
pas antérieur au v* siècle avant Jésus-Christ. Celui qu'ils employaient 
au temps de Thaïes était fondé sur le principe additif et analogue 
à celui des Romains. C'est le même système qu'on retrouve chez les 
Phéniciens, dans les inscriptions cunéiformes et les hiéroglyphes. Il 
avait déjà été abandonné par les fCgypLîens dans leurs écritures, hié- 
ratique et démolique. Mais la réforme que les Grecs adoptèrent plus 
tard et remploi qu'ils doniièrent aux lettres de leur alphabet pré- 
sentent un caractère tout k fait spécial et constituent un témoignage 
irrécusable de leur originalité scienlitique. 

1. D'après Hérodole, Ttiatès aurait siniplement flxé l'année de l'éclipsé. S'il 
y en avait plusieurs de possibles celte année-là. il ne s'était en somme guère 
aventure; mais la grande chance, c'est que l'êclipse ail élë totale. 



p. TANNERY. — THALÈS ET BES EMPRUNTS A L'ÉGYPTE 307 



^ 



Toutefois, il a été permis de constater que, ce point mis à par, 
ies Grecs avaieut (ait, même en ariihmélique, de notables emprunts 
aux Egyptiens; si les papyrus déchiffrés jusqu'à ce jour ne renfer- 
ment pas de traités de géométrie, il en est un, connu sous le nom 
de papyrus (le Rhind et publié, il y a peu de temps, par M. Eisen- 
lohr, qui contient un Manvel de calculateur certainement antérieur 
à la conquête grecque cl remontant peut-être au au" siècle avant 
Jésus-Christ| sinon plus haut ^ 

Cet ouvrage, spécialement consacré à des exercices relativement 
simples, ne peut certainement pas représenter le niveau supérieur 
de l'mslruclion malhémalique à Pépoque oCi il a été écrit. On y 
remarque cependant deux points importants transmis à l'école 
grecque : 

1" L'usage de n'employer que des fractions ayant pour numéra- 

2 
leur l'unité, à Texception de la fraction x ; 

2<> La solution des problèmes arithmétiques du premier degré à 
une inconnue. Les problèmes traités sont tout à fait analogues à 
ceux que Platon (Loi^, Vil, 810) signale comme servant en Egypte 
à Tinstruclion des enfants, et dont on peut constater Tadoption ulté- 
rieure par les Grecs. 

En ce qui concerne la géométrie égyptienne, les renseignements 
que l'on peut tirer de ce Manuel sont assez sommaires. On peut y 
noter une ébauche de l'application des proportions au calcul des 
dimensions des corps solides, ainsi que la racine (pi7''e-mu$) du mot 
pyramide ^. Mais ce qui est le plus remarquable, c'est l'identité 
entre la forme générale de la rédaction des problèmes et celle qui 
est suivie dans les ouvrages géodésiques d'Héron, d*où elle a passe 
aux agridienseurs romains, avec des procédés d'arpentage beaucoup 
moins pei*fecUonnés que ceux des savants grecs, et des formules 
métriques approchées et parfois passablement inexactes. Ainsi l'aire 
d'un quadrilatère est mesurée par le produit des demi-sommes des 
c6lé6 opposés. 

Cette formule et d'autres aussi fausses se sont perpétuées en Eu- 
rope, dans les traités élémentaires, .jusqu'à l'époque de la Renais- 
sance. Nous aurions donc tort, ainsi que nous Tavons déjà dit, de 
ies regarder comme acceptées par les représentants réels du savoir 
égyptien. Toutefois, elles ne donnent pas, en lait, une liaute idée 
des connaissances que possédait la moyenne des arpenteurs sur les 



1. Voir la note de M. L. Hodet dans le Bulletin de ta Société mat/éèmati<^ue 
de Frame, 1«78, p. 139. 

2. Pir-e-mus désignait, chez les Egyptiens, non le solide, loaia son aréle. 



308 REVUE PHILOSOPHIQUE 

rives du Nil, et elles nous permettent d'affirmer que la géométrie ne 
s'y est guère élevée au-dessus des simples applications pratiques 
qui lui ont donné son nom. 

Quand nous parlons de cette science, nous sommes habitués à la 
considérer comme un ensemble de théorèmes spéculatifs rigoureuse- 
ment déduits d'un très petit nombre d'axiomes. Mais elle n'est de- 
venue telle que peu à peu et sans doute très lentement. A cette 
époque, il n'y avait qu'un recueil de procédés mal liés entre eux, 
servant à la solution de problèmes de la vie usuelle et dans lesquels 
on s'appuyait sur des lemm es alors regardés comme évidents et 
seulement démontrés plus tard, quand ils n'ont pas été éliminés 
comme entachés d'erreur. 

Qu'il y eût des arpenteurs en Grèce avant Thaïes, on ne peut 
guère en douter; les problèmes existaient, car la civilisation était 
suffisamment développée; il fallait donc les résoudre, bien ou mal. 
Les traditions relatives au3£ travaux géométriques du sage Milésien 
signifient donc seulement qu'il perfectionna l'arpentage de son pays. 
Mais cet art se transmettait sans doute oralement; du moins Thaïes 
n'a certainement composé aucun ouvrage de géométrie, et, avant 
Démocrile, on ne connaît pas d'auteur qui ait traité de Tarpentage. 
Quand, plus tard, Eudëme écrivit une Histoire des nHithématiques, il 
en fut donc réduit à conclure, d'un ou de deux procédés d'arpentage 
auxquels le nom de Thaïes était resté attaché, que celui-ci connais- 
sait les propositions que supposent ces procédés; mais il ne put 
d'ailleurs rien affirmer sur la question de savoir si ces propositions 
étaient démontrées ou non. 

Ces remarques sont indispensables pour juger de la valeur des 
témoignages d'Eudèmc , que Proclus nous a conser\'é8 dans son 
Cowtneiitaire sur le h'^ livre d'Evclide; en examinant plus loin quels 
sont les théorèmes dont la connaissance est ainsi attribuée h Thaïes, 
nous verrons qu'ils sont au reste tout k fait élémentaires, et si. pre- 
nant à la lettre le texte d'Eudènie, un lui en accorde Tinvenlion, il 
est clair qu'il n'a rien appris en Eg>^pte, contre ce que déclare l'his- 
torien lui-même. On peut en dire autant des théorèmes attribués à 
Œnopide de Chios. Nous voyons d'ailleurs, immédiatement après ce 
dernier, Démocrite se vanter de ne le cédera aucun des géomètres 
de FEgyple ', et, dès la génération suivante. Platon refuser h tous 
les Barbares l'épithète de g-.XofxaOttç - et ne leur accorder la supério- 
rité qu'en astronomie, en tant que de longues observations leur 

%7tUfà\uyiit. 'Açtiitvt^ir.-j.; <Clem. Alex.. StroiD. W 
3. Civitas, IV» 436. a. 



1 



p. TANNERY. — THALÈS ET SES EMPRUNTS A l'ÊGYPTE 309 



h 
^ 



» 



» 



donnaient des connaissances plus précises sur les mouvements 
célestes. A. la même époque, le voyage en Eg^^pte d'Eudoxe de Cnide 
a pour résultat de combler les lacunes de la science grecque à cet 
égard, nullement de développer la géométrie, dont l'essor est désor- 
mais assuré. 

Si maintenant on écarte Pylhagore, dont les découvertes parais- 
sent vraiment originales, il ne resterait en fait rien des emprunts 
taits par la Grèce à l'Egypte en ce qui concerne la géométrie. C'est 
là une conclusion exagérée; lu vérité semble être que d'une part les 
théorèmes prétendus découverts par Thaïes et Œnopide étaient con- 
nus des Ei»ypliens, que de Tautre ceux-ci n'ont jamais eu comme 
géométrie qu'un art, dont les Grecs ont fait une science. 

Cest ce ((ue nous allons essayer d'établir par une discussion plus 
approfondie ; nous tenterons de montrer en môme temps que rion 
n'indique en fait que Tlialès, comme géomètre, ait dépassé les 
Egyptiens, ni qu*il ait fait preuve d*un véritable génie d'invention. 

Celte dernière assertion contredit à la vérité une opinion que les 
mathématiciens, en général, ont facilement adoptée; ils ont voulu 
qu'il y eût un théorème de Thaïes, comme il y a un théorème de 
Pythagore; mais on s*est écarté sur cette question des témoignages 
sérieux, pour se lancer dans le champ illimité des conjectures. 

Auguste Comte professait une grande vénération pour la mémoire 
de Thaïes, dont il a donné le nom à Tun des treize mois du calen- 
drier positiviste; c'est d'après le maître que, dans les Grands types 
de l humanité ^ M. LaffiLe attribuo au Milésien la découverte du 
théorème que la somme des troiâ angles d'un triangle est égale à 
deux droits. Celle proposition serait indispensable, d'après lui, 
pour démonlrer que tout angle inscrit dans une demi-circonférence 
est unansïle droit. 

Mais l'altribution de ce dernier théorème k Thaïes par rhislo- 
rienne Pamphila (r^ siècle après Jésus-Christ) est douteuse, parce 
qu'elle est mêlée au récit légendaire du sacrifice offert aux dieux en 
reconnaissance de l'invention. D'autre part, la déduction de Comte 
n'est nullement rigoureuse, et elle est d'ailleurs en contradiction 
formelle avec le témoignage d'Eudèrne, qui rapporte aux pythagori- 
ciens le théorème sur la somme des trois angles d'un triangle '. 

Montucla, de son côté, adopte le dire de Plutarque d'après lequel 
Thaïes aurait inventé la théorie de la similitude des triangles et 
1 aurait appliquée à la mesure de la hauteur d'une pyramide. Ou a 

I. Nous savons au reste, par Geminus (Commentaire d'Eutociua aur tes 
Coniques d'Apotlonias, éd. Ualley, p. 9;, qu'arant l'invention d'une démons- 
iration générale on traitait séparément trois cas pour ce théorème. 



3!0 REVOE PHiLosopmonE 

tout lieu de croire, au contraire, que la théorie de la similitude n*est 
pas antérieure à Eudoxe de Gnide (iv^ siècle . Le récit de Plularque 
est forgé sur Tassertion d'un disciple d'Aristote , Hiéronyme de 
Rhodes, d'après lequel Thaïes aurait mesuré les pyramides en ob- 
servant le moment de la journée où l'étendue horizontale de l'ombre 
est égale à la hauteur verticale de robjet. Il y a loin de cette obser- 
vation physique, que pratiquaient sans doute les arpenteurs égyp- 
tiens, à une théorie qui suppose celle des propositions. 

Ces deux exemples montrent quoi danger on court quand on 
veut attribuer aux anciens, fût-ce en mathématiques. « soit les prin- 
cipes de leurs conséquences, soit les conséquences de leurs prin- 
cipes. » Il convient donc , surtout ici , de s'en tenir à la lettre 
des renseignements qui proviennent d'Eudème de Rhodes, disciple 
d'Aristote et premier historien des malliémaliques '. 

Les propositions qu'il attribue h Thaïes sont au nombre de quatre : 

1" Le diamètre d'un cercle le divise en deux parties égales. 

2* Les angles à la base d'un triangle isoscèle sont égaux. 

3" Les angles opposés par le sommet que forment deux droites 
qui se coupent sont égaux. 

4» Un triangle est déterminé par un c6té et les deux angles adja- 
cents. 

Or Eudème n'indique nullement que Thaïes ait démontré ces 
propositions ; il semble même dire le contraire pour deux d'entre 
elles, la première, qui a été négligée par Euclide, et la troisièmer 
dont celui-ci aurait, le premier, donné une démonstration. 

Lorsqu'il remonte au delà d'Hippocrate de Chios, qui, un siècle 
après Tlialès, composa les premiers Elé}Ytent$^ l'historien semble 
reconnaître le besoin de citer des sources. S'il parle d'Anaxagore et 
d*Œrio[tide. dont il pouvait cepetidant posséder des écrits mathéma- 
tiques, il se réfère au dialogue des Rivmix de Platon. Pour Mamercus 
d'IIimère ^, il s'appuie sur Tautorité du sophiste Hippias. Mais, en 
ce qui concerne Thaïes, il nous laisse aux conjectures, ce qui semble 
bien indiquer qu'il n'y a pas eu de transmission historique de ren- 
seignements sur ses travaux de géométrie. 

11 est clair cependant qu'Eudème s'est efforcé d'apporter le plu& 
de précision possible dans la question des origines de cette science; 
ainsi il a soin de remarquer que Thaïes devait, comme les anciens, 



1. Ptvfîi Diadochi in prinium F.uclidis EUtneniorum Ubrum comn%ey\iar%i 
(éd. Friedlein; Teubner. Leipzig. 187;(j. p. lio, 157, 250. 299, 352. 

2. La le^un du nom est douteuse. Ce Sicilien était frère du poète Stésichore 
l'ancien ei, par suite, contemporain de TUalès, dont Bretschneider te lait asses 
gratuiisment l'élève. 



p. TANNERY. — THALÊ5 ET SES EMPRUNTS A L'ÊGYPTE 3!! 



I 



I 
I 
I 



dire des angles semblables au Heu de dire des angles égaux. Mais le 
procédé dont il s'est servi pour reconstituer les connaissances de 
Thaïes nous est dévoilé par ce qu'il nous dit de la proposition 4. 
Celle-ci était employée par Tlialès pour mesurer la distance d'un 
point inaccessible. C'est dire qu"Eudême a conclu d'une solution de 
ce problème, attribuée au Milésien par la tradition, la connaissance 
des théorèmes qu'elle suppose. 

Pour reconsLiiuer celle solution, M. Bretschneider a écarté avec 
raison celles qui demandent l'emploi de triangles semblables. Celle 
qu'il propose nécessite un instrument permellant de mesurer les 
angles, comme le dioptre, que possédèrent plus lard les géomètres 
grecs^ mais qui semble avoir élé inconnu k Thaïes, comme aux 
Egyptiens. Il nous parait beaucoup plus rationnel d'adopter celle des 
agrimenseurs romains, qui ne demande que réijuerre et les jalons, 
et dont Torigine doit être cherchée sur les rives du Nil. 

Voici cette solution ; soit AB la dïslance horizontale du point B 
acccb-sible au point A inaccessible; on élève avec l equerre, en B. la 
perpendiculaire BB' à la droite AU. On prend sur cette droite une 
longueur DC, que l'on prolonge d'une loni^ueûr CD' égale. On élève 
avec Téquerre en B' la perpendiculaire B'Â' k BB', dans le sens 
opposé à AB ; on jalonne la droite ACA', et on détermine son inter- 
section avec la droite D'A'. Les triangles ABC, A'B'C sont égaux, 
et par suite À'B', qu'on peut mesurer, est égale à la distance 
inconnue AB. 

Cette solution, outre la 4^ proposition, nécessite la 3<^ pour établir 
l'égalité des angles opposés par le sommet ACB, A'CB'; cette der- 
nière a donc dû être attribuée à Thaïes par induction, comme la 4«. 

On est dès lors autorisé a. conclure que l'attribution des deux pre- 
mières a une origine analogue ; la seconde viendra par exemple 
d'une -solution {tour construire une perpendiculaire sans se servir 
d'équerre; quant à la preniicre, je consi*lêre coiiiine probable qu'elle 
a été déduite d'une proposition astronomique allribuée à Thaïes. 

En résumé, nous nous trouvons en présence de deux ou trois 
procédés très simples pour résoudre des problèmes pratiques d'ar- 
pentage; et il n'y a là. évidemment qu'une très nnnce partie du ba- 
gage de connaissances que Thaïes avait pu facilement recueillir 
dans ses voyages, si nous prenons, ainsi que cela semble suOisam- 
menl juslilié, les méthodes imparfaites des agrinienseurs romains 
comme représentant sensiblement celles des arpenteurs de l'Egypte. 

De même, les solutions attribuées par Eudètne à Œnopide de 
deux problèmes (la construction d'une perpendiculaire dans l'espace 
et celle d'un angle égal à un angle donné) ne doivent nullecnent être 




312 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



considérées comme des inventions grecques; la relation d'Eudème 
signifie seulement qu'Œnopide publia le premier (soit par lui-aiéme, 
soit par ses disciples, car il fit école ') une solution raisonnée de 
ces deux problèmes, envisagés d'ailleurs probablement au point de 
vue de l'astronomie pratique et non de Tarpentage. 

Tout au contraire, les travaux attribués, soit à Pythagore, soit à 
ses disciples, présentent un caractère nettement spéculatif, et ils 
semblent dépasser du premier coup le niveau des connaissances 
éjîyptiennes. C'est donc là qu'il faut, sans remonter plus haut, recon- 
naître et saluer l'apparition de l'originalité mathématique de la race 
hellène. 



I 



IV 



Simplement disciple des Egyptiens pour la géométrie. Thaïes 
a-t-il dépassés en astronomie? 

D'après un extrait que nous a conservé Théon de Smyrne, Eudème 
attribuait au Milésien , outre la prédiction des éclipses du soleil, 
la découverte de la non- uniformité de la circulation tropique de 
cet astre. Pour le premier point, sur lequel nous nous sommes suf* 
fîsamment étendus, nous avons admis comme sources historiques le 
récit d'Hérodote et un témoignage de Xénophane; quant au second, 
il est probable qu Eudème s'appuyait sur un ouvrage d'environ 
deux cents vers, lleù Tforr;; xal ÎTrjucpîa; (Sur le solstice et l'équi- 
noKe), plus ou moins sérieusement attribué à Thaïes, mais qu'on 
pouvait en tout cas considérer comme représentant sa doctrine. 

La signification exacte du texte qui nous occupe (-rf.v xcits :à« 
TpoTiàç ?tefîooov, ôi; oùx X<rr, it\ cua^aivei *) est asBez douteuse. M. Th. H. 
Martin y voit Topinion erronée que la durée de l'année tropique n'est 
pas constante, opinion où l'inexactitude des observations entraîna 
plus lard divers astronomes de l'antiquité. Il me parait plus simple d'y 
voir Taffirmalion de Tinégalité des jours vrais, de la dilTérence entre 
les durées des temps qui s'écouîent entre deux passages successits du 
soleil au méridien, suivant que Tastre est voisin du solstice ou de 
Téquînoxe. C'est là pour la mesure du temps un fait fondamental, 
dont la constatation dut avoir lieu dès les premières observati 
régulières avec le gnomon et la clepsydre. 

1. ProcLus, op. cit., p. bO. [Hippocrate de Chios était-il son élève?) Uîen tu 
coutraire ne semble indiquer que Thaïes ait été rôeUenicnt chef d'école, 
comme les savants d'un siècle plus lard. 

3. Théon de Smyrne, Liber de astronomia, éd. Uorlia, p. 322. 





I 
I 



p. TANNERY. — THALÈS ET SES EMPRUNTS A L*ÉGYPTE 313 

C'est sans doute du m^me ouvrage apocryphe \lu\ TpoTni; que dé- 
rivent les données fournies par Diogène Laorce; que Thaïes le pre- 
mier ru les mois de trente jours et l'année de trois cent soixante- 
cinq; peut-ôLre y trouvait-on aussi l'observation que le diamètre du 
soleil est la 720'- partie du cercle qu'il parcourt * . 

Un autre ouvrage en vers, une N-xyTiit-J] à<rr3oXoYi«, attribué soit à 
Thaïes, soit à un certain Phocus de Samos, devait renfermer la dé- 
signation de la Petite- Ourse, comme indiquant, d'après l'usage 
des Phénicieniï, le pôle avec plus d'exactitude que lu Grande-Ourse; 
il semble d'ailleurs que ce soit d'après des vers de Callimaque que 
Diogène Laërce ait rapporté à Thaïes l'honneur de celte indication. 

Tels sont les seuls renseignements précis que nous possédions sur 
les connaissances astronomiques du Milésien ; elles ont un carac- 
tère pratique assez caractérisé, et il est clair que, si Ton met à part 
la dernière, c'est aux Egyptiens que sont empruntées les autres, 
depuis leur année solaire vague jusqu'à la mesure du diamètre du 
soleil, avec le gnomon et la clepsydre, suivant un procédé que nous 
a conservé Cléomède. Il est au reste tout à fait improbable que 
Thaïes eût d'autres moyens d'observation. 

Mais il est peut-être plus facile encore de préciser ce qu'il ignorait 
en astronomie que ce qu'il connaissait. 

Il ne soupçonnait pas la sphéricité de la terre et devait se la re- 
présenter comme im disque plat, suivant la doctrine constante de 
l'école ionienne, Anaxagore compris. 

D'après Aristote, ce disque llottait sur l'eau primordiale; Thaïes 
ne pensait donc pas que les astres continuassent leur route circulaire 
au-dessous de l'horizon. Ils devaient, pour lui, contourner latérale- 
ment le plateau terrestre, suivant l'opinion que soutint Anaximène 
et dont l'origine, sans une source analoi^ue, resterait assez inexpU- 
cable après la conception contradictoire d'Anaximandre. 

Considérant la terre comme cylindrique, Thaïes ne devait pas re- 
garder le soleil et la lune comme des globes sphérique-s, mais comme 
des disques [opinion d'Auaximènel, ou bien comme des bassins cir- 
culaires (croyance d'Heraclite) , pouvant se retourner de façon à 
montrer un côté obscur. 

il ne devait donc pas posséder une autre explication des éclipses 
ou des phases de la lune, ce que nous avons déjà indiqué -. 

1. tl n'y a pas de doute qu'il ne faille corriger dans ce sens l'atosutiie leçon 
des manuscriis (I, 24) ; voir la jolie historiette racontée par Apulée {Flor., IV, 
iSj. Celle valeur du diamélre moyen rlu soleil (un demi-degré; est au reste 
U valeur classique dans l'osironomie hellène. 

J. Pour Anaximandre» ces phrnomënes sont dus à des changements dans la 
forme des ouvertures au travers desqueUcs nous arrive ta lumière des astres. — 



314 



REVUE PUILOSOPUIQUE 



Si Anaximandre a le premier mis la lerre au centre du montîë. 
Thaïes devait lui assigner une autre place ; si le rnême lûnien a Je 
preoiier spéculé sur les distances relatives des astres^ Thaïes devait 
les considérer tous comme également éloignés; en tout cas» le soleil 
était pour lui aux limites du monde, suivant la doctrine constante 
des Ioniens, qu'Archimède déclare être encore la plus gênéralecneot 
adoptée par les astronomes de son temps >. 

Au dire de Parinêni<Je, c'est Pythagore qui a le premier enseignf 
ridentité de l'étoile du soir et de rétoile du matin ; Thaïes ne s'oc- 
cupe donc pas encore des planètes. 

Les connaissances relatives aux solstices et aux équinoxes suppo- 
sent qu'il possédait des notions assez exactes sur Tobliquité de la 
course du soleil ; toutefois la division du zodiaque en sifines, ensei- 
gnée seulement un siècle plus tard par Œnopide, lui semble in- 
connue ; les constellations sont k peine nommées de ïson temps. 

Pour restituer, au moyen de ces données, positives ou négatives, 
ridée que Thaïes pouvait se faire de l'univers, il suftît d'y ajouter ua 
trait, son opinion connue que l'eau est le principe des choses, en 
remarquant d'ailleurs que pour les Ioniens le principe n'est pas seu- 
lement l'élément originaire, mais celui qui rempUt Tespace par deU 
les bornes de notre monde, engendré dans son sein. 

On arrive dès lors inévitablement à la conception suivante ; Tofli- 
vers e&t une masse liquide qui renferme une grosse bulle d*air béoû- 
sphérique ; la surface concave de cette bulle est noire ciel ; sur la 
surface plane, en bas, notre terre flotte comme un bouchon de U^; 
les dieux célestes nagent dans des barques circulaires lumineuses 
tantôt sur la voûte (la concavité des barques est alors tournée vers 
nous), tantôt autour du disque terrestre (alors ils sont invisibles i 
nos yeux). 

Nous ne prétendons pas que ce soit là précisément la conceplioa 
que Thaïes avait adoptée ; mais, comme elle est formée par la com- 
binaison rigoureuse des opinions qu'on lui coruiait comme propres 
et de celle* qui sont communes à tous les philosophes de l'ionie, il 
semble bien qu'on puisse conclure qulL a au moins connu cette 
conception et qu'elle représente en fait ce qu'il a apporté en Grèce. 

Or elle est absolument identique avec celle que l'on retrouve dans 
les papyrus égyptiens les plus antiques : 



Qnnnl à Anaximéne, nous venons de mentionner son opinion. Dans le texte 
d'Eudcmc, conservé par Théoii de Smyrne, au lieu de son nom. il £aul lire 
celui d'Aimxagorc comme auteur de la véritable théorie. La confusion est doe 
à un copiste qui aura voulu rétablir à tort la oiv^o^r, de l'écolc ionienne. 
1. ËudèmCj /. c.f et dans SimpIiciuB {Commentaitvs aur le Traite du Ciel), 




TANNERY. — tWÀLÈS ET SES EMPRUNTS A L EGYPTE 

« Au commencement était le NoUy masse liquide primordiale dans 
les profondeurs infinies de laquelle flollaienl confondus les KSfnies 
des choses. Lorsque le soleil commença à briller, la terre fut aplanie 
et les eaux séparées en deux masses distinctes. L'une donna nais- 
sance aux fleuves el à l'Océan; l'autre, suspendue dans les airs, 
forma la voûte du ciel, les eaux d'en /t'yu(, sur lesquelles les astres et 
les dieux entraînés par un courant éternel se mirent à flotter. Debout 
dans la cabine de sa barque sacrée, la bonne barque des millions 
d'années, le soleil glisse lentement, guidé et suivi par une armée de 
dieux secondaires, les Akkimou-Ordou (planètes) et les Àkkimou- 
Sekou (fixes) *. » 

Cette conception cosmogonique est, à divers points de vue, tout à 
fait grossière, el il est assez probable qu'à Tépoque de Thaïes les 
prêtres de l'Egypte l'avaient déjà abandonnée pour se rapprocher 
^K des doctrines chaldéennes.de même qu'après la conquête d'Alexandre 
^Hils s'assimilèrent celles des Grecs. Mais, quelles qu'aient pu être les 
^■révolutions accomplies à cet égard dans les sanctuaires d'Hélio- 
^■polis ou de Thcbes, les opinions vulgaires n'avaient sans doute pas 
^P changé, et c'étaient celles que Thaïes pouvait s*approprier le plus 
Xacilenient. 

Nous arrivons donc à cette conclusion que le Milésien n'aurait fait 
que rapporter en Grèce, en même temps que les connaissances pra- 
tiques des Égyptiens en géodésie et en astronomie, les notions cos- 
inologiques les plus répandues chez eux ; mais, pour asseoir cette 
conclusion, il est essentiel d'examiner s'il n'aurait pas puisé ailleurs, 
«t particulièrement à des sources grecques, les élémenls principaux 
, «Itt son système. 

(Test là Topinion d' Aristote, qui ne connaît pas d'ailleurs la cosmo- 
logie égyptienne ; il rapproche l'idée de Thaïes, de prendre l'eau 
^^comme premier principe, des mythes antiques ou l'Océan et Têlliys 
^^kont Torigine de \i£ génération; mais en fait ces mythes ne parais- 
^^sent fondés que sur un vers homérique assez vague [Iliade^ XIV, 201) : 



'Hictxvav TE, ÔiMv ymaiv, %<x\ piy|T£pa TïjOîiv, 



>r, si l'Océan et Téthys ont engendré des divinités, les Fleuves et 
Océanides, Osuv •(ivtTi-^ ne peut pas plus signifier qu'ils sont les 
mcètres communs de tovis les dieux*, que Vépilhète de Zeus, Ttatrip 
T£ OetTjvTs, n'attribue âi ce dernier la paternité et de tous les 
lommes et de tous les dieux. Les cosmogonies homérique et hésio- 



Maspéro, Histoire anciatifte des peùplet de l'Orient^ p. 



27^. 



316 



REVUE PHILOSOPHIQUE 



dique reposent en l'ait sur des conceptions absolument contraires; 
c'est la terre qui est primordiale, et, quelle que soit la signilicatioD 
primitive du mythe de l'Océan (sa forme circulaire , sa monlure 
ailée, Pégase, dans Eschyle, semblent en faire un emblème du temps), 
il n'est plus qu'un fleuve, père de tous les autres, mais qui comme 
eux a deux rives et qu'on traverse; quant au ciel, il est solide i/aWoc) 
comme celui des Phéniciens; il repose sur TAllas, et le soleil et h 
lune y courent sur des quadriges. Cette conception n'est d* ailleurs 
nullement en contradiction avec la légende que les astres se bai- 
gnent dans rOcéan et y ravivent leur éclat ^ 

Les épithètes de yatr^o/oç, d'EÎvoatYottoç, données h Poséidon, sem- 
blent pouvoir, à la vérité, s'interpréter par la représentation de U 
terre comme flottant sur Teau et comme ébranlée par les mouve- 
rnents de celle-ci; or, d'après les explications des tremblements de 
terre que les Ioniens ont données, on peut croire que c'était là celle | 
de Thaïes * ; mais ces épithètes sont certainement trop vagues pour 
constituer une preuve sérieuse ; il est clair d'ailleurs que l'énorme 
puissance des flots courroucés devait trop frapper un peuple marin 
pour qu'il ne fût pas naturellement amené à la considérer comme 
la cause des tremblements de terre. 

Je ne trouve, en somme, qu'un mythe qui présente une analogie 
véritable avec « la barque Sekhti »> des Égyptiens ou les bassins 
creux d'Heraclite : c'est celui de la coupe d'or dans laquelle le Soleil 
ou Héraklès IraTcrsent l'Océan ; mais i! faut remarquer que les pre- 
miers poètes chez lesquels on rencontre ce mythe , Stésichore, 
Mimnerme, Phérécyde, sont tous de l'époque de Thaïes, et par con- 
séquent postérieurs aux relations établies entre la Grèce et rÉgjrpte- 
Or qui a lu Hérodote ne peut douter que les Hellènes n'aient, avant 
toutes choses, rapporté du Nil des mythes religieux, et on ne peut 
guère donner d autre explication de celui-là. 

Le caractère tout spécial de la conception cosmologique des Éi^p- 
liens est en fait l'argument le plus sérieux pour y voir exclusîTC- 
ment rori{j;ine de celle de Thulùs. Ce caractère ressortira mieux, S] 
Ton compare la conception des Ghaldéens. 

Pour eux, la terre est un bassin rond renversé, creux par dessous, 



î, • "ApXTOV 

Otr, ô' cÉ^[iQpâc èoTL ^otTpùv 'Ûiusvoto. {liiade, XVllI. 489.] 
3. Oa peut rappeler a ce sujet le Tameiix texte du papyrus de Cliabos : ta 
terre navigue selon ta volontà, où t'oa u voulu voir la trace d'uue antique 
croyance êgypUenne ou mouvement de notre pîauète. Celte hyperbole onen- 
\a\f, adressée à un perfiomiuKe puissant, utUèneur à la constructiou des p^r»- 
mides [1), peut faire aïïufiîon aux Iremblemenls de terre; elle indique d'ailleurs 
nettement que la terre est connue comme un disque Ilottaot sur l'eau. 



a 

1 



P. TANNERY. — THALÈS ET SES EMPRUNTS A L EGYPTE 317 

^et reposant sur Tablme. Le firmament, a déployé au-dessus d'elle 
comme une tente », sur laquelle s'étend la riche broderie des cons- 
tellations 

^ Pareille & des clous d'or plantés dans un drap noir *, 

pivote perpétuellement sur une montagne située aux extrémités de 
la terre, par delà le (leuve Océan. Entre ciel et terre circulent au 
milieu des nuages, des vents, de la foudre, de la pluie, les sept pla- 
nètes, sortes de grands animaux doués de vie : Samas (le soleil), Sin 
(la lune), Adar-Samdan (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), 
Istar (Vénus), Nabou (Mercure) *. 

Dans celte cosmologie, à côté de traits communs aux croyances 
primitives des Heliènes, on en trouve d'autres qu*Anaximène semble 
avoir empruntés plus tard ; mais rien ne ressemble à la conception 

ue nous attribuons à Thaïes, rien ne ressemble k la cosmologie 
égyptienne, qui est en fait très inférieure, car la conception chal- 

éenne distingue nettement le mouvement diurne de la sphère 
céleste et les mouvements propres des planètes. 

Nous nous croyons donc autorisés à maintenir nos conclusions, 
en ce qui concerne les connaissances astronomiques et les notions 
cosmologiques de Thaïes. 



^m Nous pouvons désormais nous borner a dire quelques mots au 
^Kftujet de la dernière opinion du Milésien, qu'Edouard Zeller regarde 
^^ comme authentique :à savoir que « tout est plein de dieux », suivant 
le mot que rapporte Aristole, ou, d'après La formule que donne Dio- 
gène Laërce, « que le monde est animé et plein de divinités o . Le sens 
véritable de cette expression est déterminé par le fait que Thaïes 
attribuait une âme vivante non seulement aux plantes, mais encore 
à Tambre et à l'aimant, pour expliquer les phénomènes de l'attrac- 
tion exercée par ces corps. 

Celle conception de la force motrice n'a nullement le cachet d'une 
origine particulière ; on la retrouve partout, et les sauvages n'eu ont 
pas d'antre. C'est qu'elle est naturelle à Thomme. et quand nous en 
sourions, nous ne réfléchissons guère qu'au fond nous n'en sommes 
vraiment pas débarrassés, et qu'elle se trouve, masquée, il est vrai, 



t. Sully-Prudliomme. 

3. Maspéro. p. 142 et suiv. 




318 BEVUE PHILOSOPHIQUE 

mais toujours indéracinable , sous les représentations que nous 
croyons les plus abstraites et les plus rigoureusement scientiôqueË. 

Toutefois» il n'est pas inutile, pour notre objet, d'observer que le-« 
Égyptiens ne s'étaient nullement élevés dans leur langage au-dessub 
de ce premier degré de l'échelle; leurs croyances médicales en offrent 
de curieux exemples *. En sonmie, là encore, Thaïes ne semble pa> 
s'être écarté des opinions vulgairement reçues chez eux. 

On pourrait rechercher dans leurs doctrines d'autres rapproche- 
ments avec lesdogmescélèbresdelaphiloi^ophiegrecqueiàla vénlè. 
on a appris qu'il ne fallait nullement ajouter foi, sous ce rapport, aux 
opinions les plus répandues, même dans l'antiquité, et que, par 
exemple, la mélemp&ycoj-e n'est en rien une idée ég;>'piienne '. 
!^ais la distinction du principe intellectuel [khou), véritable génie 
divin, de l'Ame (6a), du souille vital {newou], a de singulières ressem- 
blances avec les théories platoniciennes; serait-on cependant en droit 
d'attribuer â celles-ci une source étrangère*? Aucunement; la pemïée 
hellène^ au iv siècle avant Jéâus-Christ, a certainetnent conscience 
d'elle-même; elle a dans sa force une foi qu'elle perdra plus tard, 
pour aller rechercher inutilement la vie dans la poussière morte des 
vieilles croyances barbares. Si Platon a connu les opinions égyp- 
tiennes qui se rapprochent des siennes, cellesr^i n*en sont pas moms 
les vraies filles de son génie. 

Au temps de Thaïes, la situation est toute différente; mais, si nous 
ne pouvons découvrir qu'il ait rien tiré de son propre fonds, il n'a en 
somme apporté d'Ej^yple ni la géométrie» car on n*y savait que dd 
Tarpenlage ; ni Tastronomie, car elle ne consiste pas dans quelque 
observations ou quelques connaissances pratiques du calendrier; ni 
la philosophie, comme l'entendirent les lonien.s, car de grossii 
conceptions cosmcgoniques ou physiques ne méritent pas ce nom. 

Qu'on en rapproche les opinions d'Ânaximandre, et Ton sentira 
toute la différence. Voilà le premier qui essaye une explication mé- 
canique de l'univers, qui soulève les éternels problèmes qui restent 
posés devant nous sur Pinfinitude du monde, sur ses destinées; c'est 
là le premier libre essor de la pensée hellène; elle va vivre et 
grandir sur le sol técond ou le grain est tombé. 

Paul Tannery. 



1. Mnspéro, p, 82, 85. 

% Si l'on veut allribuef uae origine barbare au dogme pythagortcien , il 
faut la cherclier au nord de lu Thrace. chez les Gèles [eu reloiirnanl le« 
direa d'ilérodole sur Zumolxis, qui est un dieu solairejj ou ches Jes Cinitné- 
ricns (la transmigration des àmea étant un dogme cousiant de ta religion des 
Kimrisj . 




NOTES ET DOCUMENTS 



LA MEMOIRE ET LE PHONOGRAPHE 



y Le raisonnement par analogie a une importance considérable dans 
la science; peut-être même, si l'analogie est le principe de Tinduc- 
lion, tait-elle le fond de toutes les sciences physiques et psycho-phy- 
siques. Bien souvent une découverte a commencé par une méta- 
phore. La lumière de la pensée ne peut guère se projeter dans une 
direction nouvelle et éclairer des an^^les obscurs qu'à condition d'y 
être renvoyée par des surfaces déjà, lumineuses. On n'est frappé que 
de ce qui vous rappelle quelque chose tout en en différant. Com- 

I prendre» c'est, du moins en partie, se souvenir. 
Pour essayer de comprendre les facultés ou mieux les fonctions 
psychiques, on a usé de bien des comparaisons, de bien des méta- 
phores. Ici en elTet, dans Tétat encore imparfait de la science, la 
métaphore est d'une nécessité absolue : avant de savoir, il faut com- 
mencer par nous figurer. \uas\ le cerveau humain a-t-il été cùiiïparé 
à beaucoup d*obJ6ts divers. Selon M. Spencer, il a quelque analogie 
avec ces pianos mécaniques qui peuvent reproduire un nombre 

■ d'airs indéfini. M. laine en fait une sorte d'imprimerie fabriquant 
S;ins cesse et mettant en réserve des clichés innombrables. Mais 
tons ces termes de comparaison ont paru encore un peu grossier?. 
On prend en général le cerveau à l'état de repos; on y considère les 
images comme fixées, clichées; ce n'est pas exact. Il n'y a rien de 

Itout fait dans le cerveau, pas d'images réelles, mais seulement des 
images virtuelles, potentielles, qui n'attendent qu'un signe pour 
passer à l'acte. Reste h savoir cornrMenl se produit ce passage à lu 
réalité. C'est ce qu'il y a de plus mystérieux, c'est dans le mécanisme 
cérébral la part réservée à la dynamique par opposition à la statique. 
U faudrait donc un terme de comparaison où l'on vit non seulement 



320 



BEVUE PHÏLOSOPHrQUE 



un objet recevoir et garder une empreinte, mais cette empreinte 
même revivre à un moment donné et reproduire dans l'objet une 
vibration nouvelle. Peut-être, après rénexion, l'instrument le plus 
délicat, réceptacle et moteur tout ensemble, auquel on pourrait 
comparer le cerveau humain, serait le phonographe récemment in- 
venté par Edison. Depuis quelque temps déjà nous pensions à indi- 
quer cette comparaison possible, quand nous avons trouvé dans le 
dernier article de M. Delbœuf sur la mémoire celle phrase jetée en 
passant qui nous contlrme dans notre inlenlion : « L ame est un ca- 
hier de feuiiles phonographiques. » 

Quand on parle devant le phonographe, les vibrations de la voix 
se transmettent à un style qui creuse sur une plaque de métal des 
lignes correspondantes au son émis, des sillons inégaux, plus ou 
moins profonds suivant la nature des sons. C'est probablement d'une 
manière analogue que sont tracées sans cesse dans les cellules du _ 
cerveau d'invisibles lignes, qui forment les Uts des courants nerveux. I 
Quand, après un certain temps, le courant vient à renconlrt-r l'un de 
ces lits tout faits, où il a déjà passé, il s'y engage de nouveau. Alors 
les cellules vibrent comme elles ont vibre une première fois, et à ■ 
cette vibration similaire correspond psychologiquement une sensa- 
tion ou une penàée qui est analogue à la sensation ou â la pensée 
oubliée. 

Ce serait alors exactement le phénomène qui se produit dans le pho- 
nographe lorsque, sous Taction du style parcourant les traces creu- 
sées précédemment par lui-même, ia petite plaque de cuivre se met 
à reproduire les vibrations qu'elle a déjà exécutées : ces vibrations 
redeviennent pour nous une voix, des paroles, des airs, des mélodies. 

Si la plaque phonographique avait conscience d'elle-même, elle 
pourrait dire, quand on lui fait reproduira! un air, qu*elle se sou- 
vient de cet air; et ce qui nous parait l'effet d'un mécanisme assez 
simple lui semblerait peut-être une faculté merveilleuse, la rné- 
moire. 

Ajoutons qu*eUe distinguerait les airs nouveaux de ceux qu'elle a 
déjà dits, les sensations fraîches des simples souvenirs. Les premières 
impressions, en elTet, se creusent avec effort un lit dans le métal ou 
dans te cerveau; elles rencontrent plus de résistance et ont consé- 
quemment besoin de déployer plus de force : quand elles passent, 
elles font tout vibrer plus profondément. Au contraire, si le style, au 
lieu de se frayer sur la plaque une voie nouvelle, suit des voies déjà 
tracées, il le fera avec plus de facilité : il glissera sans appuyer. On a 
dit ; la pente du souvenir, la pente de la rêverie ; suivre un sou- 
venir, en effet, c'est se laisser doucement aller comme le long d'une 



I 



GUYAU. — LA MÉMOinr: ET LE l'HONOORAPHE 321 

pente^ c'est attendre un certain nombre cfimages toutes faites qui 
se présentent Tune après l'autre, en file, sans secousse. De là. entre 
la sensation proprement dite et le souvenir, une dilTérence profonde. 
Toutes nos impressions se rangent par l'habitude en deux cia-sses : 
les unes ont une intensité plus grande, une netteté de contours, une 
fermeté de lignes qui leur est propre; les autres sont plus eflTjcées, 
plus indistinctes, plus tuibles, et cependant se trouvent disposées 
dans un certain ordre qui s'impose à nous. Iteconnaitve une image, 
c'est la niTinrer dans la se<^ande des deux classes. On sent alors d'une 
façon plus faible, et on a conscience de sentir de celte lagon. C'est 
dans cette conscience : 1^ de Tintensitô moindre d'une sensation, !2' de 
safacilité plus grande, et 3-* du lien qui la rattache d'avance à d'autres 
sensations, que consiste le souvenir. Gomme un œil exercé distinf^ue 
une copie d'un tableau de maître, de môme nous apprenons à dis- 
tinguer un souvenir d'une sensation, et nous savons discerner le 
souvenir avant même qu'il soit localisé dans un temps ou un lieu 
précis. Nous projetons telle ou telle impression dans le passé avant 
de savoir à quelle période du passé elle appartient. C'est que le 
souvenir garde toujours un caractère propre et diatinctif comme 
une sensation venue de l'estomac diiTôre d'une sensation de la vue 
ou de Touïe. De même, le phonographe est incapable de rendre la 
voix humaine avec toute sa puissance et sa chaleur : la voix de 
Tinstrument reste toujours grôle et froide; elle a quelque chose d'in- 
complet, d'abstrait, qui la fait distinguer. Si le phonographe s'enten- 
dait lui-môme, il apprendrait à reconnaître la dilTérence entre la voix 
venue du dehors qui s'imprimait de force en lui et la voix qu'il émet 
lui-mémé, simple écho de la première qui trouve un chemin déjà 
ouvert. 

Il existe encore cette analogie entre le phonographe et notre 
cerveau, que la rapidité des vibrations imprimées à Tmstrument 
peut raodiller notablement le caractère des sons reproduits ou des 
images évoquées. Dans le phonographe, vous faites passer une 
mélodie d'une octave à une autre selon que vous communiquez à la 
plaque des vibrations plus ou moins rapides : en tournant plus vile 
la manivelle, vous voyez s'élever un rtiôme air des notes les plus 
graves et les plus indistinctes aux notes les plus aiguës et les plus 
pënêtrantes. Ne pourrait-on dire qu'un etTel analogue se produit 
dans le cerveau lorsque, Uxant noire attention sur un souvenir 
d'abord confus, nous le rendons peu à peu plus net et le faisons 
pour ainsi dire monter d'un ou de plusieurs tons? Ce phénomène 
ne pourrait-il pas, lui aussi, s'expliquer par la rapidité et la force 
plus ou moins grande des vibrations de nos ceilules? Il y a en nous 
TOME ix. —1880. 51 



322 REVUE PUILOSOPHIQUE 

une sorte de gamme des souvenirs; sans cesse le long de cette 
échelle les images montent et descendent, évoquées ou chassées 
par nous, tantôt vibrant dans les profondeurs de notre être et tbr- 
mant comme une < pédale » confuse, tantôt éclatant avec sonorité 
par-dessus toutes les autres. Selon qu'elles dominent ainsi ou 
qu'elles selïacent, elles semblent se rapprocher ou s'éloigner de 
nous, et nous voyons parfois la durée qui les sépare de l'instant 
présent s'allonger ou se raccourcir. Il est telle impression que j'ai 
éprouvée il y a dix ans et qui, renaissant en moi avec une nouvelle 
force sous rir)ftuence d'une association d'idées ou simplement de 
l'attention et de rémoLion, ne me semble plus dater que d'hier : ainsi 
les chanteurs produisent des efTets de lointain an baissant la voix, et 
ils n'ont qu'à Télever pour paraître se rapprocher. 

On pourrait multiplier sans On ces analogies. La différence essen- 
tielle entre le cerveau et le phonographe, c'est que, dans la machine 
encore grossière d'Edison, la plaque de métal reste sourde pour 
elle-même, le passage du mouvement h la conscience ne s'accora- 
pht pas; ce passage est précisément la chose merveilleuse, et 
c'est ce qui se produit sans cesse dans le cerveau. Il reste amsi 
toujours un mystère, mais ce mystère est encore moins étonnant 
qu'il ne le semble. Si le phonographe s'entendait lui-même, ce serait 
en somme beaucoup moins étrange que de penser que nous l'en- 
tendons; or, en f